CHAPITRE IV
Mort du Père Antoine Daniel.
Le Pere Antoine Daniel est mort en imitant le Bon Pasteur, qui donne sa vie pour ses brebis, tandis que le mercenaire prend la fuite 2.
La Mission de Saint-Joseph 3, située sur la frontière du pays
Nous auous regretté ceste mort comme la mort d’vn Martvr, et quoy que nous fussions en diuers endroits, plusieurs de nos Pere s, sans sçavoir rien les vus des autres pour la distance des lieux, ne se j ’n,,,pu l tpou< rlî de celebrer pour luy la Messe des trépassez, si bien n;J!,l<neUter adorable sacrifice en action de grâces des biens que EMeu luy auoit eslargis ; les séculiers qui l'ont connu particulièrement, tT.,11Vl-1S0US Religieuses ont respecté ceste mort, se sentant plus t.ost poi tez a muoquer le Pere que de prier pour son ame. {Relation, 1647.) Joan. xi, 11.
3 Eu lmron Teanaustayae.
des Hurons, et par conséquent très-exposée aux incursions de l’ennemi, avait été confiée à ses soins. Il venait de terminer les Exercices Spirituels de la Compagnie le ier juillet et il fut tué le 4 du même mois.
Quant l’ennemi s’approcha de ce bourg important et fortifié, ses habitants étaient les uns à la guerre, les autres à la chasse, ou absents pour différentes raisons. Il avait eu connaissance du fait par l’entremise de quelques prisonniers, et il avait aussitôt résolu de l’attaquer. Comme il ne pouvait cependant en approcher que par un côté, ni sans se démasquer, à cause du site élevé de la place, les habitants qui voulurent s’échapper par l’autre côté eurent le temps de le faire. Une centaine de femmes profitèrent de cette occasion et emportèrent avec elles leurs enfants ; mais le missionnaire, qui terminait alors la messe, refusa de fuir, malgré les instances de ses amis. Il choisit la mort pour sauver au plus grand nombre doublement la vie.
Il se met donc à parcourir les cabanes, et exhorte les néophytes à mépriser la mort, à penser au Paradis, et à recourir à Dieu. Il confère le baptême aux vieillards et aux malades déjà instruits, qui ne pouvaient pas fuir, et absout pour la dernière fois ceux qui étaient déjà chrétiens.
Cependant on vient l’avertir que l’ennemi est aux portes, et que la chapelle est encore pleine de personnes qui demandent, les unes le baptême et les autres l’absolution ; il accourt et dans l’impossibilité de les baptiser une à une, il en baptise un grand nombre par aspersion, et donne l’absolution aux autres.
Puis, tout espoir de salut étant perdu, il les presse de prendre la fuite par la porte de derrière, leur assurant qu’ils en auront le temps, quand bien même l’ennemi aurait déjà pénétré dans la place. C’est une chose vraiment extraordinaire que l’ennemi, après s’être rendu maître de la porte presque sans trouver de résistance, et avoir envahi le village, en poussant des cris horribles, et en renversant tout sur son passage, se sorti avancé jusqu’à la chapelle, et n’ait cependant pu faire aucun mal à ceux qui y avaient cherché un asile.
Le missionnaire à lui seul arrêta les assaillants à l’entrée du
lieu saint. Comme ils voulaient non le tuer, mais le prendre vivant afin de le torturer ensuite, les néophytes eurent le temps de s’échapper. Mais les Iroquois, voyant qu’ils ne pouvaient se rendre maîtres de lui sans le tuer, finirent par le percer de mille flèches, et l’achevèrent d’un coup d’arquebuse.
Ils pillèrent l’église et le village, et après avoir massacré les vieillards et les infirmes, ils mirent le feu partout, et s’en retournèrent avec près de 700 prisonniers ; mais ils tuèrent les plus faibles en route.
Avant de quitter le village, ils firent encore mille insultes au cadavre de ce bon Père, et se lavèrent les mains et le visage dans son sang, qu’ils déclaraient avoir été formé dans un cœur vraiment brave. 1
La mort du Père Antoine fut précieuse, non-seulement devant Dieu, mais aussi devant les hommes. Les Sauvages, même infidèles, admiraient une force d’âme si extraordinaire, et un si grand mépris de la vie. Sa mort fut une prédication éloquente, et gagna plus de cœurs à Dieu que n’avaient pu faire bien des années de sa vie. Elle servit de motif de crédibilité à plusieurs obstinés, qui avaient jusque là refusé de croire, et qui en conclurent la vérité de nos mystères. “ Ce n’était pas pour lui-même,” disaient-ils, “ mais pour nous, que le bon Arontoin (c’est ainsi “ qu’ils l’appelaient) a voulu exposer sa vie et mourir. La foi “ qui est capable d’inspirer de pareils sacrifices, doit être sainte, “ et des hommes, qui nous aiment jusqu’à mourir pour nous, “ ne veulent certainement ni nous tromper, ni nous perdre. ”
D’autres Sauvages, qui avaient d’abord tourné notre sainte religion en ridicule, dirent aussi : “ La foi est évidemment une “ chose importante, puisque ces Européens exposent si volon- “ tiers leur vie, afin de l’établir et de la conserver, et il faut “ qu’ils soient bien persuadés de ce qu’ils nous prêchent, et en “ particulier de l’existence d’une vie bienheureuse, puisqu’ils “ font si courageusement le sacrifice de la vie présente. ”
• * Lo feu cependant consumoit les cabanes, et lors qu’il eflt gagnd jusqu à 1 Eglise, le Pere y fut ietté dans le fort des flammes, qm en firent bien tost vn holocauste entier. Quoy qu'il en soit, il 11’eftt pû estre plus glorieusement consumé que dans les feux et les lumières d vne chapelle ardente. (Rel.)
Un grand nombre d’infidèles, touchés par ces motifs, viurent nous demander le baptême.
Le P. Daniel était natif de Dieppe, en Normandie. Il était venu dans ces Missions avec nos premiers Pères en 1633 1 ; il y avait donc passé 15 années entières au milieu de ces commencements si pénibles que nous avons racontés plus haut. Son obéissance, son humilité, son union avec Dieu, son zèle pour le salut des âmes étaient admirables, et ce qui est encore plus extraordinaire, il possédait avec un cœur très-ardent une douceur tout à fait remarquable, qui le rendait un instrument trèspuissant pour la conversion de ces infidèles. Même après sa mort, il ne cessa pas de porter de l’intérêt à son troupeau 2 ; on en donnera peut-être un jour la preuve 3. Il fut tué le 4 juillet 1648, à la 48e année de son âge, et à la 27e depuis son entrée en religion. Il est le premier membre de notre Compagnie, qui soit mort dans la Mission des Hurons.