‹ Les Jésuites-martyrs du Canada [microforme]Chapitre 36 sur 73 · EN · texte numérisé non relu

EN

“ aussi cruel que les autres. Je ne doute pas qu'il n’y en eût ; ‘ mais personne n'osait manifester ce sentiment, dans la crainte “ d'être méprisé des autres, car parmi eux, tourmenter cruelle- ‘“ ment un prisonnier, est une preuve de bravoure, et compatir ‘“ À ses souffrances, un signe de lâcheté.

“ Un soir, pendant qu'ils me brûlaient pour la dernière fois “ l'annulaire de la main droite, au lieu de chanter, comme ils “ me l’ordonnaient, j'entonnai le Miserere, mais avec un accent “ si effroyable que je leur fis peur. Ils m'écoutèrent tuus avec “ attention, et celui qui me brûlait, me traita alors avec un peu ‘“ moins de cruauté qu'auparavant. Il continua cependant dans “ Ja crainte qu’on ne se moquât de lui. Je me crus à ma der- “ nière heure, tant était grand l'excès de ma douleur, C'est “ pourquoi je me mis à exhorter nos Hurons prisonniers à “ souffrir avec courage, surtout s'il leur arrivait de le faire ‘“ pour la Foi, et je les assurai que l’espérance du Paradis me “ délivrait de la crainte de la mort. Ils me le proinirent, et “ deux d’entre eux tinrent parole. Ils furent brûlés à petit feu ‘“ peu de temps après, et ensuite mangés, non sans s'être con- “ fessés à moi avant de mourir.

“ C'est un grand tourment d’être serré fortement par des ‘ liens, et je ne l’avais jamais bien compris en méditant la “ passion de Notre Seigneur. Dans cette position, il m'était ‘“ absolument impossible de fermer l'œil, et on me laissait “ cependant ainsi pendant la nuit entière. A l'aurore je priais “ quelqu'un de me délier. Si celui-ci s’apercevait qu’on avait “ les yeux sur lui, il se moquait de moi, au lieu de me soulager, “ pour ne pas s’attirer le reproche de lâcheté ; mais quand il “ pouvait le faire sans témoin, ordinairement il me déliait.

‘“ Il est certain que s'ils avaient été tous cruels au même ‘“ degré, je serais mort de faim ; car, n’ayaut pas l'usage de mes ‘“ mains, j'avais besoin qu'on me mît la nourriture dans la ‘“ bouche. Or, bien des fois, au lieu de me mettre à la bouche “ l'espèce de po/enfa 1, qui formait tout mon régal, ils la lais- ‘ saient tomber sur ma poitrine, ou bien encore ilsme mettaient

à Bouillie italienne faite avr" la farine de blé d'Inde,

cs es

“ sur la peau des charbons ardents ; mais d’autres, au contraire, ‘“ Émus de compassion, venaient les jeter à terre, et me donner “ quoiqu’en pitite quantité, de quoi me soutenir.

‘# La cénquième et dernière question était: Pourquoi ne tra- ‘“ vaillais-je pas à rendre mes bourreaux plus humains ?—Cher- “ cher à les rendre plus humains, c'était les irriter. Je leur ‘“ disais un jour, que mes liens étaient trop serrés, et que ‘ j'allais mourir par ce supplice et non par le feu, dont ils me ‘“ menaÇaient. La conséquence fut qu’on serra davantage ‘ mes liens. ‘Eh bien’ ! disaient-ils ensuite, en se moquant “ de moi, ‘n’es-tu pas à cette heure mieux à ton aise? ? Ils ‘“ font un très-fréquent usage d’ironies cruelles.

‘“ J'allais oublier de vous dire qu’ordinairement ils ne me ‘“ quittaient jamais le soir, sans que je m’attendisse à mourir “ dans le courant de la nuit, tant que je me sentais faible ; ‘“ mais par une providence particulière de Dieu, aussitôt qu'ils ‘“ m'avaient délié le matin, je fermais les yeux, et je rêvais que ‘“ j'étais parfaitement guéri; et quoique je fisse des efforts ‘“ pour éloigner cette idée comme une tentation, capable de “ me détourner de la pensée salutaire de la mort, et que dans ‘“ mon sommeil je fisse plusieurs fois, la réflexion que ce n'était ‘“ qu’un songe, je ne pouvais m’en convaincre, et à mon réveil ‘“ j'examinais si c'était vrai ou non.

‘“ Cette pensée, bien qu’elle ne fût qu’un rêve, relevait telle- ‘ment mon courage, qu'après une ou deux heures d: repos, ‘“ je me sentais plein de vie et de force, aussi prêt à souffrir ‘“ que je l’avais été le premier jour où conimença mon sup- “ plice. ”

Une preuve que les dangers que fait courir dans ces voyages cette race de brigands, ne sont pas chose rare, c'est que dans quatre voyages que l’obéissance, et les besoins de cette Mission firent entreprendre à ce missionnaire cette même année, il les a rencontrés trois fois, et a de nouveau été couvert de blessures. 4

Dans la troisème partie de cet ouvrage, nous parlerons d'un

autre missionnaire, qui l’année précédente, avait reçu le même

traitement que celui-ci ; mais en voilà assez, pour le moment, sur le danger que font courir les Iroquois.

Il y a encore autre chose continuellement à craindre dans ces longs et pénibles voyages, c’est le péril d’un naufrage imminent, et la mort lente par la famine. On est obligé, comme je l’ai raconté, de faire dans des canots d’écorce, épais seulement comme une pièce de monnaie, des voyages de 900 milles sur des fleuves dangereux, et d'immenses lacs, où les tempêtes sont aussi redoutables que sur la mer, surtout sur l’un d’eux qui a 1200 milles de circuit.

Le plus grand danger se rencontre cependant sur les fieuves ; je dis les fleuves, parce qu'il y en a plusieurs de navigables. On ne remonte le grand fleuve Saint-Laurent que pendant 400 milles ; ensuite, après avoir franchi des sauts et des rapides, on rencontre d’autres fleuves, des lacs, des rivières, et enfin le vaste lac des Hurons, nommé aussi "er douce.

Sur ces rivières on compte environ soixante chutes où les eaux se précipitent de quatre, huit et dix cannes ! de haut, ou de portages, c’est-à-dire d'espaces de terrain qu’il faut franchir pour atteindre un autre lac ou un autre fleuve, sans communication avec celui qu’on qfitte. Ce nom de portage vient de ce que l’on est obligé de transporter tout par terre; les vivres, le lit (qui consiste seulement dans une couverture ou une natte), la barque et la tente formée d’écorces d’arbres et servant à se défendre la nuit contre la pluie.

Les chutes sont dangereuses, si les voyageurs s’avancent dans le fort du courant ; les Sauvages eux-mêmes y ont fait souvent naufrage. Elles se succèdent quelquefois sur un, deux, quatre, six, huit et même dix milles de longueur. Quand elles sont aussi longues, on ne porte pas tout le bagage sur les épaules. S'il est possible, à l’aide d’une corde, de traîner la barque chargée ou vide, sans la sortir de l’eau, les Sauvages le font toujours ; mais ce n’est pas sans danger, ni sans de grandes difficultés. Souvent ils sont obligés de se mettre jusqu’à la ceinture dans l’eau glacée. Ils en ont même quel-

4 La canne vaut six pieds.

Page 1