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méditais, je priais, je lisais le livre de \ Imitation de Jèsus- Christ, que je venais de retrouver peu auparavant, et je passais ainsi la plus grane partie de mes journées avec mon Dieu, que j'étais prestjue seul à honorer et à aimer dans ces vastes contrées.
" Les Sauvages ne connurent pas de suite ce que je faisais ; mais un jour, m'ayant trouve en prière selon ma coutume aux pieds de la croix, ils s'emportèrent avec fureur contre moi, en disant qu'ils avaient en horreur cette croix, comme chose qui leur était inconnue, ainsi qu'aux lùirofjéens leurs voisins et leurs amis (ils parlaient des Hollandais hérétiques). " Bien que je me fusse abstenu à dessein de prier ostensiblement, et de me mettre à genoux dans la cabane, pour ne pas donner la plus petite occasion à quelques mauvais propos, (car il faut toujours de la prudence, surtout avec des Sauvages étrangers à toutes ces choses), je n'avais pas cru devoir me priver de ces exercices de pieté qui font la vie spirituelle, vie que j'estimais bien plus que celle du corps. J'espérais qu'un jour tout cela leur serait utile, quand viendrait r heure de leur coîiversion marquée dam les desseins de Dieu 1.
" A cette haine si grande des Sauvages se joignaient d'autres tourments, la faim, le froid, le mépris même des plus vils d'entre eux, et les cruels ressentiments des femmes, à qui revient ordinairement tout le profit de la chasse ; elles me regardaient comme la cause de leur pénurie et de leur misère. " J'eus beaucoup à soufirir de la faim, car presque toutes les viandes (et c'est pendant la chasse toute leur nourriture) étant offertes au démon, comme j'ai dit, je passai plusieurs jours sans manger.
" Quand je rentrais le soir dans la cabane, sans avoir rien mangé de la journée, je trouvais ordinairement nos Egyptiens assis autour de leurs chaudières pleines de viandes ^ auxquelles je m'étais sévèrement interdit de toucher, et quoiqu'il se pré-
1 Act. I, 7.
* Exod. XVI, 3.
— IGl —
' sentât à moi plusieurs raisons pour me permettre d'y prendre ' part, jamais, grâce à Dieu, je n'ai manciué à ma resolution.
*' Quand la faim me pressait, je disais à Dieu : Nous senyns ' un Jour remplis des biens de votre maison ^, ei Je serai rassasie ' lorsque vous me montrerez votre çloire ^ ; car alors vous com- ' blerez les désirs ardents de vos serviteurs, dans la cité sainte ' de votre Je'rusalem céleste, où vous /es nourrirez, pendant ' l'éternité, du mai/eu r des froments ^.
" Comme les neiges étaient déjà abondantes, le froid me
• tourmenta beaucoup ; car je n'avais qu'un vêtement très- ' court et en très-mauvais état. Je souffrais surtout la nuit,
* obligé que j'étais de coucher sans abri, sur la terre nue, ou ' sur de dures écorces.
*' Ils avaient une grande provision de peaux de cerfs, qui ne ' leur servaient pas, et cependant on ne m'en donnait aucune, ' et même lorsque, au milieu de la nuit, la rigueur du froid me ' poussait à me couvrir d'une de ces peaux, ils se levaient aus-
• sitôt pour me l'arracher, tant ils me haïssaient.
" Dans cet état ma peau desséchée dans la poussière s\nivrait " par le froid *, et me causait presque sur tout le corps ' de vives douleurs ; mais quand les peines intérieures se ' joignaient à toutes ces douleurs du corps, mon état devenait ' presque intolérable. Je me rappelais que tout récemment ' j'avais été couvert du sang de mon cher René, et j'entendais ' dire que le bon Guillaume avait aussi fini sa vie dans les ' tourments les plus cruels, et que le même sort m'attendait à ' mon retour au village.
*' Alors me revenait le souvenir de ma vie passée, si infidèle
* à Dieu et souillée de tant de fautes. Je gémissais de me voir ' mourir au milieu de ma course ^, comme rejeté par le Sei- ' gneur, privé des sacrements de l'Église, et sans aucune bonne ' œuvre pour obtenir miséricorde de mon juge.
' Ps. W. 5.
• Ps. 16, 15.
• Pb. 147. 14.
♦ Job. VII, 5.
* laai. XXXVIII, 10,
" Ainsi préoccupé et du désir de vivre et de la crainte de *' mourir, je poussais de tristes soupirs, et je disais à mon Dieu : •' • Quand fmiront mes misères et mes douleurs ? Quand jette- " reZ'Vous /es yeux sur ma détresse et ma tribu iation * ? Quand ** me rendrezTous le calme après la tempt'te ? Quand chanj^etez- " 7'ONS mes larmes en transports de Joie et en bonheur"^ ' ? J'aurais "péri si le Seigneur ncùt abrégé ces mauvais jours '.
" J'avais recours à mon soutien et à mon refuge ordinaire, " les saintes Écritures, dont j'avais retenu quelques passages *. ** Elles m'apprenaient à considérer en Dieu sa bonté ^^ et me " rappelaient que, (juoicjue privé des consolations de la piété " le juste 7'ivait de la foi ". Je les étudiais avec soin, je suivais ** le cours de leurs eaux pour tâcher d'étancher ma soif si prolon- " S^^ ^- J^ méditais jour et nuit la loi de Dieu *, et si elle n'avait " pas été r objet de ?nes réjlexions, j'aurais peut-être péri dans ** mon infortune *, et mon âme aurait été engloutie dans ces eaux ** débordées **'. Mais Dieu soit béni de ne m' avoir pas livré a la ** dent de mes ennemis ", dont P heure semblait arrivée^ ainsi " que celle de la puissance des ténèbres ". Mes maux étaient " devenus si excessifs que la vie m'était à charge ". Cependant " je répétais avec Job, mais dans un autre sens : Quand Dieu " ne me ferait pas mourir, j'espérerais toujours en lui ^*.
" Après deux mois passés dans cette retraite où, habitant
1 Ps. 43, 24.
» Toi). III. 22.
' Marc, xiil, 20.
* Nous avons essayé d'indiquer qnelqnes-nnes des nombreuses citations (lu P. .Jogues. On eu trouve encore beaucoup d'autres, et souvent des exi)res8ion8 isolées. 11 est facile de s'apercevoir qu'elles coulent naturellement de sa plume, et que tout son style eu e«t rempli.
5 Sap. I, 1.
« Heb. X, 3vS.
' Ps. 106, 33.
8 Ps. 1, 2.
fl Ps. 112, 3, 92.
^^ Ps. 12:^, 0.
» Ps. 123, 6.
" Luc. XXII, 52.
^3 2 Cor. I, 8.
" Job. XIII, 15.
" les forêts comme Bernard, je ne m'occupais que de Dieu, je *^ fus un tel objet de haine pour tous ces- Sauvages, que ne pou- " vant plus me souffrir, ils me renvoyèrent au village avant " l'époque ordinaire.
" Devenu aux yeux de Dieu, comme une bête de somme ^, je fus " chargé d'une énorme (juantité de viandes. Je tachai pendant " ce voyage, qui fut de huit jours, de me tenir uni h lui, igno- " rant le sort qui m'attendait h mon arrivée.
" Déjà quelques Sauvages qui nous avaient devancés avaient " répandu bien des rumeurs sur moi. Dans le chemin, j'eus " beaucoup à souffrir de ma nudité presque complète sous un •' froid très-piquant. Je passais prcsc^ue toutes les nuits en " plein air et, j'avais encore les doigts couverts de plaies, qui " se cicatrisèrent à peine au milieu de janvier.
" Dans le village, on me donna une petite peau à ajouter " au vêtement usé, qui me couvrait. Ainsi à demi-vêtu, je par- " courais les rues en conjurant le Seigneur de m'admettre un '• jour au nombre de ses Saints, qui l'avaient servi autrefois, " sous les peaux de brebis et le<\ peaux de chh^res, dans les afflic- " tions et les persécutions, eux dont le monde n\'tait pas di^a^ne ^.
" J'avais tous les jours sous les yeux des Sauvages bien vêtus •* avec les étoffes et les vêtements qui se trouvaient en grande '* quantité dans nos bagages, tandis que le jour et la nuit je " grelotais de froid ; mais c'était peu encore. J'étais bien plus ** sensible à l'indigne profanation qu'ils faisaient des vêtements " sacrés. Un d'eux s'était fait des mitasses ^ avec deux voiles " destinés à couvrir le calice.
" Je puis dire, avec vérité devant Dieu, de tout le temps qui " s'écoula jusqu'au milieu de janvier : * Jusquà cette heure nous ** souffrons la faim, la soif, la nudité et les mauvais traitements ; " nous n'avons point de demeure stable ; on nous maudit et nous " bénissons ; on nons persécute et nous le souffrons. Nous sommes
' Ps. 72, 28.
• Heb. XI, 37.
' Ijes initftwoB sont nnp <*flp^cr de ho», confins «nr la jamlx» m/^mo. et qui la couvrent <lepni8 la cheville juHqu'an genou. I>e6 iSuuvages araient encore aujourd'hui à les orner avec soin.
" dCi'cuus comme /rs ordures du monde, comme les balayures qui '* sont rejett-es par tous '. '
*' Mes maîtres au retour de la chasse, vers le milieu de jan- " vier, me donnèrent des peaux pour me couvrir un peu mieux ; " mais un Lorrain qui vivait avec les Hollandais, apprenant ce " que je souffrais, m'envoya en présent un des vêtements qu'ils " ont coutume de vendre aux Sauvages. Ce fut un petit sou- " lagcment à ma douleur.
'' J'en reçus un plus grand encore d'une bonne vieille, dont *' le fils unique avait péri peu de temps auparavant. Elle occu- '• pait un des premiers rangs parmi les siens, (car les Sauvages " ont aussi leur Noblesse). Elle prit soin de moi, le Seigneur " me fit trouver grâce devant elle. Tout cela n'était qu'une " petite consolation dans de si grandes épreuves.
" Cependant, quand je vis qu'on me laissait la vie, je m'ap- " pliquai à l'étude de la langue ; et comme les assemblées non- " seulement de notre village, mais de tout le pays, se tenaient " dans notre cabane, je pus commencer à instruire les anciens " du pays sur les mystères de notre foi. Ils m'adressaient mille " questions sur le soleil, sur la lune, sur la figure qu'on aperçoit " sur son disque, sur l'étendue de la terre, la grandeur de ** l'Océan, le flux et le reflux de ses eaux, etc. Ils me deman- " daient si, comme ils l'avaient entendu dire, le ciel touchait " quelque part à la terre, et choses semblables.
" Comme je leur re'pondais d'après ce que la science " enseigne, en me proportionnant à leur intelligence, ils étaient " saisis d'admiration, et disaient : ' Nous aurions fait une " grande sottise de le tuer, comme nous avons été souvent sur " le point de le faire. '
" Je m'efforçais alors de les conduire de la connaissance " des créatures à celle du Créateur. Je réfutais les fables " qu'ils racontent sur la création du monde qui a été formé, " d'après eux, par une tortue. Je leur faisais voir que le " soleil qui n'a ni intelligence, ni vie, ne pouvait être un Dieu ; " mais que, si sa beauté les avait frappés au point de le faire
^ 1. Cor. IV, 11.
" passer à leurs yeux pour une divinité, il fallait donc que celui " qui l'avait créé fût bien plus magnifique encoce.
" J'ajoutais que Aireskoï n'était pas un Dieu, mais un dé- " mon (jui se disait faussement l'auteur et le conservateur de " la vie, et le distributeur de tous les biens dont ils jouissaient.
" Si les Sauvages n'avaient pas eu plus de peine à croire, " qu'à être convaincus, ma victoire eût été bien vite remportée ; ** mais on dirait que le Prince du monde, banni de presque " toute la terre par la vertu de la croix, s'est réfugié dans ** ces régions, comme dans une place imprenable. Aussi " Tempire qu'il exerce ici depuis tant d'années, ne pourra être " détruit que dans la suite des temps par l'invincible constance " des soldats de Jésus-Christ.
" Cependant, en attendant ce triomphe, J.-C, Seigneur de " ces contrées comme du reste de la terre, choisissait quelques "■ élus non seulement parmi les enfants qui sont montés au " ciel en grand nombre, mais encore parmi les adultes que je " baptisai dans les maladies ou dans la captivité. J'ai instruit " beaucoup d'autres indigènes adultes pendant leurs infirmités ; " les uns ne me comprirent pas ; d'autres me repoussèrent. " Quelques-uns m'approuvèrent, mais de bouche seulement, et " I.>ar une certaine politesse, qui leur fi\it regarder comme une '* grossièreté de contredire ({uelc^u'un qui parle, politesse " capable de faire illusion, si l'on n'est pas sur ses gardes.
" J'allais aussi quelquefois jusque dans les bourgs voisins " consoler, instruire, confesser et absoudre les chrétiens hurons " qui T\t fléchissaient pas le genou dri'ant fiaal ^ ; autant que je le pouvais, /'</;/ //^/;f^/> Dieu en tout litu, j'assistais les mourants et surtout je portais secours aux enfiints en danger de mort.
** C'était là mon unique consolation dans mes cruelles an- " goisses. Il m'arriva même un jour, en visitant dans ce " dessein un village voisin, d'y baptiser cinq enfants qui se " sont peu après envolés au ciel, comme je l'ai appris dans un " autre voyage.
" Deux mois s'étaient écoulés dans ces exercices et d'autres
* 3 Reg. XIX, 18.
" semblables, comme aussi à étudier la langue de mon mieux. *' (car (ju'est-ce (qu'une étude sans écriture ?) quand, après la " fonte des neiges au milieu de mars, les Sauvages me condui " sircnt avec eux à la p<}che.
" Nous iKirtîmcs donc, un vieillard, une femme âgée, un '* jeune garc^on et moi ; nous nous arrêtâmes sur les bords *' d'un lac à (juatre journées de marche. Nous ne primes que " très-peu de petits poissons ; on mélangeait ordinairement *' leurs intestins avec notre farine de blé d'Inde pour l'assaison- *' ner, car on gardait le poisson même pour le porter au village.
" L'habitude, la Hiun, le défaut de vivres meilleurs, m'avaient " rendu cette nourriture, je ne dirai pas agréable, mais tolé- " rablc. Il en était de même des intestins à moitié pourris ** des cerfs, qu'ils mêlent avec le sang et une partie des excré- ** ments, des champignons cuits à l'eau, des coquillages gâtés, " et des grenouilles qu'ils mangent toutes entières avec la " tête et les pattes, sans les écorcher, ni les vider.
" Combien de fois je me suis arrête' dans ces lieux déserts " et sur le bord des eaux, comme les Israélites sur la rive " des fleuves de Babylone^ et fat verse' des larrnes au souvenir de " Sioji, non seulement de cette Sion triomphante dans les ** Cieux, mais de cette Jérusalem de la terre, où Dieu est " connu et loué ! Combien de fois aussi, sur cette terre étran- '■'' gère^fai chatitc les cantiques du Seigneur ^, et les montagnes " et les forêts retentissaient des louanges de leur Créateur, " qu'elles n'avaient jamais entendues ! Combien de fois j'ai " gravé le nom de Jésus sur les arbres élevés de ces forêts *' séculaires, afin que les démons qui tremblent en F entendant ^^ prononcer, prissent la fuite en le voyant 1 Combien de " fois j'ai formé sur eux, en découpant leur écorce, la sainte *' croix de mon Sauveur, afin que sa vue mît le démon en fuite, " et que par elle, ô mon Seigneur et mon Roi, vous puissiez " régner au milieu des ennemis de votre croix, les hérétiques, " les païens, habitants de ces contrées, et les démons qui en " sont depuis si longtemps les maîtres !
* Ps. 136, 1.
" Je me réjouissais de ce (jue Dieu eût permis que je fusse conduit dans cette solitude, à l'époque où l'Église rappelle à ses enfants les souffrances de leur Sauveur. Je pouvais ainsi plus à loisir me retracer les détails de sa Passion, ses amertumes et son fiel, et sécher de douleur à ce souvenir.
" Aussitôt donc que j'avais terminé le travail que je devais à mes maîtres, comme serviteur des Sauvages, je passais presque tout mon temps, loin de la cabane, aux pieds d'une croix, que j'avais tracée sur un pin élevé ; mais on ne me laissa pas longtemps jouir de ce saint repos. J'avais déjà passé trop de jours sans mes angoisses ordinaires.
'* Le lundi de la Semaine sainte, un Sauvage de notre village vint nous trouver. Voici à quelle occasion. Dix Irocjuois, parmi lesquels était le fils de celui qui m'avait coupé le pouce, et dans la cabane de qui je demeurais, étaient partis pour la guerre au milieu de l'été. On n'avait eu aucune nouvelle d'eux ni pendant le reste de l'été, ni pendant l'automne, ni pendant tout l'hiver. Ils étaient déjà regardés comme morts, et des guerriers des nations voisines avaient même répandu le bruit, qu'ils avaient été victimes de la cruauté de leurs ennemis. Mais pendant notre absence on amena, au commencemcni du printemps, un prisonnier. Interrogé sur leur sort, il répondit (jue le fait était vrai, et qu'ils avaient été mis à mort. N'ayant plus alors aucun doute, ils immolèrent aussitôt ce prisonnier aux mânes du jeune homme, fils du maître de la cabane ; mais cette victime ne paraissait pas assez noble aux yeux du père désolé ; il voulut aussi me sacrifier.
" On vint donc me chercher au lac où nous étions, pour me réunir à cette première victime et compenser ainsi la mort du guerrier. C'est ainsi que l'avaient décidé ime ou ' deux femmes et un vieillard décrépit
*' Nous partons le lendemain, comme si nous eussions été
* poursuivis. Ils donnaient pour prétexte que les ennemis
* étaient en campagne. Nous arrivâmes au village le Jeudi ' saint, vers le soir.
" Le jour suivant, le dernier de la vie de mon Sauveur, cfit " aussi termine la mienne, si le Seigneur qui, en ce jour, m'avait " donné par sa mort la vie de l'âme, n'eût pas voulu me con ** server la vie du corps.
** Ce jour-là donc, où je devais être mis à mort, il courut " d'abord un hruit vague, dont on ignorait la source, que ceux " (jue l'on croyait perdus vivaient encore, ensuite qu'ils s'étaient " re'unis à une autre bande et qu'ils amenaient vingt-deux pri- *' sonniers.
" Dieu dt^joua ainsi les cruels projets des Sauvages, et m'ap- ■' prit à reconnaître le soin çu^ii prenait de moi, afin de m'obliger " à Vi\Q jeter tout entier dans son sein ^, sachant bien qu'il ne •'me laisserait pas tomber a terre.
" Échappé à ces pe'rils et à bien d'autres, j'éprouvais natu- " rellement une certaine joie ; mais elle ne m'em])échait pas de " gémir, en me voyant toujours exposé à de nouvelles douleurs " et à de très-cruels tourments, et condamné à une vie plus " pénible que mille morts.
*' Je ressentais seul le contre-coup des succès ou des revers " de ces Sauvages. Quelqu'un tombait-il sous le fer de l'en- '' nemi, on me demandait aussitôt comme victime pour ses ** mânes. Amenait-on quelques prisonniers, après en avoir tué " d'autres, selon la coutume, comme c'étaient des Français ou '* des amis des Français, mon cœur était toujours en proie à " une grande douleur. J'aimais donc par choix les lieux retirés " et solitaires où, loin des habitations, je n'étais pas le triste " témoin de la cruauté ordinaire de ces barbares, et où je pou- " vais m'occuper de Dieu avec plus de liberté et d'ardeur ; " mais sachant bien que Lia, quoique chassieuse, était plus ^''féconde, et avait eu plus d'enfants que Rachel, et me rappe- " lant de plus l'esprit de notre Société, qui veut qu'on préfère " le salut du prochain à ses propres consolations, je restais " volontiers dans la cabane. Non-seulement je trouvais dans " le village plus de facilité pour étudier la langue, mais je •• pourvoyais mieux au baptême des enfants et au salut des
^ 1 Pet. V, 6,