‹ Les Jésuites-martyrs du CanadaChapitre 26 sur 37 · LETTRE DU P. ISAAC JOGUES AU P. PROVINCIAL DE LA PROVINCE DE FRANCE L · texte numérisé non relu

LETTRE DU P. ISAAC JOGUES AU P. PROVINCIAL DE LA PROVINCE DE FRANCE L

Mon Révérend Père en Jésus-Christ.

“ Voulant écrire à Votre Révérence, j’ai hésité d’abord pour “ savoir dans quelle langue je devais le faire, en latin ou en “ français ; car, après une si longue interruption, j’ai presque “ oublié l’une et l’autre langue, et elles m’offrent toutes les “ deux la même difficulté.

“ Deux raisons m’ont déterminé à choisir la langue latine.

“ D’abord je pourrai employer plus facilement les paroles de “ la Sainte-Écriture, qui a été pour moi une puissante consola- “ tion au milieu de mes afflictions, et ensuite, cette lettre sera “ moins facile à répandre.

“ Cette extrême bonté qui vous faisait autrefois excuser la- “ multitude de mes manquements, vous portera à pardonner “ les fautes de forme ou de langage d’un homme qui, depuis .

1 Nous donnons cette traduction, en partie d’après le texte latin du précieux manuscrit de 1652, et en partie d’après celui du P. Al gambe (Mortes illustres, i te., 1 vol. in-fol.) et non sur la version italienne, qui uous a paru un peu trop libre.

“ huit ans, a perdu tous ses anciens usages, et qui, de plus, est “ devenu maintenant Sauvage pour les habitudes et le vête- “ ment. Ce que je crains, c’est que, ignorant dans la langue “ je ne le sois aussi dans la science 1, ne connaissant pas le temps “ auquel Dieu nia visité J, et que je ne m’acquitte mal de la “ fonction sublime que Dieu m’a confiée, de prédicateur de “ l’Évangile, de Jésuite et de prêtre.

“ Je suis porté à écrire à Votre Révérence dans l’espoir que, “ si par hasard cette lettre arrive un jour jusqu'à vous, vous “ m’aiderez par les saints sacrifices, et les prières de toute la “ Province, à supporter les rudes épreuves que je rencontre “ dans ces régions sauvages, au milieu des Iroquois et des “ Maquas 3. Elle le fera, je l’espère, d’autant plus volontiers “ qu’elle verra par cette lettre combien je dois à Dieu, et com- “ bien j’ai besoin des prières des hommes vertueux, qui sont “ pour moi, je le sais, un puissant secours.

“ Nous partîmes de chez les Durons le 13 juin 1642, dans “ quatre petits canots (c’est le nom qu’ils donnent à leurs “ embarcations), montés par vingt-trois personnes, parmi les- “ quelles se trouvaient cinq Français.

“ Ce voyage très-difficile, tant à cause des incidents qu’il “ offre qu’à cause du portage des canots et des bagages, qu’il “ faut faire dans quarante endroits différents, était devenu très- “ dangereux par la crainte des ennemis embusqués chaque “ année, tout le long du chemin qui conduit chez les Français, “ et oit ils font un grand nombre de prisonniers.

“ L’année dernière, ils furent à la veille de se saisir de la “ personne du P. Jean de Brébeuf. De plus ayant pris récemment “ deux Français, ils les envoyèrent sains et saufs pour obtenir “ la paix, mais à des conditions iniques, et on la refusa. Ils “ furent eux-mêmes repoussés à coups de canon, parce qu’ils

1 Cor. xi, 6.

' Luc. xix, 44.

3 Moqua» on mieux Maqtiaas et Maqnois d'après un manuscrit autographe du P. Jognes, était le nom donné parles Hollandais aux Iroqoois leurs plus proches "voisins, que les Français nommaient Ai/uiers. Les Anglais les appellent Mohawks.

“ se comportaient comme des ennemis. Alors ils déclarèrent “ que si quelque Français tombait entre leurs mains, ils le tour- “ menteraient aussi cruellement que les autres prisonniers, et “ qu’ils le brûleraient à petit feu.

“ Les Supérieurs, informés de tout cela, et connaissant les “ dangers qu’on pouvait rencontrer dans ce voyage, nécessaire “ à la gloire de Dieu, me proposèrent de m’en charger, en me “ laissant cependant la liberté de l’accepter ou de le refuser. “ Je ne voulus faire aucune observation, et je reçus de mon “ plein gré et de bon cœur, cette mission d’obéissance et de “ charité. Je savais qu’en la rejetant, je la ferais retomber sur “ quelque autre bien meilleur que moi.

“ Nous partîmes donc du port de Sainte-Marie des Hurons, “ et après avoir éprouvé bien des craintes, des dangers, des “ avaries et même quelques naufrages, nous arrivâmes enfin en “ bonne santé à la Conception de la bonne Vierge Marie, “ trente-cinq jours après notre départ. Là se trouve une habi- “ tation, ou une colonie des Français, nommée Trois- Rivières, “ à cause d’ime très-belle rivière qui coule tout auprès, et se “ décharge par trois embouchures dans le grand fleuve Saint- “ Laurent. Nous rendîmes à Dieu les actions de grâces que “ nous lui devions, et nous nous arrêtâmes là et à Québec “ environ quinze jours.

“ Les affaires qui nous avaient amenés étant terminées, nous “ reprîmes la route des Hurons le second jour d’août, après “ avoir célébré la fête de notre Père Saint Ignace.

“ Il n’y avait que deux jours que nous étions partis, lorsque “ quelques-uns de nos voyageurs remarquèrent, le matin, sur “ le rivage, des traces d’hommes toutes récentes ; et comme “ les uns soutenaient que c’étaient des traces d’ennemis, et “ d’autres, que c’étaient des traces d’amis, Eustache Ahatsistari, “ qui par ses faits d’armes avait mérité d’être placé à la tête, “ leur dit : * Ennemis ou non, je crois qu’ils ne sont pas plus “ de trois canots ; notre nombre ne nous permet pas de “ craindre cette poignée d’hommes. ’ Nous étions quarante, “ car plusieurs autres s’étaient joints à nous.

« Nous continuons donc notre chemin ; mais à peine avons- “ nous fait un mille, que nous tombons au milieu des ennemis.

“ Ils étaient soixante-dix guerriers, dans douze canots. Divisés “ en deux bandes, ils nous attendaient sur les deux rives du “ tleuve, cachés dans les herbes et les roseaux.

“ Quand nous arrivâmes au lieu oh ils avaient dresse leur “ embuscade, ils tirèrent sur nous avec des fusils, dont ils “ étaient presque tous armés. Ils ne tuèrent personne. Cette “ première décharge mit en fuite la plus grande partie des “ Hurons, qui abandonnèrent leurs canots (nous longions la “ côte pour éviter le courant), et qui cherchèrent leur salut au “ milieu des bois.

“ Nous restâmes quatre Français, et un petit nombre d’autres “ chrétiens ou catéchumènes. Après nous être recommandés “ à Dieu, nous nous mîmes en devoir de résister : mais n’etant “ que douze à quatorze contre trente, nous fûmes accablés “ par le nombre. Nous combattions cependant bravement “ jusqu’alors ; mais à la vue de nouveaux canots ennemis, qui “ accouraient de la rive opposée, mes compagnons perdirent “ courage et s’enfuirent. Un des Français, nommé René “ Goupil, qui se faisait remarquer par son courage, fut pris “ alors avec quelques Hurons.

“ Pour moi, témoin de tout, je ne voulais ni ne pouvais fuir. “ Comment fuir en effet nu-pieds 1 ? Comment me résoudre à “ abandonner ce bon Français, les autres Hurons captifs, et ceux “ qui allaient le devenir, et dont plusieurs n’étaient pas bapti- “ sés ? Cependant, comme les ennemis, pour poursuivre les “ fuyards, m’avaient laissé sur le théâtre du combat, j’appelai “ un de. ceux qui veillaient à la garde des prisonniers, et le “ priai de m’adjoindre au Français déjà pris, lui faisant com-

prendre qu’étant son compagnon de voyage, je voulais par- “ tager ses périls et sa mort. Cet homme, comme saisi de “ frayeur, et pouvant à peine ajouter foi à mes paroles, s’appro- “ cha de moi, et me réunit aux autres captifs.

' C’était un usage chez les Sauvages de quitter les chaussures en entrant dans les canots, afin de n’y introduir e aucune saleté.

“Je dis alors à René : “ Mon bien cher frère, les desseins “ de Dieu sur nous sont bien mystérieux ; mais II est le maître ; “ Il a fait ce qu'il a jugé 7neilleur 1 ; Il a accompli sa volonté ; “ que son saint nom soit béni a jamais 2 /

“ Le bon jeune homme se jette à genoux et se confesse ; “ après lui avoir donné l’absolution, j’approchai des autres “ captifs hurons. Je les instruisis d’abord ; ensuite, je les “ baptisai. Comme il en arrivait toujours de nouveaux, qu’on “ avait arrêtés dans leur fuite, mon travail ne discontinuait pas.

“ On amena enfin l’illustre chef chrétien, Eustache Ahatsis- “ tari. En me voyant il s’écria : * O mon Père, je t’avais juré “ que je vivrais et mourrais près de toi ; nous voilà bien réu- “ nis.’ Je ne sais ce que je répondis à ces touchantes paroles, “ tant mon âme était abattue par la douleur.

“ Le dernier qu’on amena fut Guillaume Couture, qui était “ descendu avec moi de chez les Hurons. Quand il vit le “ désordre général, il suivit les autres dans les bois. Comme il “ était jeune, plein d’ardeur et d’agilité, il se trouva bientôt “ loin des ennemis. Tout-à-coup jetant les yeux autour de lui, “ et ne me voyant pas : ‘ Comment ai-je pu, se dit-il à lui- “ même, ‘ abandonner mon Père chéri, et le laisser exposé à la “ rage des Sauvages ? Comment ai-je pu fuir sans lui ? Quoi ! “ l’abandonner ? Jamais.’ Et aussitôt retournant sur ses pas, il “ vint lui-même se livrer à ses ennemis. Plût à Dieu qu’il eût “ échappé et qu’il ne fût pas venu augmenter le nombre des “ infortunés ! En pareille circonstance, ce n’est pas une conso- “ lation d’avoir des compagnons, surtout quand ce sont des “ personnes qu’on aime comme soi-même. Mais tels sont les “ hommes, qui bien que séculiers et sans motif d’intérêt ter- “ restre, se consacrent chez les Hurons au service de Dieu et “ de la Compagnie de Jésus.

“ On s’imaginera difficilement le nombre et la rigueur des “ supplices qu’il endura. La haine des ennemis contre les “ Français et surtout contre ce jeune homme, qui dans le com-

1 1 Eeg. vm, 15.

* Job. I, 21.

“ bat avait donné la mort à un de leurt chefs, avait pris un “ nouveau degré de fureur. Ils le dépouillèrent entièrement, “ lui arrachèrent les ongles avec cruauté, lui broyèrent les “ doigts avec leurs dents, et lui passèrent une épée à travers “ la main droite. Le souvenir des souffrances de Notre Sei- “ gneur, m’a-t-il dit depuis, lui fit supporter avec grande joie “ cette doulenr, quoiqu’elle fût atroce.

“ Aussitôt que je l’aperçus lié et dépouillé de tout vêtement, “ je ne puis me retenir, et laissant là mes gardiens, je traversai “ la troupe des ennemis qui le conduisaient ; je l’embrassai “ tendrement, et l’exhortai à offrir à Dieu toutes ses douleurs “ pour son salut et celui de ses bourreaux.

“ Les Sauvages parurent d’abord surpris de ma démarche, “ mais aussitôt, reprenant pour ainsi dire leur férocité, et ral- “ lumant leur fureur, ils me repoussèrent, en me frappant à “ coup i de poings, de bâtons et de massues, et me laissèrent “ à demi-mort. Deux Sauvages me traînèrent au lieu où j’étais

d’abord.

HUPi'LICE DU PÈRE JOGUE8.

“ Je commençais à peine à reprendre haleine, lorsque " J autres Iroquois, à leur retour, m’arrachèrent presque tous

“ les ongles avec leurs dents, et mâchèrent aussi mes deux index “ en me causant d’affreuses douleurs. Ils traitèrent de la même “ manière René Goupil, mais ils ne firent aucun mal aux “ autres prisonniers hurons.

“ Quand tous les Iroquois qui poursuivaient les Hurons “ furent revenus, après en avoir tué deux, ils nous transportè- “ rent sur l’autre rive du fleuve 1, et partagèrent entr’eux le “ bagage des douze canots. Le butin était assez considérable, “ car outre ce que chaque Français apportait pour lui-même, “ nous avions vingt paquets renfermant beaucoup d’objets “ d’église, et de plus pour les missionnaires, des habits, des “ livres, et autres choses, que notre pauvreté chez les Hurons “ rendait vraiment précieuses.

“ Pendant qu’ils faisaient ce partage, je baptisai ceux qui “ étaient suffisamment instruits. De ce nombre était un vieil- “ lard octogénaire 2. Quand ensuite on voulut le faire entrer “ dans un canot pour suivre les autres, il dit à ses bourreaux : “ ‘ A mon âge, comment puis-je aller dans un pays lointain et “ étranger ? Non, je mourrai ici.’ Et en effet, il reçut le coup “ de la mort là où il venait d'être baptisé.

“ Les Iroquois poussèrent un grand cri de joie, comme des “ vainqueurs maîtres du butin 3, et nous firent prendre avec eux “ le chemin 4 de leur pays. Nous étions vingt-deux captifs ; “ trois d’entre nous avaient reçu la mort.

“ Dans ce voyage, qui dura treize jours, nous avons vrai “ ment beaucoup souffert, avec la grâce de Dieu, entr’autres “ choses la faim, la chaleur, les menaces, et la haine cruelle

1 Ce lieu, d'après un ancien manuscrit, était près de Sorel. Les Iroquois, selon leur coutume, gravèrent sur les arbres l’histoire de leur triomphe. A l'aide de ces ligues grossières et hiéroglyphiques, ils faisaient connaître le nombre et la qualité des captifs. Il était facile de distinguer le P. Jogues parmi eux. Les Chrétiens qui trouvèrent, peu après, ce triste monument, voulurent en perpétuer et en sanctifier le souvenir, en élevant une croix au même lieu. Il était juste que l’étendard des prédestinés marquât la route de ces héros de la Foi. II ne reste pins aujourd’hui de traces de ce pieux monument.

2 II se nommait Ondouterraon.

3 Isai. ix, 3.

* Ils remontèrent la Rivière de Sorel, pendant longtemps nommée Rivière de» Iroquci».

“ des Sauvages et les très-vives douleurs de nos plaies encore “ ouvertes et envenimées, dans lesquelles se formaient déjà “ des vers.

“ Nos bourreaux prouvaient bien leur barbarie quand, “ nous voyant épuisés par cinq ou six jours de marche, ils “ s’approchaient de nous de sang-froid, pour nous arracher les “ cheveux et la barbe, et enfoncer profondément leurs ongles “ toujours très-aigus, dans les parties du corps les plus délicates “ et les. plus sensibles à la moindre piqûre. Mais mon cœur “ souffrait bien plus encore, quand je contemplais cette marche “ funèbre de chrétiens, parmi lesquels se trouvaient cinq “ anciens néophytes, et les principaux soutiens de l’Église “ naissante des Hurons.

“ Une ou deux fois, je l’avouerai avec simplicité, je ne pus “ retenir mes larmes. J’étais affligé de leur sort et de celni “ de mes compagnons, et l’avenir me remplissait d’inquiétude. “ J’y voyais en effet les lroquois mettre une barrière au pro- “ grès de la foi chez un grand nombre d’autres peuples, à moins “ d'une intervention toute spéciale de la divine Providence.

“ Le huitième jour nous rencontrâmes une bande de deux “ cents Sauvages, en marche pour la guerre. Ils nous accueil- “ lirent ave le préjugé qu'il faut préluder à la guerre par la “ cruauté, et que celle-ci est la mesure du succès de l’autre. “ Ils rendirent d'abord grâce au soleil, qu’ils regardent comme “ le Dieu des combats, et félicitèrent leurs compatriotes par “ une bruyante décharge de fusils. Puis ils coupèrent tous “ des bâtons dans la forêt voisine, pour se mettre en état de “ nous recevoir.

“ Aussitôt que nous eûmes mis pied à terre, ils se rangèrent “ sur deux haies, et nous accablèrent tellement de coups, que “ me trouvant le dernier, et par là même plus exposé, je tom- “ bai accablé par leur nombre et leur cruauté, au milieu du “ chemin pierreux qui conduisait à la colline, sur laquelle ils “ avaient élevé une estrade. Je crus que j'allais mourir au “ milieu d’un pareil traitement. Aussi, soit faiblesse, soit lâche- “ té, je ne me relevai pas.

“ Dieu seul, pour l’amour et la gloire de qui il est honorable “ et doux de souffrir ainsi, sait combien de temps et avec “ quelle barbarie ils me frappèrent.

“ Une cruelle compassion les fit s’arrêter enfin pour m’em- “ mener vivant dans leur pays. Us me portèrent sur l’estrade, “ à moitié mort, et tout couvert de sang. Quand ils me virent “ reprendre un peu mes sens, ils me firent descendre pour m’ac- “ câbler d’injures, d’invectives et d’une grêle de coups sur la “ tête, sur le dos et sur tout le corps.

“Je ne finirais pas, si je voulais raconter tout ce que nous “ eûmes à souffrir, nous autres Français. Ils me brûlèrent un “ doigt et en broyèrent un autre avec leurs dents. Ceux qui “ l’avaient déjà été une fois, furent encore tordus avec violence, “ de telle sorte qu’après leur guérison, ils sont restés horrible- “ ment difformes. Le sort de mes compagnons ne fut pas “ meilleur.

“ Dieu nous fit bien voir qu’il prenait soin de nous, et qu’il “ voulait nous éprouver, et non nous décourager. Pin effet, “ un de ces Sauvages insatiable de sang et de cruauté, vint à “ moi, qui me tenais à peine sur mes jambes, et me saisissant le “ nez d’une main, il se prépara à le couper avec un grand cou- “ teau, qu’il avait de l’autre main. Que faire ? Persuadé que j’al- “ lais être bientôt brûlé à petit feu, j’attends immobile, me “ contentant de pousser intérieurement un cri vers le ciel ; mais “ une force surnaturelle l’arrête et lui fait lâcher prise. Environ “ un quart d'heure après, il revient encore à moi, comme s’il avait “ rougi de sa faiblesse et de sa lâcheté, et se met en devoir “ d’exécuter son dessein. Il se sent de nouveau repoussé par “ une force invisible, et se retire. S’il eût passé outre, j’aurais “ été mis à mort immédiatement ; car les Sauvagss ne laissent “ pas longtemps la vie à ceux qui sont ainsi défigurés. Je fus “ ramené à mes gardiens, après tous les autres prisonniers, la “ nuit étant déjà bien avancée. Je dus la passer dans de “ grandes souffrances et sans nourriture, quoique j’en fnsse “ presqu’entièrement privé depuis plusieurs jours.

“ Mais ce qui rendait mes douleurs plus sensibles, c’était de

“ voir exercer les cruautés envers les chrétiens hurons, et de “ plus atroces encore envers le bon Eustache. On lui coupa “ en effet les deux pouces, et par la plaie de la main gauche, “ on lui enfonça jusqu’au coude un bâton très-aigu. Il souffrit “ ce traitement en vrai héxos chrétien.

“ Le lendemain nous rencontrâmes encore d’autres canots “ de guerriers, qui coupèrent quelques doigts à nos compa- “ gnons. Quant à nous, nous en fûmes quittes pour la peur.

“ Le dixième jour vers midi, nous laissâmes les canots ; “ nous mîmes quatre jours pour faire à pied le reste du voyage. “ Aux fatigues ordinaires, se joignit celle de porter les bagages ; “ mais je fus ménagé, soit à cause de ma faiblesse du peu de “ cas que j’en paraissais faire (tant j’avais d’orgueil jusque dans “ la captivité, et en présence de la mort !)

“ La faim se faisait toujours sentir de plus en plus, car nous “ étions sans provisions. Nous passâmes ainsi trois jours ; le “ quatrième, quand les habitants du village vinrent à notre “ rencontre, nous n’avions mangé que quelques fruits, cueillis “ en passant sur la route. On nous avait cependant offert de “ partager les vivres qui étaient dans les canots ; mais, afin de “ n’avoir à offrir au feu et aux tourments qu’un corps faible et “ épuisé, (car je ne vous cacherai pas mes misères), j’en avais “ pris très-peu. Quand un besoin impérieux me fit chercher “ un peu de nourrriture, je ne trouvai que de l’eau. En effet “ lorsqu’on fit halte le second jour, les Sauvages mirent la “ chaudière sur le feu, comme pour cuire la nourriture ; mais “ tout se borna à laisser chacun prendre de l’eau tiède à dis- “ crétion.

“ Enfin la veille de l’Assomption de la B. Y. Marie, nous “ arrivâmes au premier village iroquois. Je remerciai N. S. “ J. C. de ce qu’il nous appelait à partager ses douleurs et sa “ croix, le jour où l’univers chrétien célèbre le triomphe de sa “ divine Mère montant au ciel.

“ Nous avions toujours eu un pressentiment dans la route, “ que ce jour serait douloureux et fatal. Cependant René et “ moi nous aurions pu l’éviter facilement, ainsi que le feu.

“ En effet, libres de tous liens, et souvent à une grande “ distance de nos gardiens, nous aurions pu fuir, et s’il ne nous “ eût pas été donné d’arriver jusqu’à la colonie française, nous “ eussions trouvé une mort plus douce dans les forêts ; mais “ le brave jeune homme ne voulut jamais y consentir, et pour “ moi, j’aimais mieux tout souffrir, plutôt que d’abandonner, “ au moment de la mort, les Français et les chrétiens hurons, “ et de les priver des consolations qu’un prêtre peut alors leur “ procurer.

“ Vers trois heures nous étions donc sur les bords de la “ rivière, qui est près de leur village. Sur les deux rives se “ trouvaient pour nous recevoir, les Iroquois et les anciens “ captifs hurons. Ces derniers en nous saluant, nous annon- “ cèrent que nous serions brûlés à petit feu ; les autres nous “ accueillirent à coups de bâton, de poings et de pierres. Leur “ aversion pour une tête chauve leur fit décharger leur fureur “ sur moi, et en particulier sur ma tête. Il me restait deux “ ongles ; ils les arrachèrent avec leurs dents ; puis avec leurs “ ongles ils enlevèrent jusqu’aux os la chair qui est au-dessous. “ Enfin, après avoir assouvi leur cruauté, et s’être moqués de “ nous assez longtemps sur le rivage, ils nous conduisirent au “ village, situé au sommet de la colline.

“ A l’entrée nous trouvâmes à nous attendre, la jeunesse “ armée de bâtons, et rangée sur deux haies. Nous savions “ que refuser de souffrir , c’est ne vouloir plus être au nombre “ des enfants que Dieu châtie en père ; ainsi nous nous offrîmes “ alors à lui, pour qu’il nons traitât comme un père traite ses “ enfants L

“ Voici l’ordre établi dans la marche. En tête des prison- “ niers, ô honte ! on fit marcher Couture entièrement nu, “ comme le plus criminel, pour avoir tué un chef de distinc- “ tion. Après lui venaient les Hurons, à égale distance les uns “ des autres, et au milieu d’eux était René Goupil. Pour moi, “ le plus indigne de tous, je fermais la marche. On nous avait “ laissé notre chemise à René et à moi.

* Prov. iii, 12.

“ Les Iroquois s’étaient répandus dans les rangs pour retar- “ der notre marche, et mettre plus de distance entre nous. “ Ils avaient ainsi plus de loisir et de facilité, pour nous acca- “ bler de coups, et ils vérifiaient en nous ces paroles de David : “ Les pécheurs ont frappé longtemps et cruellement sur mes épaules “ comme le forgeron sur le fer 1.

“ Je reçus pour ma part un coup si violent avec un morceau “ de fer qu’un d'entre eux faisait jouer au bout d’une corde, “ qu’il m’aurait renversé à moitié mort, si la crainte d’un second “ coup ne m’eût donné des forces et du courage.

“ Sous une pareille grêle de coups, nous eûmes bien de la “ peine à arriver jusqu’à l’échafaud élevé au milieu du village. “ Toutes nos figures, et surtout celle de René, offraient le plus “ triste spectacle. Le nombre des coups qu’il avait reçus sur tout “ le corps, et en particulier sur le visage, est tel, qu’il ne lui “ restait de blanc que celui des yeux. Dans cet état il nous “ paraissait d’autant plus beau, qu’il ressemblait davantage à “ celui de qui il est écrit : Nous l'avons regardé comme un “ lépreux , frappé de Dieu, et en qui il n'y a plus ni beauté ni “ éclat 2.

“ Nous commencions à peine à respirer sur ce théâtre, lors- “ qu’un de nos ennemis vint avec un grand bâton, décharger “ trois coups sur nous autres Français. Les Sauvages se mirent “ aussitôt à tirer leurs couteaux, à monter sur le théâtre et à “ couper les doigts à plusieurs captifs.

“ Comme leur cruauté se proportionne à la dignité de leurs “ prisonniers, ils commencèrent par moi. Ils avaient été “ témoins des égards que les Français et les Hurons me mon- “ traient, ou bien ils avaient deviné qui j’étais, par leurs discours “ ou par ma conduite.

“ Un vieillard, célèbre magicien, s’approche alors de moi, “ suivi d’une captive algonquine chrétienne, nommée Jeanne.

Il lui commanda de me couper le pouce. Trois fois la pauvre “ femme recule d’horreur; enfin menacée de perdre la vie elle

1 Ph. 128, 3.

* Isai. lui, 2.

“ obéit et me coupa le pouce. Je pris alors ce pouce avec “ l’autre main, et vous le présentai, ô Dieu vivant et véri- “ table, en mémoire des sacrifices que depuis sept ans j’avais “ offerts sur l’autel de votre Eglise. Mais un de mes compa- “ gnons m’avertit de m’en tenir là, dans la crainte que mes “ ennemis ne me le missent dans la bouche, et ne me forças- “ sent à le manger tout sanglant. Je le jetai aussitôt loin de “ moi.

“Je bénis le' Seigneur d’avoir bien voulu me laisser le pouce “ droit, afin que par cette lettre je puisse solliciter de mes “ Pères et de mes Frères, d’offrir pour nous leurs saints sacri- “ fices, leurs prières, leurs bounes œuvres et leurs oraisons, “ dans la sainte Eglise de Dieu, à laquelle nous sommes deve- “ nus chers par deux titres nouveaux, puisqu’elle prie souvent “ pour les affligés et les capiifs.

“ René Goupil subit le même supplice ; on lui coupa le pouce “ droit à la première phalange, et pendant cette cruelle opéra- “ tion on ne l’entendit que répéter à haute voix : Jésus, Marie, “ Joseph.

“ Le jour suivant, fête de l’Assomption de la B. Vierge “ Marie, nous passâmes la matinée sur le théâtre ; mais à midi “ on nous conduisit à un autre village à cinq ou six milles de “ là. Au moment du départ mon gardien craignant de ne pas “ pouvoir se saisir plus tard de ma chemise, me l’enleva. Il me “ laissait partir ainsi, n’ayant plus sur moi, qu’un vieux et “ mauvais caleçon. Quand je me vis dans cet état, je n’eus “ pas peur de lui dire : ‘ Pourquoi donc, mon frère, me dé- “ pouilles-tu de la sorte, toi qui possèdes déjà tout mon bagage? ’

“ Il eut pitié de moi, et me donna une grosse toile, qui “ servait à envelopper mes paquets. J’en avais assez pour me “ couvrir les épaules et une partie du corps, mais mes plaies “ déjà ulcérées ne me permirent pes de supporter ce rude et “ grossier tissu. Le soleil était si ardent que pendant la route “ ma peau fut brûlée comme dans un four, et celle du cou et “ des bras tomba bientôt toute desséchée.

“ En arrivant dans ce second village, nous fûmes encore

“ accablés de coups, quoique selon la coutume de ces barbares “ on ne traite les prisonniers qu’une fois de cette manière. “ Le Seigneur voulait nous donner ainsi quelques traits de “ ressemblance avec son Apôtre, qui se glorifie d’avoir été trois “ fois battu de verges. Les coups que nous reçûmes alors, “ étaient moins nombreux qu’ils n’avaient été dans l’autre “ village, mais ils étaient plus cruels. Nos bourreaux n’étaient “ pas embarrassés par une multitude empressée, et ils pou- “ vaient mieux ajuster. Ils nous frappaient surtout sur le devant “ des jambes et nous causèrent ainsi de cuisantes douleurs.

“ Nous restâmes jusqu’au soir sur le théâtre, et on nous “ laissa la nuit dans une cabane sur la terre nue, où sans vête- “ ments et les membres liés, nous fûmes à la merci de person- “ nés de tout sexe et de tout âge. Nous servîmes de jouet aux “ enfants et aux jeunes gens, qui nous jetaient sur la peau des “ charbons et des cendres brûlantes, dont nous ne pouvions “ pas nous délivrer, à cause de nos liens. Tel est l’apprentis- “ sage qu’on leur fait faire de la cruauté, pour les rendre ensuite “ capables de plus grandes choses.

“ Deux jours et deux nuits s’écoulèrent ainsi pour nous sans “ presque aucune nourriture et sans sommeil. Mon âme se “ trouva alors dans les plus grandes angoisses. Je voyais nos “ ennemis monter sur le théâtre, couper les doigts de mes “ compagnons, serrer leurs poignets avec des cordes, et si “ fortement, qu’ils tombaient en défaillance. Je ressentais les “ maux de tous, et j’étais aussi affligé que pouvait l’être un “ père très-tendre, témoin des douleurs de ses propres enfants. “ A l’exception de quelques anciens chrétiens, je les avais “ engendrés tous à J. C. par le baptême.

“ Malgré mes douleurs, le Seigneur me donnait assez de “ force pour consoler les Français et les Hurons, qui souf- “ fraient avec moi. Dans la route, comme sur le théâtre, où “ nous avait conduits cette foule cruelle, venue pour nous “ offrir leurs salutations, (c’est le nom qu’ils donnent aux pre- “ mières cruautés qu’ils exercent sur les prisonniers), je les “ exhortais tantôt en particulier, tantôt en commun, à souffrir

“ avec résignation et confiance ces supplices, dont ils seraient “ un jour abondamment récompensés x, et à ne. pas oublier qu'il “ faut passer par bien des tribulations pour entrer dans le “ royaume des deux 2. Je leur disais que pour eux le temps “ prédit par le Seigneur était arrivé : Vous serez affligés et vous

pleurerez ; le monde au contraire se réjouira. Mais votre “ tristesse se changera en joie 3. J’ajoutais encore : La femme “ en travail souffre parce que l'heure est venu ; mais quand elle “ est délivrée , la joie d' avoir un enfant , lui fait oublier toutes ses “ douleurs 4. ‘Ainsi croyez fermement qu’après ces quelques “ jours de souffrance, vous goûterez une joie éternelle.’

“ Assurément c’était pour moi un grand et juste sujet de “ consolation de les voir si bien préparés, surtout les vieux “ chrétiens, Joseph, Eustache et les deux autres Théodore “ s’était échappé le jour où nous arrivâmes au premier village ; “ mais comme une balle lui avait brisé l’épaule dans le combat, “ il mourut en cherchant à atteindre la colonie française.

“ Les Iroquois n’avaient encore jamais vu sur leurs théâtres “des prisonniers français, ni des chrétiens; aussi contre “ l’usage, et pour contenter la curiosité de tout le monde, on “ nous conduisit dans tous leurs villages.

“ Nous entrâmes assez tranquillement dans le troisième ; “ mais je trouvai sur le théâtre un spectacle plus affligeant “ pour moi que tous les supplices. Quatre Hurons faits pri- “ sonniers ailleurs, et amenés ici, venaient accroître le nombre “ des malheureux.

“ Entre autres tourments qu’ils subirent, on coupa à tous “ quelques doigts, et au plus âgé, les deux pouces. Je m’ap- “ prochai d’eux, et les instruisis des principales vérités de la “ foi ; je conférai le baptême aux deux premiers sur le théâtre “ même, avec quelques gouttes d’eau, restées à la suite de la

1 H cl H-, x, 85.

’ A et. xiv, 21.

1 Joan. xvn, 21.

* Joan. xvi, 21.

‘ José j il) Tcondechoren, Eustache Aliasistari, Charles Teondatsaa et Etienne Totiri.

Page 1