SUITE DE LA VIE DU PÈRE ISAAC JOGUES. — SA MORT
Nous avons vu une partie de ce que souffrit le P. Jogues dans le pays des Iroquois pendant sa captivité ; mais après s’être échappé de leurs mains, il a ajouté, par obéissance à l’ordre de ses Supérieurs, bien des détails qui regardent l’état de son âme. Il dit d’abord que, pour avoir plus de courage à
1 Pb. 87, 5.
* Pb- 118, 80.
* Pb. 146, 2.
* Pb. 105, 47.
‘ Aujourd’hui Albany
supporter les rudes épreuves qu’il trouva au service des Sauvages pendant la chasse, c’est-à-dire le froid, la faim, la nudité, les mépris, la crainte de la mort plusieurs fois chaque jour, et en même temps l’appréhension des jugements de Dieu, il fit au milieu des bois quarante jours d’Exercices Spirituels, sans cabane, sans feu et tout gelé par le froid, qui, bien que moins vif dans le pays des Iroquois qu’il ne l’est à Québec, l’était assez pour lui faire fendre la peau dans les parties les plus délicates, et les plus exposées aux injures de la saison. Dieu le récompensa alors par des faveurs particulières, qu’il découvrit, quand on lui en fit le commandement, et qu’on lit dans son histoire, écrite en français 1.
Après cette retraite, que les Iroquois essayèrent, plusieurs fois, de lui faire interrompre, comme une superstition de mauvais augure, quoiqu’il se retirât dans le bois, ils l’obligèrent à faire un voyage de 80 à 90 milles sur la neige, dans le mois de décembre, avec une charge de viandes fumées.
Dans la troupe se trouvait une femme enceinte, qui avait aussi à porter sa part de viande, et de plus un jeune enfant. En passant un torrent rapide et profond, sur un arbre qui servait de pont, cette femme tomba à l’eau. La corde, qui tenait sa charge, lui serrait le cou, et son poids l’entraînait au fond. Le missionnaire, qui la suivait, se jeta à la nage, la sauva avec son enfant, à qui il donna aussitôt le baptême, parce qu’il était en danger de mort. Ce fut en effet comme un passeport pour le ciel, car il mourut deux jours après. L’eau était tellement glaciale qu’ils seraient eux-mêmes tous morts de froid dans cette circonstance, s’ils n’eussent pas fait de suite un grand feu.
A peine le missionnaire fut-il arrivé au village, qu’on voulut le renvoyer avec une charge de blé d’Inde au lieu d’oîi il venait ; mais sa faiblesse et la difficulté des chemins, qui étaient glissants et couverts de glace, l’ayant fait tomber plusieurs fois sous son fardeau, il fut forcé de revenir. Aussitôt on l’accabla d’injures, et on le condamna à avoir soin d’un malade très-dé-
1 L’ auteur veut sans doute parler de la Relation de 1646-47, consacrée presque toute entière la mémoire de cet héroïque missionnaire.
goûtant. C’était précisément le Sàuvage qui lui avait arraché les ongles avec les dents, à son arrivée dans, le pays. Il le servit avec’ une patience héroïque, et une charité vraiment céleste.
Quelques capitaines le conduisirent ensuite chez plusieurs autres nations alliées et tributaires des Iroquois, afin de leur montrer ce trophée de leur victoire ; mais Dieu s’en servit pour sa gloire. En effet, partout où le Père allait il baptisait, sans qu’on s’en aperçut, les enfants moribonds (leur nombre s’éleva à plus de soixante), et il annonçait partout le Royaume de Dieu 1.
Entre autres malades, il rencontra un jeune homme qui paraissait languissant, et qui, après l’avoir regardé quelque temps fixement, s’écria, l’appelant par son nom huron : “ Ondesonk ! “ ne me reconnais-tu pas ? je suis cependant ton bienfaiteur. ” — “ Comment cela ?” reprit lemissionnaire. — “ Pendant ta capti- “ vité, lorsqu’on te lia si étroitement que tu étais sur le point “ de rendre l’âme, j’ai eu pitié de toi,, et j’ai coupé tes liens. ” — “ C’est vrai,” dit le Père en l’embrassant, “ et j’ai désiré te “ retrouver pour te témoigner ma reconnaissance, selon mon “ pouvoir. Voici peut-être le moment de te la montrer. Pour te “ rendre la santé du corps qui dépérit, je n’ai aucun remède ; “ mais je puis faire plus que tu ne penses pour ce qu’il y a de “ plus excellent en toi, c’est-à-dire ton âme. Je puis te rendre “ un service plus grand que celui que tu m’as rendu. Tu es “ dans une misérable servitude, lié non avec des chaînes de fer, “ mais avec des chaînes de péchés, etc.” En un mot, il l’instruisit, le baptisa et, quelques heures après, il le vit passer à une autre vie, pour être récompensé au centuple de la compassion qu’il avait portée au missionnaire. Tant est grande la bonté et la libéralité de Dieu !
Pendant ce voyage, toute la nourriture du pauvre Père consista en mauvaise viande cuite à l’eau et sans sel ; mais ï homme ne vit pas seulement de pain 2.
A peine de retour, il reçut ordre de servir d’autres Sauvages,
1 Luc. Ix, 2.
* Matth. iv, 4.
qui allaient à la chasse près des Hollandais. Un de ses maîtres, qui avait de l’affection pour lui, lui apprit alors la résolution qu’on venait de prendre de le mettre à mort, et lui conseilla de s’enfuir chex ces Européens.
Après avoir examiné la chose longtemps, le Père se décida à suivre ce conseil, puisque d’ailleurs il ne pouvait plus être utile dans ce pays-là. et que l’occasion était favorable. Il prit donc la fuite pendant la nuit, mais non sans danger, car un chien de garde l’aperçut et lui fit une morsure telle, qu’il eut de la peine à se traîner jusqu’au bord du fleuve 1, et à se jeter dans un bateau, que le capitaine d’un vaisseau hollandais avait placé là à dessein, pour qu’à la faveur des ténèbres, il pût arriver jusqü’à lui.
Cet homme lui avait promis de le cacher ; mais les Sauvages ayant eu quelque soupçon de ce qui s’était passé, il lui fallut donner au missionnaire une autre retraite, en attendant qu’on eût calmé par des présents la fureur de ses ennemis. Si l’on n’eût pas réussi, le parti était pris de le remettre encore entre leurs mains.
11 fut donc confié à un vieil avare, qui, contrairement aux ordres qu’il avait reçus, le traita presque aussi cruellement que ses persécuteurs. Son logement était dans un réduit exposé aux chaleurs excessives de l’été. Pour se désaltérer, il n’avait que l’eau mise tous les huit jours par cet homme barbare dans une cuve, employée à faire la lessive ; or dès le second ou le troisième jour, cette eau commençait déjà à se corrompre. Sa nourriture n’était que tout juste ce qu’il fallait pour ne pas mourir.
Séparé seulement par quelques planches mal jointes du lieu où les Sauvages, qui le cherchaient, passaient toute la journée à trafiquer avec son vieux gardien, il était obligé, afin de n’être pas vu par les fentes et les ouvertures de cette cloison, de rester presque tout le jour derrière quelques futailles, et de s’abstenir avec soin de tousser ou d’éternuer pour ne pas se trahir.
1 II s'agit (le la rivière Hudson découverte en 1609, par l’illustre marin, qui lui donna sou nom.
Il passa là plusieurs semaines ; mais le ministre du lieu 1 ayant averti le Gouverneur 2 du pays du traitement qu’on lui faisait subir, celui-ci poussé par un sentiment de commisération, le fit descendre dans un vaisseau, jusqu’à Manhatte 2 où il demeurait. 4
Après avoir apaisé les Iroquois par beaucoup de présents, le Gouverneur donna au missionnaire la facilité de retourner en Europe. C’était au commencement de novembre, époque dangereuse et incommode sur mer, surtout pour un homme qui n’avait pour lit que le pont du navire.
1 Le nom de ce bienfaiteur du P. Jogues, mérite de passer à la postérité. Il se nommait Jean Mégapoleusis, et fut le premier ministre du fort d’Orange. Les Etats Généraux de Hollande, en l’envoyant) dans ce poste avec sa femme et ses quatre enfants, lui avaient fixé une honnête pension pour son entretien II accompagna le P. Jogues jusqu’à la îionvelle- Amsterdam, et en passant devant une des lies de la rivière, il donna une petite fête aux matelots, et baptisa cette lie du nom de ce missionnaire, en mémoire de sa délivrance. La tradition u’a pas conservé ce souvenir. Cette circonstance d’un Jésuite sauvé par un ministre protestant n’est pas un des moins curieux épisodes de cette histoire.
3 Guillaume Kieft.
3 La Nouvelle-Amsterdam, aujourd’hui New-York. Les Sauvages l’appelaient Manhatte ou Manate.
* Ce bon Pere fut receu dans Manate anec de grands témoignages d’affection ; le Capitaine luy fit faire un habit assez léger, et lui donna aussy une bonne casaque et vn chapeau à leur mode. Les habitans le venoient voir, monstrans par leurs regards et par leurs paroles qu’ils luy portoient grande compassion.
Quelques-uns luy demandoient quelle recompense luy donneroient Messieurs de la Nouuelle France, s’imaginans qu’il auoit souffert ces indignitez a l’occasion de leur commerce ; mais il leur fit entendre que les pensées de la terre ne luy auoient point fait quitter son pays, et que la publication de l’Euangile estoit l’vnique bien qu’il auoit prétendu, se iettant dans les dangers où il estoit tombé.
Vn bon garçon l’ayant rencontré à l’écart, se ietta à ses pieds, lui prenant les mains pour les baiser, en s’escriant : “ Martyr, Martyr de “ lesus-Christ.” 11 l’interrogea et cogneut que c’estoit vn Luthérien qu’il ne pût ayder pour n’auoir pas coguoissance de sa langue, c’estoit un Polonois.
Entrant dans une maison assez proche du fort, il vit deux images au manteau de la cheminée, l’vne de la Sainte Vierge, l’autre de nostre li. Louys de Gonzague. Comme il en tesmoigna quelque satisfaction, le maistre du logis luy dit que sa femme estoit catholique. C’estoit. une Portugaise menée en ce pays-là par ie ne sçay quel rencontre, elle paroissoit fort modeste et fort vereconde.
La superbe de Babel a bien fait du tort à tous les hommes, la confusion des langues les a privez de grands biens.
Vu Catholique Irlandois arriuant de la Virginie à Manate, se confessa au Pere, et luy dit, qu’il y auoit de nos Peres dans ces contrées-là, et que depuis peu l’vn d’eux suiuant les Sauuages dans les bois pour les conuertir, auoit esté tué par d’autres Sauuages ennemis de ceux que le Pere accompagnoit. (Relation, 1647.)
Le vaisseau aborda en Angleterre, et les marins pour se défatiguer descendirent à terre, ne laissant dans le bâtiment que le missionnaire et un matelot. C’était le jour même de leur arrivée, et la nuit suivante des voleurs vinrent le piller. Ils enlevèrent entre autres choses au Père le chapeau et la casaque que les Hollandais lui avaient donnés pour se couvrir. Le capitaine à cette nouvelle se mit à la poursuite des voleurs ; mais sur les entrefaites le missionnaire, ayant rencontré un Français qui lui fit quelques aumônes, s’embarqua sur un bateau à charbon, et aborda en France le jour de Noël de l’année 1644 L
1 La veille de Noël il s’embarqua, comme un panure, dans ie ne sçay quel basteau ou vue petite barque chargée de charbon de terre, qui le initie lendemain en la conte, de la basse Bretaigue. Le panure Pere ayant apperceu vne petite maison toute seule, s’en va demander ù ceux qui l’habitoient où estoit l’Eglise. Ces braves gens luy enseignèrent le chemin, et croyans à sa modestie que ce fust quelque panure Irlandois catholique, ils l’inuiterent à venir prendre sa réfection en leur logis, quand il auroit. fait ses dénotions. Ce qu’il accepta fort volontiers, pour la grande nécessité où il estoit réduit.
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Il s’en va donc en la maison de Nostre Seigneur, le ionr de sa naissance en terre. Mais, helas! qui pourrait exprimer les douces consolations de son ame. Lors qu’après auoir esté si long-temps auec les Barbares et, connersé parrny des Heretiques. il so vit, auec les enfans de la vrayc Eglise. “ Il me semblait,” disoit-il par après. “ que io com-
Son séjour n’y fut pas long 1. Au mois de mai suivant, ilen repartit pour retourner dans son cher Canada. Au moment
“ mençois de reuiure, c’est lors que ie goutay la douceur de nia déli- “ nrance.”
S’estant confessé et communié et assisté au S. Sacrifice de la Messe, il va visiter ceux qui l’au oient si charitablement inuité; c’estoit do panures gens, mais douez d’vue charité vrayment Clirestienno. Ayant, ven ses mains toutes déchirées, et apprenant comment il auoit souffert ce martyre, ils ne sçauoient quelle chere luy faire. Ce bon hoste auoit deux ieunes filles, qui présentèrent au Pere leurs aumosnes auec tant d’humilité et tant de modestie, que le Pere en estoit- tout édifié, le crois qu’elles luy donnèrent chacun deux ou trois sols; c’estoit possible tout leur thresor, il n’eut pas besoin de leurs richesses.
Vu honneste Marchand ds Rennes s’estant rencontré en cette maison non par hazard, mais par vue prouidence qui conduit chaque chose à son point, ayant appris l’histoire du Pere, luy offrit vn cheval, l’asseurant qu’il tiendrait àfauenrde le conduire iusq’à la première de nos maisons ; cette offre si courtoise fut acceptée auec de grands sentiments de la bonté do Dieu, et auec vue douce recognoissance de son bien-faiteur.
Enfin le cinquiesme de Ianvier de l’an 1643 il fut frapper le matin à la porte de nostre College de Rennes. Le portier le voyant en équi-
Page d’vn homme assez bigarré en ses habits, ne le recognut pas. Le ere le supplia de faire venir le Pere Recteur pour luy communiquer, disoit-il, des nouuelles du Canada.
Le Pere Recteur prenoit les habits Sacerdotaux pour aller celebrer la Saincte Messe: mais le portier l«y ayant dit ou’vn panure homme venu du Canada le demandoit, ce mot de panure le toucha.
“ Peut-estre,” disoit-il à part soy, “ qu’il est pressé et qu’il est dans “ quelque disette.” 11 quitte donc les habits sacrez dont il estoit en partie reuestu, pour faire vne action de charité.
11 le va trouuer, le Pere sans se découurir luy présente des patentes signées du Gouuerneur des llollandois. Déliant que de les lire, il fait diuerses questions au Pere sans le cognoistre, et puis enfin il lui demande s’il cognoissoit bien le Pere Isaac logues 1— “le le cognois fort “ bien.” respond-il.— “ On nous a mandé qu’il estoit pris des Hiroquois, “ est-il mort ? est-il encore captif ? ces Barbares ne l’ont-ils pas “ massacré ? ”
“ Il est en liberté et c’est luy, mon R. P. qui vous parle,” et là-dessus il se iette à genoux pour receuoir sa bénédiction.
Le Pere Recteur, surpris d’vne ioye toute extraordinaire, l’embrasse le fait entrer dans la maison, tout le monde accourt, la ioye et la consolation d’vne deliurance si peu attendue, entrecouppo les paroles. Enfin on le regarde comme vn Lazare resuscité, qui doit aller mourir pour la demiere fois au pays où il a desia souffert tant do maux.
De Rennes il s’en vient à Paris ; la Reyne ayant ouy parler de ses souffrances, dit tout haut : “On feint des Romans, en voila un veri- “ table, entremeslé de grandes aventures.”
Elle le voulut voir, ses yeux furent touchez de compassion à la veuë de la cruauté des Hiroquois. ( Relation , 1647.)
1 Pendant le séjour du P, Jogues en France, on écrivit à Rome, pour lui obtenir du Souverain Pontife la faveur de célébrer la messe-, malgré la mutulation de ses mains. La réputation du serviteur de Dieu et le récit de ses combats avaient déjà pénétré dans la Ville Éternelle. Le Souverain Pontife, Urbain VI II, plein d’admiration pour un courage si héroïque, répondit par ces paroles célèbres : “ In- “ digtuim etwet Christi martyrem Christi von bibere savguivem. Il ne serait “ pas juste de refuser à un martyr de Jésus-Christ de boire le sang de “ Jésus-Christ.”
de son arrivée, les Iroquois concluaient une paix simulée 1 avec les Français, et ses Supérieurs jetèrent les yeux sur lui, pour le charger de commencer, chez ce peuple, une Mission, qu’ils nommaient la Mission des Saints Martyrs, parce qu’ils la mettaient sous leur protection.
Malgré les vives répugnances de la nature, le P. Jogues se mit aussitôt en route. Il fit trois voyages a chez les Iroquois. Dans le dernier, il se proposait d’y hiverner, et de se livrer tout entier à l’instruction de ces infidèles ; mais il fut, à son arrivée, dépouillé de ses vêtements, chargé de coups, et peu de temps après, tué à l’entrée d’une cabane, sans qu’on eût voulu l’entendre. On lui fendit inhumainement la tête d’un coup de hache.
Les Hollandais nous annoncèrent cette mort ! 3 Leur minis-
I L’assemblée qui traita rte cette paix, se tint aux Trois-Rivières, avec toute la solennité cl’usage en pareille circonstance, L’orateur iroquois, qui ne savait pas que le P. Jogues y assistait, donna dans son discours, sans s’en doutor, une juste raison de soupçonner sa sincérité. 11 dit en parlant du P. Jogues et du P, Bressaui : “ Nous vou- “ lions vous les ramener tous les deux, mais nous n’avons pas pu “ accomplir notre dessein. L’un (le P. Jogues) s’est écliapé de nos “ mains malgré nous, et l’autre (le P. Bressani) a voulu absolument “ être remis aux Hollandais. Nous avons cédé à ses désirs. Nous “ regrettons, non qu’ils soient libres, mais que nous ne sachions pas “ ce qu’ils sont devenus. Peut-être même qu’au moment oh nous par- “ Ions d’eux, ils sont les victimes de quelque cruel ennemi ou englou- “ tis dans les dots: mais les Agniers n’avaient pas le dessein de les “ faire mourir. ”
Le P. Jogues ne put s’empêcher de sourire et de dire à ses voisins : “ Et cependant les bûchers étaient préparés, et les bourreaux atten- “ daient. Si Dieu ne m’avait pas arrache de leurs mains, je serais mort “ cent fois ; mais laissons-le dire. ”
II La relation du second voyage du P. Jogues, écrite par lui-même, avait été conservée dans les archives du collège de Québec, jusqu’en 1800, époque de la mort du dernier Jésuite. Elle a malheureusement disparu avec d’autres pièces curieuses, depuis que ces archives ont été déposées au greffe de la Province.
a A peine le panure Pere fut-il rafraischy parmy nous deux ou trois mois, qu’il recommença ses courses le vingt-quatriesme Aoust. Il partit de Montreal, oh il estoit monté de Québec en Juillet de la mestne année 104(1. Il s’embarqua auec vu ieune François dans vu canot, conduit par quelques I Lurons, pour retourner au pays de ses croix.
Il eut de grands pressentimens de sa mort, ce qu’il communiqua à quelques personnes contidentes.
Mais il estoit trop humble peur écouter ses seutimens, et trop courageux pour reculer dans vue bonne affaire et pour s’effrayer à la pensée ou à la voue de la mort.
Nous auons appris qu’il auoit esté massacré dès son entrée en ce pays plein de meurtre et de sang : voicy ce qu’en mande le Gouuerneur des llollandois ù, Monsieur le Chevalier ue Mont-Magny :
tre, ayant voulu savoir des Iroquois quelle en avait été la cause, eut pour toute réponse, “ que le Père avait caché dans une “ cassette, où étaient ses habits sacerdotaux, un démon qui “ avait fait périr leur grain cette année-là, et qu’ils l’avaient “ mis à mort comme sorcier. ” Ces peuples regardent comme sortilèges tous nos saints Mystères, surtout le saint baptême et le signe de la croix, que le missionnaire allait leur enseigner. Sa mort arriva le 18 octobre de l’année 1646.
Il avait eu un pressentiment de ces dangers, et il en avait écrit clairement à plusieurs de ses amis ; mais il avait fait son
“ Celle-cy sera pour remercier Vostre Seigneur du souuenir qu’elle “ a eu de moy, faueur dont ie tascheray à me reuancher s’il plaist à “ Dieu m’en concéder l’opportunité. Au reste i’envoye celle-cy par les “quartiers du Nord, soit par le moyen des Anglois ou de Monsieur “ (l’Aunay, aux fins de vous aduortir du massacre que les Barbares “ inhumains Maquois ou Hiroquois ont fait du Pere Isaac do Jogues “et de son compagnon, ensemble de leur dessein qu’ils ont de vous “ surprendre sous les couleurs de visite, comme vous verrez par la “ lettre cy-enclose ...... le suis marry que le subiet de celle-cy 11’est
“plus agréable; mais la consequauce de l’affaire ne m’a pas permis “ de me taire. Notre Ministre d’en haut (c’est-à-dire d’une habitation “ située au haut de la rivière) s’est enquis soigneusement aux priuci- “ paux de cette canaille de la cause de ce mal-heureux acte; mais il “ n’a pu auoir autre réponse d’eux, sinon que le dict Pere auoit laissé “ le Diable parmy quelques hardes qu’il leur auoit laissez en garde, “ qui auoit fait manger leur bled ou mays aux vers. Voila ce que ie “ puis pour le présent escrire à Vostre Seigneurie.”
L’incluse mentionnée dans la precedente escrite par vn Hollandois au Sieur Bourdon, est couchée dans les termes suivans s
“ le n’ay voulu manquer à ceste occasion, de vous faire sçavoir mon “ comportement. le suis en bonne santé, Dieu mercy, priant Dieu “ qu’ainsi soit de vous et de vos enfans. Au reste ie n’ay pas beaucoup “ de chose à vous dire, sinon comme les François ont esté arrivez le “ 17 de ce présent mois (l’Octobre 1648 an fort des Maquois, c’est pour “vous faire entendre comme ces Barbares ingrats n’ont pas attendu “ qu’ils fussent bien arrivez dans leurs cabanes, oh ils ont esté dé- “ poüillez tout nurls sans chemises, reste qu’ils leur ont donné chacun “ vn brayet pour cacher leur pauureté : le mesme iour de leur venue “ ils ont commencé (1e les menacer, et incontinent à grands coups de “ poings et (le bastons. disans : ‘ Vous mourrez demain, ne rom estonnez “ p ai, ma is nom ne roui brmleroni pas, ayez courage, nom roui frapperoni “ auecla hache et mettra m roi teitei sur (es palissades (c’est-à-dire sur la “ clôture do leur bourgade.), afin que quand nous prendrons vos f rères ils
“ vous voyent encore’ . Sçachez-donc que le 18 au soir qu’ils vindrent
“ appeler Isaac pour souper, il se leua et s’en alla auec ce Barbare au “ logis de l’ours. 11 y auoit un trais tre auec sa hache derrière la porte, “ et entrant il luy fendit la teste, à l’heure mesme il luy couppa et la “ mit sur les palissades ; le lendemain de grand matin il fit de l'autre “ de mesme et ont ietté leurs corps dans la riuiere. Monsieur, ie n’ay “ pas peu sçauoir ny entendre d’aucun Saunage pour qnoy ils les ont “ tuez. Au reste leur enuie et entreprise est de s’en aller trois ou quatre “ cents hommes pour tascher de surprendre les François, pour en faire “ de mesme comme ils ont fait des autres. Mais Dieu veuille qu’ils “ n’achevent pas leur dessein. ( Relation , 1647.)
sacrifice bien volontiers, pour montrer au ciel et à la terre, que la foi, qu’il allait prêcher, était à ses yeux d’un bien plus grand prix que la vie qu’il exposait alors à un danger évident 1.
Le P. Isaac était natif d’Orléans. Il avait passé dix ans dans cette vigne du Seigneur, donnant de beaux exemples d’une grande délicatesse de conscience, d’une charité inépuisable, au point qu’il n’éprouva pas la plus légère aversion pour ses bourreaux, et qu’il offrit volontiers pour eux le sacrifice de sa vie. Il fut admirable surtout par sa très-profonde humilité. Cette vertu était telle en lui qu’elle nous aurait privés d’un grand nombre de détails sur sa vie, s’il n’avait pas dû nous les faire connaître par obéissance.
Nous n’avons donné ici qu’un abrégé de ce que nous connaissons sur ce serviteur de Dieu. Ses lettres, ses pensées, et d’autres sources, fourniront des matériaux à celui qui écrira son histoire.
Son compagnon périt un jour après lui. C’était un jeune Français, nommé Jean de Lalande, natif de Dieppe, en Normandie. Quoiqu’il connût le danger, il l’avait bravé courageusement, sans chercher d’autre récompense que le Paradis.