LNTUODUCTION A L'ÉTUDE DES JETONS
On a ])ani dispose à considérer réliide dos jetons comme appartenant exclusivement à l'époque actuelle. Sans aucun doute, cette étude n'avait pas autrefois le développement (lu'elle a pris depuis quelques années; mais, comme Font fait remarquer MM. Rouyer et Hucher, dans leur savant ouvrage''', on ne peut dire que les jetons aient été, jusqu'aujourd'hui, dédai- (T^ués par les numismatisles. La ma^jnifique collection de la Bibliollièque nationale, qui, en 1670, s'élevait déjà à ])lus de deux mille pièces, suffirait pour ('lal)lir le contraire*''. On sait, d'un autre côté, qu'une suite de jetons se trouvait à la bibliothèque de l'abbaye de Sainie-Geneviève. En outre, sans parler des Pays-Bas, où ces monuments ont été recueillis avec soin depuis de longues années, on doit se rappeler qu'il existait en France des collections particulières, à dater du wii'' siècle au moins. C'est ce qu'il est facile d'établir, comme on va le voir.
Dans son Introduction à la science dci médailles, ouvrage dont la première édition remonte à i665, Charles Patin consacre un chapitre tout entier, le quatorzième, aux crgettons. ^ 11 fait ressortir lintérèt que présentent ces petites médailles, dont il évalue à deux mille le nombre existant <à son époque; il nous ap[)rend que quehjues particuliers en ont des bourses remplies et recherchent avec soin les [)lus beaux; il ajoute qu'on fait cas de ceux qui représentent des portraits ou qui ont une double devise, parliculièrement quand ils sont historiques''^'. Ces détails prouvent évidemment qu'il y avail, dès lors, des rr curieux;^ de jetons.
Sauvai, qui mourut en 1 Gyo , rapporte que Clapisson, contrôleur général de l'artillerie, avait nkini jusqu'à dix-huit cents jelons d'argent, tous différents''''.
Dans sa Science des médailles, publiée pour la première fois en iGqB, le P. .loberl, en appelant l'attention tles curieux sur les jetons, nous dit que M. de Gaignières en avait fait un " ramas;) de plus de trois mille ^, depuis Philippe \'l (de Valois), qui commença à régner en i3;i8. Dans l'édition de cet ouvrage donnée en i73() j)ar Bimard de la Bastie, on ajoute que
'' Htslnhc (lu jcloii an mni/rii âge, Piiris, i858, ^^' Cli. l'atin, liilrod. à lu science drx ninlnillcs ,
|). (). ôdit. de iGliy, p. 1 lO.
''' Sa»\a\, llislnire des recliercltes et nulifiilés (le '*' Op. cil. i. Il, yi. 2h(j.
la Villede Paii<, ,-ili,L II, p. 3/i5. '" Édil. de lôgS, Pniis, p. 30.
l.NTIIODI CTIO.N A LHTl l)K DKS .IKÏONS. m
M. (le (iai{]nièros. inori l'ti 17 i5, r-avoit fail fiiiro les dessins de Ions les f jetons de nos rois (|n'il avoit pu rencontrer,- et ces dessins se lron\aieiit à la nil)li()tliè(|ne rovale"'. Il nest peut-être pas inutile de rajjpder ici (ine, le G avril 1702, le duc de Bourgogne, visitant les collections de ce ce'lèbre anti(piaire, regarda divers jetons, et que, rrpar le jugement (|uil '•en lit, il fut aisé de remar([uer (juil connaissoit tout le prix de celte cn- •• riosilé'"^*.')?
Lne suite couside'rabh? de médailles et de jetons avait été réunie par Alexandre Lerov-''', clerc du diocèse de Paris et |)rieur conunendaiaire de i\lontlhéry, qui mourut le ai avril 1738.
En 1739. M. de lîlégnv"'', bourgeois de Paris, annonrail cpiil était disposé à vendre une collection de plus de trois mille cinq cents jetons de cuivre, (piil avait formée depuis plusieurs années avec beaucoup de soins et de recherches. Cette suite, dont les pièces les plus anciennes remontaient à près de quatre cents ans, comprenait les rois, les reines, les princes et les princesses de France, les pairs, les oITiciers de la maison du roi, les chanceliers, les ministres d'Ktal, les cours su[)érieures, les prévôts des marchands de Paris et de i.von. les maires des diflè'rentes villes, les dners services de trésorerie, etc. Elle rent'ermail aussi des jetons ap[)artenant aux souverains étrangers.
Antoine Moriau. [)rocureur et avocat du roi et de la vdie de Paris, de 1732 à 1708, mort le -20 mai 1769, possédait une suite de médailles et de jetons quil légua à cette ville, en même temps que sa bibliothèque'^'.
Un collectionneur, <|ui ne se fait connaître que par les initiales D. N., déclarait, en 1703, (ju'il avait rassemblé les jetons des rois de France frappés depuis le commencement de la monarchie jusqu'à cette époipie*'''. Cet amateur eut été. je crois, fort embarrassé de fournir la preuve de ce quil avançait.
La collection Poulhariès. dont le catalogue a été publié à Lyon en 1767. contenait des jetons en assez grand nombre. Cette collection provenait en
'■ Lu science (ks iiieddillcs. Mil. (h; \-'.]tj,\'ar\i. '' .1/e/-a/ie, juin ly'jy , p. i.'iys.
p. Sg. ^' Hùtwire générale de la ] ille ilc Paris, 186G.
■' Mercure, aviil 170-3, p. IJiu. inlrod. p. 167. '■'' Mercure, m;ii i-^iS,)!. iu-j(5. "' Mercure, mars lyGu. p. 88.
I\Ti;0DUCTION À L'ÉTUDE DES JETONS, partie du maréchal d'Eslrées, mort en 1787, (jul hii-mème l'avait achetée d'un amateur dont le nom est resté inconnu.
MM. de Cotte, qui, |)endant trois générations successives, ont cultivé la numismatique tant ancienne que moderne, avaient réuni une quantité notable de jetons, la plupart fort curieux, dont la description manuscrite se conserve à l'Hôtel des Monnaies de Paris; ces pièces figurent en bloc, par lots, dans le catalogue dressé, en 1810, pour la vente des collections du dornii'r de ces savants, Jules-François, mort le 2 9 janvier de ladite année.
Enfin, au commencement de ce siècle, nous voyons M. C.-N. Amanton recueillir les jetons des villes de Dijon, de Beaune et d'Au\onne, et faire p-raver, de i8i3 à 1820, seize planches qui contiennent les renseignements les plus intéressants.
On peut supposer, sans crainte de se tromper, qu'il a existé chez nous d'autres amateurs de jetons, dont le souvenir est perdu; et, suivant toute probabilité, si la matière n'avait pas intéressé nombre de |)ersonnes, le Mercure n'eût pas donné, à compter de 1680, et pendant une longue période de temps, les jetons frappés pour le i" janvier de chaque année.
11 ne faut pas non plus perdre de vue que, depuis le wn*" siècle, plusieurs auteurs de mérite ont utilisé les jetons dans leurs travaux numismatiques. MM. Rouyer et Hucher ^'' ont cité Meteren, Bizot, Félibien des Avaux, le P. Ménestrier, Yan Loon, Van Miéris, Snelling, Fauris de Saint-Vincens; M. de Longpériera rappelé les travaux d'Argelati '-'. On [)eut ajouter encore ([uelques noms à celte liste déjà importante.
Dans sa France m('lalli(]uc'''\ Jacques de Bie donne la ligure d un grand nombre de jetons appartenant aux séries royales, aux grands personnages, aux cours souveraines. A la vérité, l'auteur, à ([ui cette remarque avait <'té faite avant la publication de son ouvrage, avance que tous ses dessins ont ét(' pris sur des médailles d'or et d'argent de grand module. Il prétend avoir laissé de côté les momlles''''' de cuivre (c'est ainsi qu'il nomme les jetons), dont le vulgaire se sert pour compter, et il ajoute qu'il n'y a rien de singulier
<" Op. cil. p. 6 fit siiiv. (" Paris, i(j.3i;.
''' [tenic inimism. 18.^9. p. •>o.'i. '*' Avant-propos, p. .5.
I NT lU) DICTION À i;î:TLiDl<: Di:S JI'TONS. V
il n'iicoiitrer les iiièiiies t\ pcs sur des pièces de divei's(! nature, atleiidii (|iie les rois ont voulu inellre toutes les classes à même tie posséder les niouuments de notre histoire. Ces assertions ne sont pas i'ondées. Mien (pie les pièces soient toutes gravées de même (j-randeur, on voit, par réclielle des modules jointe à Touvrage, que les trois se'ries les plus faibles mesurent a/i, ii^t et 3o millimètres de diamètre, ce qui est la dimension des jetons. D'un autre côte', lorsqu'il a été' frappé, à la même occasion, une médaille et un jeton, les deux pièces olfrent toujours une dilTérence notable; si bien qu'en plusieurs cas J. de Bie a cru devoir publier 1 une et laulre. En définitive, malgré sa négation, qui n'a d'autre but, évidemment, que de donner plus d intérêt à son œuvre, cet auteur a reconnu la valeur et l'utilité des jetons. Quelles que soient les justes critiques dont son travail est susceptible, il nous a conservé le souvenir de bien des pièces difficiles à retrouver aujourd'hui.
En 1711, le P. Hugo, sous le pseudonyme de Baleicourl, publiait divers monuments métalliques, à la suite de son traité sur l'origine de la maison de Lorraine*'', et il ne laissait pas les jetons dans l'oubli.
Dom Calmet a fait de même dans le mémoire sur la numismatique de cette province, mémoire qu'il a placé en tête du deuxième volume de son histoire'-*. De son côté, M. de Mory d'Elvange, en composant l'ouvrage quil a intitulé Recueil pour servir à l'histoire métallique des duchés de Lorraine et de Bar, ouvrage qui est resté manuscrit-''', n'a pas hésité non j)lus à y comprendre les jetons. Ce mémoire, couronné en 1 780 par l'Académie de Nancy, est déposé à la bibliothèque de cette ville, où il est consulté avec fruit par les numismatistes de notre époque.
Le jeton, abstraction faite des différences de forme et de nom qu'il a subies, est un des instruinents d'utilité domestique dont l'usage remonte à l'anticpiité la plus reculée. Lorsque Ihomme. sortant de l'état |)riniitif, reconnut la nécessité de conipter, il se servit, comme nous le voyons encore laire aux nations sauvages, de cailloux, de coquillages, de noyaux. Ce mode
''' Berlin, p. cclwvii. — '''' INancy, ly-'S, t. It,c'iil. wii el siiiv. — '"' Xollcc sur cr recueil.