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CHAPITRE V

Mort du père Jean de Brébeuf et du père Gabriel

Lalemant.

§ 1. Prise des bourgs de la mission de Saint-Ignace.

Dieu semblait avoir fixé cette époque pour la fin de la mission des Hurons, et pour la mort de celui qui l’avait fondée. C’était, comme nous l’avons dit, le P. de Brébeuf ; et sa mort fut comme le signal de la ruine totale de cette nation.

La Foi avait alors conquis presque tout ce pays, et partout on en faisait profession publique. Non-seulement les simples

1 Les premiers missionnaires revenus au Canada étaient arrivés en

3 L’auteur fait allusion à, différentes apparitions de ce serviteur de Dieu après sa mort ; le Père Ragueneau en rapporte plusieurs dans sa Relation (le 164'J.

3 Quoy qu’il en soit, il nous a laissé après sov l’exemple de toutes ses vert' ns, et à tons Ich Sa u liages mesme infidèles, une affection si tendre pour sa mémoire, que ie puis dire en vérité, qu’il a ravy lecteur do ceux qui iamais l’ont connu, [fiel.)

particuliers, mais les capitaines eux-mêmes, étaient devenus en même temps ses fils et ses protecteurs. Les superstitions, que l’on voyait jusque là régner sur les esprits, commençaient à perdre tellement dans l’opinion, qu’un infidèle du village de la Conception, ayant demandé qu’on lui fît une de ces cérémonies pour obtenir sa guérison, ne put jamais, malgré la considération dont il jouissait, trouver personne qui voulût s’en charger.

Les persécutions contre les. missionnaires avaient cesse depuis quelque temps, et les malédictions contre la Foi s’étaient changées en bénédictions. On peut dire que ces Sauvages étaient déjà presque mûrs pour le ciel, et qu’il ne fallait plus que la faux de la mort, pour mettre cette belle récolte en sûreté dans le greniers du paradis. Ce fut là notre unique sujet de consolation au milieu de la désolation générale de ce pays.

Déjà les épreuves et les calamités avaient accompagné la Foi, quand elle pénétra chez eux ; elles ont grandi avec elle ; et lorsqu’il semblait que cette sainte Foi était en paisible possession de toute la contrée, les eaux de la tribulation F envahirent de telle sorte, que cette malheureuse chrétienté se considérer comme ballottée sur une mer orageuse, et dire avec larmes : La tempête nia submergée l.

Deux ou trois bourgs sur la frontière étaient déjà tombés au pouvoir de l’ennemi ; les autres paraissaient à l’abri d'une attaque; mais dans l’hiver de 1649, plus de mille Iroquois, franchissant une distance de plus de 600 2 milles, vinrent si secrètement à travers les forêts, qu’à l’aube du jour, le 16 mars, ils se montrèrent à l’improviste aux portes du premier fort des Hurons, nommé Saint-Ignace.

Son site et les fortifications, que nous y avions fait élever, le rendaient imprenable pour des Sauvages ; mais comme les habitants ne se doutaient de rien, et que le plus grand nombre des guerriers étaient allés, les une à la recherche de l’ennemi,

1 Ps. 60, 9.

2 L’ignorance, oïl se trouvait nécessairement notre auteur, de là distance exacte des cantons iroquois, excuse l’inexactitude de ce chiffre. Le canton iroquois le plus éloigné n’était qu’à 450 milles des llurons; le plus rapproché était à 180 milles environ.

les autres à la chasse, les Iroquois purent facilement s’approcher à la faveur de la nuit et y pénétrer même à l’aurore, au moment où tout le monde était encore plongé dans le sommeil.

Ils trouvèrent si peu de résistance qu’ils perdirent à peine 1 5 ou 16 de leurs guerriers. Une grande partie des habitants reçut alors la mort ; d’autres furent faits prisonniers, et réservés pour être les victimes de leur cruauté accoutumée.

Trois personnes parvinrent seules à s’échapper, à moitié vêtues, et allèrent donner avis au village voisin nommé Saint- Louis et distant seulement de trois milles.

Les capitaines firent aussitôt partir les femmes et les enfants, avec ce qu’ils avaient de plus précieux, et engagèrent nos Pères à les suivre dans leur fuite, vu qu’ils ne pourraient pas manier l’épée et le mousquet.

Mais le P. de Brébeuf leur fit comprendre qu’il y avait alors quelque chose de bien plus nécessaire encore que les armes, c’était le recours à Dieu et aux sacrements, qu’eux seuls pouvaient administrer. Il résolut donc avec le P. Gabriel Lalemant, son compagnon, de ne pas abandonner leurs ouailles jusqu’à la mort.

A l’exemple du P. Daniel, ils se mirent à parcourir le village, exhortant les Sauvages à recourir à Dieu, leur administrant le Sacrement de Pénitence, conférant le baptême aux malades encore païens et aux catéchumènes, en un mot, les confirmant tous dans la sainte Foi.

L’ennemi ne s’arrêta dans ce premier fort, qu’autant qu’il fallut pour pourvoir à la sûreté des prisonniers et de leurs gardiens. Il marcha de là droit à Saint-Louis, qui n’avait pour toute défense qu’une centaine de guerriers, outre les vieillards et les infirmes. Us résistèrent pendant quelque temps, et repoussèrent même le premier assaut en tuant environ trente hommes à l’ennemi ; mais les assaillants beaucoup plus nombreux, finirent par triompher de toute résistance, et renversèrent à coups de hache l’enceinte de pieux qui protégeait la place. Elle tomba ainsi au pouvoir des Iroquois avec tous ses guerriers ; ils y mirent aussitôt le feu, et tous les vieillards, tous les hom-

mes faibles et infirmes, qui n’avaient pu s’échapper en fuyant, devinrent ainsi la. proie des flammes, au milieu même de leur village et dans leurs propres cabanes.

Le nuage de fumée, que nous vîmes de notre résidence 1, située seulement à deux milles de là, nous avertit d’abord de ce désastre, et deux ou trois fuyards vinrent bientôt après confirmer la triste nouvelle.

Cependant l’Iroquois ne se reposa point après sa victoire ; mais pour répandre la terreur partout, avant qu’on pût réunir des forces pour lui résister, il parcourut tous les environs, frappant et tuant ce qu’il rencontrait, mettant le feu aux villages déjà abandonnés, et faisant croire par ces courses multipliées, qu’il avait une armée nombreuse, déterminée à ruiner complètement le pays.

Les femmes, les enfants et beaucoup de vieillards centenaires marchèrent sur la glace, pendant une nuit entière, pour se rendre chez la nation du Pétun, éloignée de plus de quarante milles. Leur récit exagéré sur le nombre et les forces de l’ennemi, y jeta l’épouvante parmi leurs hôtes.

Mais les Iroquois ne se contentèrent pas de cette victoire cruelle sur les Hurons ; ils résolurent de nous attaquer ici, et vinrent pendant la nuit pour reconnaître le terrain. Nous eûmes recours à Dieu ; nous mîmes en Lui toute confiance, et elle ne fut point déçue.

Environ deux cents Iroquois s’étant avancés vers nous, comme un avant-garde, ils furent rencontrés par les Hurons, qui les défirent d’abord ; mais les Iroquois ayant reçu du renfort, revinrent à la charge, et passèrent presque tous les Hurons au fil de l’épée ou les livrèrent aux flammes avec leur cruauté ordinaire.

C’était la veille de la fête de Saint Joseph ; nous fîmes un vœu à ce glorieux Patron et nous éprouvâmes aussitôt l’effet sensible de sa protection.

Soudain la division se mit parmi nos ennemis, et ils furent saisis d’une terreur panique, qui leur fit croire qu’ils allaient

J La résidence Sainte-Marie.

être cernés par une puissante armée. IJ Impie se mit donc a fuir , sans être poursuivi , et nous fûmes sauvés 1 .

§ 2. De l’heureuse mort du P. Jean de Brébeuf et du P. Gabriel Lalemant 2.

Le vingtiesme iour du mesme mois nous eusmes asseurance du départ de l’ennemy ; ayant eu auant cela des nouuelles certaines par quelques captifs échappez, de la mort du Pere Iean de Brebeuf et du Pere Gabriel Lalemant, nous enuoyasmes vn de nos Peres et sept autres François, chercher leurs corps au lieu de leur supplice. Ils y trouuerent vn spectacle d’horreur, les restes de la cruauté mesme, ou plus tost les restes de l’amour de Dieu, qui seul triomphe dans la mort des Martyrs.

le les appellerais volontiers, s’il m’estoit permis, de ce nom glorieux, non pas seulement à cause que volontairement, pour l’amour de Dieu et pour le salut de leur prochain, ils se sont exposez à la mort, et à vne mort cruelle si iamais il y en eût au monde, ayans pû facilement et sans péché mettre leur vie en asseurance, s’ils n’eussent esté plus remplis de l’amour de Dieu que d’eux-mesmes ; mais bien plus tost à cause qu’outre les dispositions de charité qu’ils y ont apportées de leur part, la haine de la Foy et le mespris du nom de Dieu ont esté les motifs les plus puissans qui aient agi dans l’esprit des Barbares, pour exercer sur eux autant de cruautez que iamais la rage des tyrans en ait fait endurer aux Martyrs, qui ont triomphé de la vie et de la mort, dans le plus fort de leurs supplices.

Dès le moment qu’ils furent pris captifs, on les dépoüilla de leurs vestemens, on leur arracha quelques ongles, et l’accueil dont on les receut entrant dans le bourg S. Ignace, fut d’vne gresle de coups de bastons sur leurs espaules, sur les reins, sur les iambes, sur l’estomac et le visage, n’y ayant partie de leur corps qui n’eût deslors enduré chacune son tourment.

1 Prov. xxvm, 1.

* Nous empruntons ce récit à la relation du P. Kagueneau ( Relation , 1649).

Le Pere Iean de Brebeuf accablé sous la pesanteur de ces coups, ne perdit pas pour tout cela le soin de son troupeau ; se voyant entouré de Chrestiens qu’il auoit instruits et qui estoient dans la captiuité auec luy : “ Mes enfans, ” leur dit-il, “ levons les yeux au Ciel dans le plus fort de nos douleurs, “ souuenons-nous que Dieu est le tesmoin de nos souffrances, “et sera bien tost notre trop grande recompense 1 . Mourons “ dans cette foy et espérons de sa bonté l’accomplissement de “ ses promesses. I’ay pitié plus de vous que de moy ; mais “ soutenez auec courage le peu qui reste de tourmens, ils fini- “ ront auec nos vies ; la gloire qui les suit n’aura iamais de “ fin. ”

“ Echon, ” luy dirent ils, (c’est le nom que les Hurons donnoient au Père), “ nostre esprit sera dans le Ciel, lors que nos “ corps souffriront en terre. Prie Dieu pour nous, qu’il nous “ fasse miséricorde, nous l’inuoquerons iusqu’à la mort. ”

Quelques Infidèles Hurons, anciens captifs des Iroquois, naturalisez auec eux, et anciens ennemis de la Foy, furent irritez de ces paroles et de ce que nos Peres dans leur captiuité n’au oient pas la langue captiue. Ils coupent à l’vn les mains, ils percent l’autre d’alaines aiguës et de pointes de fer, ils leur appliquent sous les aisselles et sur les reins des haches toutes rouges de feu, et leur en mettent vn collier à l’entour du col, en sorte que tous les mouuemens de leur corps leur donnoient vn nouueau supplice : car voulans se pencher en deuant, les haches toutes en feu qui pendoient par derrière, leur brusloient toutes les espaules ; et s’ils pensoient à éuiter cette douleur, se plians vn peu en arriéré, leur estomac et leur poitrine trouuoient vn semblable tourment ; de demeurer tous droits sans pencher de costé ny d’autre, ces haches ardentes appliquées également de tous costcz leur estoient vn double supplice. Ils leur mirent des ceintures d’escorce toute pleine de poix et de rasine, où ils mirent le feu qui grilla tout leur corps.

Dans le plus fort de ces tourmens, le Pere Gabriel Lalemant leuoit les yeux au Ciel, ioignant les mains de fois à autres et

1 Gen. XV, 1.

MORT DES PP, LALEMANT ET de BRÉBEUF-

iettant des souspirs à Dieu qu’il inuoquoit à son secours. Le Pere Iean de Brebeuf souffroit comme vn rocher, insensible aux feux et aux flammes, sans pousser aucun cry, et demeurant daus vn profond silence, qui estonnoit ses bourreaux mesmes ; sans doute que son cœur reposoit alors en son Dieu. Puis reuenant à soy, il presehoit à ses Infidèles, et plus encore à quantité de bons Chrestiens captifs qui auoient compassion de luy.

Ces bourreaux indignez de son zele, pour l’empescher de plus parler de Dieu ; luy cernerent la bouche, luy coupèrent le nez et luy arrachèrent les levres : mais son sang parloit bien plus haut que n’auoient fait ses levres, et son cœur n’estant pas encore arraché, sa langue ne laissa pas de luy rendre seruice iusqu’au dernier souspir, pour bénir Dieu de ces tourmens et pour animer les Chrestiens plus puissamment qu’il n’auoit iamais fait.

En dérision du sainct Baptesme, que ces bons Peres auoient administré si charitablement mesme à la bresche et au plus chaud de la meslée, ces malheureux, ennemis de la Foy s’aduiserent de les baptiser d’eau boüillante. Tout leur corps en fut ondoyé plus de deux et trois fois, auec des railleries piquantes qui accompagnoient ces tourmens. “ Nous te baptisons, ” disoient ces misérables, “ afin que tu sois bien-heureux dans le

Ciel, car sans vn bon Baptesme on ne peut pas estre sauué.”

D’autres adioustoient en se mocquant : “Nous te traitons “ d’amy, puisque cause de ton plus grand bonheur là haut au “ Ciel : remercie nous de tant de bons offices, car plus tu souf- “ friras plus ton Dieu. t’en recompensera. ”

C’estoient des Hurons Infidèles, anciens captifs des Iroquois, anciens ennemis de la Foy, qui autrefois ayant eu assez d’instruction pour leur salut, en mes-vsoient auec impiété, en effet pour la gloire des Peres, mais il est bien à craindre que ce ne fust aussi pour leur propre mal-heur.

Plus on redoubloit ces tourmens, les Peres prioient Dieu que leurs pechez ne fussent pas la cause de la réprobation de ces pauures aueugles, auxquels ils pardonnoient de tout leur

cœur C’est bien maintenant qu’ils disent en repos : Nous auons passé par le feu et l'eau et vous nous auez (ô mon Dieu) fait entrer dans le lieu de rafraîchissement 1. Lors qu’on les attacha au poteau, où ils souffrirent ces tourmens et où ils deuoient mourir, ils se mirent à genoux, ils l’embrasserent auec ioye et le baiserent sainctement comme l’obiet de leurs désirs, de leurs amours et vn gage asseuré et le dernier de leur salut. Ils y furent quelque temps en prières, et plus long-temps que ces bourreaux ne voulurent leur permettre.

Ils creuerent les yeux au Pere Gabriel Lalemant et appliquèrent des charbons ardens dans le creux d’iceux.

Leurs supplices ne furent pas en mesme temps. Le Pere Iean de Brebeuf fut dans le fort de ses tourmens enuiron trois heures, le mesme iour de sa prise le 16 iour de Mars et rendit l’ame sur les quatre heures du soir. Le Pere Gabriel Lalemant endura plus long-temps, depuis les six heures du soir iusqu’enuiron neuf heures du lendemain matin dix-septiesme de Mars.

Auant leur mort, on leur arracha le cœur à tous deux, leur ayant fait vne ouuerture au dessus de la poitrine, et ces Barbares s’en repeûrent inhumainement, beuuant leur sang tout chaud, qu’ils puisoient en sa source d’vne main sacrilege. Estans encore tout pleins de vie, on enleuoit des morceaux de chair de leurs cuisses, du gras des iambes et de leurs bras, que des bourreaux faisoient rostir sur des charbons et les mangeoient à leur veuë.

Ils auoient tailladé leurs corps en diuerses parties et pour accroistre le sentiment de la douleur, ils auoient fourré dans ces playes des haches toutes en feu.

Le Pere Iean de Brebeuf auoit eu la peau arrachée qui couure le crasne de la teste ; ils luy auoient coupé les pieds et décharné les cuisses iusqu’aux os, et luy auoient fendu d’vn coup de hache vne mâchoire en deux.

Le Pere Gabriel Lalemant auoit receu vn coup de hache sur l’oreille gauche, qu’ils luy auoient enfoncé iusques dans la

1 Ps. 65, 12.

ceruelle qui paroissoit à découuert ; nous ne vismes aucune partie de son corps, depuis les pieds iusqu’à la teste qui n’eust esté grillée, et dans laquelle il n’eust esté bruslé tout vif, mesme les yeux où ces impies auoient fourré des charbons ardens.

Ils leur auoient grillé la langue, leur mettant à diuerses fois dans la bouche des tisons enflammez et des flambeaux d’escorce, ne voulant pas qu’ils inuoquassent en mourant, celuy pour lequel ils souffroient, et qui iamais ne pouuoit mourir en leur cœur. I’ay sceu tout cecy de personnes dignes de foy, qui l’ont veu, et me l’ont rapporté à moy-mesme, et qui alors estoient captifs auec eux, mais qui ayant esté reseruez pour estre mis à mort en vn autre temps, ont trouué les moyens de se sauuer.

Mais laissons ces obiets d’horreur et ces monstres de cruauté ; puis qu’vn iour toutes ces parties seront doüées d’vne gloire immortelle, que la grandeur de leurs tourmens fera la mesure de leur bonheur et que dès maintenant ils viuent dans le repos des Saincts et y seront pour vn iamais.

Nous enseuelismes ces précieuses reliques, le Dimanche 21 iour de Mars, auec tant de consolation et des sentimens de deuotion si tendres en tous ceux qui assistèrent à leurs obsèques, que ie ne sçache aucun qui ne souhaitast vne mort semblable plus tost que de la craindre, et qui ne se creût tresheureux de se voir en vn lieu, où peut-estre à deux iours delà Dieu luy feroit la grâce de répandre et son sang et sa vie en vne pareille occasion. Pas vn de nous ne pût iamais gagner sur soy, de prier Dieu pour eux, comme s’ils en eussent eu quelque besoin ; mais nostre esprit se portoit incontinent au Ciel, où il ne doutoit point que ne fussent leur âmes. Quoy qu’il en soit, ie prie Dieu qu’il accomplisse dessus nous ses volontez iusqu’à la mort, comme il a fait en leurs personnes.

§ 3- Quelques remarques sur la vie du Père Gabriel

Lalemant 1

Le Pere Gabriel Lalemant 2 estoit venu le dernier au combat, et toutefois a rauy heuicusement vne des premières couronnes. le veux dire, que n’y ayant que deux ans et six mois qu’il estoit àrriué en ceste Mission des Hurons, et le dernier de tous, il a esté choisi de Dieu pour estre vne des premières victimes immolées à la haine du nom Chrétien et de la Foy.

Il y auoit plusieurs années qu’il demandoit à Dieu auec des larmes et des soupirs d’estre enuoyé en ceste Mission du bout du monde, nonobstant sa complexion tres-delicate et que son corps n’eût point de forces, sinon ce que l’esprit de Dieu et le désir de souffrir pour son nom pouuoient luy en donner. le ne puis enuier au public un escrit secret de sa main, que i’ay trouué après sa mort, des motifs qu’il auoit eû de souhaiter si ardemment l’employ de ces Missions. Yoicy ses propres termes :

“ C’est, mon Dieu mon Sauueur, i. pour me revancher des “ obligations que ie vous ay : car si vous auez abandonné vos “ contentemens, vos honneurs, vostre santé, vos ioyes et vostre “ vie, pour me sauuer moy misérable, n’est-il pas plus que rai- “ sonnable que i’abandonne à vostre exemple toutes ces choses, “ pour le salut des aines que vous estimez vostres, qui vous “ ont cousté vostre sang, que vous auez aymées iusqu’à la “ mort, et desquelles vous auez dit : Ce que vous auez fait au “ moindre de mes frères, ie le regarde connue fait à moy-mesme 3.

“ 2. Quand bien mesme ie ne serois point émeu par vn esprit “ de gratitude, à vous faire ces holocaustes de moy-mesme, ie “ le ferois de tout mon cœur en considération des grandeurs “ de vostre adorable Maiesté et de vostre bonté infiniment

1 Ces remarques snr la vie (les Pères Lalemant et de Brébeuf sont encore tirées de la relation du Père Ragueneau ( Relation , 1649).

2 Le P. Gabriel Lalemant, neveu de deux autres missionnaires du Canada, les PP. Charles et Jérôme Lalemant, arriva dans cette Mission le 20 septembre 1646, (Journal du P. Jérôme Lalemant), c’est-àdire, près de deux ans et demi avant sou martyre.

3 Mattb. xxv, 40.

“ infinie, qui mérité qu’vn homme s’immole à vostre seruice, “ et qu’il se perde heureusement soy-mesme, pour accomplir “ fidèlement ce qu’il iuge estre de vostre volonté sur lny, et “ des inspirations particulières, qu’il vous plaist luy donner, “ pour le bien de vostre plus grande gloire.

“ 3. Puis que i’ay esté si misérable que de tant offenser “ vostre bonté, ô mon Iesus, il est iuste de vous satisfaire par “ des peines extraordinaires : et ainsi ie dois marcher deuant “ vostre face le reste de ma vie, le cœur humilié et contrit “ dans la souffrance des maux, que vous auez le premier souf- “ fert pour moy.

“ 4. le suis redeuable à mes parens, à ma mere, à mes freres, “ et ie dois attirer sur eux les effects de vos miséricordes. Mon “ Dieu, ne permettez iamais qu’aucun de cette famille, pour “ laquelle vous auez eu tant d'amour, périsse en vostre pre- “ sence, et qu’il soit du nombre de ceux qui vous doiuent “ blasphémer éternellement. Que ie sois pour eux la victime 1. “ Bruslez et coupez à présent , mais épargnez.moi dans l ’éter- “ nité 2.

“ 5. Ouy, mon Iesus, et mon amour, il faut aussi que vostre “ sang, versé pour les Barbares aussi bien que pour nous, soit “ appliqué efficacement par leur salut ; et c’est en quoy ie veux “ coopérer à vostre grâce et m’imoler pour eux.

“ 6. Il faut que vostre nom soit adoré, que vostre Royaume “ soit estendu par toutes les Nations du monde, et que ie con- “ somme ma vie pour retirer des mains de Satan vostre en- “ nemy, ces pauures âmes qui ont cousté et vostre sang et “ vostre vie.

“ 7. Enfin s’il est raisonnable que quelqu’vn se porte d’a- “ mour à donner ce contentement à Iesus-Christ, au péril de “ cent mille vies, s’il en auoit autant, avec la perte de tout ce “ qui est de plus doux et agréable à la nature, tu ne trouueras “ iamais personne qui soit plus obligé à l’entreprendre que toy. “ Sus donc, mon ame, perdons nous sainctement, pour donner

1 Ps. 37, 18.

* II ic u.re, hic seca ut inœlernum parcas. (S. Augustin).

“ ce contentement au cœur sacré de Iesus-Christ ; il le mérité “ et tu ne peux t’en dispenser, si tu ne voulois viure et mourir “ ingrate à son amour.”

Ce sont là les motifs qui auoient animé son zele à venir mourir auec nous, au milieu de cette barbarie. Il n’estoit rien de plus innocent que luy, ayant quitté le monde dés sa tendre ieunesse : et depuis dix-neuf ans qu’il estoit Religieux de nostre Compagnie, ayant tousiours marché auec une conscience si pure, que le moindre ombre, ie ne diray pas du péché, mais des pensées qui en approchent et qui n’ont rien de criminel, ne seruoit que pour l’aider à s’vnir dauantage à Dieu.

Depuis son arrivée icy dans les Hurons, il s’estoit appliqué auec tant d’ardeur à apprendre vne langue ingrate, si iamais il y en eut au monde, et en suite y auoit fait tant de progrez, que nous ne doutions point que Dieu ne voulust se seruir de luy en ces pays, pour l’aduancement de sa gloire. Sa charité ne trouuoit point de différence entre l’estude des sciences plus hautes qui l’auoient occupé iusqu’alors et les difflcultez espineuses d’vne langue barbare, qui n’a rien d’attrayant, sinon autant que le zele du salut du prochain y fait rencontrer de beautez. Ce n’est pas vne des peines les plus petites en ce pays, qu’il faille deuenir enfant pour apprendre à parler à l’age de 39 ans.

Après tout sa course a esté bien-tost consommée 1 ; mais en ce peu de temps, il a remply les attentes que la terre et le Ciel pouuoient auoir de ses trauaux. Il est mort en la cause de Dieu et a trouué en ces pays la croix de Iesus-Christ, qu’il y cherchait, dont il a porté dessus soy les marques bien sanglantes 2.

Quoy que, quittant le monde, il eust quitté la part que sa naissance luy donnait à des charges honorables, toute-fois ie puis dire auec vérité, que la robe qu’il a empourprée de son sang, est mille fois plus precieuse que la pourpre et les plus hautes espérances que le monde luy eust pû promettre.

1 Sap. iv, 13.

* Galat. vi, 17.

Il nasquit à Paris, le 31 d’Octobre de l’anne'e 1610. Il entra en nostre Compagnie le 24 de Mars de l’année 1630. Il y est mort dans vn lict de gloire le 1 7 de Mars de la présente année 1649. Les Hurons le nommoient Atironta.

§ 4. Quelques remarques sur la vie du Père Jean de Brébeuf.

Le Pere Iean de Brebeuf auoit esté choisi de Dieu pour estre le premier Apostre des Hurons, le premier de nostre Compagnie qui y ait mis le pied, et qui n’y ayant pas trouué un seul Sauuage qui inuoquast le nom de Dieu, y a si heureusement trauaillé pour le salut de ces pauures Barbares, qu’auant sa mort il a eu la consolation d’y voir près de sept mille baptisez, et la Croix de Iesus-Christ arborée par tout auec gloire, et adorée en vn pays, qui depuis la naissance du monde n’auoit iamais esté Chrestien L

Il fut enuoyé en la Nouuelle-France l’année 1625 par le Reuerend Pere Pierre Coton ; et pour coup d’essay, pour son

1 En 1615 le P. Récollet Joseph Le Caron jeta les premiers fondements de cette Mission. Il monta d’abord de Québec jusqu’au pays des Hurons avec douze soldats que Chainplain, le père de la nouvelle Colonie du Canada, envoyait au secours de ce peuple, en attendant qu’il pût aller lui-même les rejoindre pour marcher à leur tête contre les Iroquois; mais ce missionuaire fut forcé de descendre l’année suivante pour prendre la direction de toute la mission du Canada. Il ne put retourner à son œuvre qu’en 1635 II conduisit avec lui le P. Nicolas Viel, et le F. Gabriel Sagard, qui devait être le premier historien des Hurons.

Malgré le zèle dé ces généreux ouvriers, les circonstances ne permirent pas de donner à cette entreprise une forme stable. Le P. LeCaron était de nouveau descendu à Québec avec une ambassade solennelle de Hurons, et il ue devait plus remonter dans leur pays. Le F. Sagard avait été rappelé en Europe, et le P. Viel qui venait en 1625 chercher du secours dans la Colonie, après deux ans «l’absence, avait péri victime de la cruauté et dé l’impiété d’un de ses guides. Le nom de Sault au Récollet est resté au rapide dans lequel les Sauvages le précipitèrent, au nord de l’Ue de Montréal.

Mais l’ère la plus brillante de cette mission, est sans contredit celle qui suivit le retour des Français au Canada, après le traité de paix en 1632.

Le P. de Brébeuf fut chargé de la réorganiser. Il l’avait visitée sous les Récollets en 1626. Comme eux, il avait été obligé de l’abandonner, après la prise du pays par les Anglais, et de retourner en Europe. En 1634, il lui fut donné de reprendre cette œuvre avec le P. Daniel et le P. Ambroise Davost, et il en jeta les fondements dans le village d’Ihonatiria, que par dévotion pour le premier patron du pays, il surnomma Saint-Joseph.

premier apprentissage, il hyverna errant dans les bois, auec les peuples Montagnez plus voisins de Kebec, où il eut beaucoup à souffrir, attendant l’Esté de l’année suivante 1626, qu’il monta icy aux Hurons, deuorant les difficultez de ces langues barbares, auec un succez si heureux, qu’il sembloit n’estre né que pour ces pays, accommodant son naturel et son humenr aux façons d’agir de ces peuples avec tant de conduite, se faisant tout à tous pour les gagner à Iesus-Christ, qu’il leur auoit ravy le cœur et y estoit uniquement aymé, lors qu’il fut contraint de retourner en France l’année 1629, les Anglois s’estans rendus les maistres de ce pays et ne voulans pas y souffrir les Prédicateurs de la Foy.

L’ Anglois ayant esté contraint de lascher prise, et se retirer d’vn pays qu’il occupoit iniustement, le mesme Pere y fut renuoyé l’année 1633 en laquelle il se vid obligé d’hyverner à Kebec, n’ayant pû monter aux Hurons que la suiuante année, desia maistre et en la langue, et remply des espérances qu’il auoit de la conversion de ces peuples.

Il falloit vn homme accomply pour vne si haute entreprise, et sur tout d’vne saincteté eminente. C’est ce qu’il ne voyoit pas en soy-mesme, mais ce que tous ceux qui l’ont connu ont tousiours admiré en luy, vne vertu à qui rien ne manquoit et qui sembloit luy estre naturelle, quoy que ce qui paroissoit au dehors ne fust rien en comparaison des thresors de grâce dont Dieu l’alloit enrichissant de iour en iour et des faueurs qu’il luy faisoit.

Souuent Nostre Seigneur s’est apparu à luy, quelquefois en estât de gloire, mais d’ordinaire portant sa Croix, ou bien il estant attaché ; qui imprimoit dedans son cœur des désirs si ardens de beaucoup souffrir pour son nom, que quoy qu’il eust beaucoup souffert en mille occasions, des peines, des fatigues, des persécutions, des douleurs, tout ne luy estoit rien, et se plaignoit de son malheur, croyant que iamais il n’avoit rien souffert, et que Dieu ne le trouvait pas digne de luy faire porter la moindre partie de sa Croix.

Notre Dame luy est aussi tres-souuent apparue, et qui d’or-

dinaire laissoit en son ame des désirs de souffrir, mais auec des douceurs si grandes et vne telle soumission aux volontez de Dieu, qu’en suite son esprit en demeuroit dans vne paix profonde et dans vn sentiment eslevé des grandeurs de Dieu, l’espace de plusieurs iours.

L’année 1640 qu’il passa tout l’Hiuer en Mission dans la Nation Neutre, vne grande croix luy apparut, qui venoit du costé des Nations Iroquoises. Il le dit au Pere qui l’accompagnoit : lequel luy demandant quelques particularitez plus grandes de cette apparition, il ne luy répondit autre chose, sinon que cette croix estoit si grande, qu’il y en auoit assez pour attacher non seulement vne personne, mais tous tant que nous estions en ces pays.

Il auoit eu commandement d’escrire ces choses extraordinaires qui se passoient en luy, au moins celles dont il pourroit plus aisément se resouuenir, car elles estoient trop frequentes, et le soin du salut du prochain à peine luy donnoit-il quelque loisir d’escrire de fois à autre .

Ce bon Père se sentoit tellement porté de procurer la gloire de Dieu, et n’auoir que cela en veuë, que plus d’onze ans auant sa mort, il s’obligea par vœu, de faire et de pastir tout ce que le reste de sa vie il pourrait reconnoistre deuoir estre à la plus grande gloire de Dieu, vœu qu’il renouuelloit tous les iours à l’Autel, au temps de la tres-saincte Communion .

Enfin voulant se faire vn holocauste, et vne victime consacrée à la mort, et afin de preuenir plus sainctement le bonheur du martyre qui l’attendoit, il s’y voüa par vn vœu qu’il conceut en ces termes : “ Mon Dieu et mon Sauueur Iesus, que pourray-je “ vous rendre pour tous les biens dont vous m'auez prévenu ? le “ prendray de vostre main le calice de vos souffrances et i’inuo - “ queray vostre Nom. 1 le fais donc vœu en la presence de vostre “ Mere tres-sacrée, et de son très chaste espoux Sainct Ioseph, “ deuant les Anges, les Apostres et Martyrs, et mes bien-heureux “ Peres Sainct Ignace et Sainct François-Xauier ; oüy, mon “ Sauueur Iesus, ie vous fais vœu de ne iamais manquer de f Ps. 115, 12, 13.

“ mon costé à la grâce du martyre, si par vostre infinie mise- “ ricorde vous me la présentez quelque iour, à moy votre “ indigne seruiteur. le m’y oblige en telle façon, que ie prétens “ que tout le reste de ma vie, ce ne soit plus vne chose licite, “ qui demeure en ma liberté, de fuir les occasions de mourir et “ de répandre mon sang pour vous. (N’estoit que dans quelque “ rencontre ie iugeasse pour lors, qu’il fust des interests de “ vostre gloire de m’y comporter autrement). Et quand i’auray “ receu le coup de mort, ie m’oblige à l’accepter de vostre “ main, auec tout l’agréement et la ioye de mon cœur. Et “ pourtant, mon aimable Iesus, ie vous offre dès auiourd’huy, “ dans les sentimens de ioye que i’en ay, et mon sang, et mon “ corps, et ma vie ; afin que ie ne meure que pour vous, si vous “ me faites cette grâce, puisque vous auez bien daigné mourir “ pour moy. Faites que ie viue en telle façon, qu’enfin vous “ m’octroyiez cette faueur de mourir si heureusement. Ainsi, “ mon Dieu et mon Sauueur, ie prendray de votre main le calice “ de vos souffrances, et i’inuoqueray vostre Nom, Iesvs, Iesvs, “ Iesvs. ”

Souuent les Infidèles ont conspiré sa mort. Si quelque malheur estoit arriué au pays, c’estoient les Iesuites qui en estoient la cause, et Echon le premier de tout. Si la peste regnoit et si les maladies contagieuses despeuploient quelques bourgs, c’estoit luy qui par ses sortilèges faisoit venir ces Démons de l’enfer, auec lesquels on l’accusoit d’avoir commerce .

En vn mot le nom d’Echon a esté l’espace de quelques années, tellement en horreur, qu’on s’en seruoit pour espouuanter les enfans, et souuent on a fait croire à des malades, que sa veuë estoit le Démon qui les auoit ensorcelez et qui donnoit le coup de mort. Mais son heure n’estoit pas venue, tout ces mauuais desseins qu’on auoit contre luy, ne seruoient qu’à augmenter sa confiance en Dieu, et faire qu’il marchast tous les iours comme vne victime consacrée à la mort, qu’il n’attendoit qu’auec amour, mais dont il n'osoit pas aduancer les momens.

Nostre Seigneur luy donna souvent à connoistre qu’il nous tenoit en sa protection, et que les puissances d’enfer pouuoient

bien entrer en rage contre nous, mais qu’elles n’étoient pas déchaisnées .

Il puisoit cet esprit de confiance en Dieu dans l’oraison, dans laquelle il estoit souuent tres-eleué, vn seul mot luy donnant de l’entretien les heures entières, non pas à son esprit, de l’inaction duquel il se plaignoit pour l’ordinaire ; mais à son cœur qui sauouroit les éternelles veritez de la Foy, et qui s’y tenoit attaché auec repos, auec amour et auec ioye, et nonobstant cette facilité d’entretien auec Dieu, il se preparoit à l’oraison aussi exactement que feroit vn Nouice dans ses premiers commencemens.

Le iour, les nécessitez du prochain ne luy permettant pas de vacquer seul à seul auec Dieu, selon l’estenduë des désirs de son cœur, il preuenoit l’heure ordinaire, se leuant de très-grand matin, quoy que pour le mesme suiet, il perçast tous les iours bien auant dans la nuict, iusqu’à ce que la nature n’en pouuant plus, et le sommeil le contraignant de succomber, il se couchoit à terre, tout habillé, comme il estoit, vne pièce de bois luy seruant de cheuet, et ne donnant au corps que ce qu’il n’eust pas pû luy denier en conscience .

Il disoit qu’il n’estoit propre qu’à obeyr, et que ceste vertu luy estoit naturelle, à cause que n’ayant pas grand esprit et grande prudence, et qu’estant incapable de se conduire soymesme, il auoit autant de plaisir à obeyr, qu’vn enfant qui n’a pas assez de forces pour marcher, prend plaisir à se laisser porter dans les bras de sa mère, en quelque lieu qu’il faille aller. Et toutefois il estoit d’un tres-excellent iugement, et d’vne prudence aussi saincte et autant dégagée des passions, qui nous trompent pour l’ordinaire, que ie l’admirois tous les iours dans la conduite des affaires sur lesquelles on le consultoit ou dont on luy donnoit le maniement.

Il auoit demandé entrant en la Compagnie, d’estre Frere Coadiuteur ; et auant que faire ses vœux, il le proposa derechef, s’estimant indigne du Sacerdoce, et tres-propre pour les offices les plus humbles, desquels en effet il s’acquittoit excellemment, toutes les fois qu’on l’y a appliqué, soit par nécessité, soit

quelquefois pour obeyr en cela à son humilité'. Mais il n’estoit pas moins capable des grandes choses. Et lors qu il a esté Supérieur de ceste Mission, et que i’ay eu le bien d’estre sous luy, i’admirois sa conduite, sa douceur qui gagnoit les cœurs, son courage vrayment genereux dans les entreprises, sa longanimité à attendre les momens de Dieu, sa patience à tout souffrir et son zele à tout entreprendre ce qu’il voyoit pour la gloire de Dieu.

Il est bien vray que son humilité luy faisoit embrasser auec plus d’amour, plus de ioye, et ie puis dire auec plus d’inclination de nature les choses les plus humbles et les plus pénibles : si on estoit en vn voyage, il portoit les pesans fardeaux ; s’il falloit aller par canot, il ramoit depuis le matin iusqu’au soir, c’estoit luy qui se ietoit tout le premier à l’eau et en sortoit le dernier, nonobstant les rigueurs du froid et des glaces ; ses iambes nues en estoient toutes rouges et son corps tout transi.

Il estoit le premier leué pour faire le feu et la cuisine, et le dernier couché de tous, acheuant de nuict ses prières et ses deuotions, et quelque harassé qu’il fust, quelques fatigues qu’il supportast, par des chemins qui font horreur et dans lesquels les corps les plus robustes perdent courage, après tous les trauaux du iour, et quelquesfois de trente iours de suitte, sans repos, sans rafraischissemens, sans relasche, souuent mesme n’ayant pas le moyen de prendre vn seul repas auec loisir, il trouuoit toutefois le temps de s’acquitter de tout ce que nos réglés demanderoient d’vn homme qui ne seroit point dans ces empressemens, n’obmettant aucune de ces deuotions ordinaires, quelque occupation qui luy pust suruenir.

Aussi disait-il quelques fois que Dieu nous donnoit le iour pour agir auec le prochain, et les nuicts pour conuerser auec luy. Et ce qui estoit de plus remarquable dans ces fatigues qu’il prenoit dessus soy, c’est qu’il le faisoit si paisiblement et si adroitement, qu’on eust cru à le voir que sa nature y eust trouué son compte. le suis un bœuf, disoit-il faisant allusion à son nom, et ne suis propre qu’à porter la charge.

Aux souffrances continuelles, qui sont inséparables des

emplois qu’il auoit dans les Missions, dans les voyages, en quelque lieu qu’il fust, et à celles que la charité luy faisoit embrasser souuent au dessus de ses forces, quoy qu’au dessous de son courage, il y adioustoit quantité de mortifications volontaires, des disciplines iournalieres, et souuent deux fois chaque iour, des ieusnes tres-frequens, des cilices, des ceintures de pointes de fer, des veilles qui perçoient bien auant dans la nuict...

La douceur estoit en luy la vertu qui sembloit surnager au dessus de toutes les autres, elle estoit à l’epreuve de tout. Depuis douze ans que ie l’ay connu, que ie l’ay veu supérieur, inferieur, égal à tout le monde, tantost dans les affaires temporelles, tantost dans les trauuaux et les fatigues des Missions, agissant auec les Sauuages Chrestiens, Infidèles, Ennemis, dans les souffrances, dans les persécutions et calomnies, iamais ie ne l’ay veu ou en cholere, ou mesme dans l’apparence de quelque indignation. Souuent mesme quelques-vns ont voulu le picquer exprès et le surprendre dans les choses qu’ils croyoient luy deuoir estre les plus sensibles ; mais tousiours son œil estoit bénin, ses paroles dans la douceur et son cœur dans le calme. Aussi Nostre Seigneur luy auoit donné nommément ceste grâce.

L’huile de ceste douceur n’esteignoit point les ardeurs de son zele, mais plus tost elle l’enflammoit, et estoit vn des moyens les plus puissans que Dieu luy eust donné pour gagner les cœurs à la Foy.

C’estoit dans l’ardeur de ce zele qu’il s’offroit tres-souuent à Dieu, à souffrir tous les martyres du monde pour la conuersion de ces peuples. O mon Dieu ! que n’estes-vous connu ! escrivoit-il quelque temps auant de mourir ; que ce pays Barbare n’est-il tout conuerty à vous ! que le péché n’en est-il aboly ! que n’estes-vous aimé ! Oüy, mon Dieu, si tous les tourmens que les captifs peuuent endurer en ces pays, dans la cruauté des supplices, deuoient tomber sur moy, ie m’y offre de tout mon cœur, et moy seul ie les souffriray.

En vn autre endroit, il escrit ces mots : Deux iours consecutifs i’ay ressenty en moy vn grand désir du martyre et d’endurer tous les tourmens que les Martyrs ont soufferts.

Ce qui luy donnoit ce courage, estoit d’vn costé la defïïance de soy-mesme, et d’autre part la confiance en Dieu ; dans la conformité entière qu’il auoit à ses diuines volontez.

Sa pauureté estoit si dépoüillée, que mesrne il n’auoit pas vne seule médaille, ni quoy que ce soit en ce monde, dont il voulust auoir l’vsage, sinon pour la seule nécessité.

Sa chasteté estoit à l’epreuue, et en ceste matière ses yeux estoient si fideles à son cœur, qu’ils n’auoient point de veuë pour les obiets qui eussent pû endommager la pureté. Son corps n’estoit point rebelle à l’esprit, et au milieu de l’impureté mesme, qui régné ce semble en ce pays, il viuoit dans vne innocence aussi grande que s’il fust demeuré au milieu d’vn desert inaccessible à ce péché.

La pureté de sa conscience estoit comme la prunelle de l’œil qui ne peut souffrir la moindre petite poussière, ny un seul grain de sable 1.

Sa mort a couronné sa vie, et la perseuerance a esté le cache t de sa saincteté. Il est mort âgé de 56 ans. Il nasquit le 25 de mars de l’année 1593, iour de l’Annonciation de Nostre Dame, d'honnestes parens, dans le Diocese de Bayeux.

Il entra en nostre Compagnie l’année 1617, le cinquième iour de mois d’Octobre. Il est mort en preschant et faisant les fonctions vrayment Apostoliques, et d’vne mort que meritoit le premier Apostre des Hurons. Son martyre fut accomply le 16 iour de Mars de la présente année 1649 2.

1 11 avait adopté ces principes : “ lo. Je me laisserai broyer, plutôt ‘ que de violer volontairement une seule règle.

“ 2o. Je n’entretiendrai dans mon cœur aucune attache pour les

créatures.

“ 3o. Je ne dirai jamais c’est assez, quand il s’agira de travailler ou ‘ de souffrir pour Dieu. ” (Bressani.)

2 La gravure ci-jointe est lacopie d’un magnifique reliquaire envoyé par la famille de ce serviteur de Dieu au Collège des Jésuites à Québec, et conservé à l’Hôtel-Dieu de la même ville. Le buste est en argent et de grandeur naturelle. Dans le piédestal en ébène richement orné, se trouve la tête du généreux martyr,

LE P. DE B RÉ BEU F (Buste d’ Argent)

GHAPITRE VI

Mort du Père Charles Garnier 1.

Dans les Montagnes, que nous nommons la Nation du Petun, nous y auions depuis quelques années deux Missions 2; en chacune il y auoit deux de nos Peres. La plus frontière à l’ennemy, estoit celle qui portoit le nom de Sainct Jean, dont le bourg principal, qui s’appeloit du raesme nom, estoit d’enuiron cinq à six cens familles.

C’estoit vn champ arrousé des sueurs d’vn des plus excellens Missionnaires qui ayt esté en ce païs, le Pere Charles Garnier, qui le deuoit aussi arrouser de son sang, puis qu’il y est mort auec son troupeau, qu’il a conduit luy-mesme iusque dans le Paradis, le iour approchant auquel Dieu vouloit faire vne Eglise triomphante de celle qui iusqu’alors auoit tousiours esté dans les combats et qui pouuoit porter le nom d’vne Eglise vrayment souffrante.

Nous en eusmes nouuelles sur la fin du mois de Nouembre, par deux Chrestiens Hurons échappez d’vne bande d’enuiron trois cents Iroquois, qui nous dirent que l’ennemy estoit encore irrésolu, quelle démarché il prendroit, ou vers la Nation du Petun ou contre l’Isle 3 où nous estions. Là dessus nous nous tenons en estât de deffense, et arrestasmes nos Hurons qui prenoient dessein de sortir en campagne, pour aller au deuant de cet ennemy. En mesme temps nous fismes porter promptement cette nouuelle à ceux de la Nation du Petun, qui la receurent auec ioye, enuisageans ceste trouppe ennemie comme desia vaincuë et comme vne matière de leur triomphe.

Ils l’attendent quelques iours de pied ferme ; puis s’ennuyans que la victoire fust si tardiue à les venir trouuer, ils voulurent

1 Récit du Père Ragueneau ( Relation , 1650.)

* La Mission de Saint-Jean l’Évangéliste, en sauvage Etharita, et oelle de Saint-Matthias, en sauvage Ekarenniondi.

* L’Ile Saint Joseph (aujourd’hui Charity ou Christian Island, près de Penetanguishene.)

luy aller en rencontre, au moins les habitans du bourg de Saint Iean, hommes de main et de courage. Ils hastent leur sortie, craignans que l’Iroquois ne leur eschappe, le voulans surprendre lors qu'il est encore en chemin.

Il partent le cinquiesme iour du mois de Décembre, et prennent leur route vers le lieu d’où ils attendent l’ennemy • mais l’ennemy ayant pris vn détour, ne fut pas rencontré, et par vn surcroist de malheur pour nous, comme il faisoit ses approches du bourg, il fit prise d’vn homme et d’vne femme qui venoient d’en sortir. Il apprend de ces deux captifs l’estât de la place, et sçait qu’elle est dépourueüe de la meilleure partie de son monde ; sans delay, il haste le pas pour y mettre tout à feu et à sang, l’occasion luy en estant si favorable.

Ce fut le septiesme iour du mois de Décembre dernier de l’année 1649, sur les trois heures après-midy, que ceste trouppe d’Iroquois parut aux portes de ce bourg. L’espouuante et la terreur se iette incontinent dans tout ce pauure peuple dépoüillé de ses forces, qui se trouue vaincu lorsqu’il pouuait estre vainqueur.

Les vns prennent la fuite, les autres sont tüez sur la place, le feu en donna à plusieurs les premières nouuelles, qni consommait desia vne partie de leurs cabanes. Quantité furent pris captifs ; mais l’ennemy victorieux, craignant le retour des guerriers qui luy estoient allés au rencontre, hastoit si précipitamment sa retraite, qu’il fit main basse sur tous les vieillards et enfans, et sur tous ceux qu’il ne iugeoit pas pouuoir le suiure assez promptement en sa fuite.

Ce furent des cruautez inconceuables. On arrachait à vne mere ses enfans pour les ietter au feu ; d’autres enfans voyoient leur mere assommée à leurs pieds, ou gémissante dans les flammes, sans qu’il leur fust permis, ny aux vns ni aux autres, d’en temoisgner aucune compassion. C’estait vn crime de répandre vne larme, ces barbares voulans qu’on marchast dans la captiuité, comme ils marchoient dans leur triomphe.

Le Pere Charles Garnier restoit alors seul de nos Peres en ceste Mission, lors que les ennemis parurent, il estoit actuelle-

ment occupé à instruire ce peuple dans leurs cabanes qu’il visitoit. Il sort au bruit de ceste alarme. Il va. droit à l’F.glise, où il trouua quelques Chrestiens.

“ Nous sommes morts, mes frères, ” leur dit-il, “ priez Dieu “ et prenez la fuite par où vous pourrés eschapper. Portés “ votre Foy auec vous le reste de vos vies, et que la mort vous “ trouue songeans à Dieu. ”

Il leur donne sa bénédiction et ressort promptement pour aller au secours des âmes. Pas vn ne songe à la deffense, tout estant dans le desespoir.

Plusieurs trouuent vne issue fauorable pour leur fuyte. Ils inuitent le Pere de fuyr auec ; mais il est retenu par les liens de la Charité, il s’oublie de soy-mesme et il ne pense qu’au salut du prochain. Son zele le portoit et le faisoit courir par tout, soit pour donner l’absolution aux Chrestiens qu’il auoit au rencontre, soit pour chercher dans les cabanes toutes en feu, des enfans, des malades et des catechumenes, sur lesquels ils respandoit les eaux du Sainct Baptesme, au milieu de ces flammes. Son cœur ne brusloit d’autre feu que de l’amour de Dieu.

Ce fut dans ces employs de Saincteté qu’il se vit accueilly de la mort, qu’il enuisageoit sans la craindre ny sans reculer d’vn pas. Vn coup de fusil le perça d’vne balle, vn peu au dessous de la poitrine, vne autre balle, du mesme coup luy déchira le petit ventre et luy donna dans vne cuisse, dont il fut terrassé. Mais son courage n’en fut pas abattu.

Ce bon Pere, fort peu de temps apres, fut veu ioindre les mains, taisant quelque priere. Puis tournant la teste ça et là, il apperceut à dix ou douze pas de soy vn pauure Moribond, qui venoit aussi bien que luy de receuoir le coup de la mort, mais qui auoit encore quelques restes de vie.

L’amour de Dieu et le zele des Ames est encore plus fort que la mort. Il se met à genoux ; puis ayant fait quelque priere, il se leue auec peine et se porte le mieux qu’il peut vers cet agonizant, pour l’assister à bien mourir. Il n’auoit pas fait trois ou quatre démarchés, qu’il retombe encore assez rude-

ment. Il se leue pour la seconde fois et se met encore à genoux, et poursuit son mesme chemin ; mais son corps espuisé de son sang qui sort en abondance de ses playes, n’est pas si fort que son courage ; il retombe pour la troisiesme fois, n’ayant fait que quatre ou cinq pas.

Nous n’auons pû sçauoir ce qu’il fit du depuis, vne bonne chrestienne, qui nous a fait fidèlement tout ce rapport, n’en ayant pas veû dauantage, à cause qu’vn Iroquois la surprit ellemesme, et luy déchargea sur la teste vn coup de hache-d’armes qui la terrassa sur le lieu, quoy que depuis elle en soit réchappée.

Le Pere receut qnelque temps apres deux coups de hache sur les deux tempes, de part et d’autre, qui enfonçaient dans la ceruelle, c’estoit la recompense la plus riche qu’il esperast de la bonté de Dieu, pour tous les seriuces passez.

Deux de nos Peres, qui estoient dans la Mission la plus voisine, receurent quelques restes de ces pauures Chrestiens fugitifs, qui arriuoient hors d’haleine, plusieurs tout couuerts de leur sang. Toute la nuict, ce ne furent qu’alarmes, dans la crainte où tout le monde estoit d’vn semblable malheur.

Sur le commencement du iour on apprit par quelques espions que l’ennemy s’estoit retiré. Ces deux Peres partent dès le mesme moment, afin de voir eux-mesmes de leurs yeux vn spectacle bien triste, mais toutefois digne de Dieu. Ils ne trouuent que des cadaures les vns dessus les autres, et de pauures Chrestiens, les vns qui acheuoient de consommer dans les reliques déplorables de ce bourg en feu ; les autres noyez dans leur sang ; et d’aucuns qui auoient quelques restes de vie, mais tous couuerts de playes, qui n’attendoient rien que la mort, benissans Dieu dans leur malheur.

Enfin, au milieu de ce bourg désolé, ils y apperceurent le corps qu’il y estoient venus chercher, mais si peu connoissable, estant tout couuert de son sang et des cendres de cet incendie, qu’ils passoient outre, mais quelques Sauvages Chrestiens reconnurent leur Pere qui estoit mort pour leur amour. Ils l’enterrent au mesme lieu où auoit esté leur Eglise, quoy qu’il n’en restast plus aucune marque, le feu ayant tout consommé.

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