‹ Les Jésuites-martyrs du Canada [microforme]Chapitre 49 sur 73 · LE P. JOGUES SUSPENDU AUX POTEAUX · texte numérisé non relu

LE P. JOGUES SUSPENDU AUX POTEAUX

“ pluie sur les feuilles des épis de blé d'Inde, qu’on nous avait “ servis pour nourriture. Les deux autres, condamnés à “ périr dans un quatrième village, furent baptisés dans l’eau “ d’un petit ruisseau, que nous traversâmes en chemin.

# Quand nous y fûmes arrivés, la pluie cessa, mais le temps “ devint froid et nous eûmes beaucoup à souffrir dans l’état de “ nudité où nous étions. Transi de froid, je descendais sou- ‘“ vent du théâtre, sans demander permission, et j'entrais dans “ quelque cabane ; mais je commençais à peine à me réchauffer, “ qu'on me forçait de remonter.

“ Guillaume Couture n'avait encore perdu aucun de ses “ doigts. Un Sauvage de ce village se chargea de réparer cet ‘ oubli, et lui enleva la moitié de l'index droit. La douleur “ fut d'autant plus grande que le Sauvage se servit, non d’un cou- ‘ teau, mais d’un morceau de coquillage ; et comme il ne pou- “# vait couper le nerf trop dur et trop glissant, il le lui arracha ‘“ en tirant avec une telle violence, que le bras enfla prodigieu- ‘“ sement jusqu’au coude.

‘ Un Sauvage eut pitié de lui, et le garda dans sa maison, ‘“ pendant les deux jours que nous passâmes dans ce village : “ ce fut une vive inquiétude pour moi, ne sachant pas ce qu'il ‘ était devenu.

‘ La nuit, on nous réunit dans une cabane, où les jeunes ‘“ gens nous attendaient. Ils nous ordonnèrent alors de chan- ‘ ter, comme c’est l’usage des prisonniers. Nous nous mîmes ‘à chanter 4s cantiques du Seigneur sur une terre étrangère 1. ‘ Pouvions-nous chanter autre chose? Au chant succéda le “ supplice. C’est moi et René qui en eûmes la plus grande “ part ; car Guillaume restait chez son Sauvage. Ils jetèrent “ sur moi, et surtout sur René, des cendres chaudes et de: “ charbons ardents. Sa poitrine en fut grièvement blessée. ‘ Puis avec des cordes, faites d’écorce d’arbres, ils me suspen- ‘ dirent par les bras à deux poteaux dressés au milieu de la “ cabane. Je m'attendais à être brûlé ; car c’est la posture “ qu’ils donnent ordinairement à leurs victimes.

1 Ps. 156, 4,

‘“ Pour me faire reconnaître que si j'avais pu souffrir jusque- “ 1À avec un peu de courage et de patience, je le devais, non “à ma propre vertu, mais à celui qui donne la force aux âmes “* faibles À, le Seigneur m'abandonna pour ainsi dire à moi- ‘ même dans ce nouveau tourment. Je poussai des gémisse- ‘“ ments (car je we glorifierai volontiers dans mes infirmités, afin “ que la vertu de Jésus-Christ habite en moi ?, et l'excès de mes ‘ douleurs me fit conjurer mes bourreaux de relâcher un peu ‘ mes liens. Mais Dieu permettait avec raison, que plus mes ins- ‘{ tances étaient vives, plus on s’efforçât de me serrer étraitement. ‘ Après un quart d'heure de souffrance, ils coupèrent mes liens ; ‘* sans cela je serais mort, Je vous remercie, Ô mon Seigneur ‘ Jésus, de ce que vous avez bien voulu m’apprendre par cette “ petite épreuve, combien vous avez dû souffrir sur la croix, “ lorsque votre très-saint corps était suspendu, non par des “ cordes, mais par des clous, enfoncés cruellement dans vos ‘“ pieds et dans vos mains.

“ Ils me mirent ensuite d’autres liens pour me tenir attaché “ à terre, le reste de la nuit. Que ne firent-ils pas alors à mes “ compagnons hurons ? Que n’essayèrent-ils pas de me faire ? ‘ mais je vous remercie de nouveau, Ô mon Dieu, de ne m'avoir ‘ pas laissé souiller, moi, votre prêtre, par les mains impures “ de ces barbares.

‘ Après deux jours passés dans ce village, on nons conduisit “ dans celui que nous avions visité en second lieu ; c’est qu’on ‘ allait prononcer enfin sur notre sort.

“ Il y avait déjà sept jours que nous étions traînés de village “ en village, et de théâtre en théâtre, servant de spectacle à Dieu et aux Anges % comme on peut le croire de la bonté divine, “ mais devenus pour les hommes et pour les plus vils Sauvages, “ yn objet d'insulte et de raillerie * \orsqu’enfin on nous annonça “ que nous allions périr ce jour-là par le feu.

! Isai. XL, 29.

? 2 Cor. xIi, 9.

3 1 Cor. 1V, 9.

1 Mach. x, 70,

“ sée de la volonté de Dieu, et l'espérance d’une vie meilleure ‘“ et exempte du péché, en adoucissaient les rigueurs. “ Je parlai donc pour la dernière fois À mes compagnons “ français et hurons, et je les exhortai à persévérer jusqu’à la | |

| ‘# Quoique cette mort eût quelque chose d’horrible, la pen- |

“ fin, en se rappelant au milieu des douleurs de l’âme e‘ du “ corps, Celui qui & été en butte à une si grande contradiction 4 de la part des pécheurs armés contre lui, afin qu'ils ne perdent | “ pas courage, et ne se laissent pas aller à l'abattement *. En “ conclusion je leur fis espérer que le lendemain nous serions “ réunis dans le sein de Dieu pour régner éternellement. ‘# Comme nous avions à craindre d'être séparés les uns des “ autres, j'avertis en particulier Eustache que, si on ne nous “ Jaissait pas l’un près de l’autre, il mettrait la main sur la poi- “ trine, et lèverait les yeux vers le ciel en signe de regret pour {' “ ses péchés, et je lui donnerais l’absolution. pi “ Cependant, après une plus mûre délibération, les anciens d. “ du village pensèrent, qu'ils ne fallait rien précipiter par Q | F ‘ “ rapport aux Français ; ils déclarèrent donc dans l'assemblée, : ‘ où l’on nous appela, qu’on nous laisserait Ja vie. Ils l’accor- | “ dèrent aussi à tous les Hurons, excepté à trois, Paul, Eusta- | “ che et Étienne, qu'ils firent périr dans les trois villages 2 | ‘ formés par cette nation. L :

“ Étienne fut mis à mort à Andagaron où nous étions alors ; Li ‘# Paul à Ossernénon, et Eustache à Tionnontoguen. Ce géné- ‘“ reux chrétien eut presque tout le corps brûlé, et enfin la tête | ‘“ tranchée avec un couteau. Il supporta ces douleurs en vrai 4e.

L “ martyr, et tandis que les Sauvages condamnés à mourir crient ll 1 Hebr, XII, 8. \f , ? I y a une étrange confusion parmi les historiens, dans l’orthogra- 4 , phe des noms de ces trois villages des Jroquois Agniers, et dans les 4 F chiffres qui fixent leurs distances respectives. Voici les noms et les {1

chitfres qu’on trouve le plus communément. Le village le plus voisin à fl des Hollandais, à 10 ou 12 lieues d'Orange, était Ossernénon; dans la AN CA Relation de 1646 on l’éerit Osserion. Les Français l’appelèrent Agnié. { 11 reçut ensuite du P. Jogues le nom de village de la Ste. Trinité. Deux l

lieues environ plus loin, on trouvait Andagaron. Le plus grand village, quelques lieues encore au-delà, mais sur la même rivière, était Zonnontoguen (deux montagnes rapprochées) ; ce village fut brûlé par les Français en 1666. La mission iroquoise avait reçu au départ du Père Jogues, en 1646, le titre de Mission des Martyrs.

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“ ordinairement jusqu’au dernier soupir et appellent un ven- “ geur, Eustache, animé de cet esprit du christianisme qu'il “ avait reçu avec abondance dans son baptême, conjura ies ‘“ Hurons témoins de sa mort, de ne pas être arrêtés par cette “ considération pour traiter de la paix avec ses meurtriers, les “ Iroquois.

‘# Paul Ononchoraton, qui mourut, comme nous l’avons déjà “ dit, dans le village d’Ossernénon, périt d’un coup de hache, ‘ après avoir passé, selon la coutume, par le supplice du feu. ‘“ Ce jeune homme, âgé seulement de 25 ans, fut admirable ‘# par sa constance. Les Iroquois recherchaïent de préférence “ pour leurs victimes les caractères de cette trempe, afin d’é- ‘“ puiser ainsi les forces de leurs ennemis. L’espérance d’une ‘“ meilleure vie inspirait à Paul un grand mépris de la mort, et ‘ il le déclarait en chemin.

‘ Quand les Iroquois s’approchaïient de moi, pour m'arra- ‘ cher les ongles, ou me faire endurer quelque autre supplice, ïl s’offrait à eux, et les conjurait de m’épargner et d’exercer ‘ plutôt sur lui leurs cruautés. Que Dieu le récompense au “ centuple et avec usure pour cette admirable charité qui le 6 portait à offrir sa vie pour ses amis À}, et pour ceux qui “ Zavatent engendré à J.C. dans la captivité ? |

‘ Vers le soir, ils conduisirent Guillaume Couture, qui avait “ conservé assez de vigueur pour marcher jusqu’à Tionnonto- “ guen, et le donnèrent à une famille de Sauvages. C’est la “ coutume chez ces peuples, quand ils laissent la vie à un “ prisonnier, de l’introduire dans une famille pour y prendre “ la place d’un de ses membres morts. Il hérite en quelque “ sorte des droits du défunt et n’a plus d’autre maître que le “ chef de la famille, qui pour cela donne quelques présents.

‘ Pour moi et René, qui paraissions beaucoup plus faibles, “ ils nous conduisirent dans le premier village, où demeuraient ‘“ ceux qui nous avaient pris, et ils nous y laissèrent jusqu’à “ nouvel ordre.

1 Joan. xV, 18. : Philem, 10.

“ Après des jeûnes si longs et si fréquents, après des veilles ‘“ si pénibles et si multipliées, après tant de coups et de bles- ‘“ sures, et surtout après des peines intérieures si poignantes, “ n'étant plus occupés pour ainsi dire qu’à sentir nos douleurs, ‘“ nous tombâmes dans un épuisement complet. Nous pou- “ vions à peine marcher, ou nous tenir debout. La nuit comme ‘le jour ne nous laissait aucun moment de repos, pour plu- “ sieurs raisons, mais surtout à cause de nos blessures restées “ jusque là sans pansement. La multitude des puces, des ‘“ poux et des punaises, contre lesquels nos doigts mutilés ne ‘“ nous permettaient pas de nous défendre, rendaient encore ‘“ notre sort plus cruel.

‘“ Nous souffrions en outre de la faim, car nous n'avions

‘“ pour toute nourriture que quelques citrouilles sauvages et ‘“ encore vertes, mêlées à du blé d'Inde. Nous fûmes pour “ ainsi dire réduits à la dernière extrémité, surtout René qui ‘“ n'était pas accoutumé à cette nourriture, et que les coups “ qu’il avait reçus, faisaient beaucoup souffrir.

‘“ Les Sauvages, s’apercevant des progrès de notre faiblesse, ‘“ cherchèrent dans le village quelques petits poissons, et un ‘“ peu de viande désséchée au feu ou au soleil, et après les ‘ avoir réduits en poudre, ils les mêlèrent à notre sagamité 1, “en guise d’assaisonnement. Au bout de trois semaines, “ nous étions un peu remis de nos maux, quand on nous cher- “ cha pour nous donner la mort.

Sur ces entrefaites, les Sauvages qui nous avaient maltraités ‘“ dans la route, étaient allés dans la Nouvelle-France, au lieu ‘ où la rivière des Iroquois se décharge dans le grand fleuve ‘ Saint-Laurent. Ayant vu quelques Français jeter les pre- ‘“ miers fondements du fort de Richelieu, ils crurent qu'ils ‘“ pouvaient facilement en tuer quelques-uns et emmener les ‘“ autres en captivité.

‘“ Armés presque tous de fusils, ils fondent en masse et à ‘“ Pimproviste sur les Français occupés alors à différents tra- “vaux. Aussitôt qu’ils les aperçoivent, les Français, malgré

* La sagamité était une sorte de bouillie faite de blé d’Inde écrasé grossièrement entre deux pierres.

“ leur petit nombre, courent aux armes et repoussent les Sau- | | ‘“ vages avec tant de bravoure et de bonheur qu'ils en tuent LR “ deux, en blessent un grand nombre et forcent les autres à “ prendre la fuite 1.

| “ Ceux-ci revenaient donc pleins de rage, comme si on leur

| “ eût fait une grande injustice, tandis que c’étaient eux qui al- “ laient pour en commettre une. Ils demandaient à grands cris “ notre mort : ‘ C'est une honte, ? disaient-ils, ‘ que trois Fran- “ Gais vivent tranquilles parmi nous, pendant que leurs com- “ patriotes viennent de tuer trois Iroquois. ?

‘“ Ces murmures mettaient certainement mes jours et ceux “ de René dans le plus grand danger. Dieu seul, qui donne “ la vie et la conserve à son gré, a pu déjouer les projets de ‘“ nos ennemis.

‘“ La veille de la Nativité de la B. V. Marie, un des princi- ‘“ paux Hollandais qui habitent une colonie 2 à dix lieues “ seulement de là, arriva avec deux autres 5, et traita de notre “ délivrance. Il resta plusieurs jours, fit beaucoup d'offres et “ de promesses, mais il ne put rien obtenir.

‘ Comme ces Sauvages sont très-adroits et rusés, ils ne vou- “ lurent point paraître rejeter la demande de leurs alliés, et “ alléguèrent faussement qu'ils avaient promis de nous rendre ‘“ aux Français dans peu de jours. C'était peut-être le désir “ de plusieurs d’entre eux ; mais vers la fin de septembre, (car “ les pluies abondantes avaient forcé d'attendre jusqu’à cette “ époque) lorsque les provisions du voyage étaient faites, et ‘“ que ceux qui devaient nous ramener étaient désignés, on

! La gloire de ce succès est due surtout au Chevalier de Montmagny, gouverneur général du Canada. Il était alors sur le fleuve dans un brigantin, pour surveiller le travail du fort commencé le 18 août au lieu où est aujourd’hui Sorel. Il aperçut le premier les Iroquois, et vint donner l’alarme à la petite garnison, commandée par le brave capitaine Rocher.

? Renselaerswich, ou fort d'Orange, aujourd’hui Aïbany.

5 C'était Arendt-Van-Curler, commandant du fort, accompagné de Jacob Jansen et de Jean Labatie, leur interprète. Le commandant hollandais proposa aux Iroquois 260 piastres de rançon. Nous lisons dans Charlevoix, que l’ordre de délivrer le P. Jogues avait été envoyé à tous les commandants de la Nouvelle-Belgique, par les Etats- Généraux de Hollande, à qui la Reine Régente de nce l'avait fait

demander avec les plus vives instances,

“tint un dernier conseil à notre sujet, et l’opinion du petit ‘ nombre, qui nous était favorable, eut le dessous. L’opposi- “tion l’emporta, et les perturbateurs déclarèrent qu’ils ne “ souffriraient pas qu'on donnât aux Français la liberté de ‘ retourner dans leur colonie. Ces menaces effrayantes mirent “ fin à l'assemblée, et chacun, comme s’il eût été poursuivi, se “retira dans sa cabane ou dans le village d’où il était venu.

‘ On nous abandonna à la fureur de ces hommes cruels, qui “ nous cherchèrent de tous côtés, la hache à la maïn et qui “ firént des perquisitions dans les cabanes, pour nous trouver ‘“ et nous donner la mort ; mais vers la fin de cette assemblée, “ Dieu m'avait inspiré je ne sais quelle pensée de conduire ‘mes compagnons dans un champ voisin de la cabane que “ j’habitais, où sans rien savoir de ce qui se passait, nous étions ‘ à l'abri et comme dans un parfait repos.

‘“ Ce tumulte, qui eût causé notre mort si l’on nous eût “ trouvé, s'était calmé un peu dans l'intervalle ; le danger était “ éloigné encore une fois.

“ Guillaume fut ensuite emmené par ses maîtres dans leur ‘“ village; pour moi et René, quand nous aperçûmes qu’on “ cherchait à nous faire rentrer, nous nous retirâmes pour prier “ sur une colline voisine, qui domine en partie le village.

“ Là, éloignés de tout témoin et de toute importunité, nons “ nous abandonnâmes entièrement à Dieu et à sa sainte vo- “ lonté. En revenant au village, nous récitions le chapelet de “ Ja Bienheureuse Vierge, et nous avions déjà parcouru quatre “ dizaines, lorsque nous rencontrâmes deux jeunes gens, qui ‘“ nous ordonnèrent de retourner au village : ‘ Mon frère, ? “ dis-je à René, ‘nous ignorons ce que nous veulent ces hom- ‘ mes-là, dans des moments d’une si grande agitation. Recom- ‘ mandons-nous avec plus de ferveur à Dieu et à la très-sainte ‘ Vierge, notre bonne Mère. ?

‘ Nous étions arrivés jusqu’au village en priant. A ce mo- “ ment un des deux Iroquois tira une hache qu’il tenait cachée “ sous son vêtement, et'en déchargea un coup si violent sur “ la tête de René, que celui-ci tomba presque sans vie,en pro-

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‘“ nonçant le très-saint nom de Jésus. Heureusement, nous ‘“ nous étions souvent donné l'avis de sanctifier à notre mort “ notre dernière parole, en prononçant ce nom très-saint, afin “ de gagner les indulgences.

‘“ A la vue de cette hache toute sanglante, je me jette aus- “ sitôt à genoux, j’ôte mon bonnet, et m’étant recommandé à ‘“ Dieu, j'attends le même sort.

‘“ Après m'avoir laissé un instant dans cette posture, le ‘ meurtrier m’ordonne de me lever, et me dit qu’il n’avait pas ‘“ le pouvoir de me faire mourir, parce que j’appartenais à une ‘ autre famille. Je me relève alors promptement, je cours à ‘ mon cher compagnon qui respirait encore, et je lui donne ‘* l’absolution qu’il avait l'habitude de recevoir tous les deux ‘ jours. Ces deux meurtriers lui donnèrent alors devant moi ‘“ deux nouveaux coups de hache, qui le mirent au nombre des “ bienheureux.

‘“ Ce fut le 29 septembre 1642, que cet ange en innocence, ‘ et ce martyr de Jésus-Christ fut immolé, à l’âge de trente-cinq ‘“ ans, à Celui qui avait donné sa vie pour le racheter. Il avait ‘“ consacré son âme et son cœur à Dieu, sa main et son exis- ‘ tence au service des pauvres Sauvages.

“ Sa simplicité, son innocence, sa patience dans les adver- “ sités étaient admirables. Il ne perdait jamais de vue la pré- ‘“ sence de Dieu, et il était amoureusement soumis à sa très- ‘ sainte volonté. Il mérite bien, mon Révérend Père, que vous ‘ le vénériez comme votre enfant, non-seulement parcequ’il a “ vécu avec édification plusieurs mois dans un noviciat de la ‘ Compagnie, et que par l’ordre des Supérieurs, qu’il avait “ laissés entièrement maîtres de disposer de lui, il allait chez “les Hurons pour y exercer envers les chrétiens la chirurgie ‘ qu’il avait autrefois étudiée ; mais surtout, parce que peu de “ jours avant sa mort, cédant au désir de s'unir plus étroite- ‘“ ment à Dieu, il a prononcé les vœux de la Compagnie, ‘“ pour se lier davantage à elle.

* La santé de René Goupil l’avait forcé de quitter le noviciat des Jésuites de Rouen; mais quand il se vit prisonnier des Jrogaoise EL on 6,

route pour le lieu de son supplice, il dit au P. Jogues: ‘

“ Il est bien certain que, soit pendant sa vie, soit à la mort, “ qu'il reçut en pronongçant le très-saint nom de Jésus, il ne “se montra jamais un enfant indigne de notre Compagnie. “ Bien plus, je l’estime et le vénère, comme un frère, et comme “un martyr de l’obéissance, de la foi et de la croix. Étant “ très-pieux et accoutumé à vivre avec des Sauvages chrétiens, “ ou tres familiarisés avec les chrétiens, il passait, chaque jour, ‘“ de longues heures en prière, au grand étonnement des Iro- ‘ quois, et même avec quelques soupçons de sortilège, de “ leur part, à cause de la nouveauté du fait. “ Une simple aventure occasionna sa mort. Il ôta un jour le ‘“ bonnet d’un enfant, qui vivait dans la même cabane que lui, ‘et il lui fit faire un grand signe de croix. Un vieillard très- ‘ superstitieux et aïeul de l'enfant, s’en aperçut, et s’imagi- ‘“ nant qu’il y avait dans cette action quelque maléfice, il ‘ ordonna à son neveu de tuer ce Français. La mère de l’en- ‘“ fant me donna elle-même plus tard ces détails, et me dit ‘“ que ce motif et l’ordre du vieillard ont été cause de cette mort.

‘# Mais reprenons notre récit. Après m'être retiré dans ma * cabane, où l’on m'avait laissé tranquille, je fus conduit chez “ le Sauvage qui m'avait coupé le pouce, et qui était l'ennemi “ déclaré des Algonquins, et par conséquent des Français. Je ‘“ m'attendais là, à chaque instant, à recevoir un coup de hache ‘“ sur la tête, et tous les autres Iroquois en étaient aussi per- “ suadés. Tous ceux qui m’avaient fourni quelque chose pour ‘“ me servir e vêtement, me le remandaïent alors, afin de n’en ‘“ être pas privés à ma mort.

“ Le lendemain je ne pus résister au désir de savoir ce ‘ qu'était devenu le corps de mon cher compagnon, et je ré- “ solus de le chercher malgré tous les dangers, et de lui donner “ une sépulture convenable. On lui avait indignement attaché

ère, je ferais maintenant ces vœux en présence de mon Dieu, et de

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‘“ une corde au cou, et après l'avoir traîné tout nu dans le “ village, on l'avait jeté assez loin dans le torrent.

“ A la sortie du village, je rencontrai le vieillard chez qui je ‘“ demeurais auparavant. Il voulut me dissuader de sortir : ‘€ Où vas tu, me dit-il? ‘tu n’as pas d'esprit; on te cherche ‘ de tous les côtés, pour te faire mourir ; et cependant tu cours ‘après un corps mort, déjà à moitié en putréfaction. Ne vois- ‘tu pas ces jeunes gens là-bas qui t’'attendent pour te tuer ?”

‘“ Il y en avait en effet quelques-uns, les armes à la main, à “ une petite distance devant moi, Mais je ne craignais rien ; “ car la vie, dans de telles angoisses, était pour moi un tour- ‘“ ment, et au contraire la wort, dans un pareil acte de charité, “ était un véritable gain À.

“ Je continuai donc ma route. Quand ce vieillard me vit si ‘“ ferme dans ma résolution, il dit à un autre Sauvage de me ‘ tenir compagnie. Avec son secours, je retrouvai le cadavre ; “les chiens avaient déjà commencé à lui déchirer les côtes. ‘“ Je le cachai alors sous quelques pierres, dans la partie la “ plus profonde du torrent, me proposant de revenir le lende- “ main avec une bêche, pour pouvoir l’enterrer en secret ; car “ je craignais qu’on ne l’exhumât.

‘“ Deux jeunes gens m'attendirent à mon retouf pour me ‘“ conduire à leur village, sans doute afin de me donner la “ mort. Comme il m'était facile de pénétrer leur projet, je leur “ dis que j'étais au pouvoir de ceux chez qui je demeurais, et “ que je les suivrais, si ceux-ci le voulaient. Je l'aurais certai- ‘“ nement fait.

‘“ Cette ruse n’ayant pas réussi, un d’entre eux qui avait été ‘ blessé avec son frère, au moment de notre prise, s’avança le “ lendemain, la hache à la main, pour me frapper dans les “ champs où mes maîtres m’avaient envoyé, je ne sais pour “ quel travail; mais le vieillard de notre cabane l’arrêta dans ‘ sa marche, et l'empêcha d’exécuter son dessein. Dieu voulait ‘ m’apprendre ainsi à weftre toute ma confiance en lui, puisqu'il “ prenait soin de moi ?, et à ne rien craindre des hommes,

1 Phil. 1, 21.

2 1 Pet. v, 7.

“ tandis que le Seigneur protégeait ma vie \ ; et en effet pas un cheveu même ne peut tomber de notre tête sans son ordre 2.

# N'ayant donc pas pu accomplir mon projet ce jour-là, le “ lendemain matin je partis de bonne heure, avec une bêche “ pour faire une fosse ; mais on avait enlever le corps de mon “ frère.

# J'allais à l'endroit où je l’avais placé. Je gravis la colline, ‘“ au pied de laquelle coule le torrent ; j'en descends. Je par- “ cours la forêt qui est de l’autre côté; mes recherches sont “ inutiles. Malgré la hauteur des eaux, qui m'arrivaient jusqu’à “ la ceinture, parce qu’il avait plu toute la nuit, et malgré l’air “ froid (nous étions au re" octobre), je sondai avec mon bâton ‘ et avec mes pieds pour m’assurer si le courant ne l'avait pas “ entraîné plus loin. Je demandai à tous ceux que je voyais, ‘ s'ils savaient ce qu’il était devenu ; mais comme ces Sauva- ‘“ ges sont très-menteurs, et qu’ils répondent toujours dans le “ sens affirmatif, sans égard pour la vérité, ils me dirent que les ‘ eaux l'avaient charrié dans la rivière voisine, ce qui était “ faux. Que de soupirs je poussai alors ! Combien je versai de “ larmes, qui se mêlaient aux eaux du torrent, pendant que je ‘ vous adressais, Ô mon Dieu, le chant des psaumes en usage “ dans la sainte Église pour l'office des morts !

‘“ Cependant après la fonte des neiges, j'appris de quelques ‘ jeunes gens qu’ils avaient vu les ossements épars du cadavre “ de ce bon jeune homme. Je me transportai aussitôt au lieu “ qu’on m'indiqua, et je recueillis quelques os à demi rongés, “ restes des chiens, des loups et des corbeaux, et en particulier ‘“ une tête brisée en plusieurs endroits. Je baïisai avec respect “ ces saintes reliques, et je les cachai en terre, pour qu’un “ jour, si telle est la volonté de Dieu, j'en puisse enrichir une “ terre sainte et chrétienne $,

L Ps. 96, 1.

2 Luc. XXI, 18.

# Je luy donne ce tiltre (de martyr) non-seulement parce qu’il a esté tué par les ennemis de Dieu et de son Eglise et dans s'emploÿ d'vne ardente charité à l’endroict du prochain, se mettant dans le peril

evident pour l’amour de Dieu, mais particulièrement parce qu’il a esté tué pour les prieres et nommement pour la Saincte Croix.—Manuscrit du P. Jogues.

“ Il y a eu sans doute bien d’autres dangers encore, connus “et inconnus, dont le Seigneur m'a délivré, malgré le mauvais “ vouloir et la haine des Iroquois ; mais je ne puis passer “ sous silence le fait suivant. Il y avait dans notre cabane un ‘“ homme idiot, qui me demanda de lui couper deux palmes “ d'un morceau d’étoffe, qui n’en avait que sept, et qui suffisait ‘“ à peine à me couvrir: ‘ Mais, lui dis-je, ‘tu me vois, mon # frère, grelotter de froid, pendant toute la nuit, avec ce vête- “ ment court et léger. Cependant fais comme tu voudras. ?

“ Cette réponse si modérée le blessa. Il vient me chercher ‘“ au moment où j'étais dans la cabane de quelques chrétiens “ hurons (car tous les jours je les instruisais, /es enfantant de “ nouveau jusqu'à ce que F.-C. fût formé en eux \, et il m'or- “ donna d’un ton sévère de retourner à ma cabane. Aussitôt “ que je fus rentré, on envoya demander le meurtrier de René, “ pour que la même main qui avait mis fin à sa vie, terminât ‘“ aussi la mienne ; mais on ne put le trouver.

‘“ Le lendemain, on me fit conduire par deux femmes dans “ le champ, où était alors ce Sauvage, sous prétexte d’en rap- “ porter quelque chose, mais réellement pour lui donner “ occasion de me faire mourir. Deux jours auparavant le fils ‘“ unique de la femme d’un des capitaines, était mort dans ‘“ notre cabane, et on voulait m'immoler à ses mânes. Ces ‘“ femmes portaient avec elles des citrouilles, des épis, et ‘ autres objets de ce genre, qui devaient être le prix de ma ‘“ mort.

“ Je faisais semblant de ne rien entendre des projets que “l’on formait contre moi. Je gardais le silence, comme sé “ j'eusse été muet; en sorte que j'étais devenu semblable à un ‘€ Aomme qui n'entend pas, et qui ne peut répondre. J'ai mis mon “ espérance en vous, Seigneur 2. J’aimais à me rappeler la douceur “de celui qui se /aissa conduire à la boucherie comme un “ agneau Ÿ, et je voulais marcher à la mort, en priant Dieu

+ Gal. 1v, 19.

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