SUPPLICE DU PÈRE JOGUES
" Je commençais à peine à reprendre haleine, lorsque " d'autres Iroquois, à leur retour, m'arrachèrent presque tou»
" les ongles avec leurs dents, et mâchèrent aussi mes deux index " en me causant d'affreuses douleurs. Ils traitèrent de la même " manière René (ioupil, mais ils ne firent aucun mal aux " autres prisonniers hurons.
*' Quand tous les Iroquois qui poursuivaient les Hurons " furent revenus, après en avoir tué deux, ils nous transporlè- '* rent sur l'autre rive du tleuve ^, et partagèrent cntr'cux le '' bagage des douze canots. Le butin était assez considérable, " car outre ce que chaciue Français apportait pour lui-même, " nous avions vingt paquets renfermant beaucoup d'objets ** d'église, et de plus pour les missionnaires, des habits, des " livres, et autres choses, que notre pauvreté chez les Hurons " rendait vraiment précieuses.
** Pendant ([u'ils faisaient ce partage, je baptisai ceux qui " étaient suffisamment instruits. De ce nombre était un vieil- ** lard octogénaire ^. Quand ensuite on voulut le faire entrer ** dans un canot pour suivre les autres, il dit à ses bourreaux : '• ' A mon âge, comment puis-je aller dans un pays lointain et " étranger r* Non, je mourrai ici.' Et en effet, il reçut le coup "' de la mort là où il venait d être baptisé.
" Les Iroquois poussèrent un grand cri de joie, comme des *' vainqueurs maîtres du butin ^, et nous firent prendre avec eux *' le chemin ** de leur pays. Nous étions vingt-deux captifs : " trois d'entre nous avaient reçu la mort.
" Dans ce voyage, qui dura treize jours, nous avons vrai- " ment beaucoup souffert, avec la grâce de Dieu, entr'autres '' choses la faim, la ( haleur, les menaces, et la haine cruelle
' Ce \\e\\, fl'Hpr^H un ancien maniiscrit, <^tait pr«*s de Sorel. Los Iro- «piois. selon l«'nr contuni»'. «ravriont ntir les arbivH l'histoin* «If lonr triomphe. A l'aidtî de ceH lij^iieH prossi»'ie8 et hi» Togivpliitjiies, ils faisaient eonnaitre h» iiondne et la (pialité des ea)>tifs. Il était faeile de distin^ner le P. .I(»^ues parmi enx. Les Chiviims <]iii ln>uv«Teiit, peu après, ee triste monument, vtiulnrent en p!'rp«'tner et en sanetitier le stnivenir, en élevant une croix an nu-me lien. Il était jnste (jne r«Sten«lanl des prédestin» s marquât la routenie ces héros de la Foi. Il ne reste plus aujounlMiui de traies de ce pieux monument.
' Il se nommait Ondouterraou.
^ Isai. IX, 3.
* Ils remonteront la Rivière de Sorel, pendant longtemps nommée Ilivià'e des Iroquci».
" des Sauvages et les très-vives douleurs de nos plaies encore " ouvertes et envenimées, dans lcs<|Uelles se formaient déjà " des vers.
** Nos bourreaux prouvaient bien leur barbarie quand, " nous voyant épuisés par cinq ou six jours de marche, ils " s'ai)prochaient de nous de sang-froid, pour nous arracher les " cheveux et la barbe, et enfoncer profondément leurs ongles ** toujours très-aigus, dans les parties du corps les plus délicates " et les plus sensibles à la moindre piqûre. Mais mon cœur " souffrait bien plus encore, truand je contemplais cette marche " funèbre de chrétiens, parmi lesquels se trouvaient cinq *' anciens néophytes, et les principaux soutiens de T Eglise '' naissante des Hurons.
" Une ou deux fois, je l'avouerai avec simplicité, je ne pus " retenir mes larmes. J'étais affligé de leur sort et de celni " de mes compagnons, et l'avenir me remplissait dinciuiétude. " J'y voyais en effet les Iroquois mettre une barrière au pro- " grès de la foi chez un grand nombre d'autres peuples, à moins " d'une intervention toute spéciale de la divine Providence.
" Le huitième jour nous rencontrâmes une bande de deux " cents Sauvages, en marche pour la guerre. Ils nous accueil- " lirent ave le préjugé qu'il faut préluder à la guerre par la " cruauté, et que celle-ci est la mesure du succès de l'autre. '' Ils rendirent d'abord grâce au soleil, qu'ils regardent comme " le Dieu des combats, et félicitèrent leurs compatriotes par " une bruyante décharge de fusils. Puis ils coupèrent tous " des bâtons dans la forêt voisine, pour se mettre en état de
nous recevoir.
" Aussitôt que nous eûmes mis pied à terre, ils se rangèrent
sur deux haies, et nous accablèrent tellement de coups, que " me trouvant le dernier, et par là même plus exposé, je tom- *' bai accablé par leur nombre et leur cruauté, au milieu du " chemin pierreux qui conduisait à la colline, sur laquelle ils '' avaient élevé une estrade. Je crus que j'allais mourir au ** milieu d'un pareil traitement. Aussi, soit faiblesse, soit lâche- '• té, je ne me relevai pas.
" Dieu seul, pour l'amour et la gloire de qui il est honorable '* et doux de souffrir ainsi, sait combien de temps et avec " cjuelle barbarie ils me frappèrent.
*' Une cruelle compassion les fit s'arrêter enfin i)our m'em- " mener vivant dans leur pays. Ils me portèrent sur l'estrade, " à moitié mort, et tout couvert de sang. Quand ils me virent ** reprendre un peu mes sens, ils me firent descendre i)Our m'ac- " câbler d'injures, d'invectives et d'une grêle de coups sur la " tête, sur le dos et sur tout le corps.
** Je ne finirais pas, si je voulais raconter tout ce (jue nous " eûmes à souffrir, nous autres Français. Ils me brûlèrent un " doigt et en broyèrent un autre avec leurs dents. Ceux qui " l'avaient déjà été une fois, furent encore tordus avec violence, " de telle sorte qu'après leur guéri.son, ils sont restés horriblc- " ment difformes. Le sort de mes compagnons ne fut pas " meilleur.
" Dieu nous fit bien voir qu'il ])renait soin de nous, et qu'il " voulait nous éprouver, et non nous décourager. Kn effet, " un de ces Sauvages insatiable de sang et de cruauté, vint à " moi, qui me tenais à peine sur mes jambes, et me saisissant le " nez d'une main, il se prépara à le couper avec un grand cou- " teau, qu'il avait de l'autre main. Que fiiire ? Persuadé (jue j'al- ** lais être bientôt brûlé à petit feu, j'attends immobile, me " contentant de pousser intérieurement un cri vers le ciel ; mais •' une force surnaturelle l'arrête et lui fait lâcher prise. Environ *' un quart d'heure après, il revient encore à moi, comme s'il avait " rougi de sa faiblesse et de sa lâcheté, et se met en devoir '* d'exécuter son dessein. Il se sent de nouveau repoussé par " une force invisible, et se retire. S'il eût passé outre, j'aurais *' été mis à mort immédiatement ; car les Sauvagss ne laissent '* pas longtemps la vie à ceux qui sont ainsi défigurés. Je fus '• ramené à mes gardiens, après tous les autres prisonniers, la " nuit étant déjà bien avancée. Je dus la passer dans de '* grandes souffrances et sans nourriture, quoique j'en fnsse " pres(]u'entièrcment privé depuis plusieurs jours.
*' Mais ce qui rendait mes douleurs plus sensibles, c'était de
" Voir cxcr< cr les cruautés envers les chrétiens hurons, et 'l»- " plus atroces encore envers le bon Kustache. On lui coupa *' en eiïct les deux j)ouces, et par la plaie de la main gauche, *' on lui enfonça jus(}u'au coude un bâton très-aigu. Il souffrit ** ce traitement en vrai héros chrétien.
'* Le lendemain nous rencontrâmes encore d'autres canots '* de guerriers, fjui coupèrent quelques doigts à nos compa '* gnons. Quant à nous, nous en fûmes quittes pour la peur.
" i^e dixième jour vers midi, nous laissâmes les canots ; *' nous mîmes quatre jours i)Our faire à pied le reste du voyage. " Aux fatigues ordinnires, se joignit celle de porter les bagages ; " mais je fus ménagé, soit à cause de ma faiblesse du peu de " cas que j'en paraissais fiiire (tant j'avais d orgueil jusque dans *' la captivité, et en présence de la mort !)
'' La faim se faisait toujours sentir de plus en plus, car nous " étions sans provisions. Nous passâmes ainsi trois jours ; le " quatrième, quand les habitants du village vinrent à notre •' rencontre, nous n'avions mangé que quelques fruits, cueillis ** en passant sur la route. On nous avait cependant offert de *' partager les vivres qui étaient dans les canots ; mais, afin de " n'avoir à offrir au feu et aux tourments qu'un corps faible et " épuisé, (car je ne vous cacherai pas mes misères), j'en avais " pris très-peu. Quand un besoin impérieux me fît chercher ** un peu de nourrriture, je ne trouvai que de l'eau. En effet " lorsqu'on fit halte le second jour, les Sauvages mirent la " chaudière sur le feu, comme pour cuire la nourriture ; mais *' tout se borna à laisser chacun prendre de l'eau tiède à dis- *' crétion.
" Enfin la veille de l'Assomption de la B. V. ^Larie, nous *' arrivâmes au premier village iroquois. Je remerciai N. S. " J. C. de ce qu'il nous appelait à partager ses douleurs et sa *' croix, le jour où l'univers chrétien célèbre le triomphe de sa *' divine Mère montant au ciel.
" Nous avions toujours eu un pressentiment dans la route, " que ce jour serait douloureux et fatal. Cependant René et " moi nous aurions pu l'éviter facilement, ainsi que le feu.
*' En effet, libres de tous liens, et souvent à une grande " distance de nos gardiens, nous aurions pu fuir, et s'il ne nous " eût pas été donné d'arriver jusqu'à la colonie française, nous *' eussions trouvé une mort plus douce dans les forets ; mais " le brave jeune homme ne voulut jamais y consentir, et jjour " moi, j'aimais mieux tout souffrir, plutôt que d'abandonner, " au moment de la mort, les Français et les chrétiens hurons, " et de les priver des consolations qu'un prêtre peut alors leur ** procurer.
" Vers trois heures nous étions donc sur les bords de la " rivière, qui est près de leur village. Sur les deux rives se " trouvaient pour nous recevoir, les Iroquois et les anciens " captifs hurons. Ces derniers en nous saluant, nous annon- " Gèrent que nous serions brûlés à petit feu ; les autres nous " accueillirent à coups de bâton, de poings et de pierres. Leur ** aversion pour une tête chauve leur fit décharger leur fureur ** sur moi, et en particulier sur ma tête. 11 me restait deux ** ongles ; ils les arrachèrent avec leurs dents ; puis avec leurs *' ongles ils enlevèrent jusqu'aux os la chair qui est au-dessous. " Enfin, après avoir assouvi leur cruauté, et s'être moqués de " nous assez longtemps sur le rivage, ils nous conduisirent au " village, situé au sommet de la colline.
** A l'entrée nous trouvâmes à nous attendre, la jeunesse *' armée de bâtons, et rangée sur deux haies. Nous savions *' que refuser de souffrir^ c'est ne vouloir plus être au nombre " des enfants que Dieu châtie en père ; ainsi nous nous offrîmes " alors à lui, pour qu'il nons traitât comme un père traite ses " enfants ^.
" Voici l'ordre établi dans la marche. En tête des prison- " niers, ô honte ! on fit marcher Couture entièrement nu, " comme le plus criminel, pour avoir tué un chef de dislinc- " tion. Après lui venaient les Hurons, à égale distance les uns " des autres, et au milieu d'eux était René Goupil. Pour moi, " le plus indigne de tous, je fennais la marche. On nous avait ** laissé notre chemise à René et à moi.
* Prov. m, 12.
" Les Iro(iuois s'étaient répandus dans les rangs |K)ur retar- ** der notre marche, et mettre plus de distance entre nous. •' Ils avaient ainsi plus de loisir et de facilité, pour nous acca- " hier de coups, et ils vérifiaient en nous ces paroles de Uavid : ** Les pêcheurs ont frappé lon^^temps et cruellement sur mei épaules " comme le fory^eron sur le fer *.
" Je reçus jxjur ma part un coup si violent avec un morceau '* de fer (ju'un d'entre eux faisait jouer au bout d'une corde, •' qu'il m'aurait renversé à moitié mort, si la crainte d'un second " coup ne m'eût donné des forces et du courage.
" Sous une pareille grêle de coups, nous eûmes bien de la *' peine à arriver jusqu'à l'échafaud élevé au milieu du village. " Toutes nos figures, et surtout celle de René, offraient le plus " triste spectacle. Le nomijre des coups qu'il avait reçus sur tout " le corps, et en particulier sur le visage, est tel, qu'il ne lui " restait de blanc que celui des yeux. Dans cet état il nous '* paraissait d'autant plus beau, qu'il ressemblait davantage à *' celui de qui il est écrit : Nous faions regardé comme un " lépreux, frappé de Dieu, et en gui il n'y a plus ni beauté ni " éclat 2.
" Nous commencions à peine à respirer sur ce théâtre, lors- " qu'un de nos ennemis vint avec un grand bâton, décharger *' trois coups sur nous autres Français. Les Sauvages se mirent *' aussitôt à tirer leurs couteaux, à monter sur le théâtre et à ^' couper les doigts à plusieurs captifs.
*' Comme leur cruauté se proportionne à la dignité de leurs *• prisonniers, ils commencèrent par moi. Ils avaient été " témoins des égards que les Français et les Hurons me mon- " traient, ou bien ils avaient deviné qui j'étais, par leurs discours '* ou par ma conduite.
" Un vieillard, célèbre magicien, s'approche alors de moi, " suivi d'une captive alsjonquine chrétienne, nommée Jeanne '' Il lui commanda de me couper le pouce. Trois fois la pauvre ** femme recule d'horreur ; enfin menacée de perdre la vie elle
^ Ps. 128, 3.
^ Isai. LUI, 2.
" obéit et me coupa le pouce. Je pris alors ce pouce avec " l'autre main, et vous le présentai, ô Dieu vivant et véri- *' table, en mémoire des sacrifices que depuis sept ans j'avais *' offerts sur l'autel de votre Église. Mais un de mes compa- " gnons m'avertit de m'en tenir là, dans la crainte que mes '• ennemis ne me le missent dans la bouche, et ne me forças- " sent à le manger tout sanglant. Je le jetai aussitôt loin de " moi.
"Je bénis le Seigneur d'avoir bien voulu me laisser le pouce " droit, afin que par cette lettre je puisse solliciter de mes " Pères et de mes Frères, d'offrir pour nous leurs saints sacri- '• fices, leurs prières, leurs bounes œuvres et leurs oraisons, *' dans la sainte Église de Dieu, à laquelle nous sommes deve- " nus chers par deux titres nouveaux, puisqu'elle prie souvent '• pour les affligés et les capiifs.
" René Cioupil subit le même supplice ; on lui coupa le pouce " droit à la première phalange, et pendant cette cruelle opéra- " tion on ne l'entendit que répéter à haute voix : Jésus, Marie, *' Joscj)h.
" Le jour suivant, fête de l'Assomption de la B. Vierge '' Marie, nous passâmes la matinée sur le théâtre ; mais à midi •' on nous conduisit h un autre village à cinq ou six milles de '* là. Au moment du départ mon gardien craignant de ne pas " pouvoir se saisir plus tard de ma chemise, me l'enleva. Il me *' laissait partir ainsi, n'ayant plus sur moi, qu'un vieux et •• mauvais caleçon. Quand je me vis dans cet état, je n'eus '• pas peur de lui dire : * Pourquoi donc, mon frère, me dé- " pouiiles-tu de la sorte, toi qui possèdes déjà tout mon bagage? '
" il eut pitié de moi, et me donna une grosse toile, qui " servait à envelopper mes paquets. J'en avais assez pour me " couvrir les épaules et une partie du corps, mais mes plaies " déjà ulcérées ne me permirent pes de supporter ce rude et " grossier tissu. T.e soleil était si ardent que pendant la route " ma jieau fut brûlée comme dans un four, et celle du cou et *' des bras tomba bientôt toute desséchée.
" En arrivant dans ce second village, nous fûmes encore
** accal)l<^'s de coups, quoicjuc scion la coutume de ces barbares *' on ne traite les prisonniers (ju'unc fois de cette manière. " I/C Seigneur voulait nous donner ainsi quelques traits de •* resseml)lance avec son Apôtre, qui se glorifie d'avoir été trois " fois battu de verges. Les coups que nous reçûmes alors, ** étaient moins nombreux (ju'ils n'avaient été dans l'autre ** village, mais ils étaient plus cruels. Nos bourreaux n'étaient " pas embarrassés par une multitude empressée, et ils pou- " vaient mieux ajuster. Ils nous frappaient surtout sur le devant *' des jambes et nous causèrent ainsi de cuisantes douleurs.
•' Nous restâmes jusqu'au soir sur le théâtre, et on nous " laissa la nuit dans une cabane sur la terre nue, où sans vête- " ments et les membres liés, nous fûmes à la merci de person- " nés de tout sexe et de tout âge. Nous servîmes de jouet aux " enfants et aux jeunes gens, qui nous jetaient sur la peaii des " charbons et des cendres brûlantes, dont nous ne pouvions *' pas nous délivrer, à cause de nos liens. Tel est l'apprentis- " sage qu'on leur fait faire de la cruauté, pour les rendre ensuite " capables de plus grandes choses.
" Deux jours et deux nuits s'écoulèrent ainsi pour nous sans " presque aucune nourriture et sans sommeil. Mon âme se " trouva alors dans les plus grandes angoisses. Je voyais nos " ennemis monter sur le théâtre, couper les doigts de mes " compagnons, serrer leurs poignets avec des cordes, et si " fortement, qu'ils tombaient en défaillance. Je ressentais les " maux de tous, et j'étais aussi affligé que pouvait l'être un " père très-tendre, témoin des douleurs de ses propres enfant.s. " A l'exception de quelques anciens chrétiens, je les avais " engendrés tous à J. C. par le baptême.
" Malgré mes douleurs, le Seigneur me donnait assez de " force pour consoler les Français et les Hurons, qui souf- " fraient avec moi. Dans la route, comme sur le théâtre, oii " nous avait conduits cette foule cruelle, venue f)Our nous " offrir leurs salutations, (c'est le nom qu'ils donnent aux pre- " miéres cruautés qu'ils exercent sur les prisonniers), je les " exhortais tantôt en particulier, tantôt en commun, à souffrir
" avec résignation et confiance ces supplices, dont ils snaient " un jour abondamment récompensés ^, et à ne i)as oublier qu'il ^^ faut passe f par bien des tribulations pour entrer dans le " royaume des deux ^. Je leur disais (jue pour eux le temps *' prédit par le Seigneur était arrivé : Vous serez aJfHi^e's et vous '^pleurerez ; le monde au contraire se rejouira. Mais votre " tristesse se changera en joie ^. J'ajoutais encore : La femme ** en travail souffre parce que l'heure est venu ; mais quand elle ** est délivrée^ la joie d' avoir un enfant, lui fait oublier toutes ses " douleurs *. * Ainsi croyez fenneinent (qu'après ces quelques *' jours de souffrance, vous goûterez une joie étemelle.'
" Assurément c'était pour moi un grand et juste sujet de " consolation de les voir si bien préparés, surtout les vieux ** chrétiens, Joseph, Eustache et les deux autres ^. Théodore " s'était échappé le jour où nous arrivâmes au premier village ; ** mais comme une balle lui avait brisé l'épaule dans le combat, " il mourut en cherchant à atteindre la colonie française.
" Les Iroquois n'avaient encore jamais vu sur leurs théâtres " des prisonniers français , ni des chrétiens ; aussi contre " l'usage, et pour contenter la curiosité de tout le monde, on " nous conduisit dans tous leurs villages.
'' Nous entrâmes assez tranquillement dans le troisième ; " mais je trouvai sur le théâtre un spectacle plus affligeant *' pour moi que tous les supplices. Quatre Hurons faits pri- " sonniers ailleurs, et amenés ici, venaient accroître le nombre " des malheureux.
" Entre autres tourments qu'ils subirent, on coupa à tous ** quelques doigts, et au plus âgé, les deux pouces. Je m'ap- ** prochai d'eux, et les instruisis des principales vérités de la ** foi ; je conférai le baptême aux deux premiers sur le théâtre " même, avec quelques gouttes d'eau, restées à la suite de la
^ Hebr. x, 35.
» Ait. XIV, 21.
' Joun. XVII. 21.
♦ Joan. XVI. 21.
• .lovrph Trorulechoren, Enstache Ahasistari, Charles Tsoiidatsaa et Etif nue Totiri.
pluie sur les feuilles des épis de blé d'Inde, qu'on nous avait servis pour nourriture. Les deux autres , condamnes à périr dans un (quatrième village, furent baptisés dans l'eau d'un petit ruisseau, que nous traversâmes en chemin. " Quand nous y fûmes arrivés, la pluie cessa, mais le temps devint froid et nous eûmes beaucoup à souffrir dans l'état de nudité où nous étions. Transi de froid, je descendais souvent du th-'atre, sans demander permission, et j'entrais dans f quelque cabane ; mais je commençais à peine à me réchauffer, qu'on me forçait de remonter.
" Guillaume Couture n'avait encore perdu aucun de ses doigts. Un Sauvage de ce village se chargea de réparer cet oubli, et lui enleva la moitié de l'index droit. T.a douleur fut d'autant plus grande que le Sauvage se servit, non d'un couteau, mais d'un morceau de coquillage ; et comme il ne pouvait couper le nerf trop dur et trop glissant, il le lui arracha en tirant avec une telle violence, que le bras enfla prodigieusement jusqu'au coude.
" Un Sauvage eut pitié de lui, et le garda dans sa maison, pendant les deux jours que nous passâmes dans ce village : ce fut une vive inquiétude pour moi, ne sachant pas ce qu'il était devenu.
" La nuit, on nous réunit dans une cabane, où les jeunes gens nous attendaient. Ils nous ordonnèrent alors de chanter, comme c'est l'usage des prisonniers. Nous nous mîmes à chanter les cantiques du Seigneur sur une terre étrangère ^. Pouvions-nous chanter autre chose ? Au chant succéda le supplice. C'est moi et René qui en eûmes la plus grande part ; car Ciuillaume restait chez son Sauvage. Ils jetèrent sur moi, et surtout sur René, des cendres chaudes et des charbons ardents. Sa poitrine en fut grièvement blessée. Puis avec des cordes, faites d'écorce d'arbres, ils me suspendirent par les bras à deux poteaux dressés au milieu de la cabane. Je m'attendais à être brûlé ; car c'est la posture qu'ils donnent ordinairement à leurs victimes.
l Ps. 136, 4.
— l'iii —
" Pour me faire reconnaître que si j'avais pu soufiTrir jusque- " là avec un i)cu de courage et de patience, je le devais, non '* à ma propre vertu, mais à celui qui donne la force aux âmes ^^ faibles ^, le Seigneur m'abandonna pour ainsi dire à moi- " même dans ce nouveau tourment. Je poussai des gcmisse- " ments (car je tne glorifierai volontiers dans mes infirmités^ afin " tjue la vertu de Jésus-Christ habite en moi ^, et l'excès de mes " douleurs me fit conjurer mes bourreaux de relâcher un peu '' mes liens. Mais Dieu permettait avec raison, que plus mes ins- *' tances étaient vives, j>lus on s'efforçât de me serrer étroitement. '* Après un quart d'heure de souffrance, ils coupèrent mes liens ; '* sans cela je serais mort. Je vous remercie, ô mon Seigneur *' Jésus, de ce que vous avez bien voulu m'apprendre par cette " petite épreuve, combien vous avez dû souffrir sur la croix, " lorsque votre très-saint corps était suspendu, non par des '• cordes, mais par des clous, enfoncés cruellement dans vos " pieds et dans vos mains.
" Ils me mirent ensuite d'autres liens pour me tenir attaché " à terre, le reste de la nuit. Que ne firent-ils pas alors à mes " compagnons hurons ? Que n'essayèrent-ils pas de me faire ? " mais je vous remercie de nouveau, ô mon Dieu, de ne m'avoir " pas laissé souiller, moi, votre prêtre, par les mains impures " de ces barbares.
" Après deux jours passés dans ce village, on nons conduisit " dans celui que nous avions visité en second lieu ; c'est qu'on " allait prononcer enfin sur notre sort.
" Il y avait déjà sept jours que nous étions traînés de village *' en village, et de théâtre en théâtre, sen'ant de spectacle à Dieu " et aux Anges ^ comme on peut le croire de la bonté divine, " mais devenus pour les hommes et pour les plus vils Sauvages, " un objet d'insulte et de raillerie * lorsqu'enfin on nous annonça " que nous allions périr ce jour-là par le feu.
' Isai. XL, 29.
= 2 Cor. XII, 9.
=' 1 Cor. IV, 9.
* 1 Mach. X, 70.
" Quoique cette mort eût quelque chose d'horrible, la pen- •* sée de la volonté de Dieu, et l'espérance d'une vie meilleure ** et exempte du péché, en adoucissaient les rigueurs.
'' Je parlai donc pour la dernière fois à mes compagnons " français et hurons, et je les exhortai à persévérer jusqu'à la " fin, en se rappelant au milieu des douleurs de l'âme et du " corps, Celui qui a été en butte à une si grande contradiction •* de la part des pécheurs armés contre lui^ afin qu'ils ne perdent " pas courage, et ne se laissent pas aller à rabattement ^ . Kn " conclusion je leur fis espérer que le lendemain nous serions *' réunis dans le sein de Dieu pour régner éternellement
" Comme nous avions à craindre d'être séparés les uns des " autres, j'avertis en particulier Eustache que, si on ne nous ** laissait pas l'un près de l'autre, il mettrait la main sur la poi- ** trine, et lèverait les yeux vers le ciel en signe de regret pour *' ses péchés, et je lui donnerais 1 absolution.
** Cependant, après une plus mûre délibération, les anciens " du village pensèrent, qu'ils ne fallait rien précipiter par •' rapport aux Français ; ils déclarèrent donc dans l'assemblée, " où l'on nous appela, qu'on nous laisserait la vie. Ils l'accor- *' dèrent aussi à tous les Hurons, excepté à trois, Paul, Eusta- ** che et Etienne, qu'ils firent périr dans les trois villages ^ " formés par cette nation.
" Etienne fut mis à mort à Andagaron où nous étions alors ; ** Paul à Osseménon, et Eustache à Tionnontoguen. Ce géné- " reux chrétien eut presque tout le corps brûlé, et enfin la tète " tranchée avec un couteau. Il supporta ces douleurs en vrai '' martyr, et tandis que les Sauvages condanmés à mourir crient
' Hebr. xu, 3.
■ Il y a une l'étrange confusion parmi les historiens, dans l'orthographe des noms de ces trois villages des Iroquois Agniers, et dans les ehidres(iui lixent leurs distances respectives. Voici les noms et le« chittn's qu'on trouve le i>lus communément. Le village le plus voisin des Hollandais, à lu ou 12 lieues d'Orange, «Hait OMxrniétion : dans la Kelation de l(>t«MUi l\erit O.s.st;»o;{. Les Franvais rai>pel«rent Aijnié. Il reçut ensuit^î du l*. .logues le nom de village delà Stv. Trinité. l'hMix lieues environ plus loin, on trouvait Auda{faron. Ijv plus grand village, «inehiues lieues encore au-delà, mais sur la même rivirre, (^tait Tonnontogitrn (deiu montauiun rapfnorht-en) ; ce village fut brûlé par les Français en U'ttît]. La mission iroquoise avait reçu au d«^part du Père Jogues, en h'Ad, le titre de Mi^snion lUs Martyru.
*' ordinairement jusciu'au dernier souj>ir et appellent un vcn- ** geur, Kustache, animé de cet esprit du christianisme qu'il " avait re<,u avec abondance dans son baptême, conjura les ** I lurons témoins de sa mort, de ne pas être arrêtés par cette '' considifration pour traiter de la paix avec ses meurtriers, les *' Irofjuois.
" Paul Ononchoraton, (\v\\ mourut, comme nous l'avons déjà " dit, dans le village d'Osscrncnon, périt d'un coup de hache, " après avoir passé, selon la coutume, par le supplice du feu. " Ce jeune homme, âgé seulement de 25 ans, fut admirable " par sa constance. Les Iroquois recherchaient de préférence " pour leurs victimes les caractères de cette trempe, afin d'é- " puiser ainsi les forces de leurs ennemis. L'espérance d'une *' meilleure vie inspirait à Paul un grand mépris de la mort, et " il le déclarait en chemin.
" Quand les Iroquois s'approchaient de moi, pour m'arra- " cher les ongles, ou me faire endurer quelque autre supplice, " il s'offrait à eux, et les conjurait de m'épargner et d'exercer " plutôt s:ur lui leurs cruautés. Que Dieu le récompense au " centuple et avec usure pour cette admirable charité qui U ''''portait a offrir sa vie pour ses amis ^, et pour ceux qui " f avaient engendre' à J.C. dans la captivité ^ !
" Vers le soir, ils conduisirent Guillaume Couture, qui avait " conservé assez de vigueur pour marcher jusqu'à Tionnonto- " guen, et le donnèrent à une famille de Sauvages. C'est la " coutume chez ces peuples, quand ils laissent la vie à un " prisonnier, de l'introduire dans une famille pour y prendre " la place d'un de ses membres morts. Il hérite en quelque " sorte des droits du défunt et n'a plus d'autre maître que le " chef de la famille, qui pour cela donne quelques présents.
'• Pour moi et René, qui paraissions beaucoup plus faibles, " ils nous conduisirent dans le premier village, où demeuraient " ceux qui nous avaient pris, et ils nous y laissèrent jusqu'à " nouvel ordre.
1 Joan. XV, 13.
* Philem, 10.
" Après des jeûnes si longs et si fréquents, après des veilles
" si pénibles et si multipliées, après tant de coups et de ble?-
** sures, et surtout après des peines intérieures si poignantes,
" n'étant plus occupés pour ainsi dire qu'à sentir nos douleurs,
" nous tombâmes dans un épuisement complet. Nous j)Ou-
" vions à peine marcher, ou nous tenir debout. La nuit comme
" le jour ne nous laissait aucun moment de repos, pour plu-
'* sieurs raisons, mais surtout à cause de nos blessures restées
" jusque là sans pansement. La multitude des puces, des
'* poux et des punaises, contre lesquels nos doigts mutilés ne
" nous permettaient pas de nous défendre, rendaient encore
" notre sort plus cruel.
" Nous souffrions en outre de la faim, car nous n'avions
" pour toute nourriture que quelques citrouilles sauvages et
" encore vertes, mêlées à du blé d'Inde. Nous fûmes pour
'* ainsi dire réduits à la dernière extrémité, surtout René qui
** n'était pas accoutumé à cette nourriture, et que les coups
'* qu'il avait reçus, faisaient beaucoup souffrir.
" Les Sauvages, s'apercevant des progrès de notre faiblesse, ** cherchèrent dans le village quelques petits poissons, et un " peu de viande desséchée au feu ou au soleil, et après les " avoir réduits en poudre, ils les mêlèrent (à notre sagamité ^, " en guise d'assaisonnement. Au bout de trois semaines, *' nous étions un peu remis de nos maux, quand on nous cher- '' cha pour nous donner la mort.
Sur ces entrefaites, les Sauvages qui nous avaient maltraités " dans la route, étaient allés dans la Nouvelle-France, au lieu •' où la rivière des Iroquois se décharge dans le grand fleuve '* Saint-Laurent. Ayant vu quelques P>ançais jeter les pre- " miers fondements du fort de Richelieu, ils crurent qu'ils " pouvaient facilement en tuer quelcjues-uns et emmener les ** autres en captivité.
** Armés presque tous de fusils, ils fondent en masse et à
" l'improviste sur les Français occupés alors à différents tra-
** vaux. Aussitôt qu'ils les aperçoivent, les Français, malgré
' La sagamité était une sorte de bouillie faite de blé d'Iiide écrasé grossièrement entre deux pierres.
" leur jK'lit iioimImc, courent aux armes et repoussent les Sau- " vages avec tant de bravoure et de bonheur ({u'ils en tuent " deux, en blessent un grand nombre et forrcnt les autres h " prendre la fuite ^
" Ceux-ci revenaient donc pleins de rage, comme si on leur " eût fait une grande injustice, tandis que c'étaient eux qui al- " laicnt pour en commettre une. Ils demandaient à grands cris " notre mort : ' C'est une honte, ' disaient-ils, ' que trois Fran- " çais vivent tranquilles parmi nous, pendant que leurs com- " patriotes viennent de tuer trois Iroquois. '
*' Ces murmures mettaient certainement mes jours et ceux " de René dans le plus grand danger. Dieu seul, qui donne " la vie et la conserve à son gré, a pu déjouer les projets de " nos ennemis.
" La veille de la Nativité de la B. V. Marie, un des princi- " paux Hollandais qui habitent une colonie ^ à dix lieues " seulement de là, arriva avec deux autres ^, et traita de notre " délivrance. Il resta plusieurs jours, fit beaucoup d'offres et " de promesses, mais il ne put rien obtenir.
*' Comme ces Sauvages sont très-adroits et rusés, ils ne vou- " lurent point paraître rejeter la demande de leurs alliés, et " alléguèrent faussement qu'ils avaient promis de nous rendre " aux Français dans peu de jours. C'était peut-être le désir " de plusieurs d'entre eux ; mais vers la fin de septembre, (car " les pluies abondantes avaient forcé d'attendre jusqu'à cette " époque) lorsque les provisions du voyage étaient faites, et " que ceux qui devaient nous ramener étaient désignés, on
' La gloire de ce succès est due surtout au Chevalier de Montmagny, gouverneur général du Canada. Il était alors sur le fleuve dans un brigantiu, pour surveiller le travail du fort commencé le 13 août au lieu où est aujourd'hui Sorel. Il aperçut le premier les Iroquois, et vint donner l'alarme à la petite garnison, commandée par le brave capitaine Kocher,
^ Renselaerswicb, ou fort d'Orange, aujourd'hui Albany.
^ C'était Arendt-Van-Curler, commandant du fort, accompagné de Jacob Jansen et de Jean Labatie, leur interprète. Le commandant hollandais proposa aux Iroquois 260 piastres de rançon. Nous lisons dans Charlevoix, que l'ordre de délivrer le P. Jogues avait été envoyé à tous les commandants de la Nouvelle-Belgique, par les Etats- Généraux de Hollande, à qui la Reine Régente de France l'avait fait demander avec les plus vives instances.
'' tint un dernier conseil à notre sujet, et l'opinion du petit *' nombre, qui nous était favorable, eut le dessous. L'opposi- " tion l'emporta, et les perturbateurs déclarèrent qu'ils ne *' souffriraient pas qu'on donnât aux Français la liberté de *' retourner dans leur colonie. Ces menaces effrayantes mirent " fin à l'assemble'e, et chacun, comme s'il eût été poursuivi, se " retira dans sa cabane ou dans le village d'où il e'tait venu.
" On nous abandonna à la fureur de ces hommes cruels, qui " nous cherchèrent de tous côtés, la hache à la main et qui *' firent des perquisitions dans les cabanes, pour nous trouver *' et nous donner la mort ; mais vers la fin de cette assemblée, " Dieu m'avait inspiré je ne sais quelle pensée de conduire " mes compagnons dans un champ voisin de la cabane que *' j'habitais, où sans rien savoir de ce qui se passait, nous étions "• à l'abri et comme dans un parfait repos.
" Ce tumulte, qui eût causé notre mort si l'on nous eût " trouvé, s'était calmé un peu dans l'intervalle ; le danger était " éloigné encore une fois.
*' Guillaume fut ensuite emmené par ses maîtres dans leur " village ; pour moi et René, quand nous aperçûmes qu'on ** cherchait à nous faire rentrer, nous nous retirâmes pour prier *• sur une colline voisine, qui domine en partie le village.
" Là, éloignés de tout témoin et de toute importunité, nons *' nous abandonnâmes entièrement à Dieu et à sa sainte vo- *' lonté. En revenant au village, nous récitions le chapelet de " la Bienheureuse Vierge, et nous avions déjà parcouru quatre *' dizaines, lorsque nous rencontrâmes deux jeunes gens, qui " nous ordonnèrent de retourner au village : ' Mon frère, ' *' dis-je à René, * nous ignorons ce que nous veulent ces hom- " mes-là, dans des moments d'une si grande agitation. Recom- *' mandons-nous avec plus de ferveur à Dieu et à la très-sainte *' Vierge, notre bonne Mère. '
" Nous étions arrivés jusqu'au village en priant. A ce mo- '• ment un des deux Iroquois tira une hache qu'il tenait cachée " sous son vêtement, et en déchargea un coup si violent sur " la tête de René, que celui-ci tomba presque sans vie, en pro-
nonçant le très saint nom de Jésus. Heureusement, nous nous étions souvent donné l'avis de sanctifier à notre mort notre dernière parole, en prononçant ce nom trl*s>-i»aint, afm de gagner les indulgences.
" A la vue de cette hache toute sanglante, je me jette aussitôt à genoux, j'ôte mon bonnet, et m'étant recommandé à Dieu, j'attends le même sort.
** A|)rés nvavoir laissé un instant dans cette posture, le meurtrier m'ordonne de me lever, et me dit qu'il n'avait pas le pouvoir de me faire mourir, parce que j'appartenais à une autre Aimille. Je me relève alors promptement, je cours à mon cher compagnon qui respirait encore, et je lui donne l'absolution qu'il avait l'habitude de recevoir tous les deux jours. Ces deux meurtriers lui donnèrent alors devant moi deux nouveaux coups de hache, qui le mirent au nombre des bienheureux.
'* Ce fut le 29 septembre 1^42, que cet ange en innocence, et ce martyr de Jésus-Christ fut immolé, à l'âge de trente-cincj ans, à Celui qui avait donné sa vie pour le racheter. Il avait consacré son âme et son Cœur à Dieu, sa main et son existence au service des pauvres Sauvages.
" Sa simplicité, son innocence, sa patience dans les adversités étaient admirables. Il ne perdait jamais de vue la présence de Dieu, et il était amoureusement soumis à sa trèssainte volonté. Il mérite bien, mon Révérend Père, que vous le vénériez comme votre enfant, non-seulement parcequ'il a vécu avec édification plusieurs mois dans un noviciat de la Compagnie, et que par l'ordre des Supérieurs, qu'il avait laissés entièrement maîtres de disposer de lui, il allait chez les Hurons pour y exercer envers les chrétiens la chirurgie qu'il avait autrefois étudiée ; mais surtout, parce que peu de jours avant sa mort, cédant au désir de s'unir plus étroitement à Dieu, il a prononcé les vœux de la Compagnie, ^ pour se lier davantage à elle.
^ La santé de René Goupil l'avait forcé de quitter le noviciat des Jésuites de Rouen ; mais quand il se vit prisonnier des Iroquois, et en route pour le Ueu de son supplice, il dit au P. Jogues : " Mon Père,
" Il est bien certain que, soit pendant sa vie, soit à la mort, '* qu'il reçut en prononçant le très-saint nom de Jésus, il ne " se montra jamais un enfant indigne de notre Compagnie. ** Bien plus, je l'estime et le vénère, comme un frère, et comme " un martyr de l'obéissance, de la foi et de la croix. Étant " très-pieux et accoutumé à vivre avec des Sauvages chrétiens, " ou très familiarisés avec les chrétiens, il passait, chac^ue jour, " de longues heures en prière, au grand ctonnement des Iro- " quois, et même avec quelques soupçons de sortilège, de " leur part, à cause de la nouveauté du fait.
" Une simple aventure occasionna sa mort. Il ôta un jour le ** bonnet d'un enfant, qui vivait dans la même cabane que lui, " et il lui fit faire un grand signe de croix. Un vieillard très- " superstitieux et aïeul de l'enfant, s'en aperçut, et s'imagi- " nant qu'il y avait dans cette action quelque maléfice, il " ordonna à son neveu de tuer ce Français. La mère de l'en- '* fant me donna elle-même plus tard ces détails, et me dit " que ce motif et l'ordre du vieillard ont été cause de cette mort.
** Mais reprenons notre récit. Après m'ôtre retiré dans ma •* cabane, où l'on m'avait laissé tranquille, je fus conduit chez " le Sauvage qui m'avait coupé le pouce, et qui était l'ennemi ** déclaré des Algonquins, et par conséquent des Français. Je " m'attendais là, à chaque instant, à recevoir un coup de hache " sur la tète, et tous les autres Iroquois en étaient aussi per- " suadés. Tous ceux qui m'avaient fourni quelque chose pour " me servir de vêtement, me le rcmandaient alors, afin de n'en " être pas privés à ma mort.
" Le lendemain je ne pus résister au désir de savoir ce *' qu'était devenu le corps de mon cher compagnon, et je ré- " solus de le chercher malgré tous les dangers, et de lui donner " une sépulture convenable. On lui avait indignement attaché
** Dieu m'a t<>ujt)nrs doniK^ \\n prand <l«'>Hir «le mo consacrer i\ son «or-
808 vœux (le ddvotiou. ^Manuscrit du P
'• une corde au rou, et après l'avoir traîne tout nu dans le '• village, on l'avait jeté assez loin dans le torrent.
" A la sortie du village, je rencontrai le vieillard chez qui je " demeurais auparavant. Il voulut me dissuader de sortir : *' * Ou vas tu,' me dit-il ? 'tu n'as pas d*esj)rit ; on te cherche '* de tous les côtés, pour te faire mourir ; et ce|)endant tu cours " après un corps mort, déjà à moitié en putréfaction. Ne vois- ** tu pas ces jeunes gens là-bas qui t'attendent pour te tuer ? '
" Il y en avait en effet quelques-uns, les armes à la main, à ** une petite distance devant moi, Mais je ne c raignais rien ; '' car la vie, dans de telles angoisses, était pour moi un tour- *' mcnl, et au contraire la mort^ dans un pareil acte de charité, '* était un véritable gain ^.
" Je continuai donc ma route. Quand ce vieillard me vit si *' ferme dans ma résolution, il dit à un autre Sauvage de me " tenir compagnie. Avec son secours, je retrouvai le cadavre ; *' les chiens avaient déjà commencé à lui déchirer les côtes. " Je le cachai alors sous quelques pierres, dans la partie la '' plus profonde du torrent, me proposant de revenir le lende- " main avec une bêche, pour pouvoir Tenterrer en secret ; car "je craignais qu'on ne l'exhumât.
" Deux jeunes gens m'attendirent à mon retour pour me " conduire à leur village, sans doute afin de me donner la " mort. Comme il m'était facile de pénétrer leur projet, je leur " dis que j'étais au pouvoir de ceux chez qui je demeurais, et " que je les suivrais, si ceux-ci le voulaient Je l'aurais certai- " nement fait.
" Cette ruse n'ayant pas réussi, un d'entre eux qui avait été
" blessé avec son frère, au moment de notre prise, s'avança le
" lendemain, la hache à la main, pour me frapper dans les
" champs où mes maîtres m'avaient envoyé, je ne sais pour
'' quel travail ; mais le vieillard de notre cabane l'arrêta dans
*' sa marche, et l'empêcha d'exécuter son dessein. Dieu voulait
'' m'apprendre ainsi à mettre toute ma confiance en /ui, puisqu'il
" prenait soin de moi ^, et à ne rien craindre des hommes,
' Phil. I, 21.
' 1 Pet. V, 7.
*' tandis que le Seigneur proWi^eait ma vie ^ ; et en effet /<7i //// cheveu même ne peut tomber de notre tête sans son ordre ^.
" N'ayant donc pas pu accomplir mon projet ce jour-là, le " lendemain matin je partis de bonne heure, avec une bêche " pour faire une fosse ; mais on avait enlever le corps de mon " frère.
" J'allais à l'endroit où je l'avais place'. Je gravis la colline, " au pied de laquelle coule le torrent ; j'en descends. Je par- *' cours la forêt (jui est de l'autre côté ; mes recherches sont *' inutiles. Malgré la hauteur des eaux, qui m'arrivaient jusqu'à " la ceinture, parce qu'il avait plu toute la nuit, et malgré l'air " froid (nous étions au i«''' octobre), je sondai avec mon bâton " et avec mes pieds pour m'assurer si le courant ne l'avait pas *' entraîné plus loin. Je demandai à tous ceux que je voyais, *■ s'ils savaient ce qu'il était devenu ; mais comme ces Sauva- *' ges sont très-menteurs, et qu'ils répondent toujours dans le " sens affirmatif, sans égard pour la vérité, ils me dirent que les " eaux l'avaient charrié dans la rivière voisine, ce qui était *' faux. Que de soupirs je poussai alors 1 Combien je versai de " larmes, qui se mêlaient aux eaux du torrent, pendant que je " vous adressais, 6 mon Dieu, le chant des psaumes en usage *' dans la sainte Église pour l'office des morts !
" Cependant après la fonte des neiges, j'appris de quelques
" jeunes gens qu'ils avaient vu les ossements épars du cadavre
** de ce bon jeune homme. Je me transportai aussitôt au lieu
*' qu'on m'indiqua, et je recueillis quelques os à demi rongés,
" restes des chiens, des loups et des corbeaux, et en particulier
" une tête brisée en plusieurs endroits. Je baisai avec respect
" ces saintes reliques, et je les cachai en terre, pour qu'un
" jour, si telle est la volonté de Dieu, j'en puisse enrichir une
" terre sainte et chrétienne ^.
' Ps. 2<*., 1.
' Luc. XXI, is.
' Je Iny donne ce tiltre (de martyr) uon-seulenient parce qu'il a est^ tué par les ennemis de Dieu et de son Eplise et dans l'emplov d'vne ardente charit»^ à l'endroict du prochain, se mettant dans le péril évident p(»nr l'amour de Dieu, mais i)articulierement parce qu'il a esté tué pour les prières et nommément pour la ISaiiicto Croix.— J/atJiwcrif du 1\ Joijuis.
" Il y a eu sans (ioutc bien d'autres dangers encore, connus et inconnus, dont le Seigneur m'a délivre, malgré le mauvais vouloir et la haine des Iroquois ; mais je ne puis passer sous silence le fait suivant II y avait dans notre cabane un homme idiot, qui me demanda de lui couper deux palmes d'un morceau d'ctoffe, qui n'en avait que sept, et qui suffisait à peine à me couvrir : ' Mais,' lui dis-je, * tu me vois, mon frère, grelotter de froid, pendant toute la nuit, avec ce vêtement court et léger. Cependant fais comme tu voudras. ' " Cette réponse si modérée le blessa. Il vient me chercher au moment où j'étais dans la cabane de quelques chrétiens hurons (car tous les jours je les instruisais. Us enfantant de nouveau jusqu'à ce que J-C. fût formé en eux ^, et il m'ordonna d'un ton sévère de retourner à ma cabane. Aussitôt que je fus rentré, on envoya demander le meurtrier de René, pour que la même main qui avait mis fin à sa vie, terminât aussi la mienne ; mais on ne put le trouver. " Le lendemain, on me fit conduire par deux femmes dans le champ, où était alors ce Sauvage, sous prétexte d'en rapporter quelque chose, mais réellement pour lui donner occasion de me faire mourir. Deux jours auparavant le fils unique de la femme d'un des capitaines, était mort dans notre cabane, et on voulait m'immoler à ses mânes. Ces femmes portaient avec elles des citrouilles, des épis, et autres objets de ce genre, qui devaient être le prix de ma mort.
" Je faisais semblant de ne rien entendre des projets que l'on formait contre moi. Je gardais le silence, comme si f eusse été muet ; en sorte que j'étais dez'enu semblable a un honme qui n'entend pas, et qui ne peut répondre. J'ai mis mon espérance en vous, Seigneur ^. J'aimais à me rappeler la douceur de celui qui se laissa conduire à la boucherie conune un agneau 3, et je voulais marcher à la mort, en priant Dieu de
"■ Gai. IV, 19.
' Ps. 37, 14.
^ Ps. 7.
" ne pas frapper mes ennemis^ mais de les disperser selon la vente " de sa parole. ^.
" Nous rencontrâmes au milieu de la route le meurtrier *' qu'on cherchait. En l'apercevant de loin, je me recomman- " dai à Dieu pour la dernière fois, et je le conjurai de recevoir " mon âme abattue sous le poids de tant de douleurs et d'an- " goisses ; mais sans doute mes pe'chés m'avaient encore rendu " indigne de cette faveur,
*' Le Sauvage passa près de moi sans rien dire ; nous rencon- " trames ensuite sa mère qui adressa à mes conductrices quel- " ques paroles, que je ne pus comi)rendre, Celles-ci toutes " tremblantes, s'enfuient aussitôt comme si on les poursuivait, " et me laissent au milieu du chemin. Elles avaient bien vu *' que je connaissais leur dessein.
" Je passai ainsi deux mois depuis notre arrivée, dans ces " craintes et dans ces dangers continuels, qui me faisaient " mourir chaque Jour ^, ou plutôt qui rendaient la vie plus *' pénible que la mort elle-même.
" Pendant tout ce temps, je n'avais aucun désir d'apprendre " leur langue ; à quoi bon, en effet, puisque je m'attendais à " mourir à chaque instant ?
" Le village me servait de prison. J'évitais les lieux fré- *' quentés et je cherchais la solitude. Là je conjurais le Sei- " \^n€ur de ne pas refuser de parler à son serviteur ^, et de lui *' accorder des forces dans les épreuves.
" Si j'ai été U7i prodige pour plusieurs *, je le dois unique- '' ment à Dieu, qui a été mon puissant soutien, et qui par un " effet de son infinie bonté, a souvent relevé mon courage " abattu. Je recourais aux saintes Écritures, ma seule res- " source dans les tribulations qui m'ont environne' S. Je les " vénérais et je voulais mourir en m'en servant.
* Ps. 53, 7.
» 1. Cor. XV, 31.
' Ps. 118, 38.
* Ps. 70, 7.
" De tous les livres que nous portions aux Hurons, je n'avais '* sauvé cjue l'ï^^pître de Saint Paul aux Hébreux, commentée par ** Monseigneur Antoine (iodeau, evécjue de Grasse. Je portais ** toujours ce livre sur moi, ainsi qu'une image de Saint Jiruno, '* le trcs-iilustre fondateur des Chartreux, à laquelle étaient ** attachées des indulgences, et enfin, une petite croix de bois *' que j'avais faite, comme j'avais pu. Je voulais que partout ** où je recevrais la mort, toujours si présente à mes regards, " elle me trouvât prêt, appuyé sur l'Écriture sainte, qui avait *' toujours été ma grande consolation, muni des grâces et des " indulgences de la très-sainte Église ma mère, que j'avais ** toujours aimée, mais alors plus que jamais, et enfin armé de *' la croix de mon Sauveur.
"■ Nous étions déjà au milieu d'octobre, époque où les Sau- " vages quittent leurs villages pour aller à la chasse des cerfs " Ils les prennent dans des pièges ou les tuent avec leurs arcs, " dont ils se servent avec beaucoup d'adresse. Ce temps, qui " est pour ces Sauvages un temps de divertissement, m'ap- ** porta un surcroît de souffrances.
" Je fus donné pour compagnon à quelques Sauvages ; ceux- *' ci commencèrent par me regarder avec curiosité, ensuite par " se moquer de moi, et finirent par me haïr. Je ne perdais pas '' de vue la charge que Dieu m^ avait donnée a rejnplir^ et c'est " pourquoi je me mis à leur enseigner, mais avec le plus de " prudence possible, le culte d'un seul Dieu, l'obéissance à " ses commandements, le Paradis, l'Enfer et les autres mystères " de notre foi. Ils m'écoutèrent d'abord, mais quand ils virent " que j'y revenais fréquemment, et surtout quand le gibier •' commença à manquer, ils dirent que j'étais un démon, et la " cause de la mauvaise chasse.
" Voici surtout ce qui rendit furieux, et pour ainsi dire en- *' rages contre moi, ces esprits déjà mal disposés. Tous ces *' peuples ont coutume dans leurs chasses, leurs pêches, leurs " guerres, leurs maladies, et semblables circonstances, d'invo- '* quer un démon qu'ils appellent Aïreskoï.
" Celui qui veut du succès à la chasse, à la pêche, etc,
" prend clans ses ses mains un morceau du premier animal ** abattu, ordinairement le morceau le plus estimé ; puis il " demande au plus ancien de la cabane ou du village de les " bénir ; (ils regardent les bénédictions des uns plus favorables " que celles des autres).
'* Le vieillard étant alors debout vis-à-vis de celui qui tient " la viande, dit d'une voix haute et distincte : ' Démon Aïres- " koï, prends ; nous t'offrons ces viandes, et nous t'en prépa- *' rons un festin, afin que tu en manges, que tu nous conduises " là où il y a des cerfs, et que tu les amènes dans nos filets.' Si " ce n'est pas le temps de la chasse, ils terminent leurs prières *' ainsi : ' afin que tu nous fasses revoir le printemps, goûter '' aux fruits nouveaux, et aller encore h la chasse en automne.' '* Dans les maladies, ils disent : ' afin que tu nous fasses recou- " vTer la santé. '
" Aussitôt donc que, pour la première fois, j'eus entendu " cette invocation ainsi formulée, je me sentis plein d'horreur " pour cette superstition sauvage, et je pris la résolution de ne '* jamais toucher aux viandes, qui avaient été ainsi consacrées. " Mon abstinence ayant passé à leurs yeux pour un mépris de *' leur démon, et pour la cause de leur peu de succès à la '* chasse, t'/s conçurent injustement contre ?noi une très-grande '* haine ^.
" Voyant donc qu'ils ne voulaient plus écouter mes instruc- '• tions, ni m'apprendre leur langue (\\.\\ m'aidait à réfuter leurs " folles erreurs, je résolus de donner tout ce temps à mes " exercices spirituels.
" Tous les jours, le matin, y> sortais du milieu de Babylone -, ** c'est-à-dire de la cabane, où presque continuellement le " démon et les songes étaient l'objet d'un culte superstitieux, " et me retirais sur la montagne ^, c'est-à-dire, sur une petite " élévation voisine. Là aux pieds d'une grande croix, que " j'avais tracée sur un gros arbre, en taillant son écorce, je
' Ps. 24, 19.
* Jerem. l, 8.
^ Oen. XIX, 17.