NOTICE PRELIMINAIRE. XV
que l'on se soumet, j'ai à répondre que la leçon agissait encore en lui bien au-delà de cet âge ; je dis en lui et non pas sur lui, car le mouvement était intérieur. A sa pension Landry, il a toute sa liberté quand il recourt à la prière pour dissiper sa peine* ; et c'est aussi en pleine liberté qu'il demande à sa mère, dans une lettre qu'on n'a plus, mais dont on se souvient, de s'unir à lui pour la communion à laquelle il se prépare. Je cite des faits indéniables. Durant l'une de ses visites à Boulogne, aux vacances, il se confessa et communia ; le prêtre de qui il reçut ces deux sacrements, qu'il comprenait bien, n'est plus là pour en rendre témoignage ; mais je le nomme : c'était un ancien religieux de Saint-Bertin, l'abbé Dufour, qui mourut vénéré.
J'ai parlé d'un point de départ : en religion voilà le sien. Il s'en est lout-à-fait éloigné dans le cours de sa vie, je l'accorde : mais Ta-t-il formellement renié ? Jamais. Sainte-Beuve était né timide : dans son enfance il avait peur de tout; cela m'a été affirmé par un témoin qui se trouva en position de le bien observer, avec affection et indulgence. Cette crainte de l'enfant s'est changée en respect humain chez l'adulte; les entraînements du monde ont tout achevé chez l'homme fait.
Il y a ses actes, s'écriera-t-on. Il y a aussi ses écrits, peut-on répondre, et qui sont bien des actes ; et l'on ne doit pas oublier qu'en repoussant une accusation d'athéisme
1 Lettres à M. Sarhe, ]>. 5,
XVI NOTICE PRELIMINAIRK.
d'un catlioliquo, Sainle-Beuve y a renvoyé son adversaire. « Je serais bien tenté, lui écrivit-il, de vous en infliger la < lecture '. »
C'était au sujet du malheureux vendredi; un acte douloureux, celui-là, très-certainement. Mais sait-on bien qui en est le vrai coupable? L'invitation faite et acceptée, sur la remarque d'une des personnes présentes que le vendredi désigné par le principal convive était le vendredi saint, qui donc a répondu : Raison de plus; et à qui ne restait-il plus qu'à s'incliner? Le mot est authentique, et je m'en fais garant. J'affirme, au moins, que je le tiens de la bouche même de l'amphytrion que je visitai le 10 avril, alors que l'on était dans l'émotion de ce dîner; et j'ajoute que, sachant bien que cela irait dans le pays de l'abbé Barbe, il me le rapporta pour être répété. « On « ne manquera pas de vous en parler, me dit-il, il faut « que vous sachiez la vérité. » Ce mot n'a encore figuré dans aucune relation de l'aventure. J'en décharge, aujourd'hui, la mémoire de Sainte-Beuve.
Quant à sa fin, peut-on assurer que sa dernière volonté écrite ait été sa dernière pensée ? L'éclat sinistre en est demeuré dans ce monde, et il ne s'eflacera pas. Le fait humain est là. Mais les miséricordes d'en haut sont infinies ; et l'homme qui a été le maître de prescrire à son corps de passer devant l'église sans y entrer, s'est-il tlutté d'être encore le maître de la prière au delà du tombeau?
1 Souvenirs et Iiul.iîcrétmu>, publiés par 8on dernier «ecrétaire, p. 239.