MORT DU P. CHARLES GARNIER
Ce fut vn bien riche de'post, pour vn lieu si abandonné, que le corps d’vn si grand serviteur de Dieu ; mais ce grand Dieu trouuera bien les moyens de nous reünir tous dans le Ciel, puisque ce n’est qu’vniquement pour son amour que nous sommes ainsi dispersez, et durant nostre vie et apres nostre mort.
Deux iours apres la prise et l’incendie de ce bourg, les habitants retournèrent, qui ayant trouué la démarché qu’auoit pris l’ennemy par vn autre chemin, s’estoient doutez du malheur arriué. Mais ils le virent de leurs yeux, et à la veuë des cendres et des corps morts de leurs parens, de leurs femmes et de leurs enfans, ils furent vne demy-iournée dans vn profond silence, assis à terre à la sauuage, et sans leuer les yeux, ny pousser mesme vn souspir, comme des statues de marbre, sans parole, sans regards et sans mouuement. Car c’est là le deuil des Sauuages, au moins des hommes et des guerriers, les larmes, les plaintes et les crys estant, disent-ils, pour les femmes.
La perte et du Pasteur et du troupeau nous a esté sensible ; mais il faut qu’en l’vn et en l’autre nous adorions et nous aimions les conduites de Dieu sur nous et sur nos Eglises, et que nous soyons disposez d’agreer iusqu’à la fin tout ce qu’il voudra.
Le Pere Charles Garnier nasquit à Paris l’année 1605. Il entra en nostre Compagnie l’année 1624 et ainsi il n’auoit guere plus de 44 ans le 7 Décembre 164g, iour auquel il mourut dans l’employ vrayement Apostolique, dans lequel il auoit vescu, depuis l’an 1636, qu’il quitta la France et monta dans le pais des Hurons.
Dès son enfance il auoit eu des sentimens de pieté trestendres, et principalement vn amour filial à l’endroit de la tressaincte Vierge, qu’il appeloit sa mere. “C’est elle,” disait-il, “ qui m’a porté dessus ses bras dans toute ma ieunesse et qui “ m’a mis dans la Compagnie de son Fils.” Il auoit fait vn vœu de soutenir iusqu’à la mort son Immaculée Conception. Il est mort à la veille de ceste auguste Peste, pour aller la solemniser plus augustement dans le Ciel.
Dès son Nouitiat il paroissoit vn Ange, sa modestie estant
si rare, qu’on le proposait à tous les autres comme un miroir de saincteté. Il auoit eu de très-grandes difficultez à obtenir permission de son pere pour entrer en nostre Compagnie : mais elles furent bien plus grandes lors que dix ans après ceste première séparation, il fallut luy en faire agreer vne seconde plus sensible, qui estoit son départ pour la France, pour venir en ces Missions du bout du monde : nos Supérieurs ayant désiré que son pere y donnast son consentement à cause des obligations particulières que luy auoit nostre Compagnie.
Son voyage en fut retardé une année toute entière ; mais ce ne fut que pour enflammer ses désirs Iour et nuict, il ne songeoit qu’à la conuersion des Sauuages, et à y consommer sa vie jusqu’au dernier souspir. Il fut donc vn an tout en entier pour combattre tous les efforts de la nature en son bon pere, qui ne pouuoit entendre à vne si dure séparation. Il y employa, et amis, et larmes, et prières, et des mortifications continuelles. Enfin obtint ce grand coup du Ciel auec tant de ioye de son cœur, qu’il estimoit cette iournée la plus heureuse qu’il eust euë toute sa vie.
Des qu’il fut arrivé aux Hurons, on eut en sa personne vn ouurier infatigable, remply de tous les dons de la Nature et de la Grâce, qui peuuent rendre vn Missionnaire accomply. Il posséda la langue des Sauuages à vn degré si éminent, qu’ils l’admiroient eux-mêmes. Il entroit si auant dans les cœurs et auec vne éloquence si puissante, qu’il les rauissoit tous à soy ; son visage, ses yeux, son ris mesme, et tous les gestes de son corps ne preschoient que la saincteté.
Mais son cœur parloit plus haut que ses paroles, et se faisoit entendre mesme dans son silence : i’en sçay plusieurs qui se sont conuertis à Dieu, aux seuls regards de son visage, qui estoit vrayment Angéliques, et qui donnoient de la deuotion et des impressions de Chasteté à ceux qui l’abordoient, soit qu’il fust en prières, soit qu’il parust rentrer en soy se recueillant de l’action d auec le prochain, soit qu’il parlast de Dieu, soit mesme lorsquela Charité l’engageoit dans d’autres entretiens qui donnoient quelque relasche à son esprit. L’amour de Dieu qui regnoit
en son cœur, animoit tous ses mouvemens et les rendoit diuins.
Ses vertus estoient héroïques, et il ne luy en manquoit pas vne de celles qui font les plus grands Saincts : vne Obéissance accomplie, capable de tout faire, et preste à ne rien faire si son Supe'rieur ne vouloit, vne Humilité si profonde, que quoy que tout fust eminent en luy, non-seulement il s’estimoit le plus indigne de ceste Mission, mais il croyoit que Dieu le punissoit terriblement de ses infidelitez, lors qu’il voyoit quelqu’un auoir quelque opinion de luy.
Son oraison estoit si respectueuse en la presence de Dieu, et si paisible dans le silence de toutes ses puissances, qu’à peine souffroit-il la moindre distraction, quoy qu’au milieu des employs les plus dissipans. Ce n’estoient que colloques, qu’affections et qu’amour, dès le commencement de l’Oraison, et ce feu s’alloit allumant tousiours iusqu’à la fin.
Sa mortification estoit égale à son amour : il la cherchoit et nuict et iour, tousiours couché dessus la dure et portant tousiours sur son corps quelque partie de la Croix, qu’il cherissoit durant sa vie et sur laquelle il desiroit mourir. Chaque fois qu’il retoumoit de ses Missions, il ne manquoit iamais de faire racerer les pointes de fer d’vne ceinture toute hérissée de moletes d’esperon, qu’il portoit sur la chair nuë ; et outre cela, tressouvent il vsoit d’vne discipline de fer, armée aussi de pointes tres-aiguës.
Son viure n’estoit autre que celuy des Sauvages, c’est à dire, le moindre qu’vu misérable gueux peut esperer en France. Ceste demiere année de famine, le gland et les racines ameres luy estoient des delices ; non pas qu’il n’ensentist les amertumes, mais ils les sauouroit auec amour, quoy que tousiours il eust esté vn enfant chery, et d’vne maison riche et noble, et tous les les amours de son pere, esleué dès le berceau en d’autres nourritures.
Dans les dernières lettres qu’il m’écriuit trois iours auant sa mort, pour vne response à vne demande que ie luy faisois touchant l’estât de sa santé, et s’il n’estoit point à propos qu’il
quittast pour quelque temps sa Mission, afin de venir nous reuoir et reparer vn peu ses forces, il me respondit très au long quantité de raisons qui l’obligoient de demeurer en sa Mission, mais raisons qui ne prenoient leur force que de l’esprit de charité et du zele vrayment Apostolique dont il estoit remply.
“ Il est vray, ” m’adioustoit-il, “ que ie souffre du costé de “ la faim ; mais ce n’est pas iusqu’à la mort, et Dieu mercy,mon “ corps et mon esprit se soutiennent dans leur vigueur. Ce “ n’est pas de costé là que ie crains ; mais ce que ie craindrois “ dauantage, seroit qu’en quittant mon troupeau en ces temps “ de misères et dans ces frayeurs de la guerre, qu’il a besoin de “ moy plus que iamais, ie ne manquasse aux occasions que “ Dieu me donne de me donne de me perdre pour luy ; et “ qu’en suite, ie ne me rendisse indigne de ses faveurs .
“ le n'ay que trop de soin de moi-mesme, et si ie voyais que “ les forces fussent pour me manquer, puisque vostre Reuerence “ me le commande, ie ne manquerais pas de partir : car ie “ suis tousiours prest de tout quitter pour mourir dans l’obeis- “ sance où Dieu me veut ; sans cela ie ne descendray iamais “ de la Croix où sa bonté m’a mis. ”
Ces grands désirs de saincteté auoient creu avec luy dès son bas âge. Pour moy, l’ayant connu depuis plus de douze ans, qu’il respandoit deuant moy tout son cœur, comme il faisoit deuant Dieu mesme, ie puis dire auec vérité, qu’en toutes ces années, ie ne croy pas que hors le sommeil, il ayt esté vne seule heure sans ces désirs ardents et vehemens de s’auancer de plus en plus dedans les voyes de Dieu et d’y auancer son prochain. Hors de cela, rien au monde ne le touchoit, ny parens, ny amis, ny repos, ny consolation, ny peines, ny fatigues. Son tout estoit en Dieu et hors de luy tout ne luy estoit rien.
Il prenoit des malades, et les portoit sur ses épaules vne et deux lieuës, pour leur gagner le cœur et pour auoir occasion de les baptiser. Il faisoit les dix et les vingt lieuës, durant les chaleurs de l’Esté les plus excessives et par des chemins dangereux, où sans cesse les ennemis faisoient quelques massa-
cres ; il couroit hors d’halene apres vn seul Sauuage qui luy seruoit de guide, pour aller baptiser ou quelque moribond, ou quelque captif de guerre qu’on deuoit brusler le iour mesme. Il a passé des nuicts entières dans des esgarements et des chemins perdus, au milieu des neges profondes et des plus grands froids de l’IIyuer, sans que son zele fust arresté d’aucune saison de l’année.
Durant les maladies contagieuses, qu’on nous fermoit par tout les portes des cabanes et qu’on ne parloit d’autre chose que de nous massacrer, non seulement il marchoit teste baissée, où il sçauoit qu’il y eust vne seule ame à gagner pour le Paradis ; mais par vn excez de ce zele et vne industrie de Charité, il trouuait les moyens de s’ouurir tous les chemins qu’on luy fermoit, de rompre tous les obstacles, quelquesfois mesme auec violence.
Il auoit vn recours particulier aux Anges, et en ressentoit des secours tres-puissans. Des Sauuages qu’il alloit assister à l’heure de la mort, l’ont veû accompagné d’vn ieune homme, disoient-ils, d’vne rare beauté et d’vn esclat maiestueux, qui se tenoit à son costé, et qui les animoit à obéir aux instructions du Pere. Ces bonnes gens n’en pouuoient dire davantage, et demandoient quel estoit ce compagnon qui rauissoit ainsi leur cœur. Ils ne sçauoient pas que les Anges font plus que nous dans la conuersion des Pécheurs, quoy que pour l’ordinaire leur operation ne soit pas si visible.
Son inclination la plus grande estoît à assister les plus abandonnez ; et quelque humeur rebutante que pût auoir quelqu’vn, si chétif et impertinent qu’il pût estre, il sentoit esgalement pour tous des entrailles de Mere, n’obmettant mesme aucun acte de Miséricorde corporelle qu’il pût pratiquer pour le salut des âmes. On l’a veû panser des vlceres si puants et qui rendoient vne telle infection que les Sauuages et mesme les pareils plus proches des malades ne les pouuoient souffrir. Luy seul y mettoit la main tous les iours, en essuyoit le pus et nettoyait la playe deux ou trois mois de suite, auec vn œil et vn visage qui ne respiroit que charité, quoy que souuent il vist tres-bien que
ces playes estoient incurables. “ Mais,” disoit-il, “ plus elles “ sont mortelles, plus i’ay de pente à en prendre le soin, afin “ de conduire ces pauures gens iusqu’à la porte du Paradis, et “ afin d’empescher leur cheute dans le péché, en vn temps qui “ est pour eux le plus périlleux de la vie.”
le finiray ce Chapitre par quelques points d’vne lettre que m’escrivit celuy de nos Peres 1 qui l’enterra, et qui auoit passé en Mission auec luy les demieres années de sa vie : voicy comme il m’en escrit.
“ Puis que vostre Reuerence desire que ie luy escriue ce que “ ie sçay des vertus du Pere Charles Garnier, ie coucheray icy “ ce que i’en ay remarqué. le puis dire en general, que ie ne “ connoissois point de vertu qui luy manquast, et qu’il les “ auoit toutes à vn haut degré. le puis aussi asseurer qu’en “ quatre ans que i’ay esté son compagnon, ie ne luy ay iamais “ veu faire vne faute qui fust directement contre quelque vertu.
“ Il cherchoit vrayment Dieu dans son employ, et non pas “ soy-mesme ; et ie n’ay iamais pû remarquer qne la nature “ agist en luy, particulièrement dans les fonctions de nos “ Missions. Il se portoit ardemment à quoy que ce fust, auec “ autant de zele pour les affaires d’autruy et pour l’auancement “ des autres Eglises, comme de la sienne.
“ le l'ay tousiours veu dans vne grande esgalité parmy la “ diversité des succez ; son cœur, ny son visage ne paroissoit “ iamais troublé de quoy que ce fust. Il iouissost d’vne grande “ paix d’esprit, qui prouenoit d’vne grande conformité qu’il “ auoit aux volontez de Dieu, à laquelle vertu, depuis quelque “ temps, il s’estudioit particulièrement.
“ Tout le monde sçait le zele qu’il auoit pour la conuersion “ des Sauuages, comme il aimoit d’estre en Mission, la peine “ qu 'l auoit à la quitter, et combien il pressoit lors qu'il estoit “ à la maison pour retourner en Mission. Il me souuient que dans ma maladie, lors qu’on me croyoit tout proche de la “ mort, vn soir en me veillant, il me demanda, que lors que ie
1 Le P. Léonard Garreau. Ce missionnaire fut lni-méme victime plus tard de la rage des Iroquois. Blessé à mort à l’entrée dn lac des Deux-Montagnes, il vint mourir à Montréal le 9 septembre 1656.
“ serois en Paradis, ie priasse pour la Mission de Sainct Ioseph, “ dont alors il auoit le soin, il me demanda cela vniquement, “ et d'vne façon que ie ne puis expliquer, et qui me fit conce- “ uoir qu’il ne songeoit à rien qu'au bien de sa Mission.
“ I’admirois souuent en luy qu’il ne parloit iamais en mau- “ uaise part d'aucun Sauuage, quelque impertinent qu’il fust ; “ et moy souuent luy parlant de quelque faute qui m'eust “ dépieu en eux, il escoutait paisiblement et l’excusoit, ou bien “ ne disoit mot, et iamais ie n’ay pû remarquer ny en ses paroles “ ny en ses actions, si peu que ce soit de passion à l'endroit “ d’aucun Sauuage.
“ Il n'auoit point d'autres pensées que des choses de sa “ Mission : il estoit ignorant de la France, comme vn homme “ qui iamais n’en eust esté ; et les nouuelles qu’il en entendoit “ vne fois chaque année, faisoient si peu d'impression dans son “ esprit, qu'il les oublioit incontinent. Ce n’estoit qu'auec vio- “ lence qu’il se captiuoit à l'entretien de quelques lettres, dont “ il ne se pouuoit dispenser.
“ Il sembloit n’estre nay que pour la conuersion des Sauua- “ ges ; sa ferueur en cet endroit croissoit tous les iours. Il “ auoit vn sensible regret quand quelque petit enfant luy 1- eschappoit, mourant sans Baptesme : ceste nouuelle le surpre- “ noit et l’affligeoit, comme vn autre seroit affligé de la mort d’vn de ses plus proches parens.
“ Son zele estoit infatigable : il quittoit souuent le manger “ et le repos pour ses Chrestiens. le l’ay veu partir sonuent “ d’vn tres-mauuais temps et marcher auec de grandes incom- “ moditez, allant d’vn bourg à l'autre, tomber dans les Riuie- “ res ; rien n’estoit capable de Tan-ester quand il estoit ques- *• tion de trauailler pour les Sauuages.
“ Il s’accommodoit bien auec son compagnon, quel qu’il fust, “ iamais il ne m’a dit parole qui fust le moins du monde contre “ la Charité. Il prenoit tousiours le pire pour soy, et m’accom- *• modoit en tout, et il taschoit de couurir sa charité du pre- “ texte de sa propre commodité, comme si ce qui estoit le pire luy eut esté le plus commode.
“ Son obéissance estoit rare, et pleine de sousmission et de “ simplicité, quoy qu’il fust quelquefois particulier en ses “ pensées ; dès les moment qu’il connoissoit vn sentiment con- “ traire à celuy du Supérieur, il agissoit auec autant d’ardeur “ dans l’esprit d’autruy, qu’il eust fait dans le sien,
“ Il estoit très- exact dans l’obseruation de nos Réglés, et “ quelque occupation qu’il eust pour la conuersion des Sauua- “ ges, iamais il n’eust perdu aucun temps de ses Oraisons, de “ ses lectures spirituelles, ny de son examen. Il retranchoit de “ son sommeil ce qui luy eust manqué pour cet effet, dans la “ brieueté du iour.
“ Sa Chasteté estoit si pure qu’elle me paroissoit Angélique, “ dans vne Modestie aussi rare, que i’en aye point veu en “ France. Mais sur tout i’admirois son Humilité, il auoit un “ tres-bas sentiment de soy-mesme, et quoy qu’il eust des talens “ eminens pour ces Missions, neantmoins il se postposoit à “ tous les autres. Les loüanges des hommes ne le touchoient “ aucunement. le ne l’ay iamais ouy parler, ny à son auantage “ ny auec mespris d’autruy,”
I’ay creu que dans la naïfueté de ceste lettre, ceux qui sçauent ce que c’est que de la vertu solide, et qui ont l’œil ouuert aux choses qui vrayement rendent une ame grande aux yeux de Dieu, y descouvriront vn thresor, que possedoit ce seruiteur de Dieu. I’adiousteray icy seulement, que tous ceux qui l’ont pratiqué, l’ont estimé vn Sainct, et qu’il auoit l’approbation de tout le monde, sans en excepter aucun. Les Hurons le nommoient Or cha.
Voicy encore vn petit mot qu’il escriuoit de l’Isle de sainct Ioseph à ses deux freres, sçauoir est le R. P. Henry de S. Ioseph de l'Ordre des Carmes, et le R. P. Ioseph de Paris Capucin. Ceste lettre fait voir la trempe de son cœur et le pressentiment qu’il auoit de sa mort. “ Ce petit mot,” dit-il, “ est pour nous encourager tous trois à nons haster d’aimer “ nostre bon Maistre ; car ie croy qu’il est difficile que quel- “ qu’vn de nous trois ne soit bien proche du terme de sa “ carrière. Redoublons donc nos ferueurs, hastons le pas, re-
“ doublons nos prières les vns pour les autres, et faisons vue nou- “ uelle protestation, que celuy de nostre Seigneur appellera le “ premier à soy de nous trois, sera l’aduocat des deux qui reste- “ ront, pour leur obtenir de Nostre Seigneur son sainct amour, et “ vne parfaite union auec luy, et une perseuerance finale. le “ fais donc le premier ceste protestation, et prie Nostre Seigneur “ de tout mon cœur de posséder nos trois cœurs et de n’en “ faire qu’vn auec le sien dès à présent et dans l’eternité.”
Voilà le style d’vn Sainct qui aimoit ses freres en Sainct et comme des Saincts : aussi auons-nous appris qu’il auoit des marques de saincteté dès sa tendre ieunesse.
Deffunct Monsieur Garnier son pere, auoit coustume de donner tous les mois quelque piece d’argent à ses enfans pour leurs petits diuertissemens dans leurs estudes ; le Pere Charles Garnier, estant pensionnaire en nostre College de Paris, et sortant les iours de congé pour s’aller vn petit recreer en ville, au lieu de porter son argent en vn ieu de paulme, l’alloit ietter dans la boitte des prisonniers du petit Chastelet.
L’vn de ses bons freres, qui luy a veu donner pour vne seule aumosne toute la récréation d’vn mois, adiouste, que passant un iour sur le Pont-neuf, et uoyant vn liure sale et impie, qu’on disoit auoir esté composé par Théophile, il l’achepta et le mit en estât de n’eslre iamais leu de personne.
Vne autre fois, ses camarades estans entrés dans vn cabaret pour y faire bonne chere, comme il estoit de la Congrégation de Nostre Dame, qui deffend aux ieunes gens d’entrer dans de semblables lieux, il les attendit à la porte comme vn laquais attendrait son maistre.
Ces préludés marquoient une grande saincteté future. le ne m’étonne pas si Monsieur son pere, voyant que son fils vouloit estre Iésuite, dit à l’vn de nos Peres : “ Si je n’aimois “ vniquement vostre Compagnie, ie ne vous donnerois pas vn “ enfant, qui depuis sa naissance iusques à maintenant nia iamais “ commis la moindre désobéissance, et ne m’a iamais causé le “ moindre déplaisir. ”
La gloire de sa mort a couronné l’innocence de sa vie.