TROISIÈME DIFFICULTÉ DES MISSIONS DE LA NOUVELLE-FRANCE. ——LA LANGUE
Demeurer dans un pays, où il faut apprendre à une âge mûr, sans maître, sans livres et sans règles, une langue qui n’a aucune ressemblance avec les nôtres, c’est, il faut l'avouer, une étrange position.
Presque toutes les autres nations connaissent l'écriture ; on y trouve des livres ou du moins des interprètes, nés d’un £ère européen et d'une mère indigène, qui sont un secours puissant pour l’étude des langues étrangères.
Mais nos Sauvages n’ont aucune de ces ressources ; et de plus ils sont tout-à-fait incapables d'apprendre nos langues. S'ils avaient pu y parvenir, nous en eussions tiré un grand avantage, car en avançant eux de leur côté et nous du nôtre, nous nous serions rencontrés plus facilement. Mais comme ils ne peuvent pas prononcer certaines labiales, telles que B, F, L, M, P, V, ni les lettres J, X et Z ; ils ne peuvent pas apprendre nos langues qui sont pleines de ces consonnes, tandis que les leurs (celles des Hurons surtout) ne sont composées en grande partie que de voyelles, d’où il vient que pour les parler, ils n’ont pas besoin de remuer les lèvres.
En outre, leurs langues sont aussi très-différentes des nôtres pour les nombres, les personnes et les les autres inflexions, qui sont toutes plus nombreuses et plus irrégulières que dans nos langues d’Europe.
Ajoutez à cela une prononciation étrange, des combinaisons de lettres, des accents, des aspirations, des changements de ton, sans lesquels on serait exposé non-seulement à se méprendre singulièrement, mais même à ne rien comprendre.
Pour apprendre la langue huronne et la langue algonquine, qui sont les principales, il a donc fallu, outre la grâce de la vocation, un travail opiniâtre.
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La connaissance de la première a é!£ le fruit de l'humilité du Père de Brebeuf qui, à l'âge de près de quarante ans, s’est soumis pendant trois ans, aux plus cruelles humiliations, au milieu de la cendre et de la fumée des cabanes, pour trouver ce trésor.
La connaissance de la seconde est due, sans parler du secours d’un interprète apostat, à des voyages et à des dangers extraordinaires, que je veux mettre ici sous les yeux du lecteur pour son édification.
Ce récit fait partie d’une lettre que le Père Paul Le Jeune, premier À ouvrier dans cette vigne du Seigneur, et alors Supérieur de toute la Mission, écrivit à son Provincial en France. Il y parle, il est vrai, d’une Mission algonquine ; mais comme sous bien des rapports, ces détails conviennent à celle des Hurons, ils ne seront pas ici hors de propos.
Ce missionnaire ne voyant presque aucune possibilité d’apprendre cette langue, sans vivre avec les Sauvages, se décida à passer l’hiver avec eux dans les bois. Il avait pour compapnons obligés un Sauvage qui passait pour sorcier, et un autre qui depuis son retour de France, où on l'avait fait instruire, était devenu apostat 2. Après avoir parlé de différents sujets, voici ce qu'il écrit %: ‘“Epictète dit que celuy qui veut aller ‘ aux bains publics, se doit au prealable figurer toutes les in- ‘“ solences qui s'y commettent, afin que se trouuant engagé ‘“ dans la risée d’vn tas de canailles, qui luy laueront mieux la “ teste que les pieds, il ne perde rien de la grauité et de la ‘ modestie d’vn homme sage. Ie dirois volontiers le mesme à ‘“ qui Dieu donne les pensées et les désirs de passer les mers ‘“ pour venir chercher et instruire les Sauuages : c’est en leur “ faueur que ie coucheray ce Chapitre, afin qu'ayant cogneu “ l’ennemy qu'ils auront en teste, ils ne s’oublient pas de se
1 Le P. Le Jeune ne vint au Canada qu’en 1632.
* Ces deux hommes accompagnaient leur frère nommé Mestigoït, à le Père Le Jeune s'était confié.
% Nous donnons ces extraits textuels d’après la Relation de 1634, écrite par le Père Le Jeune. La traduction italienne du Père Bressani u’en est souvent qu’un abrégé incomplet.
‘“ munir des armes necessaires pour le combat, notamment “ d'vne patience de fer ou de bronze, ou plustost d’vne pa- ‘““ tience toute d’or, pour supporter fortement et amoureuse- ‘ment les grands trauaux qu'il faut souffrir parmy ces ‘ peuples...”
Après avoir raconté son départ de France, et les dangers de naufrage qu’il a courus, il ajoute :
“ Nous auons fait dans ces grands bois, depuis le 12 No- ‘““ uembre de l'an 1633, que nous y entrasmes, iusqu’au 22 ‘“ d’Auril de ceste année 1634, que nous retournasmes aux riues ‘“ du grand fleuue Sainct-Laurens, vingt-trois stations, tantost ‘“ dans des vallées fort profondes, puis sur dés montagnes fort ‘“ releuées ; quelque fois en plat pays et tousiours dans la neige. ‘“ Ces forests où ay esté sont peuplées de diuerses especes ‘“ d'arbres notamment de Pins, de Cedres et de Sapins. Nous ‘“ auons truuersé quantité de torrens d’eau, quelques fleuues, “ plusieurs beaux lacs et estangs, marchans sur la glace . ....
‘“ Commençons par la maison... Figurez-vous vn grand rond ‘“ ou vn quarré dans la neige, haute de deux, de trois, ou de ‘“ quatre pieds; ceste profondeur nous faisoit vne muraille ‘“ blanche, qui nous enuironnoit de tous costez, excepté par “ l'endroit où on la fendoit pour faire la porte; la charpente ‘“ apportée, qui consiste en quelque vingt ou trente perches, on ‘“ Ja plante, non sur la terre, mais sur le haut de la neige, puis ‘“ on iette sur ces perches qui s’'approchent vn petit par en ‘“ haut, deux ou trois rouleaux d’écorces cousuës ensemble, ‘“ commençant par le bas, et voila la maison faite. On couure ‘ la terre, comme aussi ceste muraille de neige qui regne tout “ à l’entour de la cabane, de petites branches de pin, et pour “ derniere perfection, on attache vne méchante peau à deux ‘“ perches pour seruir de porte, dont les iambages sont la neige ‘“ mesme. Voyons maintenant en détail toutes les commoditez ‘ de ce beau Louure. Vous ne sçauriez demeurer debout dans ‘“ ceste maison, tant pour sa bassesse, que pour la fumée qui “ suffoqueroit, et par consequent il faut estre tousiours couché ‘“ ou assis sur la platte terre, c’est la posture ordinaire des
‘“ Sauuages ; de sortir de hors, le froid, la neige, le danger de ‘“ s'égarer dans ces grands bois, vous font rentrer plus vite que ‘“ le vent et vous tiennent en prison dans vn cachot qui n’a: ny “ clef ny serrure,
‘# Ce cachot, outre la posture fascheuse qu’il y faut tenir sur
‘“ vn lit de terre, a quatre grandes incommoditez, le froid, le ‘ chaud, la fumée et les chiens. Pour le froid vous auez la “ teste à la neige. Il n’y a qu’vne branche de pin entre deux, ‘“ bien souuent rien que vostre bonnet, les vents ont liberté “ d'entrer par mille endroicts : car ne vous figurez pas que ces “ écorces soient iointes comme un papier colé sur vn chassis, “ elles ressemblent bien souuent l'herbe à mille pertuis, sinon ‘“ que leurs trous et leurs ouuertures sont vn peu plus grandes, ‘“ et quand il n’y auroit que l’ouuerture d’en haut qui sert de “ fenestre et de cheminée tout ensemble, le plus gros hyuer de “ France y pourroit tous les iours passer tout entier sans em- ‘“ pressement. La nuict, estant couché, ie contemplois par ‘“ ceste ouuerture et les Estoilles et la Lune, autant à décou- ‘ uert que si l’eusse esté en pleine campagne. ‘ Or cependant le froid ne m'a pas tant tourmenté que la chaleur du feu: vn petit lieu, comme sont leurs cabanes, s’échauffe aisément par vn bon feu, qui me rotissoit par fois et me grilloit de tous costez, à raison que la cabane estant ‘“ trop estroite, ie ne sçavois comment me deffendre de son ‘“ ardeur: d'aller à droite ou à gauche, vous ne sçauriez, car ‘“ les Sauuages qui vous sont voisins occupent vos costez; de “ reculer en arrière vous rencontrez ceste muraille de neige ou ‘“ les écorces de la cabane qui vous bornent. Ie ne sçavois en “ quelle posture me mettre: de m’estendre, la place estait si “ estroite que mes jambes eussent esté à moitié dans le feu ; ‘“ de me tenir en peloton, et tousiours racourcy comme ils ‘ font, ie ne pouvois pas si long temps qu'eux...
Cette incommodité n’est pas aussi grande pour les Sauvages, qui s’accoutument depuis leur enfance à s'asseoir comme les singes.
‘ Orie dirai neantmoins que le froid ny le chaud n’ont rien
“ d’intolerable, et qu'on trouue quelque remede à ces deux ‘“ maux; mais pour la fumée, ie vous confesse que c’est vn “ martyre : elle me tuoit et me faisoit pleurer incessamment “ sans que j'eusse ny douleur ny tristesse dans le cœur ; elle “ nous terrassoit par fois tous tant que nous estions dans la “ cabane, c’est-à-dire qu’il falloit mettre la bouche contre terre “ pour pouuoir respirer ; car encor que les Sauuages soient ‘“ accoustumez à ce tourment, si est-ce que par fois il redoubloit ‘“ auec telle violence, qu'ils estoient contraincts aussi bien ‘“ que moy de se coucher sur le ventre, et de manger la terre “ pour ne point boire la fumée. l'ai quelque fois demeuré “ plusieurs heures en ceste situation, notamment dans les plus “ grands froids, et lors qu’il neigeoit : car c’estoit en ces temps “ ]à que la fumée nous assailloit auec plus de fureur, nous saisis- ‘ sant à la gorge, aux naseaux et aux yeux : que ce breuuage ‘“ est amer ! que ceste odeur est forte ! que ceste vapeur est ‘“ nuisible à la veuë ! j'ai creu plusieurs fois que ie m’en allois ‘“ estre aveugle : les yeux me cuisoient comme feu, ils me “ pleuroient ou distilloient comme un alambic, ie ne voyois “ plus rien que confusément, à la façon de ce bon homme qui “ disoit : Les Aommes me paroissent comme des arbres en mouuc- ‘“ ment}. Ie disois les Psaumes de mon Breuiaire comme ie “ pouuois, les sçachant à demy par cœur : i’attendois que la ‘“ douleur me donnast vn peu de relasche pour reciter les “ leçons, et quand ie venois à les lire, elles me sembloient ‘ écrites en lettres de feu ou d’'écarlatte ; jai souuent fermé mon “ liure, n’y voyant rien que confusion qui me blessoit la veuë.
‘“ Quelqu'vn me dira que ie deuois sortir de ce trou enfumé ‘et prendre l'air, et ie iuy repondray que l'air estoit ordinaire- ‘“ ment en ce temps-là si froid, que les arbres, qui ont la pean ‘“ plus dure que celle de l’homme, et le corps plus solide, ne ‘ luy pouvoient resister, se fendans iusques au cœur, faisans vn “ bruit comme d’vn mousquet en s’éclatans : ie sortois neant- ‘“ moins quelque fois de ceste taniere, fuyant la rage de la ‘ fumée pour me mettre à la mercy du froid, contre lequel ie
4 Marc. Vin, 24.
‘“ taschais de m'armer, m’enueloppant de ma couuerture ‘“ comme vn Irlandois, et en cet esquipage assis sur la neige, ou ‘“ sur quelque arbre abbattu, ie recitois mes Heures : le mal ‘ estoit que la neige n’auoit pas plus de pitié de mes yeux que ‘ la fumée.
“ Pour les chiens que j’ay dit estre l’vne des incommoditez des “ maisons des Sauuages, ie ne sçay si ie les dois blasmer : car ils “ m'ont rendu par fois de bons seruices ; vray qu'ils tiroient de ‘ moy la mesme courtoisie qu'ils me prestoient, si bien que nous ‘“ nous entr'aydions les vns les autres, faisans l’enblesme de “€ secours mutuel. Ces pauures bestes ne pouuans subsister à l'air, ‘“ hors la cabane, se venoient coucher tantost sur mes épaules, ‘ tantost sur mes pieds, et comme ie n’auois qu'vné simple ‘ castalogne pour me seruir de mattelas ou de couuerture tout ‘ensemble, ie n’estois pas marry de cet abry, leur rendans ‘“ volontiers vne partie de la chaleur que ie tirois d’eux : il est ‘ vray que comme ils estoient grands et en grand nombre, ils ‘“ me pressoient par fois, et m'importunoient si fort, qu’en me “ donnans vn peu de chaleur, ils me deroboient tout mon ‘ sommeil, cela estoit cause que bien souuent ie les chassois, ‘ en quoy il m’arriua certaine nuit un traict de confusion et de “ risée : car un Sauuage s’estant ietté sur moy en dormant, moy ‘ croyant que ce fust vn chien, rencontrant en main vn baston, ‘ie le frappe m'écriant, Aché, Aché, qui sont les mots dont ils “se seruent pour chasser les chiens ; mon homme s’esveille ‘ bien estonné, pensant que tout fust perdu : mais s’estant pris ‘“ garde d’où venoient les coups : ‘ Tu n’as point d'esprit, me “ dit-il, ‘ce n’est pas vn chien, c’est moy” : à ces paroles ie ne ‘ sçay qui resta le plus estonné de nous deux, ie quittay dou- ‘ cement mon baston, bien marry de l’auoir trouué si pres de ‘ moy.
“ Retournons à nos chiens : ces animaux estans affamez, ‘ d'autant qu’ils n’auoient pas de quoy manger non plus que “ nous, ne faisoient qu’aller et venir, roder par tout dans la ‘ cabane : or comme on est souuent couché aussi bien qu’assis “ dans ces maisons d’écorce, ils nous passoient souuent, et sur