CHAPITRE VIL
Mort du Père Noël Chabanel 1 .
Voicy la sixiesme victime que Dieu a prise à soy, de ceux de nostre Compagnie qu’il auoit appelez en ceste Mission des Hurons, n’y ayant eû encore aucun de nous qui y soit mort sans y respandre son sang et consommer le sacrifice tout entier.
Le Pere Noël Chabanel estoit compagnon de Mission du Pere Charles Garnier, et lors que le bourg de Sainct Iean fut pris par les Iroquois, il n’y auoit que deux iours qu’ils s’estoient séparez, selon les ordres qu'ils en auoient receus, nos Peres et moy ayans iugé à propos de ne pas tenir deux Missionnaires exposez dans le danger, outre que la famine y estoit si extreme qu’ils ne pouuoient trouver vne nourriture suffisante pour deux personnes. Mais Dieu ne voulut pas qu’ayans vescu ensemble sous le ioug d’vne mesme Mission, ils fussent séparez à la mort.
Ce bon Pere, reuenant donc où l’obéissance le rappeloit, auoit passé par la Mission de Sainct Mathias, où estoient deux autres de nos Peres, et les auoit quittez le matin du septiesme iour de Décembre.
Ayant fait six grandes lieues d’vn chemin tres-difficile, il fut surpris de la nuict au milieu des bois, estant en compagnie de sept ou huit Chrestiens Hurons. Son monde estoit couché et endormy, luy seul veilloit etoit en priere.
Sur la minuit il entend du bruit et des cris, partie de l’armée ennemie victorieuse qui tenoit ce chemin, partie aussi des captifs pris ce iour-là mesme dans le bourg de Sainct Iean, qui chantoient leur chanson de guerre selon leur coustume.
Le Pere à ce bruit resueille ses gens, qui sans delay prennent la fuite par dans les bois, et enfin se sauuerent, s’estans dispersez ça et là et ayans pris leur route vers le lieu mesme d’où venoit l’ennemy, quoy qu’vn peu à l’escart.
• Récit du Père Ragueneau. (Relations, 1650).
Ces Chrestiens eschappez du péril, arriuerent à la Nation du Petun, et firent leur rapport que le Pere auoit fait quelque chemin voulant les suiure ; mais que n’en pouuant plus, il s’estait mis à genoux et qu’il leur auoit dit : “ N’importe que ie “ meure, cette vie est bien peu de chose, c’est le bon heur du “ Paradis que les Iroquois ne me pourront rauir. ”
Sur l’aube du iour, le Père ayant changé de route, voulant venir nous trouuer en l’Isle où nous estions 1, se vit arrêté au bord d’vne rivière, qui luy traversoit son chemin. Vn Huron en a fait le rapport, adioustant qu’il le passa dans son canot au deçà de la riuiere et que pour fuir plus lestement, il s’estoit deschargé de son chapeau, et d’vn sac où estoient ses escrits, et d’vne couuerture qui sert à nos Missionnaires de robe et de manteau, de paillasse et de matelas, de lict et de tout autre meuble, et mesme de maison, lors qu’ils sont en campagne, n’ayans point pour lors d’autre abry. Du depuis nous n’auons pû apprendre aucune autre nouvelle du Pere.
Nous ne sommes pas asseurez comment il sera mort, et s’il ne sera point tombé entre les mains des ennemis, qui en effet tuerent sur le mesme chemin vne trentaine de personnes ; ou plus tost que s’estant esgaré dans les bois, il y soit mort, partie de faim, pajtie de froid, au pied de quelque arbre où la faiblesse l'ayt obligé de s’arrester. Mais apres tout, ce qui nous semble le plus probable, c’est qu’il aura esté tué par ce Huron, le dernier qui l’ayt veu, autrefois Chrestien et depuis Apostat, lequel pour ioüyr des dépouillés du Pere, l’aura assommé et aura ieté son corps dans la riviere a.
Si nous eussions veulu poursuiure ceste affaire, ie crois que nous eussions trouvé des preuves conuainquantes contre ce meurtrier; mais dans ces miseres publiques, nous iugeasmes plus à propos d’estouffer les soupçons qu’on pouuoit en auoir, et nous-mesmes fermasmes les yeux à ce que nous estions bien
1 L’ile Saint-Joseph.
’ Ce qu’il y a (le certain, c’est que voyager dans ce pays, c’est être au milieu des dangers des fleures, des dangers des voleurs, etc., etc., des dangers des faux frères. Ce dernier danger nous parait dans cette circonstance le plus probable de tous. iBressani.)
aises qu’on ne vist pas. Ce nous est assez que Dieu soit servy L
Le Pere Noël Chabanel nous estoit venu de la Province de Tolose, l’année 1643, ayant esté receu en nostre Compagnie dès l’année 1630, alors âgé seulement de dix-sept ans. Dieu luy auoit donné vne forte vocation en ces pais, mais elle ne fut pas sans combat : estant icy, mesme apres les trois, les quatre et cinq ans d’estude pour apprendre la langue des Sauuages, il s’y croyait si peu avancé, qu’à peine pouuoit-il se faire entendre dans les choses les plus communes. Ceste mortification n’est pas petite à vn homme qui brusle du désir de laconuersion des Sauuages, et qui d'ailleurs n’auoit iamais manqué ny de mémoire, ni d’esprit, qu’il auoit fait assez paroistre, ayant enseigné quelques années, auec satisfaction, la Rhétorique en France.
Son humeur, en suite de cela, estoit si esloignée des façons d’agir des Sauuages, qu’il ne pouuoit quasi rien agreer en eux ; leur veuë luy estoit onéreuse, leur entretien, et tout ce qui venoit de ce costé là. Il ne pouuoit se faire aux viures du Pais, et la demeure des Missions estoit si violente à toute sa nature, qu’il y auoit des peines extraordinaires, sans aucune consolation, au moins de celles qu’on appelle sensibles ; tousiours coucher à plate terre, viure depuis le matin iusqu’au soir dans vn petit enfer de fumée, et dans vn lieu où souuent le matin on se trouue couuert de neiges, qui entrent de tous costez dans les cabanes des Sauuages, où on est remply de vermine, où tous les sens ont chacun leur tourment et de nuict et de iour, et n’auoir iamais que de l’eau toute pure pour esteindre sa soif,
1 Une note autographe du P. Paul Ragueneau ajoutée au précieux mauiiKcrit de 1652, et affirmée sons serment, ne laisse aucun doute sur ce point. Ce missionnaire dit qu’il tient de témoins très-dignes de foi les détails suivants. Ce Huron opostat, nommé Louis llonareenhax, a fini par avouer qu’il avait donné la mort au P. Noël en haine de là foi, parce que depuis que lui et sa famille avaient embrassé la foi, 1! voyait que tous les malheurs avaient fondu sur eux. La mère, qui se nommait Geneviève, ayant partagé depuis ce moment l’impiété de son fils, fut aussi enveloppée dans le même châtiment. Deux ans s étaient â peine écoulés depuis ce crime, que tons les membres de cette très-nombreuse famille, en recevaient leur part. Les Iroquois furent les instruments de la vengeance divine. Les uns périrent dans les flammes, les autres parle fer, et la jeunesse des deux sexes fnt réduite à un triste esclavage.
et les meilleurs metz qu’on y mange pour l’ordinaire, n’estant que de la cole, faite de farine de bled d’Inde boüillie dans l’eau, y trauailler sans cesse, estant tousiours si mal nourry, et n’auoir pas vn seul moment de la iournée auquel on puisse se retirer en vn lieu qui ne soit public ; n’auoir point d’autre chambre, d’autre sale, ni d’autres cabinet pour faire ses estudes, non pas mesrne aucune lumière que celle d’vn feu enfumé, entouré en mesme temps de dix et de quinze personnes, et d’enfans de tous âges, qui crient, qui pleurent, qui y disputent, qui s’entretiennent de leur mesnage, qui y font leur cuisine, leur repas, leur trauail, en vn mot tout ce qui se fait dans la maison.
Quand Dieu aueccela retire ses grâces sensibles, et se cache à vne personne qui ne respire qu’apres luy ; quand il la laisse en proye à la tristesse, et aux dégousts, et aux aversions de la Nature ; ce ne sont pas là des epreuves qui soient à la portée d’vne vertu commune ; et 11 faut que l’amour de Dieu soit alors puissant dans vn cœur pour n’y estre pas estouffé.
Ioignez les veuës continuelles des périls dans lesquels on se trouue à chaque moment, d’estre attaqué d’vn Ennemy barbare, qui souuent vous fera souffrir mille morts auant que d’en mourir d’vne seule, qui n’a que des feux et des flammes, et des cruautez inouyes. Sans doute qu’il faut vn courage digne des enfans de Dieu, pour ne pas perdre cœur au milieu de cet abandon.
Ça esté dans cet abandon que Dieu a voulu esprouuer les cinq et six années, la fidelité de ce bon Pere. Mais tant s’en faut que le Diable ayt iamais rien gaigné sur luy de ce costé là, quoy qu’il luy representast chaque iour, que retournant en France il y trouueroit et la ioye et le repos, et les consolations qu’il y auoit receuës tout le temps passé de sa vie, qu’il n’y % inanqueroit pas d’employ plus sortable à son naturel, et dans
lequel tant d’ames Sainctes pratiquent hautement la vertu de Charité, dans le zele des âmes, et consomment leur vie pour le salut de leur prochain ; iamais pour tout cela il n’a voulu se détacher de la Croix où Dieu l’auoit mis ; iamais il n’a demandé d’en sortir. Mais au contraire, pour s’y attacher plus inuiola-
blement, il s’obligea par vœu d’y demeurer iusques à la mort ; afin de mourir en Croix.
Voicy la teneur du vœu qu’il en conceut et ses propres termes :
“ Iesus-Christ mon Sauueur, qui par vne disposition admirable de votre Paternelle Providence, auez voulu que ie fusse “ Coadiuteur des Saincts Apostres de ceste vigne des Hurons, “ quoy que i’en sois tout à faict indigne ; me sentant poussé du “ désir de seruir aux intentions qu’a sur moy vostre Sainct “ Esprit, pour auancer la conuersion à la foy, des barbares de “ ce pais des Hurons ; Moy, Noël Chabanel, estant en la pré- “ sence du Tres-Sainct-Sacrement, de vostre Corps et de vostre “ Sang précieux, qui est le tabernacle de Dieu auec les hommes : “ le fais vœu de perpétuelle stabilité en ceste Mission des “ Hurons ; entendant le tout selon l’interpretation des Supe- “ rieurs de la Compagnie et selon qu’ils voudront disposer de “ moy. le vous coniure donc, mon Sauueur, qu’il vous plaise “ me receuoir pour seruiteur perpétuel de ceste Mission, et que “ vous me rendiez digne d’vn ministère si sublime. Amen.
“ Le vingtiesme iour de Iuin, 1647. ”
Il fit ce vœu le iour du Tres-Sainct-Sacrement de l’année 1647, et quoy que du depuis ces reuoltes de la Nature ayent tousiours donné de l’exercice à sa vertu, la grâce a tousiours esté la maistresse, et Dieu luy a donné ceste perseuerance qu’il desiroit si ardemment.
La dernière fois qu’il se sépara d’auec nous pour aller en la Mission où il est mort, embrassant et disant le dernier adieu à celuy de nos Peres qui auoit le soin de la conduite de son ame : “ Mon cher Pere, ” luy dit-il, “ que ce soit tout de bon “ ceste fois que ie me donne à Dieu et que ie luy appartienne.” Mais il profera ces paroles d’vn si bon accent et d’vn visage si résolu à la vraye saincteté qu’il toucha viuetnent celuy de nos Peres auquel il parloit 3 lequel, ayant trouué à l’heure mesme vn de ses amis ne put s’empescher de luy dire : “ Vrayment “ ie viens d’estre touché ! Ce bon Pere vient de me parler auec “ l’œil et la voix d’vne victime qui s’imole. le ne sçay pas ce
“ que Dieu veut faire, mais ie voy qu’il fait vn grand Sainct ”
En effet, Dieu le disposoit au sacrifice, et il luy donnoit à luy-mesme quelque sorte de pressentiment. Il auoit dit à vn de ses amis : “ le ne sçay ce qu’il y a en moy et ce que Dieu “ veut disposer de moy ; mais ie me sens tout changé en un “ point. le suis fort appréhensif de mon naturel ; toutefois, “ maintenant que ie vay au plus grand danger et qu’il me “ semble que la mort n’est pas esloignée, ie ne sens plus de “ crainte. Ceste disposition ne vient pas de moy.”
Lors qu’il partit de la Mission de Sainct Mathias, le iour mesme de sa mort, parlant au Pere 1 qui l’embrassoit : “ le “ vay, ” dit-il, “ où l’obeissance me rappelle ; mais ou ie ne “ pourray, ou i’obtiendray du Supérieur qu’il me renuoye dans “ la Mission qui estoit mon partage : il faut seruir Dieu iusqu’à “ la mort.”
On verra dans la lettre suiuante qu’il a escrite au R. P. Pierre Chabanel son frere, Religieux de nostre Compagnie, les sentimens qu’il auoit des souffrances. “ Peu s’en est fallu,’’ dit-il, “ dans les apparences humaines, que V. R. n’ay t eu vn “ frere Martyr : mais helas ! il faut deuant Dieu vne vertu “ d’vne autre trempe que la mienne pour mériter l’honneur du “ Martyre. Le R. P. Gabriel Lalemant, l’vn des trois que “ nostre Relation dit auoir souffert pour lesus-Christ, auoit pris “ ma place au bourg de Sainct Louys depuis vn mois deuant “ sa mort, que ie fus enuoyé comme plus robuste de corps en “ vne Mission plus esloignée et plus laborieuse, mais non pas si “ fertile en Palmes et en Couronnes que celle dont ma lascheté “ m'auoit rendu indigne deuant Dieu. Ce sera quand il plaira “ à la diuine Bonté, pourveu que de mon costé ie tasche de “ faire un martyr dans l'ombre , et vn martyre sans effusion de “ sang . 2 Les rauages des Iroquois sur ce pais feront peut- “ estre vn jour le reste par les mérités de tant de Saincts auec “ lesquels i’ay la consolation de viure si doucement parmy tant “ de tracas et de dangers continuels de la vie. La Relation me
1 Le Père Léonard Garreau.
2 Martyr cm in timbra, Martyrium ri ne eanynine.
“ dispensera d’adiouster autre chose à la présente ; aussi bien “ n’ay-ie ny papier ny loisir qu’autant qu’il en faut pour sup- “ plier V. R. et tous nos Peres de sa Prouince de se souuenir “ de moy au sainct Autel, comme d'vne victime destinée peut- “ estre au feu des Iroquois, afin que par F entremise de tant de “ Saints, ie remporte la victoire dans ce rude combat 1.”
Ce sont ses paroles, dignes d’vn homme qui n’attendoit que le moment du sacrifice.