‹ Les Jésuites-martyrs du Canada [microforme]Chapitre 34 sur 73 · EE · texte numérisé non relu

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‘“ au milieu de mes maux. Qu'il plaise à la majesté de Dieu “ que ce soit pour sa plus grande gloire et pour mon bien !

“ Les Sauvages se tro'ivèrent eux-mêmes très-surpris de ce “ résultat, si contraire à toutes leurs intentions, ainsi que me “ l'ont raconté et écrit les Hollandais.

“ Je fus donc donné avec toutes les cérémonies d’usage à ‘“ une vieille femme, afin de remplacer son grand-père, tué il y ‘“ a quelque temps par les Hurons ; elle cependant, au lieu de ‘ me faire brûler, selon les désirs et l'avis de tous, me racheta “ de leurs mains, au prix de quelques grains, que les Français ‘ nomment porcelaines.

“ Je vis ici au milieu des ombres de la mort ; et je n’entends “ parler que d’homicide et d’assassinat. Tout dernièrement “ dans une cabane, ils ont assommé un de leurs compatriotes, “ sous prétexte qu’il était inutile, et qu’il ne méritait plus de “ vivre. .

“ Je ne suis pas sans avoir toujours à souffrir un peu. Mes ‘“ plaies sont encore ouvertes, et bien des Sauvages me voient ‘“ de mauvais œil. Il est donc vrai qu’on ne peut pas vivre “ sans croix ; mais celle-ci est de sucre en comparaison des ‘autres.

‘“ Les Hollandais me font espérer ma déiivrance et celle du ‘“ jeune garçon fait prisonnier avec moi. Que la volonté de ‘“ Dieu s’accomplisse dans le temps et dans l'éternité ! Mon “ espérance en ce point sera plus ferme encore, si vous voulez “ bien me donner une part dans vos saints Sacrifices et dans “ vos prières, et dans celles de nos Pères et de nos Frères, “ surtout de ceux qui m'ont connu autrefois.

‘ Du pays des Iroquois, 15 juillet 1644. ”

Ce Missionnaire ne trouva pas à cette époque d'occasion pour envoyer sa lettre, en sorte qu’elle arriva en Europe en même temps que d’autres, que j'insérerai ici dans l’ordre où elles -ont été écrites.

‘ Te nai pas encore trouvé,” dit la seconde lettre, ‘ quelqu'un “ pour se charger de l’incluse ; ainsi vous la recevrez en même

‘ temps que la présente, qui vous fera le récit de ma délivrance “ d’entre les mains des Sauvages, dont j'étais le prisonnier.

“ Je dois ma liberté aux Holiandais, et ils l'ont obtenue sans “ peine, moyennant une modique rançon. Les Sauvages m’es- ‘ timaient peu, à cause de ma maladresse en toutes choses ; “ils pensaient d’ailleurs que je ne pourrais jamais guérir de mes blessures.

‘€ J'ai été vendu deux fois, d’abord à cette vieille qui devait me faire brûler, et ensuite aux Hollandais qui ont eu à donner quinze à vingt pistoles 1, “ J'ai chanté mon 7» exitu Jsraël de Ægypto ?, le 19 août, dans l’octave de l’Assomption de la Très-Sainte Vierge, que je ‘ regarde comme ma libératrice.

“# J'ai été pendant quatre mois captif chez les Iroquois, mais c’est peu, en comparaison de ce que méritaient mes péchés. “ Je n’ai pas pu, durant ma captivité, rendre à ces miséra- “ bles, en retour du mal qu’ils me faisaient, le bien que je leur ‘“ souhaitais, c’est-à-dire leur donner la connaissance du vrai ‘“ Dieu.

‘# Ne sachant pas leur langue, je voulus, avec le secours d’un ‘ prisonnier, comme interprète, essayer d’instruire un vieillard ‘ moribond ; mais l’orgueil le rendit sourd à ma parole. Il me “ répondit qu’un homme de son âge et de sa condition devait “ instruire les autres, et non recevoir leurs leçons. Et comme “ je lui demandai où il irait après sa mort, il répliqua : ‘ Du ‘“ côté de l'Occident.’ Puis il se mit à raconter les fables et “ les rêveries, que le démon a enseignées à ces infortunés, et “ qu'ils prennent malheureusement pour des vérités incontes- ‘ tables.

“ Je n'ai baptisé qu'un Huron. On l'avait amené là où j'étais pour le brûler. Mes gardiens me pressèrent de l'aller voir. J’allai avec quelque répugnance, car on m'avait dit, mais à tort, que ce n’était pas un de nos Sauvages, et que je ne le comprendrais pas. Je m’avançai vers la foule qui ou-

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: Une pistole, monnaie d’or de Rome, vaut enviror. dix-sept francs, 3 Ps. 118.

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“ vrit les rangs, et me laissa approcher de cet homme, déjà “ tout défiguré par les tourments. Il était étendu sur la terre ‘ nue, et n'avait rien pour appuyer sa tête. Voyant une pierre “ près de là, je la poussai du pied jusqu’à sa tête, pour qu’elle “ lui servit d'oreiller. Il se mit'alors à me regarder, et quel- ‘“ ques poils de barbe qui me restaient encore, ou quelqu’autre ‘indice, lui firent juger que j'étais étranger.—‘ N'est-ce j as là,’ “ dit-il à son gardien, ‘ l’'Européen que vous tenez prisonuier P ? “ Celui-ci lui ayant répondu affirmativement, il jeta de nouveau “ sur moi un regard plein de compassion.—"‘ Assieds-toi, mon “ frère, près de moi, me dit-il, ‘ je veux te parler.” Je m'assis, ‘“ mais il me fallut faire un effort à cause de la puanteur qui ‘ s’exhalait de son corps, déjà à moitié rôti.

‘“ Heureux de l'entendre un peu, parce qu’il parlait huron, ‘“ je lui demandai ce qu’il désirait, espérant pouvoir profiter de “ l'occasion pour l’instruire et le baptiser. A ma grande con- ‘“ solation, sa réponse me prévint. ‘Ce que je désire?’ dit-il ; ‘“““je ne demande qu'une chose, le baptême ; hâte-toi, car le ‘“ temps est court” Je voulus l’interroger sur nos mystères, ‘ pour ne pas donner un sacrement avec précipitation, mais je “le trouvai parfaitement instruit ; il avait déjà été reçu parmi “ les catéchumènes chez l. ; Hurons.

‘“ Je le baptisai donc avec bonheur pour lui et pour moi ; ‘“ mais quoique j'eusse administré ce sacrement avec une cer- “ taine ruse, m’étant servi de l’eau que je m'étais fait apporter ‘ pour lui donner à boire, les Iroquois ne laissèrent pas de ‘“ s’en apercevoir. Ils avertirent aussitôt les capitaines, et me “ chassèrent de la cabane avec colère, en m’accablant de me- ‘ naces ; puis ils se mirent à le tourmenter comme auparavant.

“ Le lendemain matin, on acheva de le brûler vif, et comme “ je l'avais baptisé, ils portèrent tous ses membres un à un dans “la cabane où j'étais, puis, sous mes yeux, ils enlevèrent la “ chair de ses pieds et de ses mains et in mangèrent. Enfin, “ le mari de la maîtresse de la cabane mit à mes pieds la tête “ de la victime, et la laissa là longtemps, en me reprochant ce “ que j'avais fait, et me disant : ‘ Eh bien ! à quoi lui ont servi

“tes enchantements? (Il parlait du baptême et des prières “ que nous avions faites ensemble). L'ont-ils délivré de la ‘“ mort ??

“ J'éprouvai alors un vif regret de ne pas savoir leur langue, ‘et de ne pouvoir pas dans une si belle occasion, leur parler “ de la vertu et des effets du baptême ; mais ce temps-là n’est ‘“ pas encore arrivé. Leurs péchés et surtout leur orgueil ‘“ mettent un grand obstacle à la grâce de Dieu, qui regarde les “€ Aumbles et ne voit les superbes que de loin \. Ils s’estiment ‘ tous comme des héros et des demi-dieux, et ils n’ont que du “ mépris pour les Européens, qu’ils regardent comme une race “ vile et lâche. Ils se croient destinés à su »juguer le monde. “ Zls se sont perdus duns leurs vaines pensées, c'est pourquoi “ Dieu les à abandonnés aux désirs dépravés de leur cœur. ? “ Mais vos prières et saints sacrifices, et les prières que toute “la Compagnie ne cesse d'offrir pour la conversion des infi- “ dèles, pourront obtenir que Dieu jette un regard de pitié sur ‘ eux, et en même temps sur moi, surtout dans les dangers “ de la mer auxquels je vais m’exposer. Soyez assuré que sain “ de corps ou estropié, je serai toujours de votre Paternité le “€ fils indigne et le très-humble serviteur.

F. J. B.$ “ De la Nouvelle Amsterdam, 31 août 1644.”

La troisième lettre est écrite de l’Ile de Khé, en date du 16 novembre de la même année. Le missionnaire y sollicite des prières pour rendre grâces à Dieu de l’avoir délivré non-seulement des mains des Iroquois, mais aussi de la fureur des flots. Il raconte qu'ils ont passé par d’horribles tempêtes, une entre autres, le 27 septembre, qui fut épouvantable. Elle dura plus de 24 heures, et les força de couper les mâts du vaisseau. Puis il ajoute :

‘ Nous fûmes poursuivis pendant plusieurs jours entiers par

: Ps. 119, 6.

* Rom. 1. 21.

* Frangçois-Joseph Bressani, l’auteur même de cet ouvrage.

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“ un corsaire turc. Ma compagnie sur le vaisseau se composait ‘“ de Huguenots qui montraient une antipathie singulière pour ‘le nom de Papiste et de Fésuite. Je n'avais pour lit qu’un ‘“ coffre dégarni et trop court pour me permettre de m’étendre ‘“ de tout mon long. Les vivres et même l’eau nous m:nquè- ‘“ rent pendant la traversée. Malgré tout cela, si vous exceptez ‘“ le mal de mer qui ne m'épargne jamais, je me portai toujours ‘“ très-bien, et après cinquante-cinq jours d’une navigation “ pénible, j’arrivai en habit de matelot à l'Ile de KRhé, mieux “ portant que je ne l'ai jamais été depuis dix-huit ans, que je ‘ suis dans la Compagnie. Je fus obligé de demander l’aumône ‘ en débarquant, et ce fut pour moi une consolation intérieure “ plus grande qu’on ne peut se l’imaginer. Dieu soit béni !”

Je laisse de côté mille autres particularités, qui n’appartiennent pas aux dangers qu’il a courus chez les Iroquois, comme sont les circonstances de son rachat, l’accueil que lui firent les Hollandais, etc., mais je dois insérer ici la dernière lettre que, sur les instances de plusieurs personnes, il écrivit après son retour en France, et j'espère que cette digression offrira un juste sujet d’édification. La voici :

“ Vous m'avez fait quelques questions sur ma captivité dans “ le pays des Iroquois, et vous les avez faites avec tant d’ins- ‘“ tance, et en me donnant tant de motifs, que, par considéra- ‘“ tion pour ce que je vous dois, je ne puis refuser d'y répondre. ‘ Je le ferai donc avec ma simplicité ordinaire.

‘ A la première question :—Pourquoi les Iroquois m’ont-ils ‘ tant maltraité ?—je réponds : Parce qu’ils me regardaient ‘ comme leur ennemi, non en ma qualité d’Européen (puisqu'ils ‘“ sont amis des Hollandais, Européens comme nous), mais ‘“ parce que nous sommes amis et protecteurs des Sauvages ‘“ que nous travaillons à convertir, et avec lesquels ils ne veu- ‘“ lent pas la paix, tandis que nous, nous l’entretenons pour le “ seul motif de les gagner à Dieu. Ainsi la première cause de ‘ cette inimitié, c’est la Foi, qui nous oblige, même au péril de “ notre vie, à cultiver l’amitié de nos néophytes, au risque “ d’encourir la haine des Iroquois. ‘Si vous aimez nos âmes

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‘“ autant que vous le dites, aimez aussi nos corps, (c'est le “ langage qu’ils nous tiennent) et ne formons plus qu'une “nation, Nos ennemis seront les vôtres, et nous courrons ‘“ tous les mêmes dangers.’

‘“ Ajoutez à cela la haine que les Iroquois ont pour notre “ sainte foi, qu'ils croient et disent être de la magie. (C’est *# pourquoi ils ont dernièrement prolongé pendant huit jours, au “ lieu d’un seul, comme le voulait l’usage, le supplice d’un Sau- ‘ vage chrétien qui se glorifiait publiquement de sa fni. Ilse ‘“ nommait Joseph Onahré, et il perdit la vie dans les tourments “ les plus cruels.)

“ Ils ont surtout en horreur le signe de la croix, parce que “les Hoïilandais leur ont fait croire que c'était une vraie supers- “ tition ; c’est pour cela qu’ils assommèrent le bon René Goupil, ‘“ compagnon du P. Jogues, et qu’ils me séparèrent de ce jeune “ garçon à qui je le faisais faire avec d’autres prières.

‘“ Mais quand bien même la foi, que nous cherchions à ‘“ introduire dans ces contrées, n’eût pas été la cause de la ‘“ haine et de cruauté de ces Sauvages envers nous, je n’aurais ‘ pas hésité à braver tous ces dangers dans l'intérêt des âmes. ‘“ En effet si l’on regarde comme une action méritoire de s’ex- “ poser à la peste, même dans le seul dessein de soulager les “ corps, ne dois-je pas m’estimer trop heureux, si Dieu me “ fait la grâce de perdre la vie en secourant et en convertissant “les âmes. Tous ceux qui voyagent au Canada, et surtout “ ceux qui se rendent chez les Hurons, courent tous ces dan- ‘“ gers; et si, par crainte des Iroquois ou d’autres causes de “ périls, personne n’osait s’exposer, cette malheureuse nation “ finirait par être entièrement abandonnée et privée de tout “ secours spirituel Voilà pourquoi on porte envie à ceux qui “ trouvent la mort dans cette Mission.

‘ Néanmoins, à dire vrai, ce qui me consolait le plus, ce ‘“ n’était point cette considération ; maïs la pensée que Dieu ‘ et l’obéissance m’avaient placé là. Je priais la bonté divine ‘ d'agréer mon sacrifice, comme il agréa celui du bon larron, ‘ et je me reconnaissais plus coupable que cet heureux crucifié,

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