SN A
# Puis ils entrèrent Cans nos canots, et s’emparèrent de tout “ ce qu'ils contenaient. C'étaient les provisions des mission- “ naires qui habitaient chez les Hurons, et qui se trouvaient “ dans une extrême nécessité, parce que depuis plusieurs années “ ils n'avaient reçu aucun secours d'Europe.
“ Ils nous ordonnèrent alors de chanter, puis ils nous con- “ duisirent dans une petite rivière voisine, où ils se partagèrent “ le butin, et enlevèrent la chevelure ! au Huron qu’ils avaient ‘“ tué. Ils devaient la porter en triomphe au bout d’un bâton. “Ils lui coupèrent aussi les pieds, les mains et les parties les “ plus charnues du corps, pour les manger avec le cœur qu'ils “ Jui arrachèrent.
“ Le cinquième jour, ils nous firent traverser le lac pour “ passer la nuit dans un lieu retiré, mais très-humide. Nous ‘“ commençâmes là à prendre notre sommeil, garrottés et cou- “ chant à la belle étoile, comme dans le reste du voyage.
‘“ Ma consolation était de savoir que je faisais la volonté de ‘ Dieu, puisque je n’avais entrepris ce voyage que par obéis- “ sance. J'étais en même temps plein de confiance dans l’in- “ tercession de la Sainte Vierge, et dans les secours de tant “ d’Âmes, qui priaient pour moi.
“ Le jour suivant, nous nous embarquâmes sur une rivière, 2 “et après quelques milles, ils m’ordonnèrent de jeter à l’eau ‘“ mes écrits qu'ils m’avaient laissés jusque-là Ils croyaient “ superstitieusement que c'était là ce qui nous avait fait briser “ notre canot. Ils furent surpris de me voir sensible à cette ‘ perte, moi qui n'avais témoigné aucun regret pour tout le reste.
! L'opération cruelle de l’enlèvement de la chevelure des ennemis morts ou vivants, si commune chez les Sauvages de l'Amérique, était déjà en usage chez les anciens Scythes et chez d’autres peuples barbares de l’Asie et de l'Europe. Hérodote (1. 4, n. 64) et d’autres historiens l’ont décrite en détail. On coupait la peau du crâne au-dessus du front et des oreilles, tout autour de la tête, et on l’arrachait avec violence en tirant sur la chevelure, Un petit cercle tenait ensuite cette peau tendue, e” ‘" la portait ainsi en triomphe. Aux yeux des Sauvages, une cheve: : ; était le plus riche des trophées. Les peuples qui ont conservé jusuu’à nos jours cette barbare coutume, en ont encore la même idée.—Catlin’s North American :Indians.—De Smet, Mission de l’Orégon.
* Elle portait alors le nom de Rivière des Iroquois. Aujourd’hui on la nomme Rivière Richelieu, de Sorel, ou de Chambly.
“ Nous fûmes deux jours à remonter cette rivière jusqu'à ‘“ une chute d’eau ? qui nous força de mettre pied à terre, et ‘“ de marcher six jours dans le bois.
‘“ Le lendemain, 6 mai, qui était un vendredi, nous rencon- ‘“ trâmes des Iroquois allant à la guerre. Ils nous donnèrent ‘“ quelques coups qu’ils accompagnèrent de bien des menaces ; ‘“ mais le récit qu'ils firent à nos gardiens de la mort d’un des “ leurs, tué par un Français, fut cause qu'on se mit à nous ‘ traiter avec beaucoup plus de cruauté.
‘“ Au moment de notre prise, les Iroquois mouraient de “ faim ; aussi en deux ou trois jours, ils consumèrent toutes ‘“ nos provisions, et nous n’eûmes pour ressource le reste du “ voyage, que la chasse, la pêche ou quelques racines sauvages, ‘“ quand on en trouvait. La disette devint si grande qu'ils ‘“ ramassèrent sur le rivage un castor mort et déjà gâté. Ils me ‘“ le donnèrent le soir à préparer ; mais sa puanteur m’ayant fait “ croire qu’ils n’en voulaient plus, je le jetai à l'eau. J’expiai “ cette maladresse par une rude pénitence.
‘“ Je ne raconterai pas ici tout ce que j’eus à souffrir dans ce ‘ voyage ; il suffit de dire que nous avions à porter nos bagages # dans les bois, par des chemins non frayés, où l’on ne trouve ‘“ que des pierres, des ronces, des trous, de l’eau et de la neige ; # celle-ci n'avait pas encore entièrement disparu. Nous étions # nu-pieds, et nous restions à jeun quelquefois jusqu’à trois ou ‘“ quatre heures après-midi, et souvent pendant la journée ‘“ entière, exposés à la pluie et mouillés jusqu'aux os. Nous ‘avions même à traverser quelquefois des torrents et des “ rivières.
‘“ Le soir venu, j'étais chargé d’aller chercher le bois et por- ‘ ter l’eau, et de faire la cuisine, quand il y avait des provisions. ‘# Lorsqu'il n’y avait rien, ou que je ne réussissais pas, ou com- ‘“ prenais mal les ordres que je recevais, on n’épargnait pas les “ coups. Ceci arrivait surtout quand nous rencontrions d’autres ‘“ Sauvages, qui allaient à la pêche ou à la chasse. Je ne pou- ‘“ vais pas même me reposer la nuit, car on me liait à un arbre,
2 Le Rapide de Chambiy.
“et on me laissait exposé à la rigueur de l'air, encore assez “ froid à cette époque.
“ Nous arrivâmes enfin au lac des Iroquois ; là il nous fallut ‘ faire d’autres canots, auxquel je dus aussi mettre la main. ‘“ Puis, après cinq ou six jours de navigation, nous mîmes pied “ à terre, et nous marchâmes trois jours.
“ Le quatrième jour, qui était le 15 mai, nous nous trou- “ vâmes vers la vingtième heure encore à jeun sur les bords “ d'une rivière, où étaient réunis 400 Sauvages pour la pêche.
“ A la nouvelle de notre approche, ils vinrent au devant de “ nous, et à 200 pas de leurs cabanes, ils m’enlevèrent tous ‘“ mes vêtements et me firent marcher devant eux. Les jeunes “ gens formaient une haie à droite et à gauche, tous armés ‘“ d'un bâton, à l’exception du premier qui tenait un couteau. ‘ Quand je voulus m’avancer, celui-ci me barra le passage, et “ saisissant ma main gauche, il la fendit avec son couteau entre “ l'annulaire, et le petit doigt avec tant de force et de violence, “ que je crus qu’il voulait m’ouvrir la main entière. Les autres “ commencèrent alors à me frapper avec leurs bâtons, et ils ne ‘“ cessèrent que quand je fus arrivé à l’estrade, qu’ils avaient ‘“ préparée pour nous tourmenter.
“ Là il me fallut monter sur des écorces grossières, élevées ‘“ au-dessus de terre environ de neuf palmes, de manière à ‘“ donner à la foule le loisir de nous voir et de se moquer de “ nous. J'étais tout couvert du sang qui coulait de toutes les “ parties de mon corps, et le vent auquel j'étais exposé, était “ assez froid pour le faire geler immédiatement sur ma peau.
“ Mais ce qui me consolait beaucoup, c'était de voir que “ Dieu me faisait la grâce de souffrir quelque petite chose en “ce monde, au lieu des tourments incomparablement plus “ grands, que j'aurais eu à souffrir pour mes péchés dans l’autre.
“ Sur ces entrefaites, les guerriers survinrent ; les Sauvages “ les reçurent avec de grandes cérémonies, et les régalèrent de “ tout ce que leur pêche leur avait donné de meilleur.
* La vingtième heure, selon la manière de pr des Romains OdeFE EE, répondait, à cette époque de l’année, à 8 heures de l’aprèsmidi.
PP
DE" us
“ On nous commanda de chanter. Jugez si nous pouvions “ le faire, étant à jeun, épuisés par la marche, brisés par les “ coups, et tremblants de froid de la tête aux pieds. j
‘“ Peu de temps après, un esclave huron m'apporta un peu “ de blé-d’Inde, et un capitaine qui me voyait transi de froid, ‘“ me rendit enfin la moitié d’une vieille soutane d’été en lam- “ beaux: c'était assez pour me couvrir mais non pour me “ réchauffer.
“ Ils nous obligèrent : : chanter jusqu'au départ des guer- “ riers, et nous laissèrent ensuite à la merci de la jeunesse, qui “ nous fit descendre de l’estrade, où nous étions depuis environ ‘“ deux heures, pour nous faire danser à leur manière. Comme “ je ne réussissais pas à leur gré, ils me frappaient, me piquaient, # m'arrachaient les cheveux, la barbe, etc.
“ Ils nous retinrent cinq à six jours dans ce lieu pour leur “ passe-temps, livrés entièrement à la discrétion ou plutôt à “ l'indiscrétion de chacun. Nous étions obligés d’obéir même ‘aux enfants, et dans des choses peu raisonnables et même “ contradictoires : ‘Chante, disait l’un.—" Taistoi, disait un “autre. Si j'obéissais au premier, le second me maltraitait.— ‘“ L'un disait : ‘ Présente ta main que je la brûle” Un autre “ aussitôt me brûlait parce que je ne la lui présentais pas. Ils ‘“ me commandaient de prendre du feu avec les doigts pour le ‘“ mettre dans leurs pipes pleines de tabac, puis ils le laissaient ‘“ tomber à terre à dessein, quatre à cinq fois de suite, pour “ me faire brûler la main en le ramassant,
‘“ Ces scènes se passaient ordinairement la nuit ; car vers le “ soir, les capitaines criaient à pleine voix autour des cabanes : ‘ « Réunissez-vous, jeunes gens, et venez caresser nos prison-' “ niers À cette nouvelle, ils accouraient tous et se réunis- ‘“ saient dans une grande cabane. Là on m’enlevait le lam- ‘“ beau de vêtement qu'on m'avait rendu, et dans cet état ‘“ de nudité, les uns me piquaient avec des bâtons aigus, d’au- “ tres me brûlaient avec des tisons ardents ou des pierres rou- “ gies au feu, et d’autres encore avec des cendres brûlantes ou “ des charbons enflammés. Ils me faisaient marcher autour du
“ feu sur de la cendre chaude, et sur des bâtons pointus enfoncés “ en terre ; tout ce temps, les uns me tiraient les cheveux, les “ autres la barbe.
# Chaque nuit, après m'avoir fait chanter, et m'avoir tourmenté, comme je l'ai dit, ils passaient environ sept minutes À me brûler un ongle ou un doigt. Aussi ne me reste-t-il plus maintenant qu’un seul doigt entier, et encore en ont-ils arraché “ l'ongle avec les dents. Un soir ils m'enlevaient un ongle, le lendemain la première phalange, le jour suivant la seconde. En six fois, ils en brûlèrent presque six. Aux mains seules, ils m'ont appliqué le feu et le fer plus de dix-huit fois, et j'étais obligé de chanter pendant ce supplice. Ils ne cessaient de me tourmenter qu’à une heure ou deux après minuix Ils me lais. saient alor ordinairement sur la terre nue, lié et sans abri, n'ayant pour lit et pour couverture qu’un morceau de peau qui ne me couvrait pas la moitié du corps. J'étais même souvent sans aucun vêtement, car ils avaient déjà déchiré le morceau de soutane qu’on m'avait donné. Par compassion, ils me laissèrent cependant de quoi couvrir ce que la décence, même parmi eux, ordonne de cacher. Ils gardèrent le reste. « ‘“ Pendant un mois entier, j'eus à subir ces cruautés, et de ‘ plus grandes encore, mais nous ne restâmes que huit jours
“ dans ce premier lieu. Je n'aurais jamais cru qu’un homme pôt avoir la vie si dure.
‘“ Une nuit qu’ils me tourmentaient, comme de coutume, un
Huron fait prisonni’r avec moi, ayant vu un de ses compa-
gnons échapper au supplice en se déclarant contre nous, se
mit à crier au milieu de l'assemblée que j'étais personne de
qualité et capitaine parmi les Français. Ils l’écoutèrent avec
beaucoup d'attention, et poussant ensuite un grand cri en
signe d’allégresse, ils résolurent de me traiter avec une nou-
velle rage.
“ Le lendemain matin je fus donc condamné à être brûlé vif, | “ puis mangé. On commença alors à me garder de plus près. ED ‘ Les hommes et les enfants ne me laissaient jamais seul, # ‘même pour les nécessités naturelles, et ils venaient alors me
dE de.
“ tourmenter pour me forcer de retourner au plus vite à la “ cabane, dans la crainte que je ne prisse la fuite.
“ Nous partimes de là le 26 mai, et au bout de quatre jours, “ nous atteignimes la première terre de cette nation. Dans ce “ ce voyage fait à pied sous la pluie, et avec d’autres incom- “ modités, je soufiris plus que jamais. Le Sauvage qui me “ conduisait était plus cruel que le premier. J'étais blessé, ‘ faible, mal nourri, à moitié nu ; je dormais en plein air, lié ‘“ à un piquet où à un arbre, et je tremblais toute la nuit, à “ cause du froid et de la douleur que me causaient mes liens.
‘“ Dans les passages difficiles, ma faiblesse réclamait un ‘ secours, mais on me le refusait, et même, quand je tombais “ et me blessais, ils m'accablaient de nouveaux coups, pour me “ forcer à marcher. Ils croyaient que je le faisais à dessein ‘“ pour rester en arrière, et m’échapper ensuite.
‘“ Un jour entre autres, je tombai dans un ruisseau, et peu ‘“ s'en fallut que je ne me noyasse. J’en sortis cependant, je “ne sais comment, et dans cet état pitoyable j'eus à faire ‘ encore près de six milles jusqu’au soir, avec un fardeau très- ‘“ pesant sur mes épaules. Pour eux, ils se moquèrent de moi “ et de ma maladresse de m'être laissé tomber à l’eau, et cela “ ne les empêcha pas de me brûler encore un ongle pendant “ Ja nuit.
‘“ Nous arrivâmes enfin au premier bourg de cette nation. ‘ Ici notre réception ressembla à la première, et fut encore “ plus cruelle ; car outre les coups de poing et de bâton que je “ reçus dans les parties les plus sensibles du corps, ils me “ fendirent une seconde fois la main gauche entre le doigt du “ milieu et l'index, et leur bastonnade fut telle que je tombai à “ terre à demi mort. Je croyais avoir perdu l’œil droit avec “ Ja vue.
‘ Comme je ne me relevais pas, parce que je n’en étais pas ‘ capable, ils continuaient à me frapper surtout sur la poitrine “et sur la tête. J'aurais certainement expié sous leurs coups, “ si un capit -ine ne m'’eût pas fait traîner à force de bras sur ‘ une estrade iormée d’écorces, comme la première. Là peu
“ après ils me coupèrent le gros doigt de la main gauche, et “ me fendirent l'index ; mais au même moment la pluie accomn- ‘“ pagnée de tonnerre et d’éclairs, tomba en si grande abon- “ dance, que les Sauvages se retirèrent, nous laissant exposés ‘“ à l'orage sans vêtement jusqu’à ce qu'un Sauvage que je ne ‘“ connaissais pas eût pitié de nous, et nous fît entrer le soir ‘“ dans sa cabane.
‘“ Nous fûmes tourmentés dans cette circonstance, avec plus “ de cruauté et d’impudence que jamais, sans qu’on nous lais- “ sât un moment de relâche. Ils me mirent de l’ordure dans “ la bouche, me brûlèrent le reste des ongles et quelques doigts, ‘“ me disloquèrent les orteils, et me percèrent un pied avec un “tison. Je ne sais ce qu’ils ne me firent pas une autre fois ; “ car je feignais d’être évanoui, pour n’avoir pas l'air de m’aper- “ cevoir d’une chose peu décente, qu'ils faisaient,
‘“ Après avoir satisfait leur cruauté, il nous envoyèrent dans “ un autre bourg, neuf ou dix milles plus loin ; là on ajouta ‘aux tourments dont j'ai déjà parlé, celui de me suspendre “ par les pieds tantôt avec des cordes, tantôt avec des chaînes “ qu’ils avaient prises aux Hollandais ; puis on me laissa ainsi “ pendant la nuit, étendu sur la terre nue, et attaché à des pi- “ quets par les pieds, les mains et le cou.
‘“ Pendant six ou sept nuits, les moyens qu’ils prirent pour ‘“ me faire souffrir sont tels que je ne puis pas les décrire, et “ qu’on ne pourrait pas les lire sans rougir. Je ne fermai pas ‘ l'œil pendant ces nuits-là, qui me parurent très-longues, quoi- “ qu’elles fussent les plus courtes de l’année. Mon Dieu ! que ‘“ sera donc le Purgatoire? Cette considération adoucissait ‘ beaucoup mes douleurs.
‘“ J'étais, en cette façon de vivre, devenu si infect et si hor- “ rible à voir que tout le monde s’éloignait de moi, comme ‘“ d'un cadavre en putréfaction, et l’on ne m’approchait plus ‘ que pour me tourmenter.
“ Je trouvais difficilement quelque personne charitable pour ‘“ me mettre la nourriture dans la bouche, ne pouvant me servir .“ d'aucune de mes mains, qui étaient extrêmement enflées et
“gangrenées. J'avais donc à souffrir aussi la faim. Je fus " même réduit à manger des grains de blé d'Inde crus, au dé- “triment de ma santé, Le besoin me fit même trouver du goût “à mâcher de l'argile, quoiqu'il ne me me fût guère possible “ de l’avaler.
? ‘* J'étais couvert de sales insectes, sans pouvoir ni m'en délivrer ni m'en défendre, Les vers naissaient dans mes plaies, ‘et dans un seul jour, il en tomba plus de quatre d’un de mes “doigts.” J'ai dit à la pourriture: Vous êtes ma mère, et aux ‘vers, vous êtes mes frères À. J'étais devenu un fardeau pour ‘moi-même ?, de sorte que si je n'avais consulté que moi, j’au- “rais regardé la mort comme un gain à,
“Il s'était formé un abcès à ma cuisse droite, à la suite des “coups que j'avais reçus, et des chutes fréquentes que j'avais “faites. Il ne me laissait aucun repos, surtout depuis que je “ n’avais plus que les os et la peau, et que je ne couchais que “sur la terre. Les Sauvages l'avaient ouvert plusieurs fois avec ‘“ des pierres aiguës, me causant ainsi de vives douleurs ; mais ‘toujours sans succès, il fallut que le Huron apostat, pris avec “# moi, me servit de chirurgien. Ce jour-là qui, dans ma pensée, ‘ était la veille de ma mort, il me l’ouvrit en me donnant quatre ‘coups de couteau. Le sang et le pus en sortirent en si ‘“ grande abondance, et répandirent une telle puanteur, que “ tous les Sauvages furent obligés de sortir de la cabane.
‘“ Je désirais et attendais l2 mort, mais non sans éprouver ‘“ une vive horreur du feu. Je me préparais cependant de mon ‘“ mieux, en me recommandant au cœur de la Mère de miséri- “ corde, qui est vraiment la Mère aimable, admirable, puissante ‘€ et clémente, et la consolatrice des affligés. Klle était après Dieu ‘“ l'unique refuge d’un pauvre pécheur, abandonné de toutes “ les créatures sur une terre étrangère dans ce Zew d'horreur et ‘6 cette vaste solitude #, sanS langue pour se faire comprendre, ‘ sans amis pour le consoler, sans sacrements pour le fortifier, et
: Job. XVII, 14. |
? Job. vix, 20.
9 Phil. 1. 2.
: Deut. XXXII, 10.
co TE aie
“ sans aucun remède humain pour adoucir ses maux. Les pri- ‘ sonniers hurons et algonquins, au lieu de me consoler étaient “ les premiers à me tourmenter pour plaire aux Iroquois.
“Je ne vis le bon Guillaume ? qu'après ma délivrance ; “ quant au jeune garçon, fait prisonnier avec moi, il avait été “ éloigné, depuis qu’on s'était aperçu que je lui faisais faire des “ prières, ce qui ne leur plaisait pas. Ils le tourmentèrent aussi, “et quoiqu'il n’eût pas plus de 12 à 13 ans, ils lui enlevèrent “ cinq ongles avec les dents, et en arrivant dans leur pays, ils “ lui lièrent les poignets avec de petites cordes, serrées le plus “ fortement qu’ils purent, de manière à lui causer de très-vives “ douleurs. Ils faisaient tout cela devant moi, pour augmenter ‘“ ma peine. Oh ! que dans des situations comme la mienne ‘“ on apprécie bien différemment beaucoup de choses, pour les- “ quelles on a ordinairement tant d’estime ! Plaise à Dieu que ‘ je m'en souvienne et que j'en profite !
‘“ Mes jours étaient donc pleins de souffrances, et mes nuits ‘“ sans repos, ce qui fut cause que je comptais dans le mois “ cinq jours de plus qu'il ne fallait ; mais en voyant un soir la ‘ lune, je corrigeai mon erreur.
“ J'ignorais pourquoi les Sauvages différaient tant ma mort. ‘“ Ils me dirent que c'était pour m’engraisser, avant de me ‘“ manger ; mais ils n’en prenaient guère le moyen.
‘“ Enfin, un jour ils se réunirent pour en finir avec moi. “ C'était le 19 juin, jcur que je regardais comme le dernier de “ ma vie. Je demandais à un capitaine qu'on me fit mourir, “ s'il était possible, autrement que par le feu ; mais un autre “ l'encourageait à tenir bon dans la résolution déjà prise. ‘“ Cependant le premier me déclara que je ne mourrais ni par “ le feu, ni par un autre supplice.
‘ Je ne pouvais pas le croire, et je ne sais s’il parlait sérieu- “ sement, mais c'était la vérité ; car telle était la volonté de ‘“ Dieu et de la Vierge Mère à qui je me reconnais redevable “ de la vie, et, ce que j'estime encore plus, d’une grande force
1 Guillanme Conture, Français, tombé entre les mains des Iroquois avec le P. Jogues en 1642.