‹ Les Jésuites-martyrs du CanadaChapitre 27 sur 37 · LE P. JQOUES SUSPENDU AUX POTEAUX · texte numérisé non relu

LE P. JQOUES SUSPENDU AUX POTEAUX

“ pluie sur les feuilles des e'pis de blé d’Inde, qu’on nous avait “ servis pour nourriture. Les deux autres , condamnés à “ périr dans un quatrième village, furent baptisés dans l’eau “ d’un petit ruisseau, que nous traversâmes en chemin.

“ Quand nous y fûmes arrivés, la pluie cessa, mais le temps “ devint froid et nous eûmes beaucoup à souffrir dans l’état de “ nudité où nous étions. Transi de froid, je descendais sou- “ vent du théâtre, sans demander permission, et j’entrais dans “ quelque cabane ; mais je commençais à peine à me réchauffer, “ qu’on me forçait de remonter.

“ Guillaume Couture n’avait encore perdu aucun de ses “ doigts. Un Sauvage de ce village se chargea de réparer cet “ oubli, et lui enleva la moitié de l’index droit. La douleur “ fut d’autant plus grande que le Sauvage se servit, non d’un cou- “ teau, mais d’un morceau de coquillage ; et comme il ne pou- “ vait couper le nerf trop dur et trop glissant, il le lui arracha “ en tirant avec une telle violence, que le bras enfla prodigieu- “ sement jusqu’au coude.

“ Un Sauvage eut pitié de lui, et le garda dans sa maison, “ pendant les deux jours que nous passâmes dans ce village : “ ce fut une vive inquiétude pour moi, ne sachant pas ce qu’il “ était devenu.

“ La nuit, on nous réunit dans une cabane, où les jeunes “ gens nous attendaient. Ils nous ordonnèrent alors de chan- “ ter, comme c’est l’usage des prisonniers. Nous nous mîmes “ à chanter les cantiques du Seigneur sur une terre étrangère l. “ Pouvions-nous chanter autre chose ? Au chant succéda le “ supplice. C’est moi et René qui en eûmes la plus grande “ part ; car Guillaume restait chez son Sauvage. Ils jetèrent “ sur moi, et surtout sur René, des cendres chaudes et des “ charbons ardents. Sa poitrine en fut grièvement blessée. “ Puis avec des cordes, faites d’écorce d’arbres, ils me suspen- “ dirent par les bras à deux poteaux dressés au milieu de la “ cabane. Je m’attendais à être brûlé; car c’est la posture “ qu’ils donnent ordinairement à leurs victimes.

* Ps. 136, 4.

“ Pour me faire reconnaître que si j’avais pu souffrir jusque- “ là avec un peu de courage et de patience, je le devais, non “ à ma propre vertu, mais à celui qui donne la force aux âmes “ faibles x, le Seigneur m’abandonna pour ainsi dire à moi- “ même dans ce nouveau tourment. Je poussai des gémisse- “ ments (car je me glorifierai volontiers dans mes infirmités , afin “ que la vertu de fe'sus- Christ habite en moi a, et l’excès de mes “ douleurs me fit conjurer mes bourreaux de relâcher un peu “ mes liens. Mais Dieu permettait avec raison, que plus mes ins* “ tances étaient vives, plus on s’efforçât de me serrer étroitement. “ Après un quart d’heure de souffrance, ils coupèrent mes liens ; “ sans cela je serais mort. Je vous remercie, ô mon Seigneur “ Jésus, de ce que vous avez bien voulu m’apprendre par cette “ petite épreuve, combien vous avez dû souffrir sur la croix, “ lorsque votre très-saint corps était suspendu, non par des “ cordes, mais par des clous, enfoncés cruellement dans vos “ pieds et dans vos mains.

“ Ils me mirent ensuite d’autres liens pour me tenir attaché “ à terre, le reste de la nuit. Que ne firent-ils pas alors à mes “ compagnons hurons ? Que n’essayèrent-ils pas de me faire ? “ mais je vous remercie de nouveau, ô mon Dieu, de ne m’avoir “ pas laissé souiller, moi, votre prêtre, par les mains impures “de ces barbares.

“ Après deux jours passés dans ce village, on nons conduisit “ dans celui que nous avions visité en second lieu ; c’est qu’on “ allait prononcer enfin sur notre sort.

“ Il y avait déjà sept jours que nous étions traînés de village “ en village, et de théâtre en théâtre, servant de spectacle à Dieu “ et aux Anges 3 comme on peut le croire de la bonté divine, “ mais devenus pour les hommes et pour les plus vils Sauvages, “ un objet d'insulte et de raillerie 4 lorsqu’enfin on nous annonça “ que nous allions périr ce jour-là par le feu.

1 Isai. XL, 29.

2 2 Cor. xil, 9.

5 1 Cor. IV, 9.

* 1 Mach. x, 70.

“ Quoique cette mort eût quelque chose d’horrible, la pen- “ sée de la volonté de Dieu, et l’espérance d’une vie meilleure “ et exempte du péché, en adoucissaient les rigueurs.

“Je parlai donc pour la dernière fois à mes compagnons “ français et hurons, et je les exhortai à persévérer jusqu’à la “ fin, en se rappelant au milieu des douleurs de l’âme et du “ corps, Celui qui a été en butte a une si grande contradiction ■l de la part des pécheurs armés contre lui , afin qu'ils ne perdent “ pas courage, et ne se laissent pas aller à P abattement 1 . En “ conclusion je leur fis espérer que le lendemain nous serions “ réunis dans le sein de Dieu pour régner éternellement.

“ Comme nous avions à craindre d’être séparés les uns des “ autres, j’avertis en particulier Eustache que, si on ne nous “ laissait pas l’un près de l’autre, il mettrait la main sur la poi- “ trine, et lèverait les yeux vers le ciel en signe de regret pour “ ses péchés, et je lui donnerais l’absolution.

“ Cependant, après une plus mûre délibération, les anciens “ du village pensèrent, qu’ils ne fallait rien précipiter par “ rapport aux Français ; ils déclarèrent donc dans l’assemblée, “ où l’on nous appela, qu’on nous laisserait la vie. Ils l’accor- “ dèrent aussi à tous les Hurons, excepté à trois, Paul, Eusta- “ che et Étienne, qu’ils firent périr dans les trois villages 2 “ formés par cette nation.

“ Étienne fut mis à mort à Andagaron où nous étions alors ; “ Paul à Ossernénon, et Eustache à Tionnontoguen. Ce géné- “ reux chrétien eut presque tout le corps brûlé, et enfin la tête “ tranchée avec un couteau. Il supporta ces douleurs en vrai “ martyr, et tandis que les Sauvages condamnés à mourir crient

1 Hebr. XU, 3.

2 II y a une étrange confusion parmi les historiens, dans l’orthographe des noms de ces trois villages des Jroquois Agniers, et dans les chiffres qui fixent leurs distances respectives. Voici les noms et les chiffres qu’on trouve le plus communément. Le village le plus voisin des Hollandais, à 10 ou 12 lieues d’Orange, était Ossernénon; dans la Relation de 1046 on l’éerit Osserion. Les Français l’appelèrent Agnxé. 11 reçut ensuite du P. dogues le nom de village de la .S/e. Trinité. Deux lieues environ plus loin, on trouvait Andagaron. Le plus grand village, quelques lieues encore au-delà, mais sur la même rivière, était Tonnon toguen (deux montagnes rapprochées); ce village fut brfilé parles Français en 1006. La mission iroquoise avait reçu au départ du Père Jogues, en 1640, le titre de Mission des Martyrs.

“ ordinairement jusqu’au dernier soupir et appellent un ven- “ geur, Eustache, animé de cet esprit du christianisme qu’il “ avait reçu avec abondance dans son baptême, conjura les “ Hurons témoins de sa mort, de ne pas être arrêtés par cette “ considération pour traiter de la paix avec ses meurtriers, les “ Iroquois.

“ Paul Ononchoraton, qui mourut, comme nous l’avons déjà “ dit, dans le village d’Ossernénon, périt d’un coup de hache, “ après avoir passé, selon la coutume, par le supplice du feu. “ Ce jeune homme, âgé seulement de 25 ans, fut admirable “ par sa constance. Les Iroquois recherchaient de préférence “ pour leurs victimes les caractères de cette trempe, afin d’é- “ puiser ainsi les forces de leurs ennemis. L’espérance d’une “ meilleure vie inspirait à Paul un grand mépris de la mort, et “ il le déclarait en chemin.

“ Quand les Iroquois s’approchaient de moi, pour m’arra- “ cher les ongles, ou me faire endurer quelque autre supplice, “ il s’offrait à eux, et les conjurait de m’épargner et d’exercer “ plutôt sur lui leurs cruautés. Que Dieu le récompense au “ centuple et avec usure pour cette admirable charité qui le “ portait à offrir sa vie pour ses amis 1, et pour ceux qui “ [avaient engendre à J.C. dans la captivité 2 /

“ Vers le soir, ils conduisirent Guillaume Couture, qui avait “ conservé assez de vigueur pour marcher jusqu’à Tionnonto- “ guen, et le donnèrent à une famille de Sauvages. C’est la “ coutume chez ces peuples, quand ils laissent la vie à un “ prisonnier, de l’introduire dans une famille pour y prendre “ la place d’un de ses membres morts. Il hérite en quelque “ sorte des droits du défunt et n’a plus d’autre maître que le “ chef de la famille, qui pour cela donne quelques présents.

“ Pour moi et René, qui paraissions beaucoup plus faibles, “ ils nous conduisirent dans le premier village, où demeuraient “ ceux qui nous avaient pris, et ils nous y laissèrent jusqu’à “ nouvel ordre.

1 Joan. xv, 13.

* Philern, 10.

“ Après des jeûnes si longs et si fréquents, après des veilles “ si pénibles et si multipliées, après tant de coups et de bles- “ sures, et surtout après des peines intérieures si poignantes, “ n’étant plus occupés pour ainsi dire qu’à sentir nos douleurs, “ nous tombâmes dans un épuisement complet. Nous pou- “ vions à peine marcher, ou nous tenir debout. La nuit comme “ le jour ne nous laissait aucun moment de repos, pour plu- “ sieurs raisons, mais surtout à cause de nos blessures restées “ jusque là sans pansement. La multitude des puces, des “ poux et des punaises, contre lesquels nos doigts mutilés ne “ nous permettaient pas de nous défendre, rendaient encore “ notre sort plus cruel.

“ Nous souffrions en outre de la faim, car nous n’avions “ pour toute nourriture que quelques citrouilles sauvages et “ encore vertes, mêlées à du blé d’Inde. Nous fûmes pour “ ainsi dire réduits à la dernière extrémité, surtout René qui “ n’était pas accoutumé à cette nourriture, et que les coups “ qu’il avait reçus, faisaient beaucoup souffrir.

“ Les Sauvages, s’apercevant des progrès de notre faiblesse, “ cherchèrent dans le village quelques petits poissons, et un “ peu de viande désséchée au feu ou au soleil, et après les “ avoir réduits en poudre, ils les mêlèrent |à notre sagamité 1, “ en guise d’assaisonnement. Au bout de trois semaines, “ nous étions un peu remis de nos maux, quand on nous cher-

cha pour nous donner la mort.

Sur ces entrefaites, les Sauvages qui nous avaient maltraités “ dans la route, étaient allés dans la Nouvelle-France, au lieu “ où la rivière des Iroquois se décharge dans le grand fleuve “ Saint-Laurent. Ayant vu quelques Français jeter les pre- “ miers fondements du fort de Richelieu, ils crurent qu’ils “ pouvaient facilement en tuer quelques-uns et emmener les “ autres en captivité.

“ Armés presque tous de fusils, ils fondent en masse et à “ l’improviste sur les Français occupés alors à différents tra- “ vaux. Aussitôt qu’ils les aperçoivent, les Français, malgré

1 La sagamité était une sorte de bouillie faite de blé d’Inde écrasé grossièrement entre deux pierres.

“ leur petit nombre, courent aux armes et repoussent les Sau- “ vages avec tant de bravoure et de bonheur qu’ils en tuent “ deux, en blessent un grand nombre et forcent les autres à “ prendre la fuite 1 .

“ Ceux-ci revenaient donc pleins de rage, comme si on leur “ eût fait une grande injustice, tandis que c’étaient eux qui al- “ laient pour en commettre une. Ils demandaient à grands cris “ notre mort : ‘ C’est une honte, ’ disaient-ils, ‘ que trois Fran- “ çais vivent tranquilles parmi nous, pendant que leurs com- “ patriotes viennent de tuer trois Iroquois. ’

“ Ces murmures mettaient certainement mes jours et ceux “ de René dans le plus grand danger. Dieu seul, qui donne “ la vie et la conserve à son gré, a pu déjouer les projets de “ nos ennemis.

“ La veille de la Nativité de la B. V. Marie, un des princi- “ paux Hollandais qui habitent une colonie 2 à dix lieues “ seulement de là, arriva avec deux autres 3, et traita de notre “ délivrance. Il resta plusieurs jours, fit beaucoup d’offres et “ de promesses, mais il ne put rien obtenir.

“ Comme ces Sauvages sont très-adroits et rusés, ils ne vou- “ lurent point paraître rejeter la demande de leurs alliés, et “ alléguèrent faussement qu’ils avaient promis de nous rendre “ aux Français dans peu de jours. C’était peut-être le désir “ de plusieurs d’entre eux ; mais vers la fin de septembre, (car “ les pluies abondantes avaient forcé d’attendre jusqu’à cette “ époque) lorsque les provisions du voyage étaient faites, et “ que ceux qui devaient nous ramener étaient désignés, on

1 La gloire de ce succès est due surtout au Chevalier de Montmagny, gouverneur général du Canada. Il était alors sur le fleuve dans un brigantin, pour surveiller le travail du fort commencé le U août au lieu oïl est aujourd’hui Sorel. 11 aperçut le premier les Iroquois, et vint donner l’alarme il la petite garnison, commandée par le brave capitaine Rocher.

Renselaerswich, ou fort d’Orange, aujourd’hui Albany.

1 C’était Arendt- Van-Curler, commandant du fort, accompagné de Jacob Jansen et de Jean Labatie, leur interprète. Le commandant hollandais proposa aux Iroquois 260 piastres de rançon. Nous lisons dans Charlevoix, que l’ordre do délivrer le 1*. Jogues avait été envoyé a tous les commandants de la Nouvelle-Belgique, par les Etats- Généraux de Hollande, il qui la Reine Régente de Franco l’uvait fait demander avec les plus vives instances.

“ tint un dernier conseil à notre sujet, et l'opinion du petit “ nombre, qui nous était favorable, eut le dessous. 1,’opposi- “ tion l’emporta, et les perturbateurs déclarèrent qu’ils ne “ souffriraient pas qu’on donnât aux Français la liberté de “ retourner dans leur colonie. Ces menaces effrayantes mirent “ fin à l’assemblée, et chacun, comme s’il eût été poursuivi, se “ retira dans sa cabane ou dans le village d’où il était venu.

“ On nous abandonna à la fureur de ces hommes cruels, qui “ nous cherchèrent de tous côtés, la hache à la rnaïn et qui “ firent des perquisitions dans les cabanes, pour nous trouver “ et nous donner la mort; mais vers la fin de cette assemblée, “ Dieu m’avait inspiré je ne sais quelle pensée de conduire “ mes compagnons dans un champ voisin de la cabane que “ j’habitais, où sans rien savoir de ce qui se passait, nous étions “ à l’abri et comme dans un parfait repos.

“ Ce tumulte, qui eût causé notre mort si l’on nous eût “ trouvé, s’était calmé un peu dans l’intervalle ; le danger était “ éloigné encore une fois.

“ Guillaume fut ensuite emmené par ses maîtres dans leur “ village ; pour moi et René, quand nous aperçûmes qu’on “ cherchait à nous faire rentrer, nous nous retirâmes pour prier “ sur une colline voisine, qui domine en partie le village.

“ Là, éloignés de tout témoin et de toute importunité, nons “ nous abandonnâmes entièrement à Dieu et à sa sainte vo- “ lonté. En revenant au village, nous récitions le chapelet de “ la Bienheureuse Vierge, et nous avions déjà parcouru quatre “ dizaines, lorsque nous rencontrâmes deux jeunes gens, qui “ nous ordonnèrent de retourner au village : ‘ Mon frère, ’ “ dis-je à René, ‘ nous ignorons ce que nous veulent ces hom- “ mes-là, dans des moments d’une si grande agitation. Recom- “ mandons-nous avec plus de ferveur à Dieu et à la très-sainte “ Vierge, notre bonne Mère. ’

“ Nous étions arrivés jusqu’au village en priant. A ce mo- “ ment un des deux Iroquois tira une hache qu’il tenait cachée “ sous son vêtement, et en déchargea un coup si violent sur “ la tête de René, que celui-ci tomba presque sans vie, en pro-

‘ nonçant le très-saint nom de Jésus. Heureusement, nous ‘ nous étions souvent donné l’avis de sanctifier à notre mort ‘ notre dernière parole, en prononçant ce nom très-saint, afin ‘ de gagner les indulgences.

“ A la vue de cette hache toute sanglante, je me jette aus- ‘ sitôt à genoux, j’ôte mon bonnet, et m’étant recommandé à ‘ Dieu, j’attends le même sort.

“ Après m’avoir laissé un instant dans cette posture, le 1 meurtrier m’ordonne de me lever, et me dit qu’il n’avait pas ‘ le pouvoir de me faire mourir, parce que j’appartenais à une ‘ autre famille. Je me relève alors promptement, je cours à ‘ mon cher compagnon qui respirait encore, et je lui donne • l’absolution qu’il avait l’habitude de recevoir tous les deux ‘ jours. Ces deux meurtriers lui donnèrent alors devant moi ‘ deux nouveaux coups de hache, qui le mirent au nombre des ‘ bienheureux.

“ Ce fut le 29 septembre 1*542, que cet ange en innocence, ‘ et ce martyr de Jésus-Christ fut immolé, à l’âge de trente-cinq ‘ ans, à Celui qui avait donné sa vie pour le racheter. Il avait ‘ consacré son âme et son cœur à Dieu, sa main et son exis- ‘ tence au service des pauvres Sauvages.

“ Sa simplicité, son innocence, sa patience dans les adver- ‘ sités étaient admirables. Il ne perdait jamais de vue la pré- ‘ sence de Dieu, et il était amoureusement soumis à sa très- ‘ sainte volonté. Il mérite bien, mon Révérend Père, que vous ‘ le vénériez comme votre enfant, non-seulement parcequ’il a ‘ vécu avec édification plusieurs mois dans un noviciat de la ‘ Compagnie, et que par l’ordre des Supérieurs, qu’il avait ‘ laissés entièrement maîtres de disposer de lui, il allait chez ‘ les Hurons pour y exercer envers les chrétiens la chirurgie ‘ qu’il avait autrefois étudiée ; mais surtout, parce que peu de ‘ jours avant sa mort, cédant au désir de s’unir plus étroitement à Dieu, il a prononcé les vœux de la Compagnie, 1 “ pour se lier davantage à elle.

, . J:"1 santédc René Goupil l’avait forcé do quitter le noviciat des ", 8llltes de Rouen : mais quand il se vit prisonnier des Iroquois, et eu loute pour le heu de son supplice, il dit au P. Jogues : “ Mon Père,

“ Il est bien certain que, soit pendant sa vie, soit à la mort, “qu’il reçut en prononçant le très-saint nom de Jésus, il ne “ se montra jamais un enfant indigne de notre Compagnie. “ Bien plus, je l’estime et le vénère, comme un frère, et comme “ un martyr de l’obéissance, de la foi et de la croix. Étant “ très-pieux et accoutumé à vivre avec des Sauvages chrétiens, “ ou très familiarisés avec les chrétiens, il passait, chaque jour, “ de longues heures en prière, au grand étonnement des Iro- “ quois, et même avec quelques soupçons de sortilège, de “ leur part, à cause de la nouveauté du fait.

“ Une simple aventure occasionna sa mort. Il ôta un jour le “ bonnet d’un enfant, qui vivait dans la même cabane que lui, “ et il lui fit faire un grand signe de croix. Un vieillard très- “ superstitieux et aïeul de l’enfant, s’en aperçut, et s’imagi- “ nant qu’il y avait dans cette action quelque maléfice, il “ ordonna à son neveu de tuer ce Français. La mère de l’en- “ fant me donna elle-même plus tard ces détails, et me dit “ que ce motif et l’ordre du vieillard ont été cause de cette mort.

“ Mais reprenons notre récit. Après m’être retiré dans ma

cabane, où l’on m’avait laissé tranquille, je fus conduit chez “ le Sauvage qui m’avait coupé le pouce, et qui était l’ennemi “ déclaré des Algonquins, et par conséquent des Français. Je “ m’attendais là, à chaque instant, à recevoir un coup de hache “ sur la tête, et tous les autres Iroquois en étaient aussi per- “ suadés. Tous ceux qui m’avaient fourni quelque chose pour “ me servir de vêtement, me le remandaient alors, afin de n’en “ être pas privés à ma mort.

“ Le lendemain je ne pus résister au désir de savoir ce “ qu’était devenu le corps de mon cher compagnon, et je ré- “ sol us de le chercher malgré tous les dangers, et de lui donner “ une sépulture convenable. On lui avait indignement attaché

“ Dieu m’a toujours donné un grand désir do me consacrer à son ser- “ vice par les vœux de religion dans la Compagnie de Jésus. Mes “ péchés m’en ont rendu indigne jusqu’ici. Si vous le vouliez, mon “ père. je ferais maintenant ces vœux en présence de mon Dieu, et de “ vous.’’ Le 1’. Jogties ému d’une si touchante prière, le laissa faire scs vœux de dévotion. (Manuscrit du P. Jogues de Vi4(j.)

“ une corde au cou, et après l’avoir traîné tout nu dans le “ village, on l’avait jeté assez loin dans le torrent.

“ A la sortie du village, je rencontrai le vieillard chez qui je “ demeurais auparavant. Il voulut me dissuader de sortir : “ ‘ Où vas tu,’ me dit-il ? ‘ tu n’as pas d’esprit ; on te cherche “ de tous les côtés, pour te faire mourir ; et cependant tu cours “ après un corps mort, déjà à moitié en putréfaction. Ne vois- “ tu pas ces jeunes gens là-bas qui t’attendent pour te tuer ?

“ Il y en avait en effet quelques-uns, les armes à la main, à “ une petite distance devant moi, Mais je ne craignais rien ; “ car la vie, dans de telles angoisses, était pour moi un tour- “ ment, et au contraire la mort , dans un pareil acte de charité, “ était un véritable gain 1.

“Je continuai donc ma route. Quand ce vieillard me vit si “ ferme dans ma résolution, il dit à un autre Sauvage de me “ tenir compagnie. Avec son secours, je retrouvai le cadavre ; “ les chiens avaient déjà commencé à lui déchirer les côtes. “Je le cachai alors sous quelques pierres, dans la partie la “ plus profonde du torrent, me proposant de revenir le lende- “ main avec une bêche, pour pouvoir l'enterrer en secret ; car “ je craignais qu’on ne l’exhumât.

“ Deux jeunes gens m’attendirent à mon retour pour me “ conduire à leur village, sans doute afin de me donner la “ mort. Comme il m’était facile de pénétrer leur projet, je leur “ dis que j’étais au pouvoir de ceux chez qui je demeurais, et “ que je les suivrais, si ceux-ci le voulaient. Je l’aurais certai- “ nement fait.

“ Cette ruse n’ayant pas réussi, un d’entre eux qui avait été “ blessé avec son frère, au moment de notre prise, s’avança le “ lendemain, la hache à la main, pour me frapper dans les “ champs où mes maîtres m’avaient envoyé, je ne sais pour “ quel travail ; mais le vieillard de notre cabane l’arrêta dans “ sa marche, et l’empêcha d’exécuter son dessein. Dieu voulait “ m’apprendre ainsi à mettre toute ma confiance en lui, puisqu'il “ prenait soin de moi 2, et à ne rien craindre des hommes,

1 Pliil. i, 21.

3 1 Pet. v, 7.

“ tandis que le Seigneur protégeait ma vie 1 ; et en effet pas un cheveu même ne peut tomber de notre tête sans sort ordre 2.

“ N’ayant donc pas pu accomplir mon projet ce jour-là, le “ lendemain matin je partis de bonne heure, avec une bêche “ pour faire une fosse ; mais on avait enlever le corps de mon “ frère.

“ J’allais à l’endroit où je l’avais placé. Je gravis la colline, “ au pied de laquelle coule le torrent ; j’en descends. J e par- “ cours la forêt qui est de l’autre côté ; mes recherches sont “ inutiles. Malgré la hauteur des eaux, qui m’arrivaient jusqu’à “ la ceinture, parce qu’il avait plu toute la nuit, et malgré l’air “ froid (nous étions au ier octobre), je sondai avec mon bâton “ et avec mes pieds pour m’assurer si le courant ne l'avait pas “ entraîné plus loin. Je demandai à tous ceux que je voyais, *• s’ils savaient ce qu’il était devenu ; mais comme ces Sauva- “ ges sont très-menteurs, et qu’ils répondent toujours dans le “ sens affirmatif, sans égard pour la vérité, ils me dirent que les “ eaux l’avaient charrié dans la rivière voisine, ce qui était “ faux. Que de soupirs je poussai alors ! Combien je versai de “ larmes, qui se mêlaient aux eaux du torrent, pendant que je “ vous adressais, ô mon Dieu, le chant des psaumes en usage “ dans la sainte Église pour l’office des morts !

“ Cependant après la fonte des neiges, j’appris de quelques “ jeunes gens qu’ils avaient vu les ossements épars du cadavre “ de ce bon jeune homme. Je me transportai aussitôt au lieu “ qu’on m’indiqua, et je recueillis quelques os à demi rongés, “ restes des chiens, des loups et des corbeaux, et en particulier “ une tête brisée en plusieurs endroits. Je baisai avec respect “ ces saintes reliques, et je les cachai en terre, pour qu’un “ jour, si telle est la volonté de Dieu, j’en puisse enrichir une “ terre sainte et chrétienne 3.

1 Ps. 26, 1.

2 Luc. xxi, 18.

3 Je lny donne ce tiltre (de martyr) non-seulement parce qu’il a esté tué par lès ennemis de Dieu et de sou Eglise et dans Pemploy d’vne ardente charité à l’endroict du prochain, se mettant dans le péril évident pour l’amour de Dieu, mais particulièrement parce qu’il a esté tué pour les prières et nommément pour la Saincte Croix. — Manuscrit du P. Jogues.

“ Il y a eu sans doute bien d’autres dangers encore, connus “ et inconnus, dont le Seigneur m’a délivré, malgré le mauvais “ vouloir et la haine des Iroquois ; mais je ne puis passer “ sous silence le fait suivant. Il y avait dans notre cabane un “ homme idiot, qui me demanda de lui couper deux palmes “ d’un morceau d’étoffe, qui n’en avait que sept, et qui suffisait “ à peine à me couvrir : ‘ Mais,’ lui dis-je, ‘ tu me vois, mon “ frère, grelotter de froid, pendant toute la nuit, avec ce vête- “ ment court et léger. Cependant fais comme tu voudras. ’

“ Cette réponse si modérée le blessa. Il vient me chercher “ au moment où j’étais dans la cabane de quelques chrétiens “ hurons (car tous les jours je les instruisais, les enfantant de “ nouveau jusqu'à ce que f.-C. fût formé en eux x, et il m’or- “ donna d’un ton sévère de retourner à ma cabane. Aussitôt “ que je fus rentré, on envoya demander le meurtrier de René, “ pour que la même main qui avait mis fin à sa vie, terminât “ aussi la mienne ; mais on ne put le trouver.

“ Le lendemain, on me fit conduire par deux femmes dans “ le champ, où était alors ce Sauvage, sous prétexte d’en rap- “ porter quelque chose, mais réellement pour lui donner “ occasion de me faire mourir. Deux jours auparavant le fils “ unique de la femme d’un des capitaines, était mort dans “ notre cabane, et on voulait m’immoler à ses mânes. Ces “ femmes portaient avec elles des citrouilles, des épis, et “ autres objets de ce genre, qui devaient être le prix de ma “ mort.

“Je faisais semblant de ne rien entendre des projets que “ l’on formait contre moi. Je gardais le silence , comme si “j’eusse été muet ; en sorte que j’étais devenu semblable à un “ homme qui n’entend pas, et qui ne peut répondre, fai mis mon “ espérance en vous, Seigneur 2. J’aimais à me rappeler la douceur “ de celui qui se laissa conduire à la boucherie comme un “ agneau 3, et je voulais marcher à la mort, en priant Dieu de

1 Gai. iv, 19.

* Pu. 37, 14.

8 Ps. 7.

“ ne pas frapper mes ennemis , mais de les disperser selon la vente “ de sa parole. x.

“ Nous rencontrâmes au milieu de la route le meurtrier “ qu’on cherchait. En l’apercevant de loin, je me recomman- “ dai à Dieu pour la dernière fois, et je le conjurai de recevoir “ mon âme abattue sous le poids de tant de douleurs et d’an- “ goisses ; mais sans doute mes pe'chés m’avaient encore rendu “ indigne de cette faveur,

“ Le Sauvage passa près de moi sans rien dire ; nous rencon- “ trâmes ensuite sa mère qui adressa à mes conductrices quel- “ ques paroles, que je ne pus comprendre, Celles-ci toutes “ tremblantes, s’enfuient aussitôt comme si on les poursuivait, “ et me laissent au milieu du chemin. Elles avaient bien vu “ que je connaissais leur dessein.

“Je passai ainsi deux mois depuis notre arrivée, dans ces “ craintes et dans ces dangers continuels, qui me faisaient “ mourir chaque jour 2, ou plutôt qui rendaient la vie plus “ pénible que la mort elle-même.

“ Pendant tout ce temps, je n’avais aucun désir d’apprendre “ leur langue ; à quoi bon, en effet, puisque je m’attendais à “ mourir à chaque instant ?

“ Le village me servait de prison. J’évitais les lieux fré- “ quentés et je cherchais la solitude. Là je conjurais le Sei- “ gneur de ne pas refuser de parler à son serviteur 3, et de lui “ accorder des forces dans les épreuves.

“ Si j’ai été un prodige pour plusieurs 4, je le dois unique- “ ment à Dieu, qui a été mon puissant soutien, et qui par un “ effet de son infinie bonté, a souvent relevé mon courage “ abattu. Je recourais aux saintes Écritures, ma seule res- “ source dans les tribulations qui m’ont environné 5. Je les “ vénérais et je voulais mourir en m’en servant.

* Ps. 53, 7.

1 1. Cor. xv, 31.

5 Ps. 118, 38.

« Ps. 70, 7.

‘ Ps. 31, 7.

“ De tous les livres que nous portions aux Hurons, je n’avais “ sauvé que l’Épître de Saint Paul aux Hébreux, commentée par “ Monseigneur Antoine Godeau, évêque de Grasse. Je portais “ toujours ce livre sur moi, ainsi qu’une image de Saint Bruno, “ le très-illustre fondateur des Chartreux, à laquelle étaient “ attachées des indulgences, et enfin, une petite croix de bois “ que j’avais faite, comme j’avais pu. Je voulais que partout “ ou je recevrais la mort, toujours si présente à mes regards, “ elle me trouvât prêt, appuyé sur l’Écriture sainte, qui avait “ toujours été ma grande consolation, muni des grâces et des “ indulgences de la très-sainte Église ma mère, que j’avais “ toujours aimée, mais alors plus que jamais, et enfin armé de “ la croix de mon Sauveur.

“ Nous étions déjà au milieu d’octobre, époque où les Sau- “ vages quittent leurs villages pour aller à la chasse des cerfs “ Us les prennent dans des pièges ou les tuent avec leurs arcs, “ dont ils se servent avec beaucoup d’adresse. Ce temps, qui “ est pour ces Sauvages un temps de divertissement, m’ap- “ porta un surcroît de souffrances.

“Je fus donné pour compagnon à quelques Sauvages ; ceux- “ ci commencèrent par me regarder avec curiosité, ensuite par “ se moquer de moi, et finirent par me haïr. Je ne perdais pas “ de vue la charge que Dieu tn'avait donnée a remplir , et c’est “ pourquoi je me mis à leur enseigner, mais avec le plus de “ prudence possible, le culte d’un seul Dieu, l’obéissance à “ ses commandements, le Paradis, l’Enfer et les autres mystères “ de notre foi. Us m’écoutèrent d’abord, mais quand ils virent “ que j’y revenais fréquemment, et surtout quand le gibier “ commença à manquer, ils dirent que j’étais un démon, et la “ cause de la mauvaise chasse.

“ Voici surtout ce qui rendit furieux, et pour ainsi dire en- “ ragés contre moi, ces esprits déjà mal disposés. Tous ces “ peuples ont coutume dans leurs chasses, leurs pêches, leurs “ guerres, leurs maladies, et semblables circonstances, d’invo- “ quer un démon qu’ils appellent Aïreskoï.

“ Celui qui veut du succès à la chasse, à la pêche, etc.,

“ prend dans ses ses mains un morceau du premier animal “ abattu, ordinairement le morceau le plus estimé ; puis il “ demande au plus ancien de la cabane ou du village de les “ bénir ; (ils regardent les bénédictions des uns plus favorables “ que celles des autres).

“ Le vieillard étant alors debout vis-à-vis de celui qui tient “ la viande, dit d’une voix haute et distincte : * Démon Aïres- “ koï, prends ; nous t’offrons ces viandes, et nous t’en prépa- “ rons un festin, afin que tu en manges, que tu nous conduises “ là où il y a des cerfs, et que tu les amènes dans nos filets.’ Si “ ce n’est pas le temps de la chasse, ils terminent leurs prières “ ainsi : ‘ afin que tu nous fasses revoir le printemps, goûter “ aux fruits nouveaux, et aller encore à la chasse en automne.’ “ Dans les maladies, ils disent : ‘ afin que tu nous fasses recou- “ vrer la santé. ’

“ Aussitôt donc que, pour la première fois, j’eus entendu “ cette invocation ainsi formulée, je me sentis plein d’horreur “ pour cette superstition sauvage, et je pris la résolution de ne “ jamais toucher aux viandes, qui avaient été ainsi consacrées. “ Mon abstinence ayant passé à leurs yeux pour un mépris de “ leur démon, et pour la cause de leur peu de succès à la “ chasse, ils conçurent injustement contre moi une très-grande “ haine 1.

“ Voyant donc qu’ils ne voulaient plus écouter mes instruc- “ fions, ni m’apprendre leur langue qui m’aidait à réfuter leurs “ folles erreurs, je résolus de donner tout ce temps à mes “ exercices spirituels.

“ Tous les jours, le matin, je sortais du milieu de Babylone 2, “ c’est-à-dire de la cabane, où presque continuellement le “ démon et les songes étaient l’objet d’un culte superstitieux, “ et me retirais sur la montagne 3, c’est-à-dire, sur une petite “ élévation voisine. Là aux pieds d’une grande croix, que “ j’avais tracée sur un gros arbre, en taillant son écorce, je

1 Ps. 24, 19.

* Jerem. L, 8.

3 Gen. xix, 17,

“ méditais, je priais, je lisais le livre de Y Imitation de Jèsus- “ Christ , que je venais de retrouver peu auparavant, et je “ passais ainsi la plus grane partie de mes journées avec mon “ Dieu, que j’étais presque seul à honorer et à aimer dans ces “ vastes contrées.

“ Les Sauvages ne connurent pas de suite ce que je faisais ; “ mais un jour, m’ayant trouvé en prière selon ma coutume “ aux pieds de la croix, ils s’emportèrent avec fureur contre “ moi, en disant qu’ils avaient en horreur cette croix, comme “ chose qui leur était inconnue, ainsi qu’aux Européens leurs “ voisins et leurs amis (ils parlaient des Hollandais hérétiques).

“ Bien que je me fusse abstenu à dessein de prier ostensible- “ ment, et de me mettre à genoux dans la cabane, pour ne “ pas donner la plus petite occasion à quelques mauvais pro- “ pos, (car il faut toujours de la prudence, surtout avec des “ Sauvages étrangers à toutes ces choses), je n’avais pas cru “ devoir me priver de ces exercices de pieté qui font la vie “ spirituelle, vie que j’estimais bien plus que celle du corps. “ J’espérais qu’un jour tout cela leur serait utile, quand vien- “ drait l'heure de leur conversion marquée dans les desseins de “ Dieu 1.

“ A cette haine si grande des Sauvages se joignaient d’autres “ tourments, la faim, le froid, le mépris même des plus vils “ d’entre eux, et les cruels ressentiments des femmes, à qui “ revient ordinairement tout le profit de la chasse ; elles me “ regardaient comme la cause de leur pénurie et de leur misère.

“ J’eus beaucoup à soufirir de la faim, car presque toutes les “ viandes (et c’est pendant la chasse toute leur nourriture) “ étant offertes au démon, comme j’ai dit, je passai plusieurs “ jours sans manger.

“ Quand je rentrais le soir dans la cabane, sans avoir rien “ mangé de la journée, je trouvais ordinairement nos Egyptiens “ assis autour de leurs chaudières pleines de viandes 2 auxquelles “ je m’étais sévèrement interdit de toucher, et quoiqu’il se pré-

1 Act. i, 7.

’ Exod. Xvi, 3.

“ sentât à moi plusieurs raisons pour me permettre d’y prendre “ part, jamais, grâce à Dieu, je n’ai manqué à ma résolution.

“ Quand la faim me pressait, je disais à Dieu : Nous serons “ un jour remplis des biens de votre maison 1, et je serai rassasié “ lorsque vous me montrerez votre gloire 2 ; car alors vous com- “ blerez les désirs ardents de vos serviteurs, dans la cité sainte “ de votre Jérusalem céleste, où vous les nourrirez , pendant “ l’éternité, du meilleur des froments 3.

“ Comme les neiges étaient déjà abondantes, le froid me “ tourmenta beaucoup ; car je n’avais qu’un vêtement très- “ court et en très-mauvais état. Je souffrais surtout la nuit, “ obligé que j’étais de coucher sans abri, sur la terre nue, ou “ sur de dures écorces.

“ Ils avaient une grande provision de peaux de cerfs, qui ne “ leur servaient pas, et cependant on ne m’en donnait aucune, “ et même lorsque, au milieu de la nuit, la rigueur du froid me “ poussait à me couvrir d’une de ces peaux, ils se levaient aus- “ sitôt pour me l’arracher, tant ils me haïssaient.

“ Dans cet état ma peau desséchée dans la poussière s'ouvrait “ pat le froid 4, et me causait presque sur tout le corps “ de vives douleurs ; mais quand les peines intérieures se “ joignaient à toutes ces douleurs du corps, mon état devenait “ presque intolérable. Je me rappelais que tout récemment “ j’avais été couvert du sang de mon cher René, et j’entendais “ dire que le bon Guillaume avait aussi fini sa vie dans les “ tourments les plus cruels, et que le même sort m’attendait à “ mon retour au village.

“ Alors me revenait le souvenir de ma vie passée, si infidèle “ à Dieu et souillée de tant de fautes. Je gémissais de me voir “ mourir au milieu de ma course 5, comme rejeté par le Sei- “ gneur, privé des sacrements de l’Église, et sans aucune bonne “ œuvre pour obtenir miséricorde de mon juge.

1 Pb. 64, 5.

* Pb. 16, 15.

* Pb. 147, 14.

4 Job. vil, 5.

* Isai. xxxvuj, 10,

“ Ainsi préoccupé et du désir de vivre et de la crainte de “ mourir, je poussais de tristes soupirs, et je disais à mon Dieu : “ ‘ Quand finiront mes misères et mes douleurs ? Quand jette- “ rez-vous les yeux sur ma détresse et ma tribulation 1 ? Quand “ me rendrez-vous le calme après la tempête ? Quand changerez- “ vous mes larmes en transports de joie et en bonheur s ’ l J'aurais “ péri si le Seigneur n'eût abrégé ces mauvais jours 3.

“ J’avais recours à mon soutien et à mon refuge ordinaire, “ les saintes Écritures, dont j’avais retenu quelques passages *. “ Elles m’apprenaient à considérer en Dieu sa bonté 6, et me “ rappelaient que, quoique privé des consolations de la piété “ le juste vivait de la foi 8. Je les étudiais avec soin, je suivais “ le cours de leurs eaux pour tâcher d'étancher ma soif si prolon- “ See 7- Je méditais jour et nuit la loi de Dieu 8, et si elle ti avait “ pas été l'objet de mes réflexions , j'aurais peut-être péri dans “ mon infortune 9, et mon âme aurait été engloutie dans ces eaux “ débordées 10. Mais Dieu soit béni de ne m'avoir pas livré à la “ dent de mes ennemis u, dont l'heure semblait arrivée , ainsi “ que celle de la puissance des ténèbres 12. Mes maux étaient “ devenus si excessifs que la vie m'était à charge 13. Cependant “ je répétais avec Job, mais dans un autre sens : Quand Dieu “ ne me ferait pas mourir , j'espérerais toujours en lui u.

“ Après deux mois passés dans cette retraite où, habitant

I Ps. 43, 24.

* Tob. ni, 22.

* Marc, xm, 20.

4 Nous avons essayé d’indiquer quelques-unes des nombreuses citations du P. Jogues. On en trouve encore beaucoup d’autres, et souvent des expressions isolées. Il est facile de s’apercevoir qu’elles coulent naturellement de sa plume, et que tout son style eu est rempli.

6 Sap. i, 1.

6 Heb. x, 38.

T Ps. 106, 33.

8 Ps. 1, 2.

0 Ps. 112. 3, 92.

10 Ps. 123, 5.

II Ps. 123, 6.

12 Luc. xxn, 52.

13 2 Cor. I, 8.

14 Job. xm, 15.

“ les forêts comme Bernard, je ne m’occupais que de Dieu, je “fus un tel objet de haine pour tous ces Sauvages, que ne pou- “ vant plus me souffrir, ils me renvoyèrent au village avant “ l’époque ordinaire.

“ Devenu aux yeux de Dieu , comme une bête de somme 1, je fus “ chargé d’une énorme quantité de viandes. Je tâchai pendant “ ce voyage, qui fut de huit jours, de me tenir uni à lui, igno- “ rant le sort qui m’attendait à mon arrivée.

“ Déjà quelques Sauvages qui nous avaient devancés avaient “ répandu bien des rumeurs sur moi. Dans le chemin, j’eus “ beaucoup à souffrir de ma nudité presque complète sous un “ froid très-piquant. Je passais presque toutes les nuits en “ plein air et, j’avais encore les doigts couverts de plaies, qui “ se cicatrisèrent à peine au milieu de janvier.

“ Dans le village, on me donna une petite peau à ajouter “ au vêtement usé, qui me couvrait. Ainsi à demi-vêtu, je par- “ courais les rues en conjurant le Seigneur de m’admettre un “ jour au nombre de ses Saints, qui l’avaient servi autrefois, “ sous les peaux de brebis et les peaux de chèvres , dans les afflic- “ lions et les persécutions, eux dont le monde n'était pas dig?ie 2.

“ J’avais tous les jours sous les yeux des Sauvages bien vêtus “ avec les étoffes et les vêtements qui se trouvaient en grande “ quantité dans nos bagages, tandis que le.^our et la nuit je “ grelotais de froid ; mais c’était peu encore. J’étais bien plus “ sensible à l’indigne profanation qu’ils faisaient des vêtements “ sacrés. Un d’eux s’était fait des mitasses 3 avec deux voiles “ destinés à couvrir le calice.

“ Je puis dire, avec vérité devant Dieu, de tout le temps qui “ s’écoula jusqu’au milieu de janvier : ‘ Jusqu'à cette heure nous “ souffrons la faim , la soif, la nudité et les mauvais traitements ; “ nous n’avons point de demeure stable ; on nous maudit et nous “ bénissons ; on nous persécute et nous le souffrons. Nous sommes

1 Ps. 72, 23.

3 Heb. xi, 37.

3 Les mitasses sont nne espèce de bas, cousus sur la jambe même, et qui la couvrent depuis la cheville jusqu’au genou. Les Sauvages aiment encore aujourd’hui à les orner avec soin.

“ devenus comme les ordures du monde , comme les balayures qui u sont rejetées par tous l. ’

“ Mes maîtres au retour de la chasse, vers le milieu de jan- “ vier, me donnèrent des peaux pour me couvrir un peu mieux “ mais un Lorrain qui vivait avec les Hollandais, apprenant ce “ que je souffrais, m’envoya en présent un des vêtements qu’ils “ ont coutume de vendre aux Sauvages. Ce fut un petit sou- “ lagement à ma douleur.

“ J’en reçus un plus grand encore d’une bonne vieille, dont “ le fils unique avait péri peu de temps auparavant. Elle occu- “ pait un des premiers rangs parmi les siens, (car les Sauvages “ ont aussi leur Noblesse). Elle prit soin de moi, le Seigneur “ me fit trouver grâce devant elle. Tout cela n’était qu’une “ petite consolation dans de si grandes épreuves.

“ Cependant, quand je vis qu’on me laissait la vie, je m’ap- “ pliquai à l’étude de la langue ; et comme les assemblées non- “ seulement de notre village, mais de tout le pays, se tenaient “ dans notre cabane, je pus commencer à instruire les anciens “ du pays sur les mystères de notre foi. Ils m’adressaient mille “ questions sur le soleil, sur la lune, sur la figure qu’on aperçoit “ sur son disque, sur l’étendue de la terre, la grandeur de “ l’Océan, le flux et le reflux de ses eaux, etc. Ils me dcman- “ daient si, comme ils l’avaient entendu dire, le ciel touchait “ quelque part à la terre, et choses semblables.

“ Comme je leur répondais d’après ce que la science “ enseigne, en me proportionnant à leur intelligence, ils étaient “ saisis d’admiration, et disaient : ‘ Nous aurions fait une “ grande sottise de le tuer, comme nous avons été souvent sur “ le point de le faire. ’

“ Je m’efforçais alors de les conduire de la connaissance “ des créatures à celle du Créateur. Je réfutais les fables “ qu’ils racontent sur la création du monde qui a été formé, “ d’après eux, par une tortue. Je leur faisais voir que le “ soleil qui n’a ni intelligence, ni vie, ne pouvait être un Dieu ; “ mais que, si sa beauté les avait frappés au point de le faire

1 1. Cor. iv, 11.

“ passer à leurs yeux pour une divinité, il fallait donc que celui “ qui l’avait créé fût bien plus magnifique encore.

“ J’ajoutais que Aïreskoï n’était pas un Dieu, mais un dé- “ mon qui se disait faussement l’auteur et le conservateur de “ la vie, et le distributeur de tous les biens dont ils jouissaient.

“ Si les Sauvages n’avaient pas eu plus de peine à croire, “ qu’à être convaincus, ma victoire eût été bien vite remportée ; “ mais on dirait que le Prince du monde, banni de presque “ toute la terre par la vertu de la croix, s’est réfugié dans “ ces régions, comme dans une place imprenable. Aussi “ 1 empire qu’il exerce ici depuis tant d’années, ne pourra être “ détruit que dans la suite des temps par l’invincible constance “ des soldats de Jésus-Christ.

“ Cependant, en attendant ce triomphe, J.-C., Seigneur de “ ces contrées comme du reste de la terre, choisissait quelques “ élus non seulement parmi les enfants qui sont montés au “ ciel en grand nombre, mais encore parmi les adultes que je “ baptisai dans les maladies ou dans la captivité. J’ai instruit “ beaucoup d’autres indigènes adultes pendant leurs infirmités ; “ les uns ne me comprirent pas ; d’autres me repoussèrent. “ Quelques-uns m’approuvèrent, mais de bouche seulement, et “ par une certaine politesse, qui leur fait regarder comme une “ grossièreté de contredire quelqu’un qui parle, politesse “ capable de faire illusion, si l’on n’est pas sur ses gardes.

“ J’allais aussi quelquefois jusque dans les bourgs voisins “ consoler, instruire, confesser et absoudre les chrétiens hurons “ qui ne fléchissaient pas le genou devant Baal 1 ; autant que je le pouvais, j 'annonçais Dieu en tout lieu, j’assistais les mourants et surtout je portais secours aux enfants en danger de mort.

“ C’était là mon unique consolation dans mes cruelles an- “ goisses. Il m’arriva même un jour, en visitant dans ce “ dessein un village voisin, d’y baptiser cinq enfants qui se “ sont peu après envolés au ciel, comme je l’ai appris dans un “ autre voyage.

“ Deux mois s’étaient écoulés dans ces exercices et d’autres

1 8 Reg. xix, 13.

“ semblables, comme aussi à étudier la langue de mon mieux.

“ (car qu’est-ce qu’une étude sans écriture ?) quand, après la “ fonte des neiges au milieu de mars, les Sauvages me condui- “ sirent avec eux à la pêche.

“ Nous partîmes donc, un vieillard, une femme âgée, un “ jeune garçon et moi ; nous nous arrêtâmes sur les bords “ d’un lac à quatre journées de marche. Nous ne prîmes que “ très-peu de petits poissons ; on mélangeait ordinairement “ leurs intestins avec notre farine de blé d’Inde pour l’assaison- “ ner, car on gardait le poisson même pour le porter au village.

“ L’habitude, la faim, le défaut de vivres meilleurs, m’avaient “ rendu cette nourriture, je ne dirai pas agréable, mais tolé- “ rable. Il en était de même des intestins à moitié pourris “ des cerfs, qu’ils mêlent avec le sang et une partie des excré- “ ments, des champignons cuits à l’eau, des coquillages gâtés, “ et des grenouilles qu’ils mangent toutes entières avec la “ tête et les pattes, sans les écorcher, ni les vider.

“ Combien de fois je me suis arrêté dans ces lieux déserts “ et sur le bord des eaux, comme les Israélites sur la rive “ des fleuves de Baby/one, et j'ai versé des larmes au souvenir de “ Sion, non seulement de cette Sion triomphante dans les “ Cieux, mais de cette Jérusalem de la terre, où Dieu est “ connu et loué ! Combien de fois aussi, sur cette terre étran- , “ gère, j’ai chanté les cantiques du Seigneur 1, et les montagnes “ et les forêts retentissaient des louanges de leur Créateur, “ qu’elles n’avaient jamais entendues ! Combien de fois j’ai “ gravé le nom de Jésus sur les arbres élevés de ces forêts “ séculaires, afin que les démons qui tremblent en l'entendant 11 prononcer, prissent la fuite en le voyant ! Combien de “ fois j’ai formé sur eux, en découpant leur écorce, la sainte “ croix de mon Sauveur, afin que sa vue mît le démon en fuite, “ et que par elle, o mon Seigneur et mon Roi, vous puissiez “ régner au milieu des ennemis de votre croix, les hérétiques, “ les païens, habitants de ces contrées, et les démons qui en “ sont depuis si longtemps les maîtres !

* Ps. 136, 1.

“ Je me réjouissais de ce que Dieu eût permis que je fusse “ conduit dans cette solitude, à l’époque où l’Église rappelle à “ ses enfants les souffrances de leur Sauveur. Je pouvais “ ainsi plus à loisir me retracer les détails de sa Passion, ses “ amertumes et son fiel, et sécher de douleur à ce souvenir.

“ Aussitôt donc que j’avais terminé le travail que je devais “ à mes maîtres, comme serviteur des Sauvages, je passais “ presque tout mon temps, loin de la cabane, aux pieds d’une “ croix, que j’avais tracée sur un pin élevé ; mais on ne me “ laissa pas longtemps jouir de ce saint repos. J’avais déjà “ passé trop de jours sans mes angoisses ordinaires.

“ Le lundi de la Semaine sainte, un Sauvage de notre village “ vint nous trouver. Voici à quelle occasion. Dix Iroquois, “ parmi lesquels était le fils de celui qui m’avait coupé le “ pouce, et dans la cabane de qui je demeurais, étaient partis “ pour la guerre au milieu de l’été. On n’avait eu aucune “ nouvelle d’eux ni pendant le reste de l’été, ni pendant l’au- “ tourne, ni pendant tout l’hiver. Ils étaient déjà regardés “ comme morts, et des guerriers des nations voisines avaient “ même répandu le bruit, qu’ils avaient été victimes de la “ cruauté de leurs ennemis. Mais pendant notre absence on “ amena, au commencemeni du printemps, un prisonnier. “ Interrogé sur leur sort, il répondit que le fait était vrai, et “ qu’ils avaient été mis à mort. N’ayant plus alors aucun “ doute, ils immolèrent aussitôt ce prisonnier aux mânes du “ jeune homme, fils du maître de la cabane ; mais cette victime “ ne paraissait pas assez noble aux yeux du père désolé ; il “ voulut aussi me sacrifier.

“ On vint donc me chercher au lac où nous étions, pour “ me réunir à cette première victime et compenser ainsi la “ mort du guerrier. C’est ainsi que l’avaient décidé une ou “ deux femmes et un vieillard décrépit.

“ Nous partons le lendemain, comme si nous eussions été “ poursuivis. Ils donnaient pour prétexte que les ennemis “ étaient en campagne. Nous arrivâmes au village le Jeudi “ saint, vers le soir.

“ Le jour suivant, le dernier de la vie de mon Sauveur, eût “ aussi terminé la mienne, si le Seigneur qui, en ce jour, m’avait “ donné par sa mort là vie de l’âme, n’eût pas voulu me con- “ server la vie du corps.

“ Ce jour-là donc, où je devais être mis à mort, il courut “ d’abord un bruit vague, dont on ignorait la source, que ceux “ que l’on croyait perdus vivaient encore, ensuite qu’ils s’étaient “ réunis à une autre bande et qu’ils amenaient vingt-deux pri- “ sonniers.

“ Dieu déjoua ainsi les cruels projets des Sauvages, et m’ap- “ prit à reconnaître le soin qu'il prenait de moi , afin de m’obliger “ à me jeter tout entier dans son sein x, sachant bien qu’il ne “me laisserait pas tomber a terre.

“ Échappé à ces périls et à bien d’autres, j’éprouvais natu- “ Tellement une certaine joie ; mais elle ne m’empêchait pas de “ gémir, en me voyant toujours exposé à de nouvelles douleurs “ et à de très-cruels tourments, et condamné à une vie plus “ pénible que mille morts.

“Je ressentais seul le contre-coup des succès ou des revers “ de ces Sauvages. Quelqu’un tombait-il sous le fer de l’en- “ nemi, on me demandait aussitôt comme victime pour ses “ mânes. Amenait-on quelques prisonniers, après en avoir tué “ d’autres, selon la coutume, comme c’étaient des Français ou “ des amis des Français, mon cœur était toujours en proie à “ une grande douleur. J’aimais donc par choix les lieux retirés “ et solitaires où, loin des habitations, je n’étais pas le triste “ témoin de la cruauté ordinaire de ces barbares, et où je pou- “ vais m’occuper de Dieu avec plus de liberté et d’ardeur ; “ mais sachant bien que Lia, quoique chassieuse, était plus “ féconde , et avait eu plus d’enfants que Rachel, et me rappe- “ lant de plus l’esprit de notre Société, qui veut qu’on préfère “ le salut du prochain à ses propres consolations, je restais “ volontiers dans la cabane. Non-seulement je trouvais dans “ le village plus de facilité pour étudier la langue, mais je “ pourvoyais mieux au baptême des enfants et au salut des .* 1 Pet. v, 6.

“ adultes. Quand je m’absentais, j’avais à gémir ordinairement “ en apprenant qu’un adulte était mort sans instruction ou un “ enfant sans baptême.

“ Nos Sauvages revenaient donc cette fois de la guerre avec “ trente-deux prisonniers. Six d’entre eux appartenaient à une “ nation avec laquelle ils n’avaient jamais été en guerre ; néan- “ moins, contre tout droit et toute justice, on les accabla de “ coups de bâton, et l’on mutila leurs doigts, selon la coutume. “ Cinq autres furent destinés à la mort ; les autres, c’est-à-dire “ les femmes et les enfants, furent réservés pour l’esclavage. “ Leur salut m’inquiétait, car je ne savais pas leur langue. “ Cependant, avec l’assistance d’un Sauvage, qui parlait le “ huron, je parvins avec la grâce de Dieu à les instruire, et à “ les baptiser avant leur exécution, qui eut lieu pendant les “ fêtes de Pâques.

“ Ce hideux spectacle se renouvela encore à la Pentecôte. “ On amena d’autres captifs, c’est-à-dire, trois femmes et quel- “ ques enfants ; car les hommes avaient été tués dans le combat. “ Ces infortunées, dépouillées de leurs vêtements, furent muti- “ lées et accablées de coups à l’entrée du village. L’une d’elles “ fut même, contrairement à l’usage, brûlée sur tout le corps et “ jetée ensuite dans un vaste bûcher.

“Je fus témoin pour la première fois de ce fait digne de rc- “ marque ; chaque fois qu’on appliquait le feu à cette femme “ avec des torches ardentes, un des anciens disait à haute voix : “ ‘ Démon Aireskoï, nous t’offrons cette victime, que nous brû- “ Ions en ton honneur ; rassasie-toi de sa chair, et rends-nous “ encore vainqueurs de nos ennemis.’ Son corps, coupé par “ morceaux, fut porté dans les différents villages et dévoré par “ les Sauvages.

“ Au milieu de l’hiver, ils s’étaient reproché d’avoir traité “ quelques captifs avec trop de bonté et de ne s’être pas nourris “ de leur chair. Aussi, dans le sacrifice solennel de deux ours “ qu’ils offrirent à leur démon, ils firent entendre ces paroles : “ ‘Tu nous punis justement, démon Aireskoï, puisque depuis “ longtemps, nous n’avons pas fait de prisonniers. ’ (Pendant

“ l’été et l’automne ils n’avaient pris aucun Algonquin, ce sont “ leurs ennemis proprement dits.) ‘ Nous t’avons offensé en ne “ mangeant pas les derniers captifs que nous avons immolés. “ Si nous en prenons d’autres, nous te promettons de les man- “ ger, comme nous allons manger ces deux ours. ’ Ils accom- “ plirent leur promesse.

“ J’ai baptisé cette femme en lui portant à boire sur son “ bûcher. J’avais essayé en vain de le faire auparavant.

“ La veille de la Nativité de Saint-Jean-Baptiste, dont il est “ écrit : Plusieurs se réjouiront a sa naissance 1, l’arrivée de onze “ captifs hurons et d’un français vint mettre le comble à mes “ douleurs ordinaires. Je ne parle pas de trois autres, que les “ Sauvages avaient tués et dont ils apportaient les chevelures, ni “ de dix Hurons, parmi lesquels on comptait quelques-uns de “ nos plus illustres chrétiens, lesquels, trompés perfidement par “ des dehors d’amitié, furent ensuite massacrés.

“Je ressentais bien alors le châtiment, que méritaient mes “ péchés, et que Dieu avait annoncé à son peuple, en disant : “ ‘ Les solennités de vos néoménies et vos fêtes seront changées en “ jour de deuil et d'affliction 2. En effet, aux fêtes de Pâques, “ de la Pentecôte et de la Nativité de Saint Jean-Baptiste, je “ me suis vu accablé de nouvelles douleurs, qu’augmenta beau- “ coup depuis la défaite de cent Hurons, dont une partie fut “ livrée aux flammes chez les nations voisines, après avoir passé “ par toutes les horreurs de tourments cruels. Infortuné que “je suis ! suis-je donc né pour voir le malheur de mon peuple 3 ?

Au milieu de ces poignantes angoisses intérieures, et d’autres “ semblables, mon âme se consume dans la douleur et mes jours “ dans les gémissements 4. Le Seigneur m'a frappé à cause de “ mes iniquités , et il a fait dessécher mon âme , comme l'araignée 5. “ Ll m'a rassasie d' amertume et abreuvé d' absinthe. Le consola-

1 Luc. I, 4.

* Amos. vm, 10.

3 1 Maeh. u, 7.

* Ps. 30, 11.

5 Ps. 38, 12.

teur qui pouvait me soulager s’est éloigné de. moi 1 ; mais au “ milieu de tous ces maux nous triomphons, et avec la grâce de “ Dieu, nous triompherons par la force de celui qui nous a aimés 2, “ et dans T attente de celui qui doit venir et qui ne tardera pas 3, “ jusqu'à ce qu'arrive mon heure comme celle du 7tiercenaire 4, ou “ que mon changement s' accomplisse 5.

“ Quoique bien probablement je puisse prendre la fuite, si je “ le veux, soit par la colonie des Européens, ou par le moyen “ des autres Sauvages nos voisins, cependant je suis bien résolu, “ avec la grâce de Dieu, de vivre et de mourir sur cette croix, “ où le Seigneur ?n'a attaché avec lui 6. Autrement qui pourra “ consoler et absoudre les captifs français ? Qui rappellera aux “ Hurons chrétiens leurs devoirs ? Qui instruira les nouveaux “ prisonniers, fortifiera dans les tourments et baptisera les mori- “ bonds ? Qui pourvoira au baptême des enfants et à l’instruc- “ tion des adultes ?

“ Ce n’est certainement que par une permission particulière “ de la bonté de Dieu que je suis tombé entre les mains de ces “ Sauvages, tandis que leur haine pour la religion, et la guerre “ cruelle qu’ils faisaient aux autres Sauvages, et aux Français “ à cause d’eux, fermaient à la foi l’entrée dans ces pays ; c’est “ encore un effet de sa volonté que ces Iroquois m’ont, comme “ malgré eux, conservé la vie jusqu’à présent, afin que tout in- “ digne que j’en suis, je puisse instruire, éclairer dans la foi, et “ baptiser tous ceux qui étaient prédestinés à la gloire.

“ Depuis ma captivité, j’ai régénéré dans les eaux sacrées “ soixante-dix personnes, enfants, jeunes gens et vieillards de “ cinq nations et de langues différentes, pour que chaque tribu , “ chaque langue, chaque peuple soit représenté devant l'Agneau 7.

“ Voila pourquoi je fléchis , chaque jour, le genou devant le

1 Lament. ni, 15.

* Rom. VIII, 37.

3 Hebr. x, 37.

4 Job. vu, 1.

‘ Job. xiv, 14.

« Gai. ii, 19.

’ Apoc. vu, 9.

‘ Seigneur et le Père de mon Seigneur 1, pour que, si sa gloire ‘ le demande, il fasse évanouir les projets des Européens et ‘ des Sauvages qui songent ou à m’arracher à mon exil, ou à ‘ me rendre à mes frères. Plusieurs en effet ont parlé de ma ‘ délivrance, et les Hollandais, chez qui je vous écris, ont ‘ fait des offres généreuses, et en font encore pour ma rançon ‘ et celle de mes compagnons. Je les ai visités deux fois, ‘ et ils m’ont toujours reçu avec bonté. Ils ne négligent ‘ rien pour obtenir notre rachat. Ils vont même jusqu’à ‘ combler de présents les Sauvages chez qui je vis, pour qu’ils ‘ me traitent avec douceur.

“ Mais je commence à me lasser d’une lettre si longue et si ‘ diffuse.

“Je conjure donc Votre Révérence de vouloir bien, malgré ‘ mon indignité, me regarder toujours comme son enfant. ‘ Sauvage par mes habitudes et mon vêtement, et vivant même ‘ presque séparé de mon Dieu dans une vie si agitée, je veux ‘ cependant mourir, comme j’ai toujours vécu, enfant de la

* sainte Église romaine, et membre de la Compagnie de Jésus.

“ Demandez pour moi à Dieu, dans vos saints sacrifices?

‘ qu’après avoir mal profité jusqu’à ce jour, de tant de secours

* qu’il m’a offerts pour arriver à la plus haute sainteté, je ne 1 perde pas la dernière occasion qu’il me présente. Votre ‘ bonté ne refusera pas cette grâce à la prière suppliante de ‘ votre enfant.

“ La vie que je mène est bien triste, et toutes les vertus y sont ‘ en danger : la foi au milieu des ténèbres si épaisses de l’infi- ‘ délité ; l’espérance dans des épreuves si longues et si dures ; 1 la charité en présence d’une si grande corruption, et dans la ‘ privation de tous les sacrements. Si la chasteté ne trouve pas 1 ici de dangers du côté des délices, elle en rencontre dans ce ‘ mélange et cette familiarité des deux sexes, dans cette liberté 1 absolue laissée à chacun de tout dire et de tout faire, et

surtout dans les nudités continuelles. Bon gré mal gre, il “ faut souvent voir ici ce que l’on cacherait ailleurs, non-seule-

1 Eph. III, 14.

“ mentaux regards des curieux, mais même de qui que ce soit.

“ C’est pourquoi je pousse tous les jours des gémissements “ vers mon Dieu, pour qu’il ne me laisse pas sans secours au “ milieu des morts 1, et je lui demande de faire en sorte que, “ malgré toutes ces impuretés et le culte idolâtrique rendu au “ démon, où il m’a exposé seul et sans défense, mon cœur “ reste pur dans ses justifications 2 ; afin que, lorsque le bon “ Pasteur rassemblera les tribus dispersées d' Israël s, il nous “ retire du milieu des nations pour bénir son saint Nom 4.

“ Fiat ! Fiat !

“ Permettez-moi de prier Votre Révérence de saluer tous mes “ RR. PP. et mes très-chers frères, que je chéris et que je res- “ pecte tous en Notre Seigneur, et de me recommander à leurs “ prières.

“ A la colonie de Renselaerswich 5, dans la Nouvelle-Bel- “ gique, le 5 août de l’année 1643.

“ Votre très-humble serviteur et fils en J.-C.

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