‹ Les Jésuites-martyrs du Canada [microforme]Chapitre 48 sur 73 · CS ES · texte numérisé non relu

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contentant de pousser intérieurement un cri vers le ciel ; mais ‘ une force surnaturelle l’arrête et lui fait lâcher prise. Environ un quart d'heure après, il revient encore à moi, comme s’il avait “ rougi de sa faiblesse et de sa lâcheté, et se met en devoir ‘“ d'exécuter son dessein. Il se sent de nouveau repoussé :.” 15 ‘ une force invisible, et se retire. S'il eût passé outre, j'aurais

ff été mis à mort immédiatement ; car les Sauvagss ne laissent

pas longtemps la vie à ceux qui sont ainsi défigurés. Je fus fi “ ramené à mes gardiens, après tous les autres prisonniers, la | nuit étant déjà bien avancée. Je dus la passer dans de Hi grandes souffrances et sans nourriture, quoique j'en fnsse ‘ presqu’entièrement privé depuis plusieurs jours. ho ‘ Mais ce qui rendait mes douleurs plus sensibles, c'ét:it de

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voir exercer les cruautés envers les chrétiens hurons, et de ‘ plus atroces encore envers le bon Eustache. On lui coupa en effet les deux pouces, et par ia plaie de la main gauche, on lui enfonça jusqu’au coude un bâton très-aigu. Il souffrit ce traitement en vrai héros chrétien.

‘“ Le lendemain nous rencontrâmes encore d’autres canots de guerriers, qui coupèrent quelques doigts à nos compagnons. Quant à nous, nous en fûmes quittes pour la peur. ‘“ Le dixième jour vers midi, nous laissâmes les canots ; nous mîmes quatre jours pour faire à pied le reste du voyage. Aux fatigues ordinaires, se joignit celle de porter les bagages ; mais je fus ménagé, soit à cause de ma faiblesse du peu de ‘ cas que j'en paraissais faire (tant j'avais d’orgueil jusque dans la captivité, et en présence de la mort !) ‘“ La faim se faisait toujours sentir de plus en plus, car nous étions sans provisions. Nous passâmes ainsi trois jours ; le quatrième, quand les habitants du village vinrent à notre rencontre, nous n'avions mangé que quelques fruits, cueillis ‘“ en passant sur la route. On nous avait cependant offert de partager les vivres qui étaient dans les canots ; mais, afin de n'avoir à offrir au feu et aux tourments qu’un corps faible et épuisé, (car je ne vous cacherai pas mes misères), j'en avais “ pris très-peu. Quand un besoin impérieux me fit chercher ‘ un peu de nourrriture, je ne trouvai que de l’eau. En effet “ lorsqu'on fit halte le second jour, les Sauvages mirent la chaudière sur le feu, comme pour cuire la nourritur® ; mais ‘“ tou. se borna à laisser chacun prendre de l’eau tiède à dis- “ crétion.

‘“ Enfin la veille de l'Assomption de la B. V. Marie, nous arrivâmes au premier village iroquois. Je remerciai N.S. “ JT. C. de ce qu’il nous appelait à partager ses douleurs et sa “ croix, le jour où l'univers chrétien célèbre ’e triomphe de sa ‘“ divine Mère montant au ciel.

“ Nous avions toujours eu un pressentiment dans la route, ‘ que ce jour serait douloureux et fatal Cependant René et ‘“ moi nous aurions pu l’éviter facilement, ainsi que le feu.

‘“ En effet, libres de tous liens, et souvent à une grande “ distance de nos gardiens, nous aurions pu fuir, et s’il ne nous “ eût pas été donné d'arriver jusqu’à la colonie française, nous ‘ eussions trouvé une mort plus douce dans les forêts ; mais “ le brave jeune homme ne voulut jamais y consentir, et pour “ moi, j'aimais mieux tout souffrir, plutôt que d'abandonner, | “au moment de la mort, les Français et les chrétiens hurons, k ‘“ et de les priver des consolations qu’un prêtre peut alors leur ‘“ procurer.

“ Vers trois heures nous étions donc sur les bords de la rivière, qui est près de leur village. Sur les deux rives se trouvaient pour nous recevoir, les Iroquois et les anciens captifs hurons. Ces derniers en nous saluant, nous annoncèrent que nous serions brûlés à petit feu ; les autres nous accueillirent à coups de bâton, de poings et de pierres. Leur de aversion pour une tête chauve leur fit décharger leur fureur sur moi, et en particulier sur ma tête, Il me restait deux ongles ; ils les arrachèrent avec leurs dents ; puis avec leurs {rein ongles ils enlevèrent jusqu'aux os la chair qui est au-dessous. ‘4 ‘“ Enfin, après avoir assouvi leur cruauté, et s'être moqués de “ nous assez longtemps sur le rivage, ils nous conduisirent au ô “ village, situé au sommet de la colline. Di A | ‘“ A l'entrée nous trouvâmes à nous attendre, la jeunesse ‘“ armée de bâtons, et rangée sur deux haïes Nous savions

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“ que refuser de souffrir, c'est ne vouloir plus être au nombre ph! 1: “ des enfants que Dieu châtie en père ; ainsi nous nous offrîimes

“ alors à lui, pour qu'il nons traitât comme un père traile ses ni!

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‘ Voici l’ordre établi dans la marche. En tête des prison- ÿ ;

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‘“ niers, Ô honte ! on fit marcher Couture entièrement nu, LI

“ comme le plus criminel, pour avoir tué un chef de distinc- “tion. près lui venaient les Hurons, à égale distance les uns ù “ des autres, et au milieu d’eux était René Goupil. Pour moi, 4! “ le plus indigne de tous, je fermais la marche. On nous avait 8 # laissé notre chemise à René et à moi.

+ Prov. II, 12,

‘“ Les Iroquois s'étaient répandus dans les rangs pour retar- “ der notre marche, et mettre plus de distance entre nous. | ‘ Ils avaient ainsi plus de loisir et de facilité, pour nous acca- | “ bler de coups, et ils vérifiaient en nous ces paroles de David : “ Les pécheurs ont frappé longtemps ei cruellement sur mes épaules | “ comme le forgeron sur le fer *.

| “ Je reçus pour ma part un coup si violent avec un morceau ‘“ de fer qu’un d’entre eux faisait jouer au bout d’une corde, ‘ qu'il m'aurait renversé à moitié mort, si la crainte d’un second ‘“ coup ne m’eût donné des forces et du courage.

“ Sous une pareille grêle de coups, nous eûmes bien de la

‘ peine à arriver iusqu’à l’échafaud élevé au milieu du village. ‘ Toutes nos figures, et surtout celle de René, offraient le plus “ triste spectacle. Le nombre des coups qu'il avait reçus sur tout “le corps, et en particulier sur le visage, est tel, qu’il ne lui “ restait de blanc que celui des yeux. Dans cet état il nous ‘ paraissait d’autant plus beau, qu’il ressemblait davantage à “ celui de qui il est écrit: Vous l'avons regardé comme un “ Zépreux, frappé de Dieu, et en qui il n'y à plus ni beauté ni qi “€ éclat 2, il ‘“ Nous commencions à peine à respirer sur ce théâtre, lors- | ‘“ qu’un de nos ennemis vint avec un grand bâton, décharger “ trois coups sur nous autres Français. Les Sauvages se mirent ll “aussitôt à tirer leurs couteaux, à monter sur le théâtre et à ‘“ couper les doigts à plusieurs captifs.

‘ Comme leur cruauté se proportionne à la dignité de leurs (ll “ prisonniers, ils commencèrent par moi. Ils avaient été (1) “ témoins des égards que les Français et les Hurons me mon- (ll! “ traient, ou bien ils avaient deviné qui j'étais, par leurs discours | ‘“ ou par ma conduite.

‘“ Un vieillard, céièbre magicien, s'approche alors de moi, “ suivi d’une captive algonquine chrétienne, nommée Jeanne. “ Il lui commanda de me couper le pouce. Trois fois la pauvre “ femme recule d’horreur ; enfin menacée de perdre la vie elle

1 Ps, 198, 8.

2 Isai. LIL, 2,

“ obéit et me coupa le pouce. Je pris alors ce pouce avec “ l'autre main, et vous le présentai, à Dieu vivant et véri- “ table, en mémoire des sacrifices que depuis sept ans j'avais “ offerts sur l'autel de votre Église. Mais un de mes compa- “ gnons m'avertit de m'en tenir là, dans la crainte que mes ‘ ennemis ne me le missent dans la bouche, et ne me forças- “ sent à le manger tout sanglant. Je le jetai aussitôt loin de ‘ moi.

“ Je bénis le Seigneur d’avoir bien voulu me laisser le pouce “ droit, afin que par cette lettre je puisse solliciter de mes “ Pères et de mes Frères, d'offrir pour nous leurs saints sacri- “ fices, leurs prières, leurs bounes œuvres et leurs oraisons, “ dans la sainte Église de Dieu, à laquelle nous sommes deve- “ nus chers par deux titres nouveaux, puisqu'elle prie souvent “ pour les affligés et les capiifs.

‘“ René Goupil subit le même supplice ; on lui coupa le pouce “ droit à la première phalange, et pendant cette cruelle opéra- ‘tion on ne l’entendit que répéter à haute voix : Jésus, Marie, ‘“ Joseph.

‘“ Le jour suivant, fête de l’Assomption de la B. Vierge “ Marie, nous passâmes la matinée sur le théâtre ; mais à midi ‘on nous conduisit à un autre village à cinq ou six milles de “à. Au moment du départ mon gardien craignant de ne pas “ pouvoir se saisir plus tard de ma chemise, me l’enleva. Il me “ laissait partir ainsi, n'ayant plus sur moi, qu’un vieux et ‘“ mauvais caleçon. Quand je me vis dans cet état, je n’eus “ pas peur de lui dire: ‘ Pourquoi onc, mon frère, me dé- “ pouilles-tu de la sorte, toi qui possèdes déjà tout mon bagage ? ?

“ Il eut pitié de moi, et me donna une grosse toile, qui “ servait à envelopper mes paquets. J'en avais assez pour me “ couvrir les épaules et une partie du corps, mais mes plaies “ déjà ulcérées ne me permirent pes de supporter ce rude et “ grossier tissu. Le soleil était si ardent que pendant la route ‘“ ma peau fut brûlée comme dans un four, et celle du cou et “ des bras tomba bientôt toute desséchée.

‘“ En arrivant dans ce second village, nous fûmes encore

‘“ accablés de coups, quoique selon la coutume de ces barbares ‘“ on ne traite les prisonniers qu’une fois de cette manière. “ Le Seigneur voulait nous donner ainsi quelques traits de ‘“ ressemblance avec son Apôtre, qui se glorifie d’avoir été trois “ fois battu de verges. Les coups que nous reçumes alors, ‘“ étaient moins nombreux qu'ils n'avaient été dans l’autre “ village, mais ils étaient plus cruels. Nos bourreaux n'étaient ‘“ pas embarrassés par une multitude empressée, et ils pou- ‘“ vaient mieux ajuster. Ils nous frappaient surtout sur le devant “ des jambes et nous causèrent ainsi de cuisantes douleurs.

“ Nous restâmes jusqu’au soir sur le théâtre, et on nous ‘ Jaissa la nuit dans une cabane sur la terre nue, où sans vête- ‘“ ments et les membres liés, nous fûmes à la merci de person- ‘“ nes de tout sexe et de tout âge. Nous servimes de jouet aux ‘“ enfants et aux jeunes gens, qui nous jetaient sur la peau des “ charbons et des cendres brûlantes, dont nous ne pouvions “ pas nous délivrer, à cause de nos liens. Tel est l’apprentis- ‘“ sage qu’on leur fait faire de la cruauté, pour les rendre ensuite ‘“ capables de plus grandes choses.

‘“ Deux jours et deux nuits s’écoulèrent ainsi pour nous sans ‘“ presque aucune nourriture et sans sommeil Mon âme se ‘“ trouva alors dans les plus grandes angoisses. Je voyais nos ‘ennemis monter sur le théâtre, couper les doigts de mes ‘“ compagnons, serrer leurs poignets avec des cordes, et si “ fortement, qu’ils tombaiïent en défaillance. Je ressentais les ‘“ maux de tous, et j'étais aussi affligé que pouvait l'être un ‘“ père très-tendre, témoin des douleurs de ses propres enfants. ‘“ A l’exception de quelques anciens chrétiens, je les avais ‘“ engendrés tous à J. C. par le baptême.

‘“ Malgré mes douleurs, le Seigneur me donnait assez de “force pour consoler les Français et les Hurons, qui souf. ‘“ fraient avec moi. Dans la route, comme sur le théâtre, où ‘“ nous avait conduits cette foule cruelle, venue pour nous “offrir leurs sa/ufations, (c'est le nom qu’ils donnent aux pre- “ mières cruautés qu’ils exercent sur les prisonniers), je les ‘“ exhortais tantôt en particulier, tantôt en commun, à souffrir

‘“ avec résignation et confiance ces supplices, dont ils serarent “un jour abondamment récompensés À, et à ne pas oublier gw’1/ “faut passer par bien des tribulations pour entrer dans le “ royaume des Cieux ?. Je leur disais que pour eux le temps ‘ prédit par le Seigneur était arrivé : Vous serez afligés et vous “ pleurerez; le monde au contraire se réjouira. Maïs votre “ tristesse se changera en joie. J'ajoutais encore : Za femme ‘en travail souffre parce que l'heure est venu ; mais quand elle ‘ est délivrée, la joie d'avoir un enfant, lui fait oublier toutes ses “ douleurs #. ‘Ainsi croyez fermement qu'après ces quelques “ jours de souffrance, vous goûterez une joie éternelle.”

‘“ Assurément c'était pour moi un grand et juste sujet de “ consolation de les voir si bien préparés, surtout les vieux “ chrétiens, Joseph, Eustache et les deux autres 6. Théodore # s'était échappé le jour où nous arrivâmes au premier village ; “ mais comme une balle lui avait brisé l'épaule dans le combat, “ il mourut en cherchant à atteindre la colonie française.

‘“ Les Iroquois n'avaient encore jamais vu sur leurs théâtres “ des prisonniers français, ni des chrétiens ; aussi contre “ l'usage, et pour contenter la curiosité de tout le monde, on “ nous conduisit dans tous leurs villages.

“ Nous entrâmes assez tranquillement dans le troisième ; “ mais je trouvai sur le théâtre un spectacle plus affligeant “ pour moi que tous les supplices. Quatre Hurons faits pri- ‘“ sonniers ailleurs, et amenés ici, venaient accroître le nombre ‘“ des malheureux.

‘“ Entre autres tourments qu’ils subirent, on coupa à tous “ quelques doigts, et au plus âgé, les deux pouces. Je m’ap- “ prochai d'eux, et les instruisis des principales vérités de la “ foi ; je conférai le baptême aux deux premiers sur le théâtre ‘“ même, avec quelques gouttes d’eau, restées à la suite de la

: Hebr. x, 85.

* Act. X1V, 21, 5 Joan. X Vi, 21.

« Joan. XVI, 21.

‘ Joseph Teondechoren, Eustache Ahasistari, Charles Tsondatsag et Étienne Totiri.

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