XVIII INTRODUCTION À L'ÉTUDE DES JETONS
Dans un article relatif à quelques jetons du Ble'sois*'', Duchalais, dont on devra toujours regretter la mort pre'mature'e, dit que ces pièces, ainsi que les niereaux, étaient essentiellement en cuivre; il considère, en conséquence, comme essais, pieds-forts ou échantillons, les exemplaires en métal plus précieux. Quelque valeur qu'aient les travaux de Duchalais, il semble difficile d'adopter une opinion basée uniquement sur le petit nombre de jetons anciens, en argent, arrivés jusqu'à nous. Du reste, la question est tranchée par la mention, dans le compte du testament de Jeanne d'Evreux, en 1879, de quatre-vingt-trois jetons d'argent'""'. Suivant toute apparence, ce fait n'était pas connu de notre auteur, dont on ne peut mettre en doute la sagacité.
Les jetons en cuivre, sauvés de la destruction par leur peu de valeur, forment la base de toute collection moderne. Il est à regretter, toutefois, que ces pièces arrivent trop souvent jusqu'à nous dans un état d'oxydation qui en rend la lecture et, par conséquent, l'attribution excessivement difficiles.
On rencontre quelques jetons en plomb; mais il faut reconnaître que les monuments de ce métal appartiennent, pour la plupart, au système raérallique.
Enfin, l'écaillé a été employée à la fabrication des jetons; c'est une véritable fantaisie: les quelques exemplaires que nous avons pu voir ont été émis par des particuliers.
On distribuait chaque année à certains agents de l'administration, principalement aux comptables, une quantité de jetons qui était fixée à cent, dès une époque assez reculée, et qui, d'ordinaire, était renfermée dans une bourse plus ou moins riche. Dans les Pays-Bas, on se servait plutôt de boîtes cylindriques de métal.
Le point de départ de cette coutume, devenue ensuite un droit, ne nous est pas connu; on ne connaît pas davantage les principes servant de base à la distribution; on est donc réduit, à cet égard, aux suppositions.
Il y a lieu de penser que, dans leur munificence, nos rois ont d'abord fait
>■' RcuM imimsmnliquc de 18/17, P- ^7- — ^' Comle do Laborde, oy>. cit. p. 3ag.
IKTRODI CTION À l/KTUDK DES JETOiVS. xix
(lonnor aux afjents coiii[:lables les jeloiis nécessaires à leur travail''; peu à |)eu, colle délivrance, lonte bénévole, aura élé considérée comme un des émoluments attribués aux charjjes, puis comme; un droit; on y aura de plus attaché des idées de privilège, d'iionneur, (jui lui auront l'ail prendre une véritable importance et une grande extension : on sait, en eifet, combien les questions de prérogative étaient sérieuses pour nos aïeux. Ces idées, passées à létal de principe, auront plus tard amené le maintien de la distribution, lorsque rien ne la justifiait plus, le mode de calcul qui lavait motivée avant cessé d être mis en |)ralique.
Le droit s'est établi fort promptement et d'une manière assez complète pour donner ouverture à des débats judiciaires. Ainsi que nous l'apprend Constans'"', les contestations étaient portées rdancienneté^' devant les gens des monnaies. Parmi les nombreux arrêts existant à ce sujet dans les registres de la cour, cet auteur en cite particulièrement un, du -20 juin 1B19, rendu sur la requête d'un trésorier de France à Bordeaux. Ce fonctionnaire prétendait que r:ia bourse de jetons ti qui lui était due à cause de son rrdit office-; lui devait être payée par le receveur des boites des monnaies et sur le fonds de ces boites.
Il est à remarquer que le droit de jetons figurait au nombre des droits utiles, ou honorifiques, attribués aux cours souveraines. Comme telle, la Cour des monnaies, par ordonnance de la Chambre des comptes, du 1 2 mars i565, fut reconnue devoir jouir de cette prérogative; elle y fut maintenue par les lettres patentes de 1 6 1 3 et du k décembre 1 6 1 4 , ainsi que par les édits de mars 1 G/10, juin 16/iG et n)ars 1719, portant confirmation ou extension de ces privilèges'^'. Ce droit se percevait quelquefois en argent*'"'.
A Paris, le droit de jetons existait pour le Prévôt des Marchands, les Echevins et les autres officiers formant le Bureau de la Ville. Ce droit, à l'origine duquel on ne peut remonter, fut confirmé par le roi en ibSy*^'. Les con-
'"' Histoire (lu jeton , [>. o.k. tous des mailres échevim de Metz; Metz, i853,
'*' Traité de la Cour des moiiiioyes, p. «.38. j). 82. — Vanheiiile, Numi,iiiiati(iiie lillnise: Lille.
'* Traite de la Cour des monnoyes, p. 238. — i858, p. 11 5. Traité des monnoyes , t. I, p. 226 ,94a et suiv. '" Le Roux de \Ànc\, Histoire de l'Hôtel de Ville
'' Robert, Hecherches sur les monnaies et les je- de Paris; l'aris, i8.'i6, 1" partie, p. 177.
,x INTRODUCTION À L'ÉTUDE DES JETONS.
seiHers, ainsi que les quarteniers, en jouissaient également, les premiers à dater de t553, à ce qu'il semble, les seconds à partir de iByg*''. Les frais qui en résultaient, y conipris ceux de gravure des coins, étaient acquittés sur les fonds municipaux, même lorsque le jeton portait le nom et les armes du Prévôt'^'. Il y a lieu de penser que les Echevins et autres officiers qui désiraient avoir leurs jetons particuliers payaient la dépense de leurs deniers, ainsi que cela se pratiquait ailleurs, aux Etats de Bourgogne, par exemple*^'. Des usages analogues existaient à Nantes, à Tours''''. Il devait, suivant toute probabilité, en être de même dans les autres villes. A Metz, cependant, les maîtres echevins paraissent avoir frappé à leurs frais les pièces qu'ils émettaient.
En définitive, droit ou faveur, on peut dire que les officiers qui avaient le maniement des deniers, qui contrôlaient ou surveillaient les mouvements de fonds, qui avaient enfin des calculs à opérer, ne se fournissaient pas de jetons à leurs dépens : ou ils les recevaient en nature, ou ils touchaient une somme équivalente, ou ils étaient remboursés de leurs frais d'acquisition. C'est, du moins, ce qui semble résulter de quelques documents que nous allons rappeler; il est fâcheux, toutefois, que le défaut de synchronisme de ces pièces ne permette pas d'établir les faits d'une manière précise, pour une époque quelconque.
On voit figurer en dépense, au compte du roi Charles VI, du i*"' octobre i38o au i" juillet i38i. l'acquisition de f? gestouers ^^ parles clercs des divers offices (panneterie, échansonnerie, cuisine, fruiterie, écurie, fourrière) et par ceux de la Chambre aux deniers. Une dépense semblable est portée au compte de la reine Isabeau de Bavière, du i*^' janvier au 3o juin i/»oi, ainsi qu'à celui de Charles VII, du i""" octobre i6bo au 3i mars suivant'^'.
Une somme de ô sous tournois est mentionnée au compte de Marie d An-
'' Le Roux de Linc^, llisloirc de l'Hôtel de Ville, — Hisl. des maires de Tours par les jetons, 1869. 1" partie, p. 167, 177. '' Comptes de l'hôtel des rois de l rnnee aux my' el
'•''' Ibid. 9° partie, p. gS, 348 et suiv. .it' siècles, publies par la Société de l'histoire de
''' Rossignol, op. cit. p. 54. France , par M. Douel d'Arcq. Paris, 1 865 . [>. 64 ,
*' Dauban, Jetons des maires de Nantes, i858. 67, i5o, 33a.
INTRODUCTION À L'ÉTUDE DES JETONS. xx,
joii''', année l'iGy, pour radial (riiii cent de ffgeclouers^ dosliii»'s aux clercs de la cuisine.
Dans un passage du travail déjà cité, Olivier de la Marche''^' nous dit qu à la cour de Bourgogne les maîtres dhotel, le maître de la Chambre aux deniers et le contrôleur reçoivent tous les ans frun marf| de jets d'argent aux rf armes et devises du prince. 71
Parmi les extraits qu'il donne de l'inventaire des titres de la Ville de Paris, du Breul*^' cite des lettres de Henri II, du 27 avril iBBy, ordonnant qu'il sera remis à chaque conseiller, une fois en sa vie seulement, un demicent de jetons d'argent du poids de 1 0 onces, ainsi qu'une bourse de velours, et que la dépense sera prise sur les deniers des aides, dons et octrois, ainsi que cela se pratique pour le Prévôt des Marchands et pour les Echevins. 11 v a ici défaut de concordance entre les divers auteurs; en effet, on a vu plus haut que les conseillers de ville devaient prendre part aux distributions de jetons, dès i558; mais il n'est pas facile d'établir la réalité du fait : d'ailleurs, la première disposition prise en faveur de ces officiers peut n'avoir pas été exécutée. Il résulterait même des deux citations qui suivent, que les décisions relatives aux conseillers de ville et aux quarteniers seraient demeurées sans effet, au moins jusqu'en i58i.
Le dix-septième compte de François de Vigny'*', receveur du domaine de la Ville de Paris, dressé pour une année commençant le a/i juin iSya et finissant à pareil jour de 1 SyS, fait connaître qu'il a été délivré au Prévôt des Marchands deux cents jetons d'argent et deux cents jetons de laiton aux armes de la Ville; aux Echevins, Procureur, Greffier et Receveur, un cent de jetons de chaque métal, rrle tout pour leur droit en la manière accoutufrmée.?5 Chaque centaine était renfermée dans une bourse de velours vert, ou de cuir blanc, selon la nature de la distribution.
La quantité de jetons délivrés au Bureau de la Ville était la môme en i58i(^'.
''' Vallet de Viriville, loc. cil. '■"' Le Roux de Lincy, //w/oiVc de l'Hôtel de Ville,
"' P. xviii. 1" partie, p. 166. — Voir, pour plus amples de-
'' Le Théâtre des niitiqiiite: de Paris, 161-2, tails sur les usages et droits de jetons, les Ordon-
p. 1010. nances concernant l'autorité et la juridiction de la
''' Sauvai, Histoire des recherches et antiquités de Chambre des comptes de Paris, 1728, t. II. p. 287
la Ville de Paris, 1. III, p. 687. et suiv.
,x„ IMIiODUCTION À LT.TUDE DES JETONS.
A partir de la fin du xvif siècle, comme nous l'apprennent les états de dépense de la cour, les jetons sont quelquefois remplacés par une somme fixe en arpent. Par exemple, en 169^, le premier maître d'hôtel et le maître d'hôtel ordinaire reçoivent à ce titre soixante livres par année, et les maîtres d'hôtel de quartier, soixante-quatre livres; cette dernière somme est également payée au maître de la Chambre aux deniers et aux deux contrôleurs de ce service. 11 en est de même pour les années suivantes.
En 1719, la duchesse de Saint-Simon, dame d'honneur de S. A. R. M"'" la duchesse de Berry, touche cent quarante-huit livres pour jetons et lapis. Il est à remarquer qu'aux mêmes époques les contrôleurs de lExlraordinaire des guerres reçoivent chaque année, au mois de janvier, une bourse de jetons d'argent, qui leur est délivrée par le trésorier général entrant en exercice. De ce fait, rapproché du dispositif de ledit de 1696, art. 39, on peut conclure, avec assez de vraisemblance, que la fourniture des jetons aux a}>ents des services comptables était à la charge des trésoriers généraux. Cet article s'exprime ainsi : rfLes matières nécessaires pour la fabrication des rr médailles et jetons d'or et d'argent pourront être fournies au directeur, (Tsoit qu'elle se fasse pour nous et par nos ordres, pour les gardes de notre rr trésor royal ou autres trésoriers, receveurs et particuliers. ?7
Le droit de jetons ne s'appliquait pas seulement aux délivrances (|ui se faisaient au commencement de l'année; on avait su donner à cet usage une extension iinjiortante. Ainsi la reddition des comjjtes par les services de la trésorerie entraînait, entre autres frais, une distribution de jetons, qui, [)our la maison du roi, par exemple, coûtait neuf cents livres. Cette dépense était acquittée soit sur un fonds spécial mis à la disposition des trésoriers, soit sur les taxations attribuées à ces ofliciers. C'est ce qui résulte des divers édits rendus, de mai à décembre 1717, pour l'exécution de ledit de décembre précédent, portant modification de l'administration financière'".
Les jetons dont il s'agit semblent avoir appartenu aux membres de la Chambre des comptes. En elTet, les édits de mai et de juin 1717, relatifs aux trésoriers des troupes de la maison du roi et au receveur des revenus casuels, avaient omis de mentionner les jetons au nombre des frais de red-
''' Ordonn. conceiimnt l'imlorké et la juridiction de la Chambre des comptes de Paris, l. 11 , p. 260 , aCS.
INTRODUCTION A L'ÉTUDE DES JETONS. xx„,
(lilimi (les complos; lu Cliambre, en enregistrant ces actes, eut soin de stipuler (jiie les comptables seraient tenus de satisfaire, comme par le passé, aux droits de bourse et de jeloiis, (jui devraient être Foui'uis en la manière accoutumée'''.
Nous ignorons si tous les agents des finances justiciables de la Cour des comptes étaient astreints à pareille fourniture, qui semble bien abusive.
En dehors des distributions de droit, les jetons étaient donnés comme gratification, comme rémunération de travaux extraordinaires ou de missions spéciales, comme hommage de gratitude. Nous citerons (piel([ues exemples.
Pour reconnaître les bons services qui leur étaient rendus, les Etats de Bourgogne, à compter de la seconde partie du xvi" siècle et jusqu'à la Révolution, distribuaient, chaque triennalité, une certaine quantité de bourses d'argent'^'. Comme on doit bien le penser, le nombre des personnes honorées de cette distinction alla toujours croissant.
Le règlement arrêté en Conseil du roi, le 3 i novembre 1577, pour la police générale du royaume, enjoignait*^' craux juges de police d'avertir le rrRoy ou M. le chancellier de toutes les contraventions et de leurs diligences fcpour les faire cesser. Cela fut exactement exécuté à Paris. M. le comte de ffChiverny, chancellier de France, étoit averti tous les jours de ce qui s"v ff passoit, et y donnoit ses ordres comme chef de la police. Un arrêt du Conseil frnous rend témoignage de cette vérité. Voicy ce qu'il contient:
rrLe Roy en son Conseil, en considération et [)our reconnoissance des rr peines et du travail que prennent journellement le sieur comte de Chivernv, rr chancelier de France, chef de la [)olice, le lieutenant civil et le procureur frde Sa Majesté au Châtelet, ordonne qu'ils auront chacun cent jetions par «an, à prendre sur les amendes dudit Châtelet. Ordonnant que, sur les manff démens et acquits qui en seront expédiez et signez par lesdits lieutenant ffde police et procureur de Sa Majesté audit Châtelet, au receveur desdites tr amendes, la dépense qu'il aura faite pour ce regard lui soit allouée en
'' Ordonii. concernant t'aiitnritê cl la juridiction ''' Rossignol, op. cit. |). Sy. — ''' Dplamare,
(/'■ la Clianilnr des comptes , ('dit iIp niiii 1717. Trnilé de la police, Paris, 172-2, I. I, p. i.'iG.