M, INTRODUCTION A L'ETUDE DES JETONS
(le Michel Colombe'''. En iBSy, c'est Pierre Potart, graveur à Paris, qui exe'cute les jetons de Jean Grolier, tre'sorier de France''^'. Mais les documents sur les oraveurs anciens sont peu nombreux; ils n'offrent pas, en outre, il faut le reconnaître, un degré de précision suffisant ; car, de ce qu'un orfèvre a fait une fourniture de jetons, il n'en résulte pas, d'une manière absolue, qu'il ait p-ravé lui-même les coins de ces pièces. Le dépouillement des registres des Monnaies donnerait, suivant toute probabilité, des renseignements précieux sur cette intéressante question, surtout en ce qui concerne les jetons appartenant aux particuliers; c'est un travail de longue haleine, qu'il serait utile d'entreprendre.
En nous rapprochant de l'époque actuelle, nous sommes mieux renseignés.
Nous voyons même que les artistes les plus éminents se chargeaient volontiers de la gravure des jetons. Mariette, dans son Abccediirio''^K nous indique diverses pièces de cette nature, exécutées par Etienne de Laulne, de ibô3 à 1 570. Nicolas Briot, du temps de Henri IV, Jean Warin, sous Louis XIII, nous ont laissé des échantillons de leur talent. Le règne de Louis XIV nous a donné des coins de Fr. Chéron, de T. Bernard, de H. Roussel, de Jean Manger, de Joseph Boettiers, de Jean-Baptiste Dufour, d'Aury, de Claude Balin, de Lebreton, de Leferme. Celui de Louis XV nous en a laissé de J. Leblanc, des Boettiers, de Jean et de Benjamin Duvivier. Pour l'époque de Louis XVI, nous avons, outre ce dernier, J.-P. Droz, Nicolas-Marie Gatteaux, Lorthier, H.-J. Gamot. Nous ne citons que les principaux de ces artistes, dont on pourrait facilement augmenter la liste.
Les jetons ne sont, d'ordinaire, marqués que d'initiales, et au droit seulement. Cette indication, dont on ne connaît pas d'exemple antérieur à Charles IX, ne devient pas habituelle avant Louis XIV; elle manque souvent, surlout lorsque ce côté de la pièce n'est pas occupé par une tète. Quelques revers sont également signés; mais c'est l'exception.
La fabrication des jetons n'était pas libre. Au xv'^ siècle, les graveurs
"' licv. num. 1806, p. i.3o, ml. de M. Daiiijan. lier, Paris, 1866, p. 76. — ' Paris, i854-i856, ''' Le Roux (le Lincy, Recherches sur Louis Gro- t. III, p. 78 et siiiv.
INTRODUCTION A L'ÉTUDE DES JETONS. xiii
('■liiiciit roçus par les généraux dos monnaies, et ils ne pouvaient, sans l'autorisation de ces fonctionnaires, -tailler et graver des fers à ninniiovor des -gelons.- Toute contravention les rendait passibles d'amendes et même de peine corporelle. Constans'"' cite une sentence des géne'raux des monnaies, du 9 septembre i ^a/i, prononçant une amende contre un graveur qui s'e'tait mis dans ce cas.
Un règlement dans le même sens fut édicté' en 1698; lui arrêt de la (lour des Monnaies, en date du 1 5 mai*'*, porta crdéfense aux maistres graveurs de f: Paris, aux tailleurs général et particulier des monnoyes, aux maistres et rr conducteurs de la monnoye du moulin de faire ni graver fers, poinçons, ff pilles, trosseaiix ny carrés à faire jettons, pièces de plaisir ou médalles, -pour qui que ce fust, sur les devises et desseins qui leur en pourroient estre rr baillés; mesmes aux ouvriers et monnoyeurs d'en ouvrer et marquer, sans fcen avoir au préalable la permission de ladite cour.- L arrêt prononçait, en outre, contre les contrevenants, une punition sévère : pour les graveurs, amende de cinq cents livres; pour les tailleurs, ouvriers et monnayeurs, suspension de leur charge et amende arbitraire.
Des lettres patentes, du mois de mai 1 63 1 , érigèrent en maîtrise et jurande l'art et métier de graveur à Paris, et approuvèrent les statuts do cette communauté. Les compagnons graveurs, qui dépendaient dos orfèvres, avaient sollicité cette laveur dès 1628. Des lettres patentes du 10 mars iGac) avaient renvoyé l'examen des statuts proposés à la Cour des monnaies, qui, par arrêt du 10 septembre suivant, les avait approuvés et avait ordonné, sauf l'homologation royale, la création d'une corporation spéciale. Les maîtres, au nombre de vingt, pouvaient seuls graver les sceaux, cachets, chilfres, et généralement tous les ouvrages concernant leur art et profession'^'. Les pièces dites de plaisir ne sont pas dénommées ici; mais la communauté, par son jeton daté de 1718, fait connaître que la gravure de ces pièces rentrait dans ses privilèges.
Dès lors, il n'appartint plus qu'aux tailleurs des monnaies, ainsi qu'aux membres de la nouvelle maîtrise, de faire les coins des médailles et des jetons.
•'' Traité (Je la Cour des moniioijcs ,Vav\f, , i658, ^' Abot de Bazincfhen, Traité des monneies,
\). 1670. — '- Ihid. p. -'139. Paris. lyG/i. (. I,p. ôoh.
Mv L\Tr.ODUCTlON A L'ETUDE DES JETONS.
L'éclit de juin 1696, portant création d'un ofllce de directeur du balancier du Louvre. [)Our la fabrication dos me'dailles et des jetons, défend de frapper ces pièces ailleurs (pi"à ce ])alancier; il interdit Tentre'e des jetons étrangers, dont il ordonne, le cas échéant, la saisie et la confiscation; il fait enfin défense à tous marchands d'acheter et de vendre des pièces fabriquées en tout lieu autre que le Louvre *''. Ces dispositions, renouvelées par arrêt du Conseil du 9 décembre 1702 et par lettres patentes du 5 mai 1 708 , remontaient à 1679!-'.
On vient de voir que l'entrée des jetons étrangers était interdite en France. 11 existait, en effet, au dehors, des fabriques de jetons de pacotille qui, |)Ouvant livrera bas prix leur marchandise, devaient faire à notre industrie une concurrence redoutable. Saint-Omer, Tournay, étaient, au moyen âge, des centres importants de fabrication. ]1 en était de même de Nuremberg, qui a inondé l'Europe de ses produits jusqu'à une époque presque contemporaine. Dans cette dernière ville, on ne faisait pas seulement des jetons banaux: on imitait aussi les pièces françaises et antres. Il est bien peu de collectionneurs qui, en commençant, n'aient laissé pénéti^r dans leurs tiroirs quelques-unes de ces imitations; elles se reconnaissent toutefois tant par leur mauvais travail que par leur peu d'épaisseur. Quelques jetons de Tournay portent un nom; ceux de Nuremberg indiquent, d'habitude, l'atelier d'où ils sortent. Mais, généralement, c'est bien moins le graveur que le marchand que l'on a ainsi désigné. Cela ne veut pas dire, néanmoins, que les deux industries ne fussent pas réunies dans la même main, comme on peut en citer plusieurs exemples.
Il laut observer que Ion trouve en France, à diverses époques, des jetons qui se font remarquer par leur style allemand, et qui, cependant, semblent rentrer dans nos séries nationales. Signalons d'abord plusieurs pièces appartenant aux règnes de François II et Charles IX, et quelquesunes remontant peut-être même à Henri II. L'influence allemande s'explique ici jusquà un certain point. Etienne de Laulne, qui a gravé en France de i553 à 1070. ainsi que je l'ai dit, avait travaillé longtemps à Strasbourg,
Abot de bazingheii. Traité des moiwoies. t. I, p. 8a. — ' Iliiil. 1. II. |). 266.
INTIIODICTION A L'ÉTUDE DKS .IliïONS. xv
ainsi qu'à Augsbourji'''. On peut croiro ijuil a amené chez nous dos artistes, lies élèves, qui n'ont pas su abandonner coniplélenient le faire national.
(]e faire se remarque é^jalement sur des jetons du temps de Louis XIV. Plusieurs coins sont sijjne's L G L, ce qui semble indiquer le Nurembergeois Lazare Gottlieb Laufl'ers, fabricant bien connu. Ces pièces sont la reproduction, géne'ralement dans un plus petit module, de jetons banaux. ap[)artenant aux services de trésorerie; elles ne portent |)as de date, contrairement à ce qui se pratiquait pour les originaux. Il est sorti des mêmes mains, outre plusieurs autres banalités, une série de jetons copiés en grande partie sur les médailles de Louis XIV. Ces jetons se font également remarquer presque tous par l'absence de date et par cette singularité, qu'ils portent au droit la tète du roi, d'un âge déjà mûr, quelle que soit l'époque à laquelle ils se rapportent. Ils sont d'un travail beaucoup moins mauvais que ceux qui sortent certainement des ateliers de Nuremberg; on les reconnaît surtout aux têtes, car les revers sont satisfaisants. Le commencement du règne de Louis XV donne aussi quelques pièces d'un burin analogue. Il y a ici à résoudre une question qu'aucun document n'est encore venu éclaircir.
Les jetons les plus anciens ont un diamètre qui ne dépasse guère 99 millimètres; ils s'agrandissent bientôt et atteignent 97 à 3o millimètres; on en rencontre cependant, à toute é|)oque, de module supérieur ou inférieur. A compter de la fin du xyii*^ siècle, apparaissent les jetons à pans, qui, d'ordinaire, mesurent de 89 à 36 millimètres d'un angle à l'autre. Cette forme était principalement affectée aux remarques de jeu,)? pour me servir des termes de l'arrêt précité de 1709. A cette occasion, on peut remarquer quAbot de Bazinghen''* définit le jeton une petite pièce ronde de métal.
L'épaisseur du jeton, qui est toujours fort médiocre, est d'autant plus faible que son antiquité est plus grande. A l'époque la plus reculée, il arrive fréquemment que l'empreinte d'une face se fait sentir sur l'autre. Jl se rencontre toutefois, pour ce temps, des pièces relativement épaisses; cela tient à ce que les lames de métal employées à la fabrication, étant planées au
''1 Mnrielte, loc. cit. — - Op. cit. t. I, p. 598.
^v, INTRODUCTION À L'ÉTUDE DES JETONS,
marteau, se trouvaient forcément assez irre'gulières. Selon toute probabilité, on n ajustait pas le poids des flans, ainsi que cela se pratiquait pour les monnaies.
Quelques jetons ont été frappés en pieds-forts; ils sont très-rares.
Fabriqués d'abord au marteau, les jetons ont été faits ensuite au balancier; on a également, dans le siècle dernier, employé le mouton, machine qui ménage les coins et qui permet de donner aux flans une moindre épaisseur. C'est ce qu'a bien voulu nous apprendre M. Voillemier, alors qu'il e'tait conservateur des médailles.
Les jetons ont été frappés, en général, sur argent et sur cuivre; il en a aussi été fait en or, dès une époque très-ancienne. Les auteurs de ÏArt de vérifer les dates'^^^ disent que Charles VII, roi de France ( i 422-1^61), fut le premier qui fit fabriquer des jetons d'or et d'argent pour servir à ses officiers d'instruments de compte dans leurs calculs. Olivier de la Marche'"', dans f'I'Estat de la maison du duc Charles de Bourgogne, 17 écrit en \k']h. nous apprend que ce prince comptait avec des jetons d or. Louis XII, comme nous l'avons vu plus haut, en possédait qui lui avaient été offerts par la ville de Tours, en i^igS. Plus tard, de nombreux jetons d or étaient émis par les services royaux de trésorerie''^', par des états de province''"', par des villes'^', par des facultés, etc. C'était, du reste, un luxe que tout particulier pouvait se permettre, les règlements ne contenant aucune interdiction à ce sujet. La fabrication de ces pièces était nécessairement très-soignée; pour les rendre plus agréables à l'œil, on allait quelquefois jusquà les émailler ''^'.
A raison de sa valeur intrinsèque, l'or a presque entièrement disparu; on ne le trouve plus guère que dans les collections publiques ou dans les familles, où on le conserve, avec raison, comme une relique précieuse.
'■' Paris, 1783, I.l,p.6i9. '•'"• lîossignol. Op. cit. p. 1/16. iCi.
''' Edition du Pimàcon littéraire, Paris, i83G, ''' .Mcmire , pmier 1680.
P- XVII. ('■: y^[Jr. (Ig Longpérier, Rcriw iiumisin. i8i3,
'"' Mercure, janvier 1680, janvier 168a, jan- p. 44i. vier i683.
INTHODUCTlOiN A L'KTUDI'; DES JKTONS. xvn
Il est probable que ces jetons, qui, en général, n'étaient présentés qu'aux rois et aux princes, étalent d'un usage fort restreint, et qu'ils étaient promptement employés à quelque ouvrage d'orfèvrerie. Ce qui donne lieu de le penser, c'est que Barbier, dans ses Mémoires'"', rapporte que, du temps de Louis XV, les jetons d'or offerts au roi pour élrennes servaient à faire des assiettes; on en fabriquait ainsi tous les ans une demi-douzaine.
Les jetons d'argent sont beaucoup njoins rares, bien que la cupidité, les terreurs de la Révolution, l'ignorance, en aient fait détruire un grand nombre*"^'; mais on n'en trouve guère qui soient antérieurs au xvi^ siècle; ceux même qui appartiennent à cette époque sont peu communs, et cependant lemploi de ce métal date de fort loin. L'assertion des auteurs de VArt de vérifier les dates, que nous avons rapportée plus haut, et qui peut être exacte en ce qui louche l'or, est contredite par les faits en ce qui concerne l'argent. Ce métal apparaît un siècle plus tôt que ne le disent les Bénédictins : c'est ce que prouve la pièce appartenant à M. Rouyer, frappée au nom de Glarin de Paulmier'^', clerc des com|)tes de iSaa à i345, puis maître de cette dernière époque à i366. L argent est toujours recherché par les collectionneurs comme rareté : il est, dailleurs, à remarquer que les exemplaires de ce métal ne sortent pas toujours des mêmes coins que ceux en cuivre. Cette différence s'explique. Aux termes de ledit déjà cité, de juin 1696, art. 20, les trquarrés'^ servant à la fabrication des jetons d or et d argent devaient être payés aux graveurs, en sus de la valeur du métal et du droit de façon attribué au directeur du balancier; tandis que, pour les jetons de cuivre, ce directeur, moyennant l'acquittement de la façon, était tenu de fournir les coins et le métal. Il y a lieu de penser que l'on n'a fait ici que réglementer un usage déjà ancien. Dans la série des Prévôts des Marchands de Paris, la différence dont il s'agit est fréquente et se remarque depuis i5c)5, au moins; on peut la signaler également sur le jeton de la Chambre des comptes de 1077; peut-être même remonte-t-elle plus haut.
'' Édition publiée par In Société de ihisloirede *' Revue numismatique de 1867, p. aoâ, article
France, par M. delà Villegjille. Paris. 1847-1866, de M. le marquis de la Grange, t. IV, p. 43. '^' Histoire du jeton , p. 48. |)l. II, 11° i5.