‹ Les jeunes années de C.-A. Sainte-BeuveChapitre 9 sur 16 · NOTICE PRELIMINAIRE XIX · texte numérisé non relu

NOTICE PRELIMINAIRE XIX

tiirel, adolescent, non irrité, point irréligieux, dans toute sa fleur de sensibilité et de bonté, animé de tous les instincts généreux, et non encore atteint des maladies du siècle. Moment unique et rapide qu'il a essayé de ressaisir plus d'une fois, de retracer dans ses vers. » Puis, le critique ajoute : « Il y a ainsi en chacun de nous, pour peu que notre fonds originel soit bon, un être primitif, idéal, que la nature a dessiné de sa main la plus légère et la plus maternelle, mais que l'homme trop souvent recouvre, étoufle ou corrompt. Ceux qui nous ont connu et qui nous ont aimé sous cette forme première, continuent de nous voir ainsi... ' ».

Ne s'est-il pas dit que l'on pourrait ainsi le voir un jour, lui aussi? C'est ma conclusion et mon vœu.

i Causeries du Lundi, IV. Art. du 21 avril 18.51.

BLulirne-sur-Mer, 2) Mai 1872.

[Paris 1818]

Mon cher ami,

Je pense sans cesse à toi; et, étant aussi séparé de mes parents, je ressens plus que jamais le besoin d'un ami, et je n'en puis trouver tel que toi. Je ne puis me rappeler sans une

* Cette lettre n'est jias datée ; mais elle a été e'crite dans l'un des premiers mois de l'année scolaire 1818-1819 : elle est sous l'adresse de Madame i^aiiite-Bciive, me des Vieillardu, à Boulogne-sur-Mer, et porte en tête : Potir Barbe,

'2 LF.S JFIINFS ANNi;i:S DE SAINTH-HEUVIi:.

douce sensation ces petites promenades que nous faisions sur le sable, et qui nous délassaient si agréablement le corps et l'esprit. La pension où je suis' est, au moins, semblable à celle de M. Blériot; mais, le fils du maître de pension est un excellent jeune homme et ne manque pas de connaissances. Je suis bien content que tu ne m'aies pas oublié, et je te prie, dès que tu auras fini ta lettre, de la remettre à lu maison, car j'aurai bien du plaisir à la lire. J'aime beaucoup notre professeur du lycée'-; je crois qu'il est impossible de mieux faire une classe que lui. Nous expliquons, en grec, Homère, 11^ livre de l'/Ziac/c; Vie de Cicéron, par Plutarque, et les Evangiles: en latin, Salluste, guerre de Jugurtha; les Pensées de Ciccron, et Virgile, III*' livre, Enéide.

Je te donnerai sur notre classe de plus grands détails une autre fois , lorsque je répondrai à ta lettre. Je te conseille de ne pas trop travailler et de te reposer un peu, cette année, des fatigues de la dernière.

n., qui est avec moi, travaille très-bien et a l'air d'aimer l'étude. G., que nous avons manqué de perdre, commence à se rétablir. Présente mes

' Celle de M. Landr}'. (Nuuvcaux Lundis, tome xiii, pages 4 et 25.) *M. Gaillard, du coll(5gc royal Charlemagne. (Ib., p. 5.)

respects à tes parents et embrasse pour moi tes frères. Je me propose de t'écrire par M^" G. et de te souhaiter une heureuse année.

Je t'embrasse ; pense quelquefois à ton fidèle ami.

LES JF.UNFS ANNKF.S DE SAINTF.-DEUVE.

Paris, 11 janvier 1819.

Cher ami,

Si j'ai tardé si longtemps à répondre à ton aimable lettre, n'en accuse pas ma paresse, encore moins mon cœur; mais, malgré les fréquents congés qu'on a eus, je n'ai pu satisfaire mon désir.

Je suis charmé de voir que M. Ilalfreingue sache apprécier tes connaissances, et qu'il te donne le rang que tu mérites .l'espère que tu profiteras, comme tu me l'as promis dans ta dernière lettre, du loisir que tu pourras avoir, et que tu n'oublieras pas un ami qui t'est aussi lidèlement attaché. Je commence à m'habituer à l'absence de ma chère maman ; ce n'est pas que je n'en ressente tout le prix'; mais, quand je

' Il y a très-vraisemblablement ici un sous-entendu dans la pensée de Sainte-Beuve, si sa lettre a été écrite de jet; ou une lacune, s'il s'est recopié pour se mettre au net. Ce sousentendu se continue, dans la même phrase, à l'endroit oii, sans parler de ses parents, il dit qu'il pourra hs embrasser.

considère avec quelle rapidité ces trois premiers mois se sont écoulés, je m'engage à la patience, dans l'attente que les suivants se passant avec la même vitesse^ je pourrai bientôt les embrasser et revoir des amis que je ne puis retrouver nulle part ailleurs.

La religion est ce qui contribue beaucoup aussi à me consoler; à la maison, quand j'avais quelques petits chagrins, je les déposais dans le sein de mes bons parents, ou dans le tien, cher ami; car tu étais digne de cette confiance. Aujourd'hui, au contraire, je n'ai personne à qui je puisse les confier ; alors je prie intérieurement le bon Dieu, et par là je m'ouvre une ressource pour dissiper ma peine.

J'observe le plus exactement que je peux tous mes devoirs, et ton exemple est sans cesse devant mes yeux pour que jamais je ne m'écarte des bons principes que j'ai reçus. Je me trouve aussi très -heureux d'avoir un aussi bon professeur, et qui me soit aussi attaché : après M. Gloûet*, c'est, je crois, celui qui m'a montré le plus d'affection et prodigué [le] plus de soins. Aussi, je fais tous mes efforts pour le contenter et me conserver son amitié. Quand tu m'écriras, tu auras la bonté de me dire , si tu le sais ,

1 Professeur cl'humanite's à la pension do M. Ble'riot.

quels sont ceux de mes anciens camarades ou de mes connaissances qui ont le plus de succès; j'y prendrai toujours part, et ça me fera le plus grand plaisir. Ne crains pas, cher ami, de faire tes lettres trop longues; tu ne saurais trop t'entretenir avec moi*. Je voudrais pouvoir moimême t'en dire davantage ; mais mon cœur te parle assez, et le temps ne me permet pas de m'étendre plus longuement. Embrasse pour moi tes frères, et présente mes respects à tes bons parents. Je t'aime et serai pour la vie,

Ton fidèle ami,

SA1NTE-BEUVE^

* Saintc-Bciive avait d'al3ord écrit : on ne saurait trop m'en dire ; et c'est à conserver.

- Cette lettre avait été mise dans une autre à l'adresse de M'"»-' Sainte-Beuve, qui, en l'envoyant à M. Barbe, y joignit ce mot : « M""* Sainte-Beuve vous salue et vous prie, lorsque vous aurez un moment de loisir, d'en profiter pour écrire h votre ami. 11 attache trop de prix à vos lettres pour lui retarder le plaisir d'une réponse. J'aurai une occasion sous peu de jours. »

[Paris janvier 1820J K

[Mon cher ami,]

Depuis longtemps j'avais résolu de t'écriro : j'en ai été empêché [pap le travail] que m'imposent mes devoirs , car l'année de seconde ,

quoi que les précédentes, exige,

tu le sais , beaucoup de lectures

se fortifier l'esprit, en attendant que la rhétorique produire tous ces trésors au

grand jour.

^ C'est encore nne lettre envoyée sous le couvert de M^ie Sainte-Beuve, dont elle porte l'adresse au dos du feuillet sur lequel elle est écrite. Il s'en est détaché deux fragments qui sont perdus. Le plus regrettable de ces fragments tenait au texte même de la lettre, à laquelle il retranche dix fins de lignes,- évaluables chacune à cinq ou six syllabes. J'ai cru pouvoir remplir la plupart de ces lacunes, entre crochets, dans le sens qui se présente à l'esprit du lecteur ; mais il y en a d'autres qu'il serait trop chanceux de vouloir suj^pléer : je les indique par des points. Le second fragment ne contenait que la suscription, Mon cher ami, je suppose, avec la date, qu'on pexit mettre au commencement de 1820, dans l'année scolaire où Sainte-Beuve faisait sa seconde.

Le retour d'u [ne nouvelle année m'offre] l'occasion de remplir un devoir dont l'amitié me fait une [jouissance. Tu] sais, cher ami, les vœux que forme mon cœur. Je ne puis [en former que pour] ta santé et ton bonheur; car sous tous les autres rapports [tu n'as pas besoin de] vœux. Pour moi, je suis aussi heureux que je peux l'être. |J'ai pour maître] un homme âgé qui est très- doux et qui a toutes sortes d'égards [pour les élèves qui] travaillent. A. est dans ma classe, et s'est aussi g[agné l'affection de son] professeur. Sans être dans les premiers, il est au nombre des bons élèves; et voilà ce qu'on doit surtout désirer.

Tel tu m'as toujours connu, tel je suis encore aujourd'hui. Je me suis trop bien trouvé des principes que j'ai suivis jusqu'à ce jour, pour vouloir m'en écarter jamais; et, si cette idée funeste venait à se présenter à moi, ton exemple seul et les bons conseils que tu m'as donnés suffiraient pour me rappeler dans le droit chemin.

Adieu, cher ami, sois heureux, comme tu le mérites ; c'est le vœu sincère que forme pour toi ton (idèle ami.

Ciiarles Sainte-Beuve.

Mes respects, s. t. p., à tes chers parents et à tes aimables frères.

LETTRES A M. L ABUE BAP.CE.

[Paris,] ce jeudi 11 [septembre 1823].

Mon cher Bacbe,

Quoique je sois en vacances, je n'ai pas grand temps à moi, continuant de prendre des leçons de mathématiques, et jouant de mon reste pour la littérature; c'est-à-dire profitant de ces quelques jours de loisir pour lire des ouvrages agréables qui me seront désormais interdits.

Parmi ces" derniers je te citerai les Mémoires relatifs à la Révolution française \ qui sont

1 C'est la collection dite de Berville et Barrière , qui ne fut pas terminée. Les Mémoires de Lally-Tolendal y portent le nom de Weher ; et ceux de Rabaut-Saiiit-Etienne, plus exactement intitulés Précis de VHisfoire de la Eêvolidion française, n'en font point partie. Ce Précis parut en 1822 dans une édition spéciale des œiivres de son auteur, dont il remplit le premier volume. Quant aux Mémoires de Riouffe, cpii forment le tome premiei- des Mémoires sur les Prisons, le Journal de la Librairie n'annonce leur apparition dans la collection Berville que le 21 juin 1823. Mais M. Barbe, qui les avait lus l'année précédente, les tenait de Sainte-Beuve lui-même, dans nn exemplaire d'une édition de la République. Ce volume, tout couvert de notes du père de Sainte-Beuve, est resté en la possession de M. Barbe.

recueillis d'une manière impartiale : ceux de Madame Campan avec ceux de Madame Roland; ceux de Ferriires avec ceux de Bailly; ceux de Lally-Tolendal avec ceux de Rabaut-Saint- Etienne, etc. Il y a aussi ceux de Riouiïe que tu as lus les vacances dernières, et dans lesquels il y a une imagination si jeune et si exaltée. C'est une chose bien digne de remarque et de réflexion que les récits différents et même contradictoires, faits des mêmes événements par des témoins oculaires, sur la bonne foi desquels on est d'ailleurs assez d'accord. Et, si, pour les faits publics et ostensibles , il y a tant d'obscurite, qu'est-ce donc quand il s'agit des causes qui sont cachées; comment tirer d'un tel chaos d'autre vérité que celle-ci : qu'il y a eu bien des intrigants, des criminels, des corrupteurs et des corrompus; et que ce peuple, qui avait donné tant à espérer d'abord, est descendu, par la faute de ses flatteurs, à un degré d'immoralité tel qu'on n'en retrouve d'exemple qu'à Rome, sous l'Empire?

Quand les premières fureurs furent passées , et que la Convention eut légué la France au Directoire, c'est alors qu'on vit, ce me semble, tout ce qu'il [y] a de plus impudent dans le vice. La perversité avait gagné jusqu'aux plus basses classes de la société; et Pigault-Lebrun, dans

LETTRES A M. l'aBBÉ BARBE, 11

ses romans scandaleux, n'a fait que peindre sans exagération les mœurs du pays où il vivait. Au milieu de tout ce hideux tableau il y avait de grands caractères, des Thraséas, des Helvidius, qui consolent un peu par le contraste de leurs vertus ; mais le commun de la société était flétri.

Vraiment, c'est un bien triste spectacle que celui que présente cette époque ; on doit y puiser des raisons pour en aimer davantage le temps où nous sommes venus. Je m'en félicite comme toi. Cependant, pour te parler franchement comme tu me parles, je te dirai, mon cher ami, qu'un passage de ta lettre ne m'a pas paru toutà-fait d'accord avec mes idées , si toutefois j'ai le droit d'en avoir en ces matières si douteuses et si difficiles. Tu me dis que le gouvernement est un pouvoir servi par dos ministres, ce qui est très-juste ; et tu ajoutes : pouvoir émané de Dieu seul, etc. Sans doute, ce pouvoir vient de Dieu, en ce sens que tout en vient et qu'il est la source de tout; mais je crois qu'il est une source plus prochaine et immédiate du pouvoir, et je vais tâcher de t'exposer mon sentiment.

Les hommes sont en société, c'est un fait; ils ont des droits, et par conséquent des devoirs les uns envers les autres ; c'en est un autre. S'ils étaient parfaits , ils se respecteraient mu-

i'2 LES JEUNES ANNÉES DE SAINTE-BEUVE.

tuelleineiit, et il n'y aurait pas besoin de gouvernement, de pouvoir qui maintînt l'ordre, puisque l'ordre existerait naturellement, dans notre hypothèse. Mais, les hommes sont loin d'être parfaits; ils le sentent eux-mêmes. Pour obvier au désordre, ils nomment d'abord des juges, des magistrats, des gérontes ; voilà un commencement de gouvernement dans une petite société. Agrandis la scène ; imagine un groupe immense, joins-y la consécration du temps, et tu auras le gouvernement tel qu'il peut nous paraître.

Tu me diras, peut-être, que le premier père est le premier roi; et, alors, il serait vrai que la monarchie est immédiatement divine. Mais, si un lils obéit à son père jusqu'à l'âge de raison; lorsqu'il atteint cet âge il n'obéit plus de la même manière ; il a de la déférence pour le vieillard qui l'aime; mais il examine son conseil^ et se réserve de le suivre ou de ne pas le suivre. Si, tant qu'il obéit aveuglément, ou du moins snns hésiter, il peut paraître faire comme le citoyen à l'égard de la loi , cei'tes , ce n'est plus quand il discute le conseil du vieillard et se permet quelquefois d'en écarter sa conduite.

.le crois que tu dois saisir mon idée, bien (juc mal exprimée. Elle me semble juste et non en contradiction avec ce qu'il y a de plus

LETTRES A M. L'aBBÉ BARBE. 13

rigoureux dans nos croyances religieuses. — Observe bien, aussi, que de cette idée ne sortent pas toutes les conséquences désastreuses qu'on a voulu en tirer contre les gouvernements. Car, si les hommes ont créé un pouvoir, c'est qu'il était nécessaire; s'il est nécessaire à une petite société, il l'est bien plus à une grande

par nécessité dans son origine ; et ce qui lui est

bien plus nécessaire encore

est grande, c'est une folie que rien ne peut

excuser et qui produit de

Si ce pouvoir s'est quelquefois égaré (et qu'est-ce

qui ne s'égare pas?) vrai qu'elle

puisse signaler ces errements ; mais c'est là qu'est la limite. [Pour en revenir] au point d'où je suis parti, je me félicite que nous ayons un gouvernement [propre à] remplir ce but par la correspondance qui existe entre ce pouvoir proprement di[t et la liberté.] Je suis bien persuadé que le peuple, qui, en jugeant tout par enthousia[sme et dans le] broiiJiaha, ne juge en

' Il y a ici une ligne, presque tout entière, déchirée dans le pli et devenue illisible ; les lacunes qui suivent tiennent à la disparition d'un fragment de la lettre, et nous privent de neuf lins de lignes, évaluables chacime à quatre ou cinq syllabes. J'ai essayé, comme dans la lettre précédente, de remplir le sens probable de quelques-imes de ces lacunes; et j'ai laissé les autres pointées.

14 LRS .IRUNF.S ANNÉES DE SAINTE-BEUVE.

clVct rien, ne peut avoir aucune part directe

(1 ; et , certes , nous en avons

assez d'exemples ; mais il n'en est pas ainsi ,

sauf certaines misérables

élections où tout se traite au cabaret.

Tu excuseras, mon cher ami, cette trop longue discussion : cela est p[our toi seul, qui n'y] vois rien que de pur.

Sans connaître l'ouvrage de M. de Bonald', je connaissais sa définiti[on , qui] est fameuse dans les écoles. On lui reproche de ne pas tenir compte de la lib[erté].

Je vois assez souvent M. Bousson% qui est notre voisin; il veut bien me donner les rensei-

* La Législation primitive.

2 M. Bousson était originaire de la ville d'Ardrea, dans le Pas-de-Calais. Il fut le professeur de philosophie de M. Barbe chez M. Haffreingue. De cette institution, il passa, en la même qualité', au coUe'ge Stanislas. Ce collège prenait aussi le nom de Noti e-Dame-clen-Oiamps, de la rue dans laquelle il était situé. M. Bousson y professait en 1823, et Sainte-Beuve pouvait se dire son voisin. Il devint en dernier lieu professeur de philosophie au collège Oharlemagne, où il paraît avoir eu pour successeur, vers 1830, M. Damiron, préce'demment agrégé au collège Bourbon, alors que Sainte-Beuve y terminait ses études. « En faisant ma philosophie sous M. Damiron, a dit plus tard Sainte-Beuve, je n'y croyais guère. » (NonvMv.x Lundis; t. xiir, p. .5.) Mais, ce serait à accorder avec ce que Joseph Delorme avait laissé dire de lui, sur ce point, en ses premiers temps; à savoir que « sa vocation pour la philosophie et pour les sciences semblait se prononcer de plus en plus. »

LETTRES A M. L'aBBÉ BARBE. 15

gnemcnts dont j'ai besoin et me traiter presqu'en camarade.

Adieu, mon cher ami; conserve-moi ton affection et écris-moi quelquefois tes réflexions, en attendant que nous puissions nous revoir.

Ton ami,

Bue de Vaugirard, n° 94 *,

Mes respects à tes parents et mes amitiés à tes frères.

^ M""» Sainte-Beuve avait quitté Boulogne, et demeurait, à la date de cette lettre, avec son fils. Aussi, la lettre ne passet-elle plus par son intermédiaire : elle est adressée directement à M. Barbe, comme le seront les suivantes.

10 LES .IF.UN'ES ANNKFS DF: ?A1NTE-BF.UVE.

[Paris, aofit 1828.]

Mon cher Barbe ,

Je profite de l'occasion annuelle' pour te donner de mes nouvelles et t'en demander des tiennes. Je commence par te dire que j'ai publié mes deux volumes^, et que je te les aurais envoyés, si j'en avais dans ce moment à ma disposition ; mais il ne m'en reste aucun exemplaire, et ce sera, si tu le permets, pour plus tard. Je souhaiterais bien te les remettre moimême, pour beaucoup de raisons ; j'aurais peur que, sans mes explications verbales, mon hvre,

^ Cette occasion n'était pas d'un renouvellement d'année, mais celle des vacances, qui ramenaient de jeunes Boulonnais dans leur pays : elle me permet de fixer la date de la lettre, qui n'en porte pas.

^ Poésie française au seizième siècle. 2 volumes in-8°, publiés en juillet 1828, chez les libraires Sautelet et Mesnier. Le premier volume est un Tableau lùstoriqne et critique de la poésie et du théâtre français au seizième siècle ; le second contient les Œuvres choisies de Pierre llonsard, avec n,oticc, notes et commentaires.

LETTRES A M. l'aBBÉ BARBE. 17

fort sérieux et modéré sous tous les rapports pour nous autres littérateurs du monde, ne te parût, à toi solitaire religieux, bien frivole et bien profane. Tu en verras, au reste, une annonce dans la Quotidienne ; du moins, à ce que m'a promis l'un des rédacteurs de mes amis.

J'ai presque vu, il y a quelques mois, l'abbé de La Memiais chez Victor Hugo, mon voisin et mon ami bien cher*. J'eusse été heureux de faire la connaissance" de l'illustre écrivain, et je ne désespère pas que l'occasion s'en représente encore. Bien des événements se sont passés depuis que je t'ai écrit. Tu dois comprendre que la question est plus compliquée qu'elle ne te paraissait d'abord; que ce ne sont pas tout simplement la rehgion et l'impiété, la légitimité et

* Victor Hugo demeurait rue de Vaugirard, au n» 90, et Sainte-Beuve au n° 94. (Portraits contemporainSj t. i, p. 468, édition de 1870; et Nouveaux Ltmdis, t. xiii, p. 7.)

- Il y a, peut-être, quelque chose à concilier entre ce que Sainte-Beuve écrit, au milieu de 1828, de son désir de faire la connaissance de l'abbé de La Mennais et d'en trouver l'occasion, et ce qu'il écrira en 1868, en se reportant à l'époque et aux circonstances oti cette connaissance se fit. « Je n'avais pas été le premier, dit-il en parlant de La Mennais, à le rechercher au début de notre liaison ; lui-même m'avait fait, par Victor Hugo, des avances, dès le temps des Consolations. » (Portraits des Contemporains, t. i, page 273, et No\t,veaux Lundis, t. xiii, p. 13). — Les Consolations ne parurent qu'en mars 1830.

18 LFS JEUNFS ANNKFS DE SAINTE-BEUVE.

la révolution, le bien et le mal qui sont en présence.— Ou plutôt, tu finiras, j'espère, par comprendre, au point où en sont venues les choses, que la question s'est simplifiée, et qu'aujourd'hui, j'en suis certain dans mon âme et conscience, ce sont (à part quelques hommes de bonne foi et abusés) quelques intrigants, trèsviolents, très -indifférents en matière de croyance, mais avides du pouvoir, et furieux de le voir échapper, qui cherchent à troubler le pays et à remuer des cendres. Le temps, en passant sur les libéraux, a frappé les vieux incorrigibles, qui sont de moins en moins nombreux, et a communiqué à tous ceux qui avaient quelque sens une modération qu'ils n'ont pas toujours eue. On s'est attaché sincèrement à la dynastie avec les garanties de la Restauration; on s'est entendu avec les roijalistcs-iiUra, mais honnêtes gens, que l'âge et l'expérience ont aussi tempérés ; et il en est résulté une union forte, qui s'enracine de plus en plus, et promet stabilité à l'ordre de choses existant. — Au reste, sur tout cela, il y aurait tant à dire que je crains d'en avoir trop dit sans développements. Seulement, persuadetoi bien qu'il y a mille choses dont, en province, on ne peut avoir qu'une vue incomplète ; et suspends, le plus que tu pourras, Ion jugement.

LETTRES A M. l'aBBÉ BARBE. 19

Je vais faire un petit voyage en Angleterre; mais je ne sais si j'aurai le temps de repasser par Boulogne; dans ce cas, tu serais sûr de ma visite.

Dis-moi comment tu vas, ce que tu fais, comment tu vis ; rien ne saurait m'étre indifférent de toi. Pour mon compte, quoique je voie assez de monde et des gens distingués que j'aime et qui ont de la bonté pour moi; quoiqu'il semble qu'avec un peu de constance et d'activité une carrière assez belle peut enfin s'ouvrir pour moi, j'ai souvent et même toujours un grand vide , de grandes défaillances d'àme, des ennuis, des désirs. Les doutes religieux y sont sans doute pour quelque chose ; et, quoique cet état d'esprit tienne aussi à d'autres causes presque impossibles à analyser, les grandes et éternelles questions y interviennent fréquemment. C'est le lot de l'humanité. Mille amitiés.

Satnte-Beuve.

Mes respects à tes parents, et mes souvenirs à tes frères.

[Paris,] ce 3 janvier 1829.

Mon cher Barbe,

Je suis l)ieii fâché de n'avoh' pas reçu de les nouvelles, cette année, par le retour de nos Boulonnais; il y aura eu de leur faute; ils n'auront pas été prendre tes commissions et tu n'auras pas voulu me répondre par la poste. J'espère qu'au moins tu auras eu une lettre de moi par G. Mais, cette fois, je t'en prie, ne me laisse pas sans réponse. Dis-moi ce que tu fais, ce que tu penses; ces communications, toutes rares et incomplètes qu'elles sont, nous tiennent toujours un peu au courant l'un de l'autre. J'espère, d'ailleurs, que cette année 1829 ne se passera pas sans que j'aie revu Boulogne, toi surtout... J'étais un peu trop pressé, à mon retour d'Angleterre, pour passer par Boulogne, et surtout pour y rester comme il l'aurait fallu. Aussi ai-je repris le chemin du Havre et de

Rouen*. J'avais, d'ailleurs, un nouveau volume sur le métier, qui est fini maintenant et va s'imprimer\ Mais je te porterai tout cela à la fois ; c'est trop profane pour être envoyé de loin, sans explication et commentaire de vivevoix ; d'ailleurs très-inoffensif, sois-en sûr, pour la religion et la monarchie : c'est purement littéraire.

Je te dirai que, depuis la chute du ministère Villèle, je vois les choses comme ceci : quoique le nouveau ministère soit mou, indécis, sans principe arrêté; vivant, au jour le jour, de concessions et de restriction, il n'est pas mauvais; et, s'il dure quelque temps encore, tout me paraît sauf; y compris, bien entendu, la dynastie^ et la religion que l'autre ministère compromettait étrangement et d'une manière coupable au der-

• Il a mis un souvenir de ce voyage dans la pièce intitulée : Sonnet pour un Ami, qui est à la page 189 de la première e'dition de Joseph Delorme :

Que de fois près d'Oxford, en ce vallon charmant,

Pauvre (étranger d'hier, venu jxiur un moment. J'ai reconnu, parmi les maisons ardoisées. Le riant presbytère et ses vertes croisées. Et j 'ai dit en mon cœiu- : Vivre ici seulement !

Hélas ! si c'est là tout, qu'est-ce donc qui m'entraîne ? Pourquoi si loin courir? Pourquoi pas la Touraiae? Le pays de Rouen et ses pommiers fleuris?

^ Vie, Poésies et Pensées de Joseph Delorme, en un volume in-18, qui parut chez Delangle frères, en avril 1829. ^ Il avait écrit la monarchie.

nier degré. Un bon esprit modéré tend à s'établir et a déjà gagné la majorité des esprits ; l'esprit constitutionnel pur, l'esprit de la monarchie selon la Charte. Car, demande-toi de bonne foi si les gens, très-estimables et très-convaincus peut-être, dont tu peux connaître quelques-uns, voudraient et auraient voulu de la Charte? — La main sur la conscience, — non, — D'un autre côté, les vieux révolutionnaires, les plus convaincus, les plus intègres, gens estimables comme les autres, selon moi, auraient-ils voulu, voudraient-ils encore de la dynastie, sinon de la monarchie? — La main sur la conscience, — non. — Or, ce qui est à souhaiter, pourtant; ce qui est le vœu de la majorité paisible, c'est qu'on s'entende, qu'on s'appaise , que la monarchie, que la dynastie soit; mais pas comme auparavant; pas absolue; avec des garanties, au moins avec les garanties essentielles , avec la Charte, telle quelle. Eh bien ! l'ancien ministère allait évidemment au renversement de la Charte, et celui-ci la respecte au moins. Conclus de là. Quant à la religion, plus j'y pense, plus je vois que c'est une chose de l'âme^ de l'homme individu à Dieu. Qu'elle ait ses pompes, son culte extérieur, sa protection publique ; voilà tout ce à quoi elle doit prétendre ; c'est aux âmes qu'elle s'adresse, et c'est la seule conquête qui Tinté-

LETTRES A M. l'aBBÉ BARBE. 23

resse ; et on ne gagne pas sincèrement les âmes par les choses du monde, qui ne sont pas de l'àme, mais de la matière.

Mille adieux, mon cher Barbe.

Tout à toi de cœur,

Eue Notre-Dame-des-Champs, 19.

Mes respects à tes parents ; mes souvenirs à Joseph et à Louis.

24 LES JEUNES ANiNÊES DE SAINTE-BEUVE.

[Paris,] ce 26 juillet 1829.

Mon cher Barbe,

Je profite du voyage de ma mère à Boulogne pour te dire que je ne t'ai pas oublié depuis ces six derniers mois; et j'espère que tu m'auras aussi gardé quelque souvenir.

Il ne s'est rien passé, selon moi^ de bien grave depuis; et je vois les choses allant doucement; non pas au mieux, mais non pas au pire. Il doit t'ètre prouvé, maintenant, qu'au moins il n'y a pas de révolution à craindre de la part des gens qui auraient assez de crédit et de nom dans le pays pour tenter de la faire. Tous les honnêtes gens veulent bien évidemment la paix : seulement ils désireraient plus ou moins d'économies au budget; et, qu'ils parviennent ou non à ce but, il n'y a rien là de capital ni contre la dynastie ni contre la religion. Mais, si tu as encore des nuages là-dessus, comme il est très-permis à cette distance et avec les jour-

naux que tu lis presqu'exclusivement, il serait trop long de te détromper par lettres ; et ce serait plutôt en causant; ce que je n'espère pas de sitôt encore.

Quant à moi, rien n'est changé dans ma situation, au moins extérieurement. J'ai publié l'hiver dernier un petit livre* qui a eu tout le succès qu'on peut attendre en ce temps-ci ; on en a dit beaucoup de bien, et encore plus de mal; et, en somme, il s'est vendu. Tu liras tout cela un jour. S'il s'est opéré quelque changement qui me concerne , c'est plutôt en moi qu'en dehors de moi ; et, je ne dois pas hésiter à te le dire, puisque cela te fera probablement quelque plaisir, mes idées, qui, pendant un temps, avaient été fort tournées au philosophisme, et surtout à un certain philosophisme, celui du dix-huitième siècle, se sont beaucoup modifiées, et ont pris une tournure dont je crois déjà sentir les bons effets. Sans doute, nous ne serions pas encore, sur beaucoup de points et surtout en orthodoxie, du même avis, je le crains ; pourtant, nous nous entendrions mieux que jamais sur beaucoup de questions qui sont bien les plus essentielles dans la vie humaine ; et, là-même où nous différerions, ce serait de ma part parce que je

* Joseph Delorme.

n'irais pas jusque-là^ plutôt que parce que j'irais ailleurs et d'un autre côté.

Au reste, je dois t' avouer que, si je suis revenu avec conviction sincère et bonne volonté extrême à des idées que j'avais dépouillées avant d'en sentir toute la portée et tout le sens, c'a été bien moins par une marche théologique, ou même philosophique, que par le sentier de l'art et de la poésie. Mais, peu importe l'échelle, pourvu qu'on s'élève et qu'on arrive.

Je dois te dire, encore, que ma vie est loin d'être conforme à ce que je voudrais et ce que je croirais le bien ; mais c'est déjà quelque chose que je le sente et que je tâche d'être plus d'accord avec moi-môme. J'aurais beaucoup à causer avec toi; je te parlerais, plus sciemment qu'auparavant, de beaucoup d'hommes célèbres que je connais maintenant. J'ai vu tout intimement Lamartine à son dernier voyage*. J'ai vu aussi M. de Chateaubriand". Mais bien des rai-

1 Voir, dans les Consolations, la pièce adressée à M. de Lamartine et datée de juillet 1829, qui commence ainsi:

Le jour que je vous vis pour la troisième fois, C'était en juin dernier, voici bientôt deux mois.

■•* « Je ne désirai jamais être présenté à M. de Chateaubriand: ce fut M. Villemain qui, le premier, eut pour moi cette gracieuse idée en 1829. Il Aànt me prendre, un soir d'été, dans ma chambre de la rue Notre-Dame-des-Champs. » (Portraits contemporains, t. i, p. 75, édit. de 1870).

sons m'empêcheront d'aller à Boulogne avant quelque temps, et je n'ose espérer de te voir ici. Ecris-moi, par le retour de ma mère, ce que ta fais, comment tu te portes. Combien, toi, qui n'as point quitté tes foyers et le sol natal, tu es plus heureux que moi , qui ai déjà fait bien des courses sans but et [pu]rement stériles, et qui voudrais en faire beaucoup encore. Écris-moi tout ce qui peut l'intéresser, et crois-moi toujours.

Ton ancien ami,

Mes respects, je te prie, à tes parents, et mes souvenirs à tes frères.

[Paris,] ce 30 mai 1830.

Mon cher ami,

J'ai reçu avec un grand plaisir la lettre que m'a apportée ma mère. J'ai eu le tort de ne pas l'écrire par son occasion'. J'étais allé en Normandie^, quand elle a quitté Paris; de sorte que j'ai pensé trop tard à te donner de mes nouvelles; mais je lui ai bien recommandé de le faire et de m'en rapporter des tiennes.

' Mme Sainte-Beiive revenait d'un second voyage à Boulogne; et, c'est dans ce voyage, le 15 mai, qu'elle y fit l'acquisition d'une petite maison, en vue d'y revenir demeurer.

2 II s'y trouvait aussi, et apparemment de nouveau, deiix mois phis tard, aux Journées de Juillet. <( La révolution de juillet 1830 arriva. J'étais absent pendant les trois journées, et en Normandie, à Honfleur, chez mon ami, Ulric Guttinguer. j (Nouveaux Lundis, t. xiii, p. 10.) — a Moi-même, j'ai rêvé avec lui, près de lui, un grand roman poétique, qui était déjà commencé, quand Juillet est venu pour toujours l'interrompre : c'était un de ces romans do loisir et que la Restauration seule pouvait encadrer. » (Port, cont., art. Guttinguer, t. Il, p. 405.)

LETTRES A M. l'aBBÉ BARBE. 29

Il s'est fait, depuis que nous nous sommes vus, bien des changements dans ma situation, mais encore plus dans mes idées ; j'ai bien varié et tenté bien des voies. Mes opinions politiques ont peu changé pour le fonds ^ mais se sont singulièrement modifiées quant aux nuances et à la vivacité. Je crois la marche actuelle des choses funeste ; mais, à te dire vrai, je ne la juge pas maintenant aussi grave qu'elle l'a été en d'autres circonstances ; et j'espère que, ce ministère-ci tombé (ce qui me paraît indispensable), le prochain (le plus modéré et le plus royaliste possible) sanctionnera la fusion si désirée entre la Charte et la dynastie. Cela me paraît ici le vœu de tout ce qu'il y a de plus sage et de plus ami de l'ordre; de M. de Lamartine, comme de M. Royer-CoUard'.

M. de Polignac, sans doute, à son arrivée au pouvoir, n'eût pas mieux aimé que de s'adjoindre des collègues autres et moins décidés ; mais la position a été plus forte et l'a entraîné : c'est, je crois, personnellement un fort honnête et vertueux personnage, mais connaissant peu le pays, fort entiché de certaines théories poUtiques et accordant trop aux idées aristocratiques anglaises. Quant au parti qui s'agite autour de quelques

* Il avait d'abord écrit Villema'm.

:îO LES JEUNES ANNÉES DE SAINTE-DEUVE.

hommes honnêtes et convaincus de ce côté, il est ici très-peu nombreux ; et, à mille égards, mérite peu de considération, quand on le voit de près.

Nous nous accorderons mieux sur les idées religieuses. Après bien des excès de philosophie et des doutes, j'en suis arrivé, j'espère, à croire qu'il n'y a de vrai repos, ici-bas, qu'en la religion, en la religion catholique, orthodoxe, pratiquée avec intelligence et soumission. Mais, hélas! ce n'est là encore, pour moi, qu'un simple résultat théorique ou d'expérience intérieure; et je suis loin d'y ranger ma vie et toutes mes actions, comme il conviendrait. L'instabilité perpétuelle de ma condition, mon manque de fortune, mes nécessités littéraires, tout cela me jette dans une manière de vivre qui n'a rien de réglé ni de fixe ; et, après quelques heures de bonnes résolutions, je suis bien vite retombé en proie aux impressions du dehors, ou, ce qu'il y a de pis, au vague des passions que personne, peut-être , n'a ressenti aussi cruellement que moi. C'est ce qu'en mes moments de demi-loisir j'ai essayé de peindre dans mes poésies*, que j'ai toujours eu pudeur de te faire lire, et que je

^ Il comprend, dans ces poésies, ses Consolations, qui avaient paru au mois de mars précédent.

te prie de ne pas connaître avant que moimême je ne t'aie vu et expliqué bien des choses. J'ai la réputation d'un homme très-tenace en fait d'opinions littéraires, et fort exagéré en romantisme; mais, en vérité, ce sont là de ces préjugés de journaux qui arrangent, à leur façon, ceux qu'ils ne connaissent pas. Je tiens très-peu aux opinions littéraires ; et les opinions littéraires occupent très-peu de place dans ma vie et dans mes rétlexions. Ce qui m'occupe sérieusement, c'est la vie elle-même, son but, le mystère de notre propre cœur, le bonheur, la sainteté ; et, parfois, quand je me sens une inspiration sincère, le désir d'exprimer ces idées et ces sentiments selon le type éloigné de l'éternelle beauté. Si j'avais plus d'ardeur aux choses d'en haut, ce serait un grand bien pour moi d'être aussi détaché que je le suis de tout le bruit et le monde d'alentour ; j'y suis indifférent à toute heure et en tous lieux. J'ai trouvé le moyen, en voyant ceux que je ne puis éviter, de me faire une existence assez à part, et d'être seul un grand nombre d'heures par jour. Par malheur, ne tenant plus à rien du dehors, et ne me rattachant pas assez activement à l'échelle du salut, je me trouve dans les régions d'entredeux: véritable enfer des tièdes. Espérons que cela aura une fin.

Je ne sais si j'irai en Grèce' ; c'est tout ce qu'il y a de plus douteux. Il n'y a pas de roi, partant pas d'ambassadeur, partant pas de secrétaire. Le fait est que^ dans la disposition où je suis depuis des années, j'irais volontiers au bout du monde pour y chercher un autre moimême. Mais, cœlum non animum mutant, etc}.

Adieu, mon cher Barbe ; je te félicite sur ton ordination et sur tes succès à prêcher. Par succès, je n'entends pas l'approbation frivole et qui vient des lèvres, mais cette puissance d'agir sur les âmes qu'on m'a dit se trouver dans ta parole et qui est un don. Pense quelquefois à moi. J'espère ne plus être bien longtemps sans aller à Boulogne ; et le désir de te voir serait pour beaucoup dans mon voyage.

Présente mes respects à tes parents et mes amitiés à tes frères.

Ton ami,

^ « Lamartine, en 1829 et durant les premiers mois de 1830, sollicitait du prince de Polignac l'ambassade de Grèce; et je l'ai vu revenir enchanté de l'audience du prince ». (Portraits contemporains, t. i, p. 377, édit. de 1870.)

'■' Horat. Epid. lib. I, xi.

LETTRES A M. l'aRDÉ BARBE. 33

[Paris,] 18 décembre 1831.

Mon cher Barbe,

II y a, je crois, dix-huit mois que je ne t'ai écrit; mais tant de choses se sont passées dans cet intervalle, que notre rare correspondance a été enveloppée dans le tourbillon. Je n'essaierai paSj mon cher ami, de renouer le fil à l'endroit où il s'est brisé; ce sera, quand nous nous reverrons, un chapitre de plus à ces causeries que nous amoncelons pour l'avenir, sans savoir, hélas! si nous en jouirons jamais. J'ai eu, pour mon compte, dans ma vie toute privée, bien des traverses et de petites révolutions aus-i. Grâce à Dieu! elles n'ont pas eu d'aussi tristes effets que les grandes. Tu me trouves donc aujourd'hui, comme il y a deux ans, installé modestement dans ma me Notre- Dame-des-Chamjjs, 19, avec ma mère; plus vieux tous les deux, chacun à sa manière, mais vivant assez doucement.

Je te dis, mon ami, que je suis vieilli, et c'est bien vrai, surtout intérieurement. Je n'oserais te dire qu'il y a progrès en moi; il n'y a pourtant pas de résultats fâcheux. Je suis toujours en voie vers ces idées dans lesquelles tu t'es assis de bonne heure; mes convictions y tendent et essaient de s'y affermir de plus en plus. Gomme opinion, comme conversation, tu serais content de moi ; et je ne contesterais plus à M. de Bonald ses idées sur le langage, et ne me ferais plus tirer l'oreille pour lire les Soirées de St-Péiersbourg. Mais cela ne suffit pas, je le sais, et il faut arriver à assimiler sa vie aux idées qu'on croit vraies, et qui ne le sont que parce qu'elles fournissent une lumière morale ici-bas.

J'ai beaucoup connu et vu M. de La Mennais depuis que je ne t'ai écrit. 11 m'a marqué une amitié touchante. J'ai été le voir à Juilly, lorsqu'il y était, et je le voyais beaucoup à Paris ; car il était notre voisin. Je vois, pendant son absence, l'abbé Gerbet' qui est un homme

' « Trois fois dans ma vie j'ai eu le bonheur de le voir en des lieux qui lui convenaient à souhait et qui semblaient son cadre naturel ; en 1831, à Juilly, sous les beaux ombrages que Malebranche avait hantes ; en 1839, à Rome, sous les arceaux des cloîtres solitaires ; et hier encore, dans les jardins de l'évêché d'Amiens, où il vit près de son ami, M. de Salinis ». (Causeries du lAmdi, t. vi, sur l'abbe Gerbet. L'article est du 16 août 1852.)

LETTRES A M. l'aBBÉ BARBE. 35

charmant et d'une onction qui se mêle à une science si vive. Imagine que M. de La Mennais voulait m'emmener avec lui à Rome. J'en eusse été comblé; mais des raisons impérieuses et durables me retiennent ici.

J'ai eu bien des douleurs dans ces derniers mois, de ces douleurs qu'on évite en gardant le port de bonne heure. La passion que je n'avais qu'entrevue et désirée, je l'ai sentie ; elle dure, elle est fixée, et cela a jeté dans ma vie bien des nécessités, des amertumes mêlées de douceur, et un devoir de sacrifice qui aura son bon effet, mais qui coûte bien à notre nature \ J'ai peu travaillé littérairement, excepté dans des journaux et revues. J'ai à faire un roman^ qui te plairait assez, si je l'exécute comme je le conçois. S'il se fait, je te l'enverrai. — Je dois recueillir aussi un volume de prose composé d'articles biographiques et littéraires insérés dans des revues ; mais, ce n'est pas une composition suivie, c'est une galerie de portraits^

Je vis donc très-retiré, mon ami; lisant, re-

^ Cette passion n'est pas restée tout-à-fait un mystère dans la vie de Sainte-Beuve, à cette époque. Mais, il n'y avait pas l'aveu.

'^ Il s'agit déjà de Volupté, qui ne parut qu'en 1834.

^ Ce volume fut le premier des Critiques et Portraits littéraires, et parut en avril 1832.

gardant, ne voyant pas du tout ce qu'on appelle le monde; pesant chaque chose à la même heure autant que possible, comme les collègues^ du rempart.

Toi, mon cher Barbe, que fais-tu? Y a-t-il eu quelques changements pour toi, pour ta famille^ tes frères et tes parents? Garde-moi toujours un bon et fidèle souvenir, comme je fais à ton égard, malgré ces espaces de temps et de lieu.

^Les deux amis, Sainte-Beuve et M. Barbe, avaient ainsi (jualifid, par plaisanterie, une re'union de vieillards qiii se promenaient régulièrement, à certaines heures, sur le rempart de la ville, et qu'on a aussi nommés les politiques, parce qu'ils s'occupaient assez, en marchant, des aflaircs du temps. Il y en a eu plusieurs générations.

[Paris,] ce 1" février 1835.

Mon cher Barbe,

J'apprends, par un de mes amis, qu'une lettre de Boulogne et d'une personne demeurant chez M. Haffrcingue a dû m' être remise ; et, comme aussi je présume qu'elle ne peut être que de toi, je ne veux point ajouter à mon silence, déjà si long, un nouveau silence qui te semblerait un tort réel envers notre ancienne et toujours bien durable amitié. Car, quoique je ne t'écrive pas, mon cher Barbe, je ne songe pas moins fréquemment à toi et à tous les souvenirs qui nous sont communs et qui acquièrent encore plus d'autorité en s'éloignant. Des travaux interrompus, beaucoup de liens de tous les jours, mille gênes qui se sont succédé m'ont empêché de quitter Paris depuis plus de quatre ans; et je n'ai pas durant tout ce temps passé, en tout, plus de trois semaines à la campagne, même dans

les environs'. C'est pour te dire que si je ne suis pas allé à Boulogne, où tu es certainement la personne qui m'attirerait le plus, ce n'est pas que j'aie donné la préférence à d'autres lieux ni à d'autres objets d'une date moins ancienne dans mon cœur. Nous aurions tant à causer, mon cher ami, soit sur les remparts dont le contour ne suffirait pas aux circuits et aux longueurs de nos conversations ; soit du côté de cette vallée du Denacre où nous avons cheminé tant de fois; soit aux bords de la mer que nous aimions à côtoyer au loin dans nos après- dînes du jeudi! Des lettres ne peuvent en rien suppléer à ce que la parole directe rendrait seule, au gré de notre promptitude et de notre abondance; et c'est, en grande partie, pourquoi je ne t'écris pas, considérant que ce que je te pourrais dire en quelques lignes n'est rien, au prix de ce que nous désirons et de ce dont est véritablement affamée notre amitié si longtemps sevrée.

Ma situation littéraire extérieure s'est beaucoup plus améliorée que ma situation matérielle. Je te l'avouerai, je ne vis que de ce que j'écris; et, sans ma mère, qui y met beaucoup du sien, je ne suffirais pas aux dépenses croissantes et

' A Precy-sur-Oise, par exemple. Plusieurs de ses podsies sont datées de ce lieu, dans le mois d'octobre, en 1834.

LETTRES A M. l'aBBÉ BARBE. 39

cependant modérées, auxquelles je suis par degrés porté. C'est une des causes, je te le dis bien bas, de mon peu de voyages hors de Paris; et, quoi que ce ne soit pas la seule, ce n'est pas la moindre. Je n'ai pas d'ailleurs à me plaindre, et j'ai prospéré plus que je n'aurais osé prétendre. Il me reste maintenant à bien employer les moyens et instruments littéraires dont je dispose, à faire de mon temps et de mon esprit une application de plus en plus bonne ; c'est à quoi je tâcherai. Je m'occupe, en ce moment, d'une histoire littéraire de Port-Pvoyal et des solitaires qui s'y rattachent ; c'est une belle part de l'histoire littéraire du dix-septième siècle, la plus belle peut-être, en y faisant rentrer Racine, Despréaux même, Mi"° de Sévigné un peu, et en parlant, par occasion, de Bossuet et Fénelon, qui eurent des rapports^ de contradiction, il est vrai, avec le jansénisme. J'espère, à la fin de l'année, être avancé dans ce travail^ dont je suis pourtant trop souvent distrait par d'autres travaux secondaires de Revue ou autres. Quant aux journaux, je les ai tout-à-fait quittés, et n'y rentrerai pas\

* Il venait de rompre avec le National, en s'y faisant presqii'iine affaire pour son article de la Bévue des Deux-Mondes sur Ballanche (septembre 1834). On releva dans cet article un mot qui avait offensé. Il a rapporté l'anecdote qui y a

Mes sentiments, mon ami, sur les points qui nous touchent le plus et que nous traitions déjà, il y a tant d'années, le long de nos grèves en vue de la mer (comme saint Augustin ou Minutius Félix à Ostie), mes sentiments sont toujours avoisinant le rocher de la foi, s'y brisant souvent comme des vagues, plutôt qu'y prenant pied comme un naufrage qui aborde enfin. Je ne m'écarte pourtant guère de cette vue plus ou moins prochaine. Si tu as reçu un volume de poésies de ma part\ qui a dû te parvenir, tu auras pu lire, aux dernières, pages l'expression de cet état d'àme. Il y a dans ma vie quelques circonstances réelles qui tendent à le faire durer ; mais le papier ne peut souffrir ceci.

Adieu, mon cher Barbe, écris-moi de toi, de tes occupations et de tes sentiments, tout simplement, par la poste et sans alîranchir, l)ien entendu : je reçois, de la sorte, tant de lettres

trait, d'abord tout simplement et presqu'avec réparation, dans ses Critiques et Portraits, t. m, p. 52 de l'e'dition in-8' ; et, sur un ton plus de'cidé, dans ses Portraits contemporains, t. Il, pp. 46 et suivantes de l'e'dition de 1870, oii, s'il y a des augmentations, on remarque aussi des suppressions. Sa lettre, à plusieurs mois de distance de cette rupture, nous le montre sous une impression qui dure encore.

' C'est le tome ii de ses Poe'sies que l'on réimprimait : il avait paru à la fin de de'ceinbre, et contenait les Consolations avec des suites qui entrèrent dans les Pensées d'Août.

insignifiantes et sottes, qu'une de toi, du moins, me dédommagera. Mille amitiés à tes frères, et crois-moi toujours ton affectionné.

Ma mère va bien et te dit beaucoup de choses.

[Paris,] ce 1^'^ octobre [1836].

Mon cher Barbe,

J'ai été bien contrarié de ce contre-temps qui m'a privé de te voir, toi qui venais do si loin. Pourquoi un petit mot d'avance ne m'a-t-il pas prévenu? Je serais revenu de la campagne un jour plus tôt; nous nous serions remis à cette conversation de l'an dernier*. Il faut désormais

^ M. Barbe était allé à Paris, en 1835, pour se faire recevoir bachelier ës-lettres. « Je vis Sainte-Beuve, m'écrit M. Barbe sur ce voyage; il me reçut bien, et me fit même dîner une fois avec lui. Dans la conversation, je m'aperçus bien que ses tendances religieuses d'alors étaient un peu en dérive. Il prenait prétexte de certains écarts d'improvisation de l'abbé Lacordaire pour en décliner l'autorité. Toutefois, il se donna la peine de s'excuser sur son peu de religion par l'influence du monde littéraire au milieu duquel il vivait. Il était encore dans les meilleurs termes avec Chateaubriand, et il me dit : « C'est « encore lui qui écrit le plus et le mieux. » Déjà eu froid avec V. Hugo, il le qualifiait de « nature barbare. » Il venait de faire paraître Vulupté, et s'occupait de son Fort-Iiuyal. Sur ce dernier chapitre, je me montrai extrêmement réservé ; et nous n'en parlâmes guère. »

venir à Taris dans tes vacances ; ma mère trouvera moyen de te loger, si tu consens à te gêner un peu; et ce nous serait très-doux de t' avoir. J'étais allé aux champs, à une dizaine de lieues, pour me remettre un peu de fraîcheur dans l'esprit et pour y travailler, d'ailleurs, avec un peu de liberté : ce que j'ai fait , autant qu'on le peut dans six semaines. Mon Port-Boyal, à quoi je n'ai pas cessé de songer, et dont j'ai de plus en plus mûri la connaissance, n'est pourtant pas, à beaucoup près, terminé. J'ai toujours tant de choses à faire en travers de la principale ; tant de. nécessité que de caprice. Ainsi, j'ai fait, à la campagne des vers qui, dans mon idée, sont la mise en train d'un nouveau développement qui me demandera bien une année ^ Je suis dans l'âge de la production , et je sens qu'il me faut travailler de toutes mes forces pour réaliser; car, plus tard, la force diminue; môme la pensée demeurant.

Je suis, d'ailleurs, assez triste, mon cher ami, au milieu d'une vie, d'ailleurs, fort occupée et assez régulière. Humainement, je suis triste de n'avoir pas plus de résultat ni de perspective matérielle, de position, de fortune. En effet, je suis, sur ce point, comme au premier jour de

1 II annonce ses Pensées d'Août, qui parurent au mois d'octobre 1837.

mon début; mon indépendance y gagne, et je sens, de plus en plus, qu'il est bon de voir les hommes, même supérieurs, avec une déférence libre et, autant qu'on le peut, d'égal à égal. iMon ambition, pourtant, et le sentiment de certaines forces inoccupées et sans application me font soulTrir. Au reste, c'est encore là un fonds d'inspiration : l'observation s'aiguise à ce rôle, malgré soi contenu. Religieusement et spirituellement, je souffre aussi de l'absence de foi, de règle fixe et de pôle; j'ai le sentiment de ces choses; mais je n'ai pas ces choses mêmes, et bien des raisons s'y opposent. Je m'exphque pourquoi je ne les ai pas, j'analyse tout cela; et, l'analyse faite, je suis plus loin de les avoir. C'est là une souffrance, et qui se redouble de la précédente. Une foi bien fondée serait une guérison à tout. Plus j'y pense, plus (à moins d'un changement divin et d'un rayon), plus donc je ne me crois capable que d'un christianisme, si je l'osais dire, éclectique; choisissant dans le catholicisme, le piétisme, le jansénisme, le martinisme. Mais, que faire sous ce grand nuage sans limites ' ; et comment s'y guider, les jours où le

' « Le ciel entier couvert s'e'tend d'un seul nua^c. »

fFpitrc l'i. M. du Clcsieux.J Cette epitre, date'e de l'recy, 12 octobre 1 834, parut d'abord à la suite des Consolations, dans l'édition de 1835; puis elle fit partie des Pensées d'Août.

LETTRES A M. l'aBBÉ BARBE, 45

soleil de l'imagination ne l'éclairé pas et où tout devient brouillard? Je sais tout ce qu'on peut m'opposer; mais, pourtant, je ne me sens pas capable jusqu'ici d'aller sincèrement au-delà.

Voilà, mon ami, ce dont il faudrait s'entretenir avec toi; et puis, nous causerions des hommes, des personnes que je connais trop bien la plupart, pour le malheur de mon enthousiasme. Les ayant abordés presque tous par le côté de l'admiration et de la louange, je suis allé vite au fond, et je sais par malheur toute l'histoire de leur secrète vanité. Cela n'empêche pas, je le sais, qu'ils n'aient grand talent et valeur; car le propre des choses d'ici-bas est ce mélange, cette contradiction, le faux à côté du vrai, le petit dans le grand, l'un n'empêchant pas l'autre; énigme, raillerie burlesque ou sanglante, qui n'a de solution grave et profonde que dans le christianisme. — Adieu; tout à toi de cœur.

Bue du Mont-Parnasse, 1 ter.

Mille amitiés à ton frère, Joseph. Je me rappelle à merveille le petit Louis. Donne-moi de tes nouvelles tout directement par la poste.

[Paris,] ce 13 janvier 1839.

Cher Barbe,

Je voulais l'écrire depuis longtemps ; j'ai laissé, à mon grand regret, partir M. Haffreingue sans avoir eu l'honneur de le voir : je n'ai rencontré, en allant chez lui, que M^" A. G. Si j'ai été si inutile dans cette alTaire qui vous était chère, et qui importait à tout Boulogne \ j'ai besoin de t'en dire mes raisons.

'M. Haffreingue venait d'être inquiété dans l'existence de son pensionnat par l'Université qui voulait lui appliquer un décret du 15 novembre 1811, en l'obligeant à conduire ses propres élèves aux classes du collège communal. Ce collège avait été créé en 1834 ; et déjà, l'année suivante, sous le ministère de M. Guizot, le recteur de l'Académie de Douai avait reçu des instructions pour l'exécution du décret. Mais, ces instructions étaient restées sans suites. On les renouvela en 1838 : M. de Salvandy était alors ministre de l'instruction publique. La ville de Boulogne s'émut de voir que l'on touchât à un établissement prospère, honoré, préexistant, de longue date, au collège communal, et qu'il lui importait de conserver. On trouvait injuste de sacrifier l'ancien au nouveau.

M. Haffreingue se rendit à Paris pour se protéger. Le maire

Je ne suis rien, je n'ai aucune position sociale fixe; ct^ comme j'ai avec cela beaucoup de fierté et d'indépendance, je suis obligé à bien des ménagements de conduite, pour ne pas donner à faux.

M. de Salvandy avait été obligeant et même empressé pour moi, à son arrivée au pouvoir. J'ai éludé ses offres ; je l'en ai remercié en monnaie de poète, pour adoucir le refusa Mais, hors de là, je l'ai plutôt évité, pour ne pas m'ex-

do Boulogne, M. Adam, que Sainte-Beuve nomme dans sa lettre, n'avait pas attendu cettte de'marche pour l'appuyer par la conduite que conseille M. Cousin. Quoique promoteur du collège, il n'en de'sirait le succès qu'avec la liberté pour les autres ; et il l'obtint en re'sistant au privilège de la loi. On n'a jamais su, et il ne faut point taire, qu'il en fit une question de rester maire ou de ne l'être plus.

^ « Lorsque M. de Salvandy jugea à propos, à l'éiioque du mariage du duc d'Orléans (31 mai 1837), de me faire nommer, sans me consulter, pour la Légion-d'Honneur, et de mettre mon nom au Moniteur dans la même promotion qu'Ampère et Tocqueville, je lui écrivis, en le remerciant de sa bonne grâce, que j'avais le regret de ne pouvoir accepter ». (Port. Cont., t. I, p. 272.) — Voir, de plus, dans les Pensées d'Août des stances à M. de Salvandy, ministre du 15 avril (1837), datées de cette même année, et dont voici les conclusions :

Si du prochain cortëge où la foule se presse, Une voix rompt ce cri tout à l'heure importun, 8i, de dessus la haie où l'épine se dresse, La bienveillance en fleurs envoie un bon parfum,

Alors, tout refusant ce qui n'est point possible. On est touché du moins, et d'un cœur non jaloux, On reprend son sentier et l.i pente insensible. Et pour longtemps les bois et l'oubU sont plus doux.

•48 LES JEUNES ANNF:ES de SAINTE-BEUVE.

poser à de nouvelles offres auxquelles je n'étais pas plus disposé à céder : chaire de faculté en province, etc., etc.

Quant à Villemain, c'est un si chatouilleux et si vain personnage, que toute ma relation avec lui est une perpétuelle coquetterie. Entre nous, chaque bonne grâce de sa part, pour mes amis, me coûte une louange littéraire qu'il lui faut payer'. Or, je suis à bout de cela, et décidé (pour une quantité de petites raisons trop longues à déduire) à lui tenir un peu rigueur et stricte justice à l'avenir.

J'ai parlé à Cousin, qui m'a dit franchement que tout cela dépendait du maire, M. Adam ; que, si celui-ci insistait, il finirait par obtenir. Personne ici dans le pouvoir, ni ailleurs, même dans la presse opposante, n'a l'idée du droit et de la liberté. Il n'y avait d'autre moyen de réussir qu'en éludant, ajournant, amoindrissant

^ Voir, dans les Pensées d'Août, une Êpitre à M. Villemain, de 1837, qu'on ne peut plus, maintenant, lire de la même manière.

Sainte-Beuve avait publié en janvier 1836, son premier article sur M. Villemain. Si ce fut une première coquetterie, l'epitre de 1837 serait alors la seconde ; et il y en eut, bientôt après la lettre à M. Barbe, comme pour tenir parole, une troisième dans un article sur la Littérature industrielle, du mois de sei^tembre 1839. On en trouve l'explication, qui n'est plus un entre-nous, comme avec M. Barbe, au tome ii, p. 468, à. la note, des Portraits Contemporains, dans l'édition de 1870.

LETTRES A M. l'aBBÉ BARBE. 49

la question. J'aurais voulu que M. Haffreingue vît M. Mole, homme sago, conciliant et désireux d'accommoder, lequel aurait arrangé la chose avec M. de Salvandy, homme loyal et chaleureux, mais extravagant et sans cesse ébouriffé. — Où en étes-vous?

Si j'étais député, je parlerais; j'exigerais de telles choses qui sont justes ; je saurais me montrer. Mais, encore un coup, je ne suis rien, je n'ai aucune position imposante ni menaçante; et je dois tâcher de maintenir, par beaucoup de discrétion vis-à-vis de ces messieurs puissants, ma position d'homme du monde, poli, respectueux, mais si indépendant que, sauf la forme, je les côtoie d'égal à égal. Si je leur demandais aujourd'hui telle chose, ou je serais traité sans conséquence et comme un homme sans crédit, et je leur répondrais une sottise; ou on me l'accorderait, et, demain, il me faudrait payer, par ma conscience , sur ce qu'on jugerait à propos de me demander en retour.

Je tenais, mon clier ami, à te bien exposer ma situation vraie^ pour que tu en dises ce que tu jugeras à propos à M. Hatïreingue, en manière d'excuse.

Parle-moi un peu de toi et de tes travaux qui, j'espère, n'auront reçu aucune secousse notable de tout ce tracas pourtant inquiétant. Moi,

50 LES JEUNFS ANNKES DE SAINTE-CEUVE.

depuis mon retour de Lausanne, en juin dernier, je me suis laissé reprendre aisément à la vie de Paris. Je travaille; mais surtout je regarde, je vis en me dissipant, en tâchant toutefois de faire tourner à l'expérience des hommes et des choses ces perpétuels écarts. Mon Port-BoyaJ, terminé sous une forme de cours, a besoin d'être revu pour devenir un livre; et je m'y mets par instants , mais à de trop lents intervalles pour être prêt cet hiver. Cela sortira, pourtant, quelque jour : nous verrons bien.

Ma mère se porte à merveille et te dit bien des souvenirs. Dis les miens à ton frère ; aimemoi toujours et suis-moi d'une pensée lidèle à travers ces vagues ou ces brouillards, où tu me perds quelquefois de vue, mais d'où ma pensée aussi te va fidèlement rejoindre.

Adieu, et écris-moi, mon cher Barbe.

LETTRES A M. l'aBBÉ BARBE. 51

Paris, ce 5 mai 1844.

Mon cher Barbe,

Rien ne pouvait m'être plus agréable et plus doux qu'un souvenir de toi et venant à cette occasion \ J'ai bien souvent pensé à toi, mon cher ami; mais, l'occasion de te le dire ne se présentant pas, j'attendais toujours, comptant bien que ton amitié s'en dirait autant de son côté, et que nous nous retrouverions, à coup sur, les mêmes.

Me voilà, en effet, arrivé à un but auquel j'avais très-peu visé; j'en dois être très-heureux et satisfait, en même temps qu'honoré. Je dis que j'en dois être, car cela ne change les choses qu'à l'extérieur, et le vrai bonheur n'est pas là :

^Sainte-Beuve avait été élu, le 14 mars 1844, membre de l'Académie française. A un autre de ses anciens condisciples, A. , de la pension Landry, qui l'en félicitait aussi, il écrit : « Je t'avoue, bien bas, que j'aimerais beaucoup mieux être, non pas tout-à-fait, peut-être, à la date de 1822, mais à celle de 1829 ; c'est-à-dire avoir 25 ans, qu'être immortel demain, au prix de la quarantaine. »

5'2 LES JEUNES ANNÉES DK SAINTE-DEUVE.

il est, même à ne prendre que le côté litLérairo, dans l'étude, dans la satisfaction de produire des œuvres telles qu'on les a conçues. A plus forte raison, si on sort de ce point de vue tout passager, a-t-on le droit de penser ainsi et de mettre le bonheur en lieu plus haut et plus réservé. — Les positions littéraires officielles, avec les avantages qu'elles procurent, amènent des devoirs, des sujétions, des pertes de temps continuelles; quand on y arrive, le bon temps de l'étuile libre, obscure, recueillie, est d'ordinaire passé.

.l'ai commencé un gros livre que toutes ces disti'aclions ambitieuses de candidature et cette vie de monde ont foi't interrompu; j'ai hâte d'y revenir et de l'achever. Tu en auras entendu parler, et je voudrais que tu n'eusses pas trop de préventions contre. C'est de mon livre sur Pi)rt-Ro}/((l qu'il s'a,-;it'. Si tu le lis, tu verras que j'ai sincèrement tâché d'être impartial, de ne pas trancher en matière de foi, et de faire connaître mes personnages historiquement et sous l'aspect moral. — Cette querelle, qui vient de se ranimer si vive entre le clergé et la philosophie éclectique (qui n'est pas la mienne et ne l'a jamais été), cette querelle, à laquelle mon livre est antérieur, me servira d'avertissement

^11 en avait déjà été publié deux voluiues ; le premier en 1840, et le second en 1842.

LETTRES A M- l'ABBÉ BARBE. '53

pour redoubler de prudence et d'impartialité. Je m'y crois obligé, désormais, encore plus que par le passé; et, à ne prendre les choses même que par le côté du goût, vraiment, je devrai parler des Jésuites avec mille fois plus de précautions, après tout ce réchauffé d'injures qu'on vient de nous servir.

Quant au fond, mon cher ami, je voudrais pouvoir te dire que je suis plus fixé : malheureusement, ma vie, en même temps qu'elle a eu l'air de se régler socialement et de se consolider, est allée, au dedans, fort au hasard; et les mille petits liens, les distractions courantes, les fautes acquises et le poids même du passé, sont propres à empêcher, à étouffer ce qu'il pourrait y avoir, par moments, de velléités sérieuses. Je sens le mal, puisque je te parle ainsi, et je continue, pourtant : détériora sequor^; parce que le flot nous pousse et que ma nef n'a pas d'ancre. — Je ne sais quand je pourrai aller à Boulogne : je suis toujours en arrière de mes affaires littéraires, ne pouvant suffire aux engagements pris, aux choses commencées ; en souffrant et n'osant me permettre un loisir bien décidé, tandis que je perds souvent le temps, ici, en mJlle petites parcelles.

video melioia, proboque,

Détériora sequor. (Ovid.. Met. vu, 20, 21.)

54 LES JEUNES ANNÉES DE SAINTE-liEUVE.

Quand Port-Royal, pourtant, sera fini, je me donnerai cette vacance; et nous recommencerons quelque bonne promenade d'autrefois.

Ma mère ne va pas mal; malgré son grand âge (près de 80 ans), elle est très-alerte et court encore dans Paris. Elle est bien sensible à ton bon souvenir. — Mon père et ma bonne tante étaient de Moreuil en Picardie : voilà le bourg paternel ' .

Aîillu amitiés, mon cher Barbe, ainsi qu'à ton iVè''e, ([ui est, je crois, le bibliothécaire de la maison \ Je t'embrasse et te prie de m'écrire, tout simplement et directement, quelquefois, tit.'la me fera bien du plaisir.

A toi,

Mon ach'esse est à V Institut, où je loge.

' Voir, dans les Poésies de Josepli Delcjrme, les Hayons jaunc.i, et dans les (■unsolutiuus, la pièce de vers adressée h M. Auguste le Prévost.

-La maison de M. Haffreingue.

LETTRES A M. l'aBBÉ BARBE. 55

Paris, ce 18 juin [1845.]

Cher Barbe,

Tes lettres me font toujours un vrai plaisir; et je t'assure que, malgré les distances de l'âge et des années , nous nous retrouverions , tu me retrouverais exactement le même qu'autrefois, au bout de cinq minutes de causerie. Le même! pas tout-à-fait, cependant; mais par le cœur, par les idées aussi, et par les tendances. Voilà de grands combats survenus dans le monde religieux qui ne me plaisent pas du tout ; j'aimais mieux le temps oii nous vivions en paix et intimité avec l'abbé Gerbet, Cazalès et autres : tous ces excès-là, de part et d'autre, sont d'un pernicieux effet. Je tourne le dos aux Michelet et aux Quinet ; mais je ne puis tendre la main aux Veuillot. Quand mon ami Cazalès passe par ici, je vais à lui, nous dînons ensemble, et il me semble que nous nous entendons encore, ou que nous nous entendrions.

56 LES .lEUNES ANNÉES DE SAINTE-BEUVE.

Je suis trop obéré de travail, d'engagements de toutes sortes, pour pouvoir me donner le loisir d'aller causer avec toi sous vos beaux arbres de l'évêché ou du rempart. J'ai bien mes tracas, mes soucis même, et quelques-uns graves et permanents : il faut travailler à travers tout cela et faire son petit rôle en public, plume en main. La plume m'embarrasse moins que la parole ; aussi cette cérémonie académique' m'a fort chilTonné à l'avance, et j'ai été bien heureux de m'en être tiré convenablement. Toutes ces académies, entre nous, sont des enfantillages; du moins l'Académie française. Le moindre quart d'heure de rêverie solitaire ou de causerie sérieuse, à deux, dans notre jeunesse, était mieux employé; mais, en vieillissant, on redevient sujet à ces riens-là : il est bon seulement de savoir que ce sont des riens.

11 est survenu une chose à laquelle tu as dû penser plus que tu ne m'en parles. J'ai été mis à l'index pour Port-Royal Cela va m'obliger à redoubler de modération dans la suite de mon travail, ne fût-ce qu'au point de vue du goût et de la convenance, pour ne point faire chorus avec les loups. J'aurais bien mieux aimé que

* Sa réception à l'Académie française, dans la se'ancc solennelle du 27 février 1845.

LETTRES A M. l'aBBÉ BARBE. 57

cet index-là n'eût pas lieu'; et je n'avais pas cru y prêter, moi littérateur et amateur respectueux, et non pas théologien.

Présente mes amitiés à ton frère ; garde bon souvenir de moi, mon cher Barbe, et sois bien sûr du mien.

Tout à toi,

'Le décret cit du 13 janvier 1845; mais la sensibilité' de Sainte-Beuve semble s'être e'moussée bientôt jusqu'à lui faire oublier qu'il existât. Dans son troisième volume, de Puri-Euijal naême, qui paraissait en 1848, avec une pre'face du 15 mai 184G, on lit, page 154, à la note, ce passage que les éditions subse'quentes ont conservé : « Si jamais pareil

honneur noiis arrivait d'être mis à Vindex » Le si jamais

n'est-il pas un petit déguisement ?

Paris, ce 26 novembre 1846.

Mon cher Barbe,

Je reçois ton ouvrage de philosophie*, et je te remercie bien d'avoir songé à moi. C'est avec bien du plaisir que je vois que tu as réalisé ton projet; et, autant qu'un premier coup d'œil me permet d'en juger, tu as fait là quelque chose de bien utile, qui comprend et résume bien des matières et bien des noms, et qui devra te faire honneur par la justesse et la modération des exposés et des jugements. Je pense à toi, mon cher Barbe, plus que je ne te le dis : les dislances nous séparent, les années s'allongent depuis que nous ne nous sommes vus; mais nous sommes au même point que nous avons

' Cours élémentaire de Fhilosupliie, à l'usage des établissements d'éducation, mis en rapport avec les questions du programme universitaire pour l'examen du baccalauréat ès-lettres, et comprenant l'histoire de la philosophie, jiar M. l'abbé E. Barbe, professeur de philosophie. — Paris, Lecoffre, 1846.

LETTRES A M. l'ARBÉ BARBE. 59

toujours été, et nous nous retrouverions, j'imagine, les mêmes qu'il y a trente ans.

Je vis ici bien occupé, bien surchargé, et me surchargeant à dessein. Car, on se ronge clés qu'on n'est pas jusqu'au cou dans l'étude : je te dis là le secret de mon état. Il me semble, pourtant, que le repos viendra peut-être un jour. Ma mère a une petite maison à Boulogne près de chez Blériot, presqu'au coin de la rue d'en l'ace. Je ne vendrai jamais cette maison^; et je me dis que, vieillissant, j'irai peut-être y loger en bonhomme, vivant solitaire, étudiant les matins, et allant faire avec toi, chaque après-midi, dans la belle saison, un tour de rempart ou derrière les Portes, en devisant des mêmes sujets que jadis. — Voilà mes rêves; il en est de plus fous et de moins réalisables.

Adieu, mon cher Barbo, garde-moi toujours tes bons et lidèles sentiments ; comme, moi, je te conserve les miens.

Tout à toi^

(Avec la cloviso Truth pour cachet).

^ C'est celle achetée par sa mère en 1830. Il la vendit cependant !

ou LKS Ji:UNF.S ANNKES DK SAINTK-r.KUVK.

XVÎ

[Paris], ce 25 décembre [1850].

Mon cher ami,

J'ai été touché de ton bon souvenir et de ton témoignage de sympathie; tu ne m'aurais pas écrit que je n'en aurais pas douté davantage. Cette mort de ma pauvre mère^ bien que prévue à son âge, a été encore un coup inattendu pour moi; tant elle a été prompte. Elle allait aussi bien que son grand âge le permettait : sa tète n'était pas alïaibUe ; elle n'éprouvait que des douleurs de rhumatisme, de goutte. Elle avait éprouvé, la veille, une syncope, avec douleur à la région du cœur : cette douleur avait cédé aux remèdes; elle était presque remise, cl je la quittais, gaie et riant, à six heures et demie, — Une demi-heure après, la douleur revenait plus vive et suspendait en un clin d'ojil la circulation et la vie. — Je me croyais seul

' Elle mourut le 17 novembre, îi l'âge de 86 ans, moins cinq jours; étant ne'e le 22 novembre 1704.

LETTRES A M. l'aBBÉ BARBE. 61

auparavant; et je m'aperçois, d'aujourd'hui seulement, que je suis vraiment seul et que je n'ai plus personne derrière moi.

Je n'ai, non plus, personne devant moi, ayant laissé passer la saison du mariage et de ces liens qui renouent avec l'avenir. Je me suis jeté plus que jamais, depuis ces derniers temps, dans le travail : c'est une manière de tromper la vie; et, si aux yeux de ceux (jui, comme toi, ont la haute croyance, c'est un palliatif seulement, c'en est du moins le plus honorable et le moins préjudiciable qu'on puisse choisir. — Le travail auquel je me suis assujetti" est si acharné que je n'ai pas une minute pour les relations agréables de la vie, et à peine pour les devoirs indispensables de la société. D'ici à quelque temps je verrai à détendre cette vie de manœuvre, et à me procurer un peu de loisir. J^a premier loisir que j'aurais, j'aimerais à le consacrer à une petite visite au pays natal. Mais, ce n'est là encore qu'une étoile à l'horizon.

Adieu, mon cher Barbe; garde-moi ta bonne amitié, et offre mes compliments à ton hvre.

Tout à toi,

Sainte- np:uvE.

- Il parle de ses .irticles littéraires du Lundi, dont le premier parut le le octobre 184!), et aiix(iuels il donna 'o nom de Cmiseries lorsqu'ils formèrent dos volumes.

Paris, ce le-^ inara 1863.

Mon cher ami.

J'ai été bien sensible à ton souvenir. Les détails que tu m'as donnés sur le nouveau Boulogne m'ont intéressé, mais moins encore que de sentir que je te les devais. Je ne sais quand je pourrai aller vérifier ces progrès nouveaux et cette extension de notre vieille cité; et, si j'y allais, je n'aurais plus ces mêmes jambes d'autrefois^ avec lesquelles je te suivais à Outreau, ou du côté des sables. Je ne vais pourtant pas trop mal pour un homme fatigué et surchargé. La vie coule ou plutôt roule, désormais ; non dcgitur, scd truditur œtas. Nous ne sonnnes plus très-loin du but ; ce n'est pas à dire que nous le voyions et distinguions beaucoup pkis clairement.

Le travail, qui est mon grand accablement, est aufisi ma grande ressource. Chaque jour a sa

tâche; une corvée suit l'autre, et je n'ai guère le temps de regarder aux talons. Mais, toutefois, entre le sommeil et la veille, dans cet intervalle où l'on trouve un peu de repos, sinon de l'oubli, il m'arrive souvent de laisser flotter mes pensées du côté de l'enfance et de la jeunesse; et là, je revois les lieux, les matinées, les après-dînés du jeudi, les courses le long de la Liane, avec les entretiens sans fin et les doctes et douces causeries d'un ami. Je te remercie de m'en avoir rafraîchi et ravivé le souvenir par ta bonne lettre ; et je t'envoie, avec reconnaissance, mes vieilles et fidèles amitiés.

[Paris,] ce 23 mai 1865.

Mon cher Barbe,

Tn penses bien que j'ai été très-toiiché de ta bonne lettre. Je n'aurais pas reçu tes félicitations, que je n'y aurois pas moins cru'. Nos liens sont de ceux que le temps et les années ne sauraient atteindre. J'ai reçu ton présent intellectuel, ton traité de V Immortalité-. 11 me parait des mieux faits, clair, simple, sans décla-

' Sainte-Beuve venait d"être nommé se'nateiir, par décret du 28 avril. Le Journal des Débais annonça cette nomination, en mettant nn peu trop en relief qu'elle faisait entrer l'esprit au Sénat. Il y eut ble.ssure daii-s le corps où l'on se dit que les j^ens d'esprit ne manquaient pas déjà ; et le marquis de Boissy, (|ui en avait à revendre, songea, pour un moment, à dénoncer l'irrévérence à la tribune. Il y serait arrivé, par un détour, en parlant sur une pétition ; mais on l'en dissuada. « M. de Boissyl me disait Sainte-Beuve à ce sujet; vous savez, le vaudevilliste du Sénat ! »

' De V Immortailtc de VAiw, par M. l'abbé Barbe, ancien professeur de philosojjhie. — Paris, Lecoflre, 18G4.

LETTRES A M. L'aRBK BARBE. 65

mation aucune ; tous les faits, toutes les raisons, toutes les autorités sont rassemblés. Les beaux mots des sages anciens ou modernes, philosophes ou chrétiens, donnent à cette lecture un agrément sévère.

Si tu te rappelles nos longues conversations sur les remparts, ou au bord de la mer, je t'avouerai qu'après plus de quarante ans, j'en suis encore là. Je comprends, j'écoute, je me laisse dire; je réponds faiblement, plutôt par des doutes que par des arguments bien fermes ; mais, enfin, je n'ai jamais pu parvenir à me former, sur ce grave sujet, une foi, une croyance, une conviction qui subsiste et ne s'ébranle pas le moment d'après. Ton livre me fait repasser méthodiquement par ces mêmes chemins. Je te sais gré de cette promenade élevée que te doit mon esprit, qui ne laisse pas d'être un peu fatigué et dégoûté bien souvent. J'espère te revoir encore, et renouer l'entretien d'autrefois, d'aujourd'hui et de demain: l'entretien dont le sujet est éternel.

Tout à toi,

Satnte-Beuve.

[Paris,] 22 août [1841.]

Monsieur,

Je reçois avec beaucoup de reconnaissance les ouvrages que vous me faites l'honneur de m'adresser, et la lettre tlatteuse que vous voulez bien y joindre.

Votre publication sur Leuliette m'intéresse particulièrement. J'ai beaucoup entendu parler de lui; j'ai lu, de bonne heure, ses écrits, depuis VÉlogc de Mirabeau jusqu'à la Réponse à Lally- Tolendal. Il n'est pas exact, pourtant, que j'aie jamais exprimé le dessein d'écrire sur lui avec

68 LES JEUNES ANNÉES DE SAINTE-BErVE.

développement. M. Daimoii, avec qui j'ai souvent causé de Leuliette , l'aura supposé ou désiré. Je vous dirai Irès-frauchement les assez petites raisons qui ont, peut-être, empêché l'idée de naître en moi.

Dans ce genre de portraits que j'ai tâché de me faire, j'ai toujours choisi, autant que possible, des personnages qui eussent un certain côté poétique, ou, du moins, un certain charme plus ou moins légitime. Leuliette ne m'a rien paru oUrir de tel. On me l'a trop raconté par le côté physique ; ma mère, alors jeune fdle, l'a beaucoup rencontré dans la maison Cavilliers, et on le raiUiait. Il était très-grand de taille, et gauche au-delà de tout. Il bégayait, ou, du moins, zurait en parlant. 11 avait la vue très-basse, et ne lisait que d'un œil; et on dit, môme, qu'il lisait dans la forge de son père, tout en soufflant: ce qui peut expliquer cette habitude de lire de travers.

Lorsqu'il fut nommé capitaine dans la garde nationale, son épée se mettait en travers de toutes les portes. Lorsqu'il vint à Paris, pour la première fois, il y fut attrapé par une soi-disant cousine. A table, il mangeait les asperges par le blanc. Tous ces riens. Monsieur, ont beaucoup intlué sur mon im])ression, et, sans me cacher le côté sérieux et élevé de l'homme, m'ont, pour-

tant, détourné de m'y arrêter. C'a été certainement ime des productions originales et improvisées du mouvement de 89 ; mais, la statue n'avait pas eu le temps d'être dégrossie.

Dans ses écrits, j'ai trouvé de l'élévation, du nombre, une certaine éloquence ; mais de la déclamation, celle du temps. Il n'a pas eu le loisir d'arriver à ce qui lui eût été propre. N'ayant pas fait de rhétorique, on sent trop qu'il la commence en public : dans sa réponse à Lally-Tolendal, on sent trop l'homme qui a lu de la veille, et pour la première fois, Cicéron. Nul doute, pourtant, que sans l'accident malheureux qui le renversa, cette nature énergique et généreuse ne fût arrivée à se faire son rang\

' Je réunirai dans cette note tout ce qui serait trop éjîars à être divise'. — Jean-Jacques Leuliette était de Boulogne ; il y naquit le 29 novembre 1767, et mourut à Paris, le 23 décembre 1808, des suites d'un accident de voiture. M">e Sainte-Beuve, qui l'avait connu, avant son mariage, chez les Cavillier, était de cette famille par les Coilliot : Sainte-Beuve a rappelé la parenté dans sa notice sur M""^ Roland, en 1835. La maison Cavillier eut un renom; elle a laissé des souvenirs do société affable et prévenante aux talents. Brissot, qui y fut accueilli durant son séjour, d'avant 89, s'en est souvenu avec reconnaissance dans ses Mémoires; et, en retour, il prit soin de Leuliette, à Paris, qixand les Cavillier le lui recommandèrent, en 1792.

Le livre : Des Émigrés français, uu Réponse à M. de Lally- Tolendal (1797), fit sensation, et fut le début réellement marquant de Leuliette. Sainte-Beuve, en s'en tenant là de sa

Les lettres que vous publiez, Monsieur, vont nous le révéler par l'aspect intime et en ce qui intéresse le plus'.

C'est à vous, qui l'avez étudié mieux que personne, de lui consacrer les pages que vous réclamez pour sa mémoire. Je parlais, tout à l'heure, de statue ; le point de vue en est souvent plus juste à une distance plus éloignée. Pour apprécier Lculiette, vous êtes, peut-être, plus favorablement placé que moi, qu'on a conduit de bonne heure trop près des coups de marteau et des scories.

Permettez-moi encore. Monsieur, de répondre à un regret très-honorable pour moi, et que, si je ne me trompe, vous avez exprimé : c'est

lecture, est resté sur le seuil. Mais, M. Daunou, contemporain de Leuliette, en même temps qu'il était son compatriote, l'avait complètement connu et apprécié : ils s'étaient trouvés ensemble à la même table, chez Talleyrand, chez Cambacérès, dans des lieux où l'on savait manger les asperges : il avait été l'un de ses juges dans les concours de l'Institut, où Leuliette eut des succès ; et, ce (jui est plus notable chez un homme de la réserve et de la gravité de M. Daunou, il l'avait présenté à Chénier. Je tiens de lui que Chénier, s'il avait pu terminer, en toutes ses parties, son Tableau de la Littérature depuis 1789, y eût parlé avantageusement de Leuliette. Cependant, à son point de vue et pour l'époque, Sainte-Beuve est, ici, trèsspirituellement dans le vrai du portrait.

^Lettres écrites pendant la Révolution française, par J.-J. Leuliette, et ptibliées sur ses manuscrits. 1841.

que je ne fusse pas plus de Boulogne. J'en suis tout-à-fait, Monsieur, par les impressions premières, par les racines secrètes, par le cœur ; ce qu'on tait n'est pas toujours ce qu'on sent le moins. 11 y a telle rue, dans le monde, par laquelle je ne repasserai jamais; et elle ne m'est pas la moins chère. — Quant au Boulogne officiel, je l'ai toujours peu connu; et, en l'honorant beaucoup, je m'y trouve assez étranger.

Mille excuses, Monsieur, pour ces explications que votre indulgence vous attire; et veuillez croire à l'assurance de mes sentiments les plus distinmiés.

[Paris,] ce 11 [août 1844.]

Monsieur,

J'ai reçu avec reconnaissance la nouvelle preuve que vous me donnez de votre bienveillante attention'. J'ai, en effet, connu M. Daunou dès 1819, seconde année de mon séjour à Paris. Je l'ai beaucoup vu durant ces dernières années de mes études. Vers 1826, ma collaboration au Globe, qu'il n'aimait pas, et, bientôt, mes premières escapades romantiqaes , mirent une certaine barrière dans des relations qui, jusque-là, avaient été aussi ouvertes et aussi confiantes que le permettait la différence des caractères et des âges. Mais, il ne cessa pas d'avoir pour moi de l'indulgence ; il y avait seulement de certains sujets dont nous évitions de parler. Il disait que j'étais comme un jeune homme amoureux, et que

'Au sujet de l'étude sur Da\ino\i, publiée dans la Revue fies Dercr-Monrks du 1*' août 1844.

cela passerait. Je l'ai toujours cultivé jusqu'à la fin, et l'ai même visité la veille de sa mort. J'aurais voulu, sur quelques points, être moins juge et jeter quelques voiles; mais, en y regardant de près, j'ai cru que tout en lui se tenait, et que le mieux était de creuser à fond un caractère, qui a ainsi toute son originalité aux yeux du lecteur.

Recevez, Monsieur et cher compatriote, l'expression de mes sentiments très-distingués et dévoués.

[Paris,] ce 17 mars [1845.]

Monsieur,

Je vous aurais, depuis bien longtemps, remercié de votre beau cadeau, qui complète les précédents, s'il ne m'était arrivé dans un moment où je n'avais pas une minute pour répondre à autre chose qu'aux embarras et harcèlements de toutes sortes, qui composent la veille d'une réception. Grâce à Dieu! Tout cela est passé et bien passé. Votre suffrage indulgent pour mon discours m'est très-doux ; je voudrais savoir une occasion de vous adresser ce discours, ainsi qu'à quelques autres personnes de Boulogne. Dès qu'il s'en présentera un moyen, je vous l'enverrai comme une carte de visite que j'aimerais bien mieux pouvoir vous porter moi-môme.

Agréez, je vous prie, l'expression de mes sentiments très-distingués et Irès-dévoués.

Paris, ce 17 mai 1851.

Monsieur et cher compatriote,

J'ai bien à vous remercier des témoignages si aimables et si soutenus d'attention que vous me donnez. J'ai pris part à la perte douloureuse que vous avez faite. Je m'intéresse, comme je le dois, à votre publication érudite et boulonnaise'. Vous y ferez entrer tout ce qui peut se rapporter aux antiquités du pays; mais, étendez ce soin un peu au-delà, car ces matières locales ne donnent pas tous les jours. Pourquoi, tout en les réservant comme le fonds principal de votre publication, n'y introduiriez-vous pas discrètement ce qui intéresse l'érudition et la littérature en général? Il en résulterait plus de variété; et les discussions relatives aux matières locales ne prendraient place que dans la juste mesure de leur importance et de leur intérêt. Voilà que

• Les Annules boulonnaises.

je me surpreiuls donnant presque des conseils : c'est que j'ai beaucoup pensé, autrefois, à ce que pourrait être une revue hors de Paris, et avec quelle hardiesse sentie on y pourrait dire bien des choses qui sont presqu'impossibles à dire dans le rayon de Paris.

Adieu, mon cher Monsieur, gardez-moi un bon souvenir, et croyez à mes sentiments trèsdistingués et reconnaissants.

Sal\ti::-Beuve.

[Paris,] ce 30 juin 1851.

Mon cher Monsieur et compatriote,

Je reçois et lis avec bien de la reconnaissance le charmant article dont vous avez honoré les Causeries du Lundi. Tout auteur aime plus ou moins l'éloge. Je ne dirai donc pas que j'y suis insensible ; mais j'avouerai, bien haut, que la louange me touche plus quand elle vient de mon pays, et qu'elle semble s'y confondre avec les sentiments d'affection qui nous y ramènent avec les années et à travers toutes nos pertes.

Je continuerai encore, quelque temps, ce rude métier dont vous avez si bien senti la diniculté, en m'en récompensant aujourd'hui; après quoi, je vous assure que j'aurai bien hâte de goûter quelque repos, et de m'accorder quelque vacance. Les années se passent et je n'ai aucun répit : cet air de mer que vous respirez, et qui est si frais et si salutaire en cette saison, m'est refusé.

Quand pourrai-je, mon cher compatriote, me promener avec vous sur la plage et sur le rempart, en repassant tristement mes souvenirs du passé, et en les rafraîchissant aux vôtres!

Agréez, je vous prie, les expressions les plus senties de ma reconnaissance et de mon dévouement.

Paris, ce 4 avril 1853.

Mon cher compatriote.

Merci de vos aimables attentions. C'est Marmontel, dans ses Mémoires, qui est mon auteur sur Bernis* . Il le dit avec assez de particularité pour que ce soit vrai. Je conjecture que c'est par son ami l'abbé de Voisenon, parent de M. Henriot^, évêque de Boulogne, que Bernis avait obtenu ce petit bénéfice simple. C'est à vous à fixer ce point, mon cher archiviste. Bernis est un joli nom à inscrire dans l'histoire de Bou-

* Il s'agissait d'un bénéfice ecclésiastique que Bernis aurait possédé à Boulogne. Sainte-Beuve le disait dans un Lundi sur Bernis, au Mo'iUteur du 28 mars. Il lui fut exprimé des doutes, tout au. moins, sur ce i^oint, et c'est à ces doutes qu'il répond, ici, en se retranchant sur Marmontel. Mais, le fait ne s'est point vérifié ; et la note que Sainte-Beuve crut devoir mettre à cet endroit de l'article Bernis, dans le tome VIII des Causeries, est un simple supplément de réserve.

^ Il se nommait Henriau.

logno. Quant à Voisenon', je ne le dédaignerais pas du tout, si j'osais ! Mais le respect humain me retiendra, peut-être, toujours.

Excusez mon griffonnage; je suis un peu souffrant et fatigué.

Tout à vous,

' Il sera question de Voisenon dans une autre lettre.

Paris, 27 septembre 1853.

Mon cher Monsieur et compatriote,

Seriez-vous assez bon pour me rendre le service que voici : j'ai besoin, pour ma nomination dans la Légion d'honneur\ de mon acte de nais-

* Il avait été nommé officier de la Légion d'honneur le 12 août, sur la proposition du ministre de l'instruction publique, M. Fortoul ; et il dut laisser dire, au décret de sa promotion, qu'il était chevalier depuis le 2 juin 1837. Les refus dont il avait payé les avances de M. de Salvandy ne lui furent donc point comptés.

Dans une publication toute récente de son dernier secrétaire (Souvenirs et Indiscrétions), on apprend qu'après M. de Salvandy, M. Villemain se vit aussi refusé à son tour; et c'est dans une note confidentielle du 31 mars 1848, tirée de ses papiers, que Sainte-Beuve s'en explique. « Vers 1843, dit-il, M. Villemain, ministre, voulut, à cause de ma récejitiou à l'Académie, me forcer à recevoir et porter la croix. Je refusai. Personne n'a jamais rien su de ce second refus, dans lequel je ne voulais pas démentir le premier. »

Rectifions d'abord une erreur : Sainte-Beuve fut reçu à

sance légalisé. Voici une lettre, pour j\I. le maire, qui était toute prête, et que j'allais adresser par

le canal de M'"^ D , ma bonne cousine, qui

me rendait, d'ordinaire, tous ces bons offices. Les circonstances douloureuses où est la famille ne me permettent pas de recourir à aucun de ses membres, en un tel moment, pour un détail de ce genre. D'un autre côté, je suis en retard auprès de la Chancellerie. Je vous serai donc bien obligé, mon cher Monsieur, de vouloir bien me faire arriver, par la poste , l'acte ou l'extrait, dès que vous l'aurez... Votre silence au sujet de Bernis me montre que vous n'aurez rien trouvé. Hélas! c'est sur Le Sage* qu'il faudrait trouver

l'Académie française, on se le rappelle, le 27 février 1845 ; et, alors, M. Villemain n'était plus ministre de l'instruction publique. O coup du sort ! M. de Salvandy l'était redevenu.

Je crois, cependant, que l'on a mal lu la date de 1843. Sainte-Beuve n'était pas homme à commettre des étourderies; et j'admettrai que, dans les derniers jours de son ministère, qui finit avec l'année 1844, et aux approches de la réception du noiivel académicien, qui était en même temps l'un des conservateurs de la bibliothèque Mazarine, M. Villemain ait tenté vainement de l'emporter sur lui, pour l'obliger à recevoir la croix. Qu'en est-il résulté, au fond? Le brevet d'officier de 1853, avec une rétroactivité acceptée à la fin, et de bonnes dispositions pour l'avenir. Six ans après, Sainte-Beuve était commandeur, sans difficultés. On doit lui rendre même cette justice qu'il n'a pas voulu moxirir sans s'être assui'é, dans sa propre biographie, que la postérité le saurait.

' Mort à Boulogne, le 17 novembre 1747. On trouve à la

quelque chose. Peste soit de M. de Tressan, gouverneur du Boulonnais*, qui n'a pas su fixer à temps ses souvenirs !

Agréez d'avance mes remercîments; et croyezmoi

Tout à vous, mon cher Monsieur,

note finale du Lundi du 5 août 1850, t. ii des Causeries, un souvenir local de Sainte-Beuve siir la maison qu'y occupa Le Sage : « cette petite maison de la haute-ville de Boulogne, dit-il, où il passa ses derniers jours, et que j'ai tant vue et regardée dans mon enfance »

1 De 1746 à 1750.

[Paris, ] ce 8 janvier 1859.

Mon cher compatriote,

J'ai voulu laisser passer le torrent du jour de l'an, pour vous remercier de vos agréables Étrennes boulonnaises. J'ai lu, avec bien de l'intérêt,

la biographie restituée de ce p d'abbé'.

Quand on pense que nous vivons, pour la plupart des sujets, sur des documents aussi inexacts que ceux qui couraient sur Voisenon, c'est à faire trembler, nous autres biographes. Heureusement, il y a des chercheurs comme vous qui rectifient do temps en temps ces erreurs; mais combien en subsiste-t-il auxquelles le rectificateur a manqué !

Vous me donnez des regrets d'être hors de mes Lundis; sans quoi, mon prétexte pour Voisenon était tout trouvé. Il me faut ajourner; et,

^ L'abbé de Voisenon, qui fut doyen du chapitre de la cathédrale de Boulogne, de 1731 à 1745.

ajourner, c'est laisser s'envoler l'oiseau.— Je suis absolument pris par mon cours à l'École normale; deux leçons par semaine suffisent à ma capacité actuelle de travail. J'ai, de plus, à revoir les épreuves des deux derniers volumes de Port-Royal, qu'on imprime. Voilà mes excuses, cher compatriote. Mais, votre abbé est désormais inscrit à la première ligne de mes Desiderata.

Agréez mille vœux, mille remercîments et compliments; et croyez-moi

Tout à vous,

[Paris,] ce IG mars 1869.

Mon cher compatriote,

Combien je vous remercie de cette Année hisioriqnc boidonnaise^ ! Vous avez fécondé historiquement le vieux champ boulonnais, que je croyais stérile. Vous m'avez rajeuni par quantité de souvenirs de 1808 à 1814. Savez-vous que j'assistais à cette dernière revue du 20 ou du 22 septembre 1811, et que je me la rappelle comme aujourd'hui? J'étais à vingt pas du grand homme, avec des militaires, et en petit hussard. Vous me ramenez à l'enfance... Voici une petite

^ L'Année historique de Boulogne-s%tr-Mer, on Recueil de faits et d'événements intéressant l'histoire de cette ville, et rangea selon leurs jours anniversaires. 1859. — C'est le même ouvrage que Sainte-Beuve désigne, dans la lettre précédente, sous le titre à^Étrennea boulonnaises, probablement à raison de ce que le cahier dont il y est question lui avait été envoyé le jour de l'an.

note sur un Boulonnais* que peut-être vous ne connaissiez pas. Je la dois à un de mes cousins, M. Edmond Dupont, des Archives. Voyez si elle peut servir pour le 2""« volume.

Tout à vous,

' Le Père Le Porcq, ne' à Boulogne, dans le dix-septième siècle. La note était un extrait de la Bibliothèque manuscrite des écrivains de l'Oratoire, du Père Adry, appartenant aux Archives Nationales.

L'extrait se trouve dans une note du livre vi, chapitre iv de Port-Royal; tome v, page 177 de l'e'dition de 1859, et tome v, page 334, de l'édition de 1867.

[Paris,] ce 11 juin 1859.

Mon cher compatriote,

Je n'ai pas répondu sur la note du Père Le Porc. Si la fin de Port-Royal, comme je l'espère, paraît d'ici à deux ou trois mois, vous y verrez le rôle que ce Père Le Porc eut dans l'Oratoire. Il servit, par sa doctrine et sa théorie, à couvrir pour un temps les timides, ceux qui ne voulaient point dériver jusqu'au jansénisme. Aussi, a-t-il été fort injurié par le parti contraire. Dans VEsprit de M. Arnauld, par Jurieu, on voit le genre d'insultes qui lui furent faites. Son nom y prétait'.

Autre chose et d'assez délicat. Un sculpteur de talent, M. Mathieu Meusnier, a fait de moi, de votre serviteur, un buste en marbre, fort res-

* L'injure était contenue dans un écriteau attaché à la porte do la chambre du Përe Le Vassor, et qui portait : « Céans, l'on vend le Fore frais, à l'enseigne du Vemi gras. » Le veau gras, c'était le Père Le Vassor lui-même. Voir, pour les détails et les circonstances, VEsprit de M. Arnauld, 2"^ partie, pages 454 et suivantes.

semblant, fort étudié, et qui a été exposé au Salon. Mais, un sculpteur désire, pour son œuvre, une exposition perpétuelle; et^ me donner, à moi, ce buste, qui serait enterré dans mon petit salon, ne lui convient que médiocrement. 11 a donc pensé à le mettre ailleurs; mais, tant qu'on n'est pas mort, les bustes sont une sorte d'usurpation de la postérité ; et l'Institut, qui nous fait tous immortels, le lendemain de notre mort, et nous traite en conséquence, n'admet pas les bustes de ses membres vivants. Il a été pensé, là-dessus, que j'avais un pays, une ville natale; que cette ville natale a une bibliothèque, qu'elle est en vue, etc. Enfin, il aurait l'idée d'offrir ce buste d'un compatriote à la ville natale et aux compatriotes de celui-ci. Mais est-ce convenable ? N'est-ce pas une autre manière d'usurpation, d'anticipation ? Vous voyez le point de la question. Pour qu'il ne fût rien fait à faux ni de messéant, j'ai voulu vous consulter et tàter, par vous, le terrain. Vous me diriez votre impression et le résultat de votre réflexion ou de votre information discrète là-dessus.

Vous voyez combien je compte sur votre amitié. M. Mathieu Meusnier se gouvernera d'après vos indications.

Tout à vous,

[Paris,] ce 26 juin [1859.]

Cher compatriote,

Je me suis empressé de faire part à M. Mathieu Meusnier du résultat favorable de votre information : il en a été très-heureux. L'Exposition est prolongée, je crois, jusqu'à la fm du présent mois. Il se propose, dans les premiers jours de juillet, d'écrire à M. le Maire pour lui faire son offre respectueuse\ Il ira même, peut-être, ensuite à Boulogne pour veiller, d'un œil de père, à l'arrivée et au placement de la production de son ciseau. — J'aurai, alors, à remercier moimême M. Adam; et je n'y manquerai pas*.

* Il y eut du retard ; car il n'écrivit que le 31 décembre : le buste, en marbre blanc, suivit. Il est l'un des ornements de la bibliothèque de Boulogne, où il forme pendant à celui de Daunou, en bronze, exécuté par David, et oublié, pour le dire en passant, dans le catalogue de l'œuvre du célèbre sculpteur.

- Sa lettre de remercîment, du 7 janvier 1860, est, ainsi que celle de M. Mathieu Meusnier, aux archives municipales

C'est vers ce même temps que j'aurai la satisfaction d'être délivré d'un grand poids, de cette dette de Port-Royal que j'avais contractée envers le public, il y a vingt ans, et que tant d'accidents m'avaient empêché d'acquitter dans les termes proposés. La seule chose qui retardera encore la publication sera la confection et l'achèvement d'une table générale, bien nécessaire à ces sortes d'ouvrages. Je vous remercie de l'intérêt que vous voulez bien y porter.

Agréez, cher compatriote, l'expression de mes sentiments très-obligés et dévoués.

de Boulogne. Ces archives conservent, en outre, quatre autres lettres de Sainte-Beuve, des 26 janvier et 16 février 1863, 14 avril 18G5 et 14 juillet 1868. Dans celles de 1863, il fait don, à la bibliothèque de cette ville, d'un exemplaire des Saints Evangiles, imprimés, pour l'Exposition de Londres, par l'Imprimerie Impériale, qui le lui avait offert. Il remercie, par la troisième, d'une invitation au Casino, pour la saison des bains de mer ; et, par la dernière, du catalogue, imprimé, de la bibliothèque de Boulogne. C'est là toute leur substance et leur unique intérêt.

[Paris,] ce 7 Février 1860.

Cher Monsieur et compatriote,

Je viens demander un complément de service à votre obligeance si éprouvée. La négociation pour le buste et le don ayant réussi, bien qu'avec lenteur, l'objet d'art a été adressé, il y a un mois environ, à la bibliothèque... Mais l'artiste, qui n'a reçu aucun avis ni accusé de réception, est naturellement en peine de savoir si le buste est arrivé à bon port... Je me suis chargé de m'informer, auprès de vous, de ce détail...

Quoique délivré de mon gros enfant*, je me sens toujours fatigué de tête. Voilà ce que c'est que de porter trop longtemps.

Agréez, cher compatriote, mes remercîments pour tout, et l'assurance de mes sentiments dévoués.

' Lea tomes iv et v de Port-Royal, qui avaient été livrés au public en décembre, et terminaient l'ouvrage.

XÏII

[Paris,] 6 juillet [1860.]

Cher compatriote,

Vous avez fait bien des choses : non-seulement vous m'avez tiré de la caisse, vous m'avez érigé, mais encore vous m'avez inauguré : votre aimable article n'est pas autre chose que cela. J'en ai fait part, aussitôt, à M. Mathieu IMeusnier, qui est dans l'affliction de la mort d'un jeune enfant.

Je voudrais vous envoyer quelque chose, en attendant mes gros volumes* . Voici un passage du journal de Casaubon, publié à Oxford en 1850. (EpJiemerides Isaaci Casauboni, 2 vol. in-8°.) On y lit, à je ne sais quel quantième d'octobre 1610, lorsque le savant quitte la France pour l'Angleterre :

(( ITI Eid. Oct. Monstrolium venimus continua equitatione. Deo Laus.

^ Les trois premiers volumes de Port-Royal, qu-e l'on réimprimait : ils pai'ui'ent en août.

« Prid. Eid. Ocl. Boloniam simili ralione venimiis. Is locus in nostris et Anglorum historiis celeberrimus est. Urbs duplex est inferior et SLiperior. Illa ad orani portus est sita : portus non optimus, ut quidam dicebant nonnuUi. Atque hic primum Oceanum spectavi. Domino Jesu laus et honos. AmenV »

Il va s'embarquer à Calais : il dit du mal de notre port; mais il en parle

Merci de tout, et tout à vous, mon cher compatriote.

* Cet extrait est tiré du tome ii, p. 768, des Éphéméndes àe Casaubon. Le 3 des ides d'octobre correspondait sw 12 de ce mois, et la veille de ces ides au 14.

[Paris,] ce 29 février 1864.

Cher compatriote,

Permettez que, pour être plus lisible, je dicte un peu.

Vous dites vrai; nous vivons, en littérature, sous un droit des gens tout particulier. Tandis qu'ailleurs, dans toutes les professions et dans toutes les carrières, lorsque des hommes, qui ont fait leurs preuves, se combattent, se réfutent et se contredisent, ils commencent par se donner, au moins pour la forme, quelques témoignages d'estime. Chez nous, en littérature, on commence par se mépriser, par déprécier le caractère de l'adversaire , même lorsqu'on doit finir et conclure par le louer un peu.

C'est une disposition misérable, mais inévitable. L'envie fait le fond du cœur humain; et cela est plus vrai encore en littérature qu'en

tout le reste. Ceux que la culture littéraire n'améliore pas et n'élève pas sont pires que les autres, et acquièrent des vices plus raffinés et plus vils. Nous sommes obligés de vivre en face de ces gens-là et un peu pêle-mêle, nous confiant vaguement en l'estime des honnêtes gens, qui peut bien ne jamais trouver l'occasion de se concentrer quelque part et de s'exprimer. Cela est triste ; mais j'en ai pris, depuis longtemps, mou parti.

Je n'ai guère jamais rencontré personne, parmi les puissants, qui aimât assez les lettres et qui appréciât assez ceux qui les cultivent avec quelque honneur, pour comprendre qu'il n'est pas bon de laisser trop longtemps, dans la rue, des hommes distingués qui ont fait, dès longtemps, leurs preuves, et qui ne peuvent que perdre à être éclaboussés.

Que cela ne nous empêche pas de faire notre devoir, et de remplir notre fonction de critique avec vigueur et probité. La probité est encore ce qu'il y a de plus rare dans les lettres. Nous qui étudions l'histoire littéraire, nous trouvons tant de beaux génies et de grands hommes qui ont eu à se plaindre de leur vivant, que nous pouvons encore nous estimer trop heureux et trop favorisés qu'on ne nous en dise pas et qu'on ne nous en fasse pas davantage.

Croyez, mon cher compatriote, que des témoignages, tels que celui que je reçois de vous, sont la meilleure consolation des ennuis du métier et la vraie récompense.

Tout à vous,

Sainte-Feu VE.

98 I.F.S .TRUNF.S ANNKES DR SAINTF.-BKUVF.

[Paris,] ce ?,0 octobre 1864.

(.lier coiïjpalriûte,

Il y a bien des choses dont j'aimerais causer avec vous. Ma vie ne s'annonce pas comme devant s'alléger, ni me procurer plus de loisir. L'idée de revoir Boulogne n'était liée, dans ma pensée, qu'à ce rêve d'un loisir final.

J'aurai, en retour, un renseignement et, peutêtre, un service à vous demander. Je suis né en décembre 1804; mon père s'était marié ot est mort en cette même année. Or. par suite do la négligence qui accompagne trop ordinairement la naissance d'un orphelin, les témoins de cette naissance, bien que gens de loi..., n'ont pas pris la peine de me faire inscrire sous le nom exact (le mon père. H en résulte que des coupons de rente, provenant de ma mère, qui avait pris le nom de son mari, de Sainte-Beuve, ont passé entre mes mains et sont inscrits à un nom qui

n'est pas régulièrement le mien, et ne peuvent être réunis aux coupons pris par moi en mon propre nom, Sainte-Beuve tout court.

Qu'y a-t-il à faire pour régulariser et pour constater légalement l'identité? On me dit qu'il ne faut pas moins qu'un arrêt du tribunal rectificatif de l'acte de naissance. Auriez -vous la bonté de me donner votre avis sur cette difficulté ?

Agréez, cher compatriote, l'expression de mes sentiments dévoués.

fi ♦

iOO I.FS JEUNIS ANNl'.F.S DF, SAlNTr>BEUVF.

[Paris,] ce 22 janvier 1865.

Cher compatriote,

J'ai à vous remercier de votre bonne lettre et de l'envoi de votre MémoireV Vous m'avez révélé, non pas précisément une branche, mais un filon d'érudition que je ne connaissais pas. Il n'est, en toute chose et en tout lieu, que de voir et de regarder pour découvrir.

Je n'ai jamais répondu à ce que vous m'aviez demandé pour la Correspondance de Napoléon... Une grande réduction a été faite sur les envois ; on veut qu'ils soient motivés, et pour des personnages ou des établissements publics. La nouvelle Présidence est plus sévère et plus économe que l'ancienne. Je ne suis guère-là, moi-même, que comme un témoin et un comparse...

' Sur los Chrmiogrammes.

LETTRES A UN COMPATRIOTE. iOl

Je suis toujours altelé à mon Couslitulionnel , mais, le mois prochain, je compte bien ne plus faire que deux articles par mois ; c'est-à-dire ne battre que d'une aile.

Tout à vous,

[Paris,] ce 10 avril 1805.

Cher compatriote,

\ oiis avez eu la bonté de m'envoyer, dans le temps, les œuvres de Leuliette. Il me semble qu'il y avait des lettres de lui; et, dans l'une de ces lettres, il parlait de Mercier et, un peu, comme d'un corsaire qui tondait sur ses collaijorateurs'. Je ne puis remettre la main sur le volume, et je viens tout simplement m'adresser à vous, pour vous demander s'il n'y aurait pas moyen d'en avoir encore im exemplaire , que vous voudriez bien m'adresser par la poste.

Je ne connaissais pas du tout le poëte latin,

' Voir, dans le Constitutionnel du lundi 24 avril 1865, et dans les Nouveaux Lundis, t. x, p. 85, ce qui est extrait de ces lettres, touchant Mercier et ses prodid^is envers Leuliette. Sainte-Beuve ne trouvait pas, sans doute, <|ue Leuliette eut assez de notorie'tc pour le nommer. Il l'appelle kh jeniie homme, sans autre de'signation. L'idée première persistait eu lui.

compatriote, dont vous me parlez'. C'est alïaire à vous d'évoquer de ces devanciers littéraires et de les faire sortir du sol, un peu ingrat, du Boulonnais.

Je suis un peu pressé, comme cela m'arrive trop souvent; et je me borne à vous envoyer l'expression de mes sentiments dévoués.

' Charles Féramus, qui naquit à Boulogne-siir-Mer, au mois de février 1 595. Il prit rang, i^ar son poëme latin, Emcra, dans la guerre de satires contre Montniaur, et la commença peiitétre.

fi •

JOi LES JEUNES ANNÉES DE SAINTE-BEUVE.

[Paris,] ce 3 janvier 1866.

Cher compatriote,

Je vous envoie mille remercîments et mes vœux, pour vous et pour votre famille. Je ne suis plus votre voisin^; mais rien n'est changé. J'avais une vague idée que je n'ai plus. J'ai dû couper le bâton de perroquet en perspective, parce que je ne le louais pas bien dans le présent; et j'ai dû profiter d'une occasion.

Je ne suis pas très-content de ma santé : on a beau faire , on vieillit. Les soins des dernières dispositions commencent à m'occuper : il faut s'y prendre d'avance, pour n'être pas surpris. C'est là que je m'aperçois de mon isolement. J'aimerais, tout de bon, à avoir un voisin comme vous.

Agréez, encore une fois, vœux et amitiés,

' Il venait de vendre sa maison de Boulogne, celle achetëe par sa mère. Un jour de brume, en causant de l'avenir, il avait dit : « Je m'en ferai un bâton de perroquet. »

[Paris,] ce 20 octobre 1867.

Cher compatriote,

J'envoie à la librairie votre olîre obligeante. Je pense qu'il y sera fait attention, et que vous recevrez rouvrage\ Au cas contraire, j'y suppléerais ,.

Laissez-moi vous dire que votre idée d'un tirage à part des Appendices est chose tout-à-fait impraticable ; votre crainte est vaine. On pouvait reprocher à Cousin, qui faisait un tirage de ses livres tous les six mois, d'y changer, d'y ajouter ou d'en retrancher sans cesse. Mais, après dix et vingt ans, il n'a jamais été défendu à un auteur de perfectionner son ouvrage ; et ce ne saurait être une malhonnêteté au libraireéditeur de vendre cette seconde édition. Otez-

* Son Poit-Boyal d'une nouvelle e'dition. Les observations t[ui lui avaient été soumises sont prises, ici, un peu vivement, et au-delà de la portée qu'on voulait leur donner.

lUO LES JliUNES ANNÉES DE SAINTE-BEUVE.

VOUS, je vous prie, de pareilles idées que personne n'a ici.

Je voudrais, aussi, vous persuader que le Journal des Savants, dont j'ai l'honneur d'être, n'est pas un meilleur lieu, pour y écrire, que des journaux quotidiens. On y est plus gêné, et partant plus froid ; voilà tout. Les conditions actuelles de publicité, dont la rapidité est la principale, ont tout-à-fait changé l'état de choses ancien.

Vous verrez, à l'examen, que ce n'est pas seulement dans les Appiindiccs, mais que c'est couramment, et dans des notes à chaque instant jetées au passage, que j'ai complété, rectifié ou fortifié lu texte ; lequel, en effet, n'a pas été sensiblement modifié en soi, si ce n'est pour dos corrections indispensables.

Vous ne me dites pas si vous apprêtez votre lance, pour la mettre en arrêt contre l'ennemi de Daunou\

A vous de tout cœur,

' Lo luarqTiis de Labm-dc, alors directeur ge'ne'ral des Archives de l'Empire. Voir la lettre suivante.

[Paris,] ce 29 novembre 1867.

Cher compatriote,

•Te vous remercie sensiblement de votre excellente notice. Elle est précise et elle apprend quelque chose. Votre indication sur le Père Le Porcq* n'arrive pas trop tard. Elle trouvera son emploi dans la Table analytique de M. de Montaiglon.

Balzac n'est pas si mort que vous le croyez; et je puis vous assurer que, si sa renommée est destinée à tomber ou à baisser, il n'y a encore dans la librairie aucun symptôme.

Et, le Daunou, qu'en faites-vous 7 M. de La-

' On remarquera que Sainte-Beuve n'écrit plus Le Porc, comme dans ses antres lettres et dans son Port-Royal. Conformément à l'indication qu'il avait acceptée, il écrit Le Porcq, selon la vraie orthographe de ce nom; mais la rectification n'a pas été faite à la Table analytique.

108 LES JKUNES ANNÉES UK SAINTE-BEUVE.

borde, en redonnant une édition de son Rapport, a adouci quelques mots\

A vous de tout cœur,

'Ce Rapport était une étude sur \ea Arcliivea de la France, (ju'il serait, peut-être, sage de désigner de'finitivemeiit ainsi, au lieu de faire subir à leur nom les transformations de nos divers gouvernements. M. de Laborde y donnait ses appréciations à l'égard de leur organisation sous les directions successives de Camus et de Daunou. Son moindre tort fut de manquer de discernement sur ce point : l'injustice s'y mêla, et sur quel ton ! On ne pouvait que regretter, pour lui, de le voir s'égarer jusqu'à cette formule : Daxmou n^ était pas un urchinste. Sainte-Beuve s'en indigna comme d'un outrage; et l'on comprend ce qu'en éjîrouvèrent les héritiers respectueux de la science de Daunou et les continuateurs de ses travaux, des hommes tels que MM. Natalis de Wailly et Léopold Delisle. Leurs sentiments rencontrèrent, près d'eux, dans ini cœur qui les éprouvait aussi, im écho disposé à les rendre. Une réfiitation fut promise ; et elle se préparait. Mais, M. de LaVjorde tomba tristement malade, s'il ne l'était déjà bien auparavant. Il quitta les Archives et mourut. L'écho se tut.

[Paris,] ce 15 juin 1808.

Cher compatriote,

J'ai reçu votre carte de visilc si bien remplie'. J'y trouve bien des particularités curieuses. Quant à ce qui est de Hugo, je ne crois pas, du tout, qu'il ait lu la parade de Le Sage, ni qu'il en ait eu besoin pour sa Cour des Miracles. Victor Hugo lisait très-peu ; et c'est en fouillant dans son imagination, aidée de Sauvai et de l'historien Pierre Matthieu, qu'il a édifié sa Notre-Dame. Ce n'est donc qu'une rencontre curieuse, et on vous devra de l'avoir remarquée.

Mille amitiés,

Salxte-Beuvk.

^ Cette carte de visite e'tait un recueil de Notices de bibliograiikie et d'histoire littérairr. Entre autres sujets, on y confrontait un chapitre du roman de Notre-Dame de Paris à une pièce de Le Sage, Arlequin, roi de Sérendib, au point de vue du plagiat. Le sentiment de Sainte-Beuve, toujoiu"s si intuitif, s'est accordé ici avec la ve'rité pure. Il est bien établi que Victor Huffo a tout-à-fait créé sa Cour des Miracles.

i'IO i.KR .irUNFS ANNKF.S DR SAINTF.-REDVr:.

[Paris, ] ce 28 mars 1869.

Clher compatriote,

J'ai été bien long à répondre à votre aimable souvenir; c'est que j'étais et suis resté souflrant.

Cette découverte d'une société littéraire, à Boulogne, en 1779, est une curiosité. Je ne suis pas étonné que mon père ait été l'un des promoteurs : il était essentiellement littéraire ; et tous ses livres, couverts de notes à la marge, déclarent ses goûts.

Je n'ai plus besoin de rectification pour ce de\ ayant fait réunir les titres de rentes, qui me venaient de ma mère, avec ceux de mon chef, moyennant un acte notarié constatant l'identité.

Continuez de travailler, mon cher ami ; c'est la meilleure façon d'occuper les heures de santé, comme celles de langueur.

Tout à vous,

^ Les procès-verbanx de la société en question étaient signés, par son père, de Hainte-Beuve; et la remar<nu' hii en avait été faite. C'est à cela f|u'il répond.

On a conservé mémoire, à défaut de lettre, d'une réponse textuelle de Sainte-Bei;ve au Compatriote, au sujet de sa récej)tion en audience particulièi'e, lorsqu'on sa qualité de directeur de l'Académie française, il alla aux Tuileries ijrésenter l'élection de lil. Prévost-Paradol à l'agrément de l'Empereur, Des journaux avaient rapporté, au sujet de cette entrevue, quelques particularités assez surprenantes.

Voici cette réponse :

Ce qu'on a publié est faux, croyez-le bien. Comment l'aurait-on su, d'ailleurs? Nous n'étions que deux, selon l'usage : l'Empereur et le directeur de l'Académie. Ce qui est vrai, c'est que l'Empereur a fait quelques allusions au caractère politique de Prévost-Paradol. J'ai répondu que son élection n'avait rien de politique, ni aucun caractère d'opposition; que l'élection simultanée de Camille Doucet en était une preuve, et que le directeur qui avait, dans le moment, l'honneur de représenter l'Académie, en était un gage. L'Empereur reprit : u Mais, M. Prévost- « Paradol a-t-il fait autre chose que des articles (( de journaux : a-t-il fait un livre? y) — J'allais

i12 LES JEUNES ANNÉES DE SAINTE-BEUVE.

répondre : Sire, aujourd'liiii , on ne fait plus de livres. Mais, je me ressouvins , heureusement, que l'Empereur en faisait un ; et je répondis : (( Sire , nous autres , académiciens , nous ne fai- « sons plus de livres. »

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