INTIÎODLCTION À L'ÉTUDE DES JETONS
(le calcul, que sa siruplicitë met à la portée des gens les moins éclairés, a été i)ratiqué par les Hébreux, par les Egyptiens, par les Grecs et par les Piomains. Peu à i>eu, à raison du développement de l'industrie et du luxe, les produits naturels ont été remplacés par des disques de pierre, de corne , d"os et même divoire. Les anciens ne semblent pas avoir employé le métal pour cet usage particulier*''. Ce nest qu'au xiii' siècle, peut-être un peu plus lot, qu'on voit apparaître les jetons de cette matière.
L'em|)loi des cailloux [cakidi), comme instruments de compte, a donné naissance au mot calcul. La manière dont on comptait, au moyen âge, a donné naissance au mot jccloir, terme dont l'orthographe a beaucoup varié avant d'arriver à sa forme actuelle.
On nous saura gré de donner ici un aperçu de la manière dont on com[)tait avec les jetons.
Le calculateur était muni dune tablette nommée comptoir, divisée dans sa hauteur par des lignes horizontales. La zone supérieure était affectée aux milliers, la seconde aux centaines, la troisième aux dizaines, la quatrième aux unités, soit la livre; la cinquième et la sixième aux fractions, le sou et le denier.
On voulait. |)ar exem[)le. additionner les produits d une journée: à chaque somme que l'on appelait, on plaçait sur les diverses zones les jetons nécessaires pour établir cette somme. Supposons, pour commencer, un chitlre de ^6 livres 3 sols 2 deniers; on jclail quatre |)ièces sur la zone des dizaines, six sur celle des unités, trois sur celle des sous, et deux sur celle des deniers; on procédait de même pour les autres recettes. Lorsqu'on avait terminé son appel, le comptoir se trouvait chargé de jetons représentant, si Ion veut. 60 l. ^7 s. l^ d., ce qui n était pas une somme régulièrement exprimée. Il fallait déjeler: on faisait celte opération en commençant par la rangée inférieure du comptoir affectée aux nombres les plus faibles. Les quatorze deniers équivalant à un sou et deux deniers, on enlevait douze jetons et l'on en reportait un sur la ligne des sous, qui se trouvaient ainsi élevés à qua-
''• Ilixlvire de l'Académie des inscriiitions et belles-lettres , t. \, [). 388 et suiv. Exlrait d'un mémoire de Maliiiilrl.
INTItODIlCTlON À L'KTUDK DES JETONS. vu
raiilo-luiit. Ce cliiin-o rcprc'sciilaiil, doiiv livres el, huit sous, on ôlail ([iiaraiile jelons el Ion en [ilaçaiL deux sur la lijjiio des livres; le lolal se Ironvail ainsi arrêté, d'une manière normale, à (J;^ 1. (S s. îi d.
La soustraction se faisait d'aiJrcs les tnèmes principes : on jetait les pièces indiquant le nombre princi[)al; on levait ensuite la (|uanlil(' représentant la somme à soustraire, el le résultai était donné par les jelons restant sur le com[»loir.
La multiplication était plus simple encore; il suiïîsait, après avoir posé le multiplicande, de raugmenler dans la proportion in(li(jué(> par le multiplicateur.
La division oiïrail quelque complication lorsque, le dividende n'étant pas un multiple exact du diviseur, il fallait le convertir en somme de l'ordre inférieur, fait qui se présenlait également dans la souslraclion; mais l'opération était toujours très- facile'''.
Aux époques plus modernes, le calcul par les jetons a été modifié : on ne se servait plus de comptoir; les divers nombres étaient indi(|ués [)ar une ligne de jetons rangés perpendiculairement, que l'on appelait arbre de numération. En outre, le travail n'était pas purement mécanique, comme par le passé; les jetons servaient moins à faire le calcul lui-même qu'à constater le résultat des opérations d'arithmétique, d'une manière plus sensible aux yeux ({ue ne l'est l'inscription en cliilTres*"^'.
On comprend très-bien le motif de l'emploi des jetons, tant qu'on a écrit les sommes en lettres numérales, ou en cliitfres de finance, comme on disait encore au siècle (lernier. Ce système présente, en elfet, pour le calcul, des facilités assez grandes. Mais il aurait dû, ce semble, disparaître bientôt a|)rès l'introduction des chiffres arabes, qui a eu lieu, en France, dans la seconde partie du xv*^ siècle.
Il n'en a ce|)endant rien été, et l'usage des jetons a persisté longtemps encore, même en dehors de la classe illettrée. Dans une lettre du mercredi
'■' Consulter l'ouvrage de G. Van Locn [Iiilei- '' F. Legendre, L' Aritlmkiqiic en sa pcifcclinn .
iling ter de heed endaagsche pciiiiwghunde , Amsler- Paris, ijSS, p. /199 cl suiv. dam, 1717, p- 57 et suiv.).
v,„ INTHODUCTION À L'ÉTLDE DKS JETONS.
10 juin iCiii, AI""" (le Sevigné s'exprime ainsi''' : frNous avons trouve', avec rces jetons qui sont si Ijons, que j'aurai eu cinq cent trente mille livres de r-bien, en conij)liinl toutes mes petites successions.-; 11 existe une Arithme'liquo de Legendre qui contient, à la lin, rrrarithme'tique par les jetons.^ L'auteur fait remar(juer que ce sont les femmes surtout qui emploient ce mode de calcul: mais il ajoute que plusieurs fonctionnaires, tant dans les finances que dans plusieurs autres juridictions, continuent à s'en servir avec beaucoup de succès''^'.
Les jetons de métal sont d'origine toute française, et 1 usage s en est ré- |)andu promplement dans les pays voisins'*'. Les plus anciens, ainsi que je lai dit plus baut. semblent remonter au xni" siècle: ils appartiennent aux services royaux et princiers; ils sont muets; ils portent d'ordinaire, au revers, des types spe'ciaux indiquant l'office auquel ils s'appliquent. En même temps, les armoiries, place'es au droit, font reconnaître le personnage dans la maison duquel ces pièces étaient employées. Bientôt après, ces désignations furent exprimées par des légendes.
L'usage des jetons s'introduisit, presque à la même époque, dans l'administration : les services comptables, le Trésor, la Cbambre des comptes, les généraux des monnaies, paraissent l'avoir adopté les premiers, ce qui est une conséquence toute simple de la nature de leur travail. Egalement muets en commençant, ces jetons n'ont pas tardé à porter des légendes.
Plus tard, au xv" siècle, les villes font IVa[)per des jetons à leurs armes'''', et peu à peu cette pratique s'étend aux états des provinces, aux diverses compagnies d'officiers royaux ou autres, aux corporations de métiers, etc. Enfin, vers le milieu du xvii'' siècle, cbaque corps, en tpielque sorte, veut avoir ses fc comptoirs 75 spéciaux.
Les jetons ont d'abord été banaux, c'est-à-dire qu'ils servaient indistinctement à tous les membres dune cbambre, d'une compagnie. On fabriquait, en outre, presfpie dès l'origine, un grand nombre de jetoirs à types variés,
''' Edit. de i8a3, Paris, t. II, p. (jG. '" Hkt. de l'Acad. loc. cit. — Hist. du jeton.
'*' F. Legendre, op. cil. p. igy. <'' Eist. du jeton , yi. ao.
INTRODUCTION À L'ÉTUDE DES JETONS. u
soit iiiuols, soil |)()iliinl des léjjendos de diverse iialure, religieuses ou autres; ils e'iaient à lusage des particuliers'''.
Mais, à ce système, la vanité' humaine ne trouvait sans doute pas son compte; il vint un moment où chacun de'sira laisser des traces de son importance, plus ou moins réelle, et rappeler soit des alliances honorables, soit des circonstances intéressant 1 amour-propre'"'. A partir du xiv*-' siècle, on voit des membres de la Chambre des comptes , des maîtres de la Chambre aux deniers, des trésoriers de France, avoir leurs jetons spéciaux. Des secrétaires du roi en frappent également au xv" siècle. Le besoin de se faire connaître se remarque surtout chez les membres de la bourgeoisie arrivés au maniement des atfaires publicpies. Aux époques anciennes, en effet, on trouve peu de jetons appartenant à la haute noblesse, aux personnes occupant de grandes charges'^'. Il n'en est pas de même à compter du xvi" siècle : le nombre des jetons privés s'étend dans une énorme proportion; ce ne sont plus seulement les comptables qui ont leurs coins à eux; les pairs, les grands officiers delà couronne, les secrétaires d'Etat, les membres du clergé, des cours souveraines en font frapper aussi. Les prévôts des marchands, les maires et les échevins des villes'''' suivent cet exemple, auquel se laissent entraîner les conseillers dEtat, les maîtres des requêtes et jusqu'à des agents souvent bien inférieurs. Cet usage se continue pendant tout le xvn'^ siècle, et même pendant le xvMi". quoique sur une échelle bien moins étendue. Il est un fait digne de remarque : les nombreux jetons de jeu, appartenant au siècle dernier, ne font, pour la plupart, que continuer les errements anciens; ils rappellent, avant tout, les charges occupées par les personnes dont ils portent les armes et même quelquefois l'effigie.
D'un autre côté, pendant les règnes de Louis XIV et de Louis XV, on voit disparaître peu à peu les séries de jetons banaux et officiels, dont quelques-unes remontaient à une époque ancienne (Grand Conseil, Chambre des
''' Ilist. du jeton, p. 18. princes el les grands feuilalaires, dans les maisons
^' Hist. du jeton , p. 20. — €1. Rossignol, Des desquels le jeton a pris naissance.
libertés de la Bourgogne, d'après les jetons de ses ' Remarquons que, dès l'iSi, Jean, bâtard de
Etats, Aulun, i85i,p. 5i. — Comte de Laborde, Saulx, vicomte niaïeur de Dijon, a mis son nom
Aotice des éman.r du Louvre, i853, t. 11, p. 828. sur le jeton de la ville, pratique qui n'a pas pris
^ Nous lais>ons en dehors, coninje on le voit, les imme'diatement d'extension.
, INTnoniU'.TION \ L'KTIIDK Dl-S .IKTONS.
coiniilos. (-hamhro aux deniers. UàliiniMils. Ordinaire dos giuMTi's, Tn'sor. Parlios casiiclles, FAlraordinaire dos j^juorros. ('oiir dos moniiaios). Los doi'iiiôro^ do cos sorios s ariôloiiroiiliôroinoiil . iti-osqno aussilùl apros 1 avt'iu^moiil i\o Ltniis XM.
La composition dos dovisos qui. dopuis lo wi'' sièclo siirloiil. oocn|ioiil lo revers de la plupart dos jotons, olait Tobjot d'un soin tout parlioulior. Cola se ooinppoud ilautant mieux {\y\o les jetons royaux, lors de leur omission, avaient soinoni uiio vc'ritalilo val(>ur politique.
Ainsi (luo nous lo voyons dans les r: Mémoires dos sajjes et royales econo- -mies dEstal.- Henri IV se préoccupait du sons (|uo devaient avoir les devises inscrites sur les jetons de lannée, et Sully tenait ;i honneur do taire lui-même ce travail '\ Charles Patin nous signale, de son côté, le jeton de 1 ():>(). à la légende HIC TAGVS ET GANGES, iiui est une réponse à Philippe IV, roi d"Lspagne*"-\
Lu iGlio, Colhert chargea quatre membres de LAcadéniie française de préparer les dessins de tapisseries, les projets de médailles et dinscriptions. et de conqtoser les devises des jetons. Cette Commission, qui l'ut désignée sous le nom de juMito Académie, devint jilns tard l'Académie des inscriptions. 11 existe cependant plus d une devise laite par des personnes étrangères à la compagnie. Le P. Méneslrier nous apprend que lauteur dont on choisissait le travail recevait une bourse de jetons dargent^^'. Cette sorte de rétribution était également allouée à l'Académie : tous les ans, les trésoriers généraux des divers services envoyaient chacun une bourse que les inombres de la compagnie se partageaient entre eux '' . Cet envoi n ayant pas ou lieu on i6q3. M. de Pontchartrain prescrivit le retour à 1 ancien usage.
Aux époques modernes, la devise tait souvent allusion à des faits historiques, conquêtes ou victoires, naissances ou mariages de princes, etc. Ici.
>'' Voii' la curieuse notice publiée par M. \(lr. ' La science et l'art desdeiises, Paris. i668.
de Longpérier, Renie iiuiiiisnwliqiie de i863. p. 1 3 de la préface.
p. iaô. '*' Xourclles annales de la marine, i85i, i"seni.
^'' Op. cil. p. n(). p. .j.ig. Article de M. Guicbon de Graud-l'oiit.