‹ Les jeunes Français de toutes les époquesChapitre 20 sur 55 · CHANT DE TBORWALD APRÈS AVOIR III PENDANT LE COMBAT · texte numérisé non relu

CHANT DE TBORWALD APRÈS AVOIR III PENDANT LE COMBAT

" I n venl sinistre ébranle les sapins du Smaland, et les doguei " du chasseur ont hurlé sur la montagne.

« Le choc des lances e1 des boucliers n'esl plus répété par les

échos; l'on n'entend plus sur le champ de bataille que In bruit

du ruisseau rocailleux qui tresse dans ses ondes le sang de mille <« guerriers; les vainqueurs chargés «le butin reviennent dans la

cité de Calmarie; el moi, plus timide que le cerf, j'ai fui à l'ap- « proche des ennemis, effrayé par la lueur des épées.

« Un vent sinistre ébranle les sapins du Smaland. et les dogues « du chasseur ont hurlé sur la montagne.

« Qu'ai-je fait, indigne héritier de Fïllar? Comment, en un seul « jour, ai-je oublié tous les exploits de mes aïeux, dont les noms « sont gravés sur les obélisques de Lunden? Ombres de mes « pères, j'abaisse sous le poids de votre courroux un Iront avili et « des yeux pleins de trouble et de honte. Épargnez-moi cet accent < qui maudit, ce regard qui foudroie : je suis assez puni, l'on ne « me verra plus revenir en triomphe avec les compagnons de ma « jeunesse!

« Un vent sinistre ébranle les sapins du Smaland. et les dogues » du chasseur ont hurlé sur la montagne.

« De ce rocher que fréquentent h minuit les Normes invisibles, « je vois le palais où la foule des braves est assemblée : d'où vient « l'éclat rougeàtre que jettent leurs boucliers? est-ce le reflet des « flambeaux de la fête, ou la lueur des derniers rayons du soleil? « Eh! que m'importe? hélas! jamais, à la clarté des pins brûlants, « je n'entendrai la harpe du scalde. en vidant les coupes d'or du « banquet !

« Un vent sinistre ébranle les sapins du Smaland. et les dogues « du chasseur ont hurlé sur la montagne.

Mi ! puisqu'il n'est plus pour toi de gloire, meurs donc, lâche « guerrier; tombe sur ton épée, el que tes compagnons, voyant « ta blessure, te couvrent d'un peu de terre en disant : « Son sang « apaise le courroux des dieux: il n'a pas craint la mort : il est « digne de nous! »

« Odin , Frigga , Rimer, puissances du Walhalla, que mon c trépas nous reconcilie! Recevez mon sang pour la rançon de n mon ombre, et sauvez-la du triste NeUheim et des vipères du « Nastrond.

I ii vent sinistre ébranle les sapins du Smaland. et les dogues « du chasseur ont hurlé sur la montagne. »

Ainsi les dogmes religieux d'Odin et les chants des scaldes préconisaient le mépris de la mort et l'amour des combats. La mort, reçue dans les batailles, était pour les Saxons le moment du triomphe et de la délivrance: elle leur ouvrait le paradis d'Odin. Cette croyance, répétée dans toutes leurs sagas, taisait d'eux des héros et les rendait invincibles.

« Honneur et gloire aux braves qui tombent dans les combats! » s'écria Hastings en agitant sa longue javeline: et tous les assistants de repéter après lui :

k Honneur et gloire aux braves qui tombent dans les combats! >

La saga du scalde, les nombreuses libations de vin et d'hydromel qu'avaient laites les chefs saxons avaient surexcité leur imagination.

m Les captifs! qu'on nous amène les captifs ! s s'ccrierenl-ils tous ensemble en agitant leurs armes. Ils étaient ivres de vin. ils voulaient s'enivrer de sang.

« Amenez vingt captifs! » dit Hastings.

Folbert frémit en entendant cet ordre, qui annonçait une de ces scènes d'atroces barbarie comme on en racontait tant de Hastings.

Bientôt, en effet, un cliquetis de chaînes annonça la présence des malheureux prisonniers. Au milieu de la tente on amena une

l.vj i ES il i NES I RANÇA1S

hideuse el colossale statue, taillée dans un tronc d'arbre : c'était

Hermansaûl, le dieu de la guerre des (lermains et des Saxons. Ils avaient déifié Berman, Arminius, vainqueur des légions romaines conduites par Vania.

D'un autre côté se voyaient les emblèmes du christianisme.

Les captifs avaient le choix entre une mort instantanée, horrihlement douloureuse, ou la profanation des attrihutsde leur sainte religion et l'adoration d'IIermansaul. Là commençaient les sanglantes représailles des tyrannies de Karl, qui, lui aussi, avait donné le choix aux Saxons entre le baptême et la mort. Ce n'était pas par ces moyens violents que le Sauveur devait conquérir Le monde.

Les Saxons goûtaient une joie féroce à ce spectacle. Ils riaient des hésitations, des terreurs des chrétiens, et s'évertuaient à trouver les formules d'abjuration les plus humiliantes, les blasphèmes les plus épouvantables, qu'ils forçaient leurs captifs à répéter.

Hàtons-nous de le dire pour en finir avec cet odieux tableau, presque tous abjurèrent : Dieu semblait punir en eux les excès de leurs pères : Dieu les abandonnait.

Un seul résista, (rétait un jeune homme de vingt ans environ; il portait L'habit clérical. Quand on lui présenta, pour l'insulter, l'image de son Dieu, il la porta à ses lèvres en s'agenouillant devant elle; puis, se tournant vers l'idole, il la renversa d'un coup de pied. Aussitôt ce furent des cris affreux parmi les Saxons : ils se précipitèrent sur lui et le frappèrent de mille coups : « Abjure ! abjure! lui criaient-ils! — Jamais! jamais! » répondit le jeune clerc. Alors il fut jeté à terre et foulé aux pieds; il était tout sanglant, tout brisé dans ses membres : « Abjure! abjure! lui répétaient-ils. — Jamais! jamais! répondait -il toujours d'une voix mourante.

— Les dogues! les dogues! » hurlèrent avec frénésie les Saxons.

Sur un signe de Hastings, quatre dogues monstrueux, affamés, furent amenés dans la tente du festin; ils entrèrent bondissant.

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Le Banquet des Saxons.

avec des aboiements sonores, les yeux éjiricelants, les bajoues pendantes, ouvrant une gueule sanglante qui laissait voir une double rangée de dents.

« Abjure! abjure! si tu ne veux être livré aux dogues, crièrent encore les Saxons au jeune homme.

— Mon Dieu! reprit celui-ci en levant les yeux au ciel, recevez ma vie en holocauste! puisse le sacrilice que j'en fais apaiser votre colère et remettre mes frères en grâce auprès de vous! »

On entendit à peine ces derniers mots : les dogues s'étaient jetés sur lui, broyant ses os et dévorant ses entrailles. En quelques minutes il n'y eut plus à la place qu'il occupait que des restes sanglants et hideux.

En assistant à ce spectacle , Eolbert sentait son sang se iiger dans ses veines; il eut cependant l'incroyable courage de maîtriser toutes ses émotions. N'avait-il pas promis de délivrer son ami? tout ce qu'il voyait ne faisait que le confirmer dans son héroïque résolution.

Après cette exécution, les Saxons sortirent de la tente; ils allaient former des danses guerrières; les cris, les menaces, les défis qu'ils se jetaient les uns aux autres, furent promptement suivis du cliquetis des armes; ils se battaient entre eux : c'est ainsi qu'ils terminaient leurs fêtes ; quand le sang de plusieurs eut rougi la terre, il rentrèrent sous leurs tentes et le silence se fit dans leur camp.

Hastings était resté dans la salle du banquet avec le plus vieux des scaldes. Folbert s'était jeté dans un coin et feignait de dormir. I n silence profond régnait dans la tente de Hastings; plus sombres que jamais, les regards de celui-ci, fixés dans le vide, semblaient y suivre des personnages invisibles pour tout autre que lui. Parfois des mots interrompus sortaient de ses lèvres. « Oui, c'était ainsi... (Mi! le lâche!... Je me vengerai!... Que la vengeance est douce!... Encore! Frappez, frappez toujours! qu'elle périsse jusqu'au dernier, cette race odieuse! » Joignant l'action aux paroles, Hastings.

I?U Ils ii i m s i KANÇAIS

écumanl de colère, frappait à coupa redoublés de s;i lance >m la table... Il paraissait fou!... Il l'était en effel en ce moment! « Ouoi!

s'écriait-il, des menaces à moil '|n<' me foui \<>s anathè s' 4e

brave votre Dieu impuissant!... inges el démons, je vous brave! Laissez-moi Laissez-moi, ombres sanglantes I Spectres hideux, qui m'attinv avec vous dans les enfers!... fuyez!... vous ne triompherez pas Mi- tiastings! »

En prononçant ces mots, il tomba exténué, Frémissant, les cheveu! collés sur ses tempes par une abondante sueur.

« Cet homme est sans doute en proie è une terrible ivresse, disait Polbert... Qu'eût-il pensé, sil eûl mi qu'au contraire Hastings ne cherchait l'ivresse que dans L'espoir d'échapper à ses épouvantables visions? La colère «le Meu pesait sur cet homme.

Tout à coup des sons de harpe, doux, suaves, éoliens. résonnèrent auprès de lui: puis insensiblement les sons se lièrent, formant des phrases musicales, légères et perlées: elles respiraient une délicieuse mélancolie.

Hastings releva la tète, écoutant avec etonnement d'abord cette harmonie pénétrante: ses regards perdirent graduellement de leur fixité : ses traits se détendirent : semblable au dormeur qui échappe à un cauchemar affreux, il poussa un long soupir, et se tournant vers le vieux, scalde qui tirait des sons si ravissants de sa harpe :

« Liodasmider. merci ! lui dit-il avec une certaine émotion qu'on aurait pu prendre pour de la reconnaissance ! merci ! Sans toi que deviendrais-je! mais aux accords de ta harpe divine, les génies malfaisants qui m'obsèdent s'enfuient : tes mélodies me rendent la vie.

— Tu as la force et le courage d'Odin 5 mais tes colères te sont encore plus fatales à toi-même qu'à tes ennemis! Tes rigueurs dépassent les droits les plus impitoyables de la guerre.

— C'est que mes rigueurs sont des vengeances!

— Que t'ont fait ces Franks! ils sont lâches, il est vrai; c'est leur plus grand, leur seul crime!...

DE Toi TES LES EPOQUES. MB

— Leur seul crime ! reprit Hastings avec violence. Tu ignores tout ce que j'ai d'insultes à venger; écoute l'histoire de ma vie, et tu me trouvera^ peut-être encore trop clément envers eux. »

Fulbert, devenu plus attentif à chaque instant, ne perdait pas une seule des paroles que prononçait Hastings. Celui-ci commença en ces termes :

« Je ne suis pas né, tu le sais, sur les rives heureuses où croit la « blanche anémone, et qu'éclaire la brillante aurore de minuit. J'ai « vu le jour sur ces rivages, oui, dans la plaine de Yertud. où nous « venons de porter le fer et le feu.

— Tu as renié ta patrie et ton Dieu ?

— Oui, je les ai reniés et maudits. Avant de me juger, écoutemoi jusqu'à la fin.

« Dans ta patrie, tout homme est libre, et pourvu qu'il puisse c faire tournoyer sur sa tète la main du meurtre fia hache), quand « il a versé bravement la sueur des combats (le sang"), il couvre de « couleurs brillantes le bouclier de T attente, et dès lors il s'appar- « tient tout entier: il prend glorieusement sa place parmi les des- '< tracteurs des peuples (les guerriers): il habite à son gré le camp « des vaisseaux (la mer), ou se perd sous la chevelure de la terre « (les forêts). S'il est le plus fort et le plus brave, il devient la « colonne du peuple et le gardien de la mer (roi).

« Mais ici, sur la terre des Franks, terre maudite! il y a des « hommes qui naissent esclaves d'un autre homme ! Esclaves. « entends-tu? c'est-à-dire soumis à toutes ses volontés, à tous ses « caprices! n'ayant rien à eux, ni leurs femmes, ni leurs enfants « ni la misérable chaumière qui les abrite: rien : ils n'ont rien « et ne sont rien. L'homme réduit à cet état n'est plus qu'un « meuble, un animal: moins encore, une chose que l'on vend avec « le sol sur lequel il végète. C'est épouvantable, n'est-ce pas « mieux vaut cent fois la mort : c'est ce que je me suis dit un « jour.

« Parmi ces esclaves, il est des degrés: le plus vil c'est le cul-

Itf LES ni NES l KANÇAJS

« vei i : ils Qommeul ainsi le maiheureax qui naît dépouillé de tous

les droits <|ii<' la nature confère aux hommes.

« Mon père était culvert; je passe sous silence les souffrances

K qui remplirent les jours de mon enfance : le froid, la faim, la n fatigue, les privations de toute espèce, on peut supporter tout « cela sans accuser les dieux; voici ce qu'on ne peut supporter.

« Nous étions deux enfants. L'aîné, il se nommait Filibert, allait « avoir treize ans; j'en avais douze.

« Un jour, notre maître entra dans notre casate : il venait, au < nom de la loi. prendre l'un de nous. 11 laissait à notre mère le « choix de celui qu'elle voulait garder. Déchirante alternative. « entends-tu, Harald, de mettre une pauvre mère dans l'obligation - de sacrifier un de ses enfants pour sauver l'autre! La mienne « pleura d'amères larmes : elle se jeta aux pieds du maître, lui « offrant de travailler deux heures de plus chaque jour, s'il voulait « lui laisser ses deux enfants! 11 fut impitoyable, il fallut obéir! « Cette scène affreuse est encore présente à mon souvenir. Je ne « pleurais pas, moi. je n'ai jamais su pleurer; mais je sentais « s'amasser en mon cœur des Ilots de haine et de vengeance!... « Contrainte enfin de s'expliquer, ma mère allait se prononcer en « ma faveur; mon père la retint : il préférait son autre iils : mon « frère resta-, je partis.

« J'habitais le château du maître, et je le servais en frémissant « d'indignation. Pendant un an, je subis d'affreux traitements; « souvent mon sang a coulé sous le fouet; souvent, courbé sous (i mes fers, j'ai passé des semaines entières dans d'infects cachots, « nourri d'un pain noir, désaltéré d'une eau fétide. C'est là que, « dans le silence de mes tristes nuits, j'ai fait le serment de me « venger!

« Pendant ce temps, Filibert s'attirait chaque jour davantage les « reproches de mon père : c'est ainsi qu'il lui prouvait sa recon- « naissance de la préférence qu'il lui avait accordée sur moi.

« A cette époque, on annonça une expédition de l'empereur

« Hlod-Wig le Pieux, ou le Débonnaire, comme ils disent, contre « ses fils révoltés; ceux-ci recrutaient des soldats de tous côtés. u Mauvais fils lui-même, Filibert devait épouser le parti des mau- « vais lils.

« Un jour, il se présenta devant un des missi dnminici en tournée, « et brisant, devant tout le peuple, deux petits bâtons sur sa tête. « il déclara renoncer solennellement et pour toujours à sa famille « et se mettre sous la loi salique ; il avait alors quatorze ans, l'âge « auquel le fils d'un esclave ou d'un paysan est déclaré ici majeur, « c'est-à-dire pouvant disposer, dans certaines conditions, de sa « personne et de sa volonté.

« Le même jour, Filibert partit. Depuis je n'en ai plus entendu « parler. Mon père le pleura beaucoup : ma mère vint plus souvent « se consoler près de moi.

« Ses visites ravissaient quelques instants à mes travaux domes- « tiques, elles déplurent à notre maître. Il lui ordonna de ne plus « revenir. »

A ce moment les yeux de Hastings devinrent plus sombres, son front se couvrit d'un nuage, sa respiration parut plus oppressée.

Le liodasmider, jetant par hasard un regard dans la tente, aperçut Folbert couché dans un coin.

« Avant d'aller plus loin, dit-il à Hastings, regarde... nous iip sommes pas seuls.

— Tu m'y fais penser, reprit Hastings en souriant amèrement, ce jeune sourd-muet a emporté mon outre presque pleine, et j'ai soif... » Il poussa en même temps Folbert du bout de sa lance de façon à réveiller le jeune homme, s'il eût réellement dormi; il lui tendit sa coupe.

Folbert se leva donc, mais avec la démarche et la figure d'un homme qui sort d'un profond sommeil, en remplit la vaste coupe du pirate. Ensuite, il fit mine de se recoucher-, le maître, d'un geste impérieux, lui ordonna de rester devant lui pour remplir sa

m i is ji.i ma i lui* us

coupe chaque fois qu'elle gérait vide, Il annonçait ainsi L'intention .le la vider souvent : Folbert prit donc tout à la fois son regard !«■ plus hébété, le plus endormi, et demeura devant le brigand, ne perdant pas un mot il** son récit.

Bastinga reprit en ces termes :

« Ma mère revint pourtant. Elle eût mieux l'ait, oui, beaucoup mieux, de ue pas revenir! Notre maître impitoyable la fit saisir par d'autres esclaves, el ordonna qu'elle lût battue de verges. En \ain je me jetai aux pieds de L'inhumain, en vain y lei baignai de mes larmes en lui demandant comme une laveur de subir le châtiment qu'on lui reservait: il me repoussa rudement: alors je me tournai du côté des esclaves, et leur adressai les mêmes prières: ceux-ci, comme de véritables brutes qu'ils étaient, tournèrent en raillerie mes humbles supplications; ils usèrent en taire un objet de risée! Alors, oubliant et ma jeunesse et mon impuissance, ivre de douleur et de colère, je me précipitai sur eux. les frappant avec une force que je ne me connaissais pas encore. Us reculèrent étonnés. Mais le maître était là! Il ordonna que je subirais le même châtiment que ma mère; je dus céder au nombre : on nous mit donc tous deux à genoux, les épaules dépouillées, et le supplice commença. Je ne sais ni le nombre ai ni la force des coups que j'ai reçus. Je ne les sentais pas; les coups que je ressentais, c étaient ceux que subissait ma mère; ceux-là m'altèrent jusqu'au cœur ! Chaque fois qu'un de ses gémissements parvenait à mon oreille, il me semblait que mon àme m'abandonnait! Depuis j'ai souvent versé mon sang dans les combats, j'ai vu la douleur et la mort sous leurs formes les plus effroyables, j'ai enduré les tortures de la soif et de la faim ; mais jamais, non jamais, je n'ai rien souffert de comparable à ce que j'éprouvai ce jour-là, en entendant les sanglots de ma pauvre mère ! Quand je me relevai, non sang coulait des mille blessures que m'avaient faites les verges cruelles, mon dos n'était plus qu'une plaie; et cependant, je te le répète. Harald. je ne souffrais pas dans mon

« corps: c'est que mon âme étail ailleurs! seule elle avail souffert, « horriblement souffert.

« Mon premier mouvement fut de m'élancer vers ma mère ; elle « venait de perdre connaissance et on l'emportait en cet état. Je u me sentis pris d'un frisson glacial, mes dents s'entre-choquaient « à se briser. Depuis ce moment, j'ignore ce qui m'arriva. Pendant « dix jours je fus en proie à une lièvre brûlante; pendant dix « jours le délire s'empara de moi.

« Les premiers mots que je prononçai en revenant a la vie « furent pour demander des nouvelles de ma mère... Elle était <c morte, Harald, morte des suites de ce supplice; morte s;mu m' adresser son suprême adieu, sans que son lils pût recueillir ci son dernier souille avec son dernier baiser ! Le croirais-tu . je « n'eus pas une larme à la nouvelle de la perte qui me frappait ! « Je trouvai ma mère presque heureuse d'échapper à une existence « si déplorable. Mais je jurai de la venger! Tu sais si j'ai tenu mon « serment! A partir de ce jour, je gardai avec tous un silence « farouche, épiant l'occasion d'accomplir ma vengeance : elle se u présenta entin. »

Pendant ce récit. Hastings avait dix fois tendu machinalement sa large coupe , et dix fois Folbert l'avait remplie. Il semblait que les paroles du pirate lui brûlassent la gorge comme ses souvenirs lui déchiraient le cœur. Arrivé à cet endroit de sa vie, il parut comme soulagé d'un énorme fardeau et respira plus librement.

« In jour mon maître étant à la chasse, emporté à la poursuite u d'un cerf, se sépara de ses gens. Seul je lavais suivi; je ne le u quittais pas plus que son ombre. Je le tenais donc enhn dans mes ;( mains! L'heure de la vengeance avait sonné, cette heure si im- « patiemment attendue, cette vengeance si longuement méditée! u A nous deux, maître ! lui dis-je en arrêtant son cheval à la bride. « C'est moi, Egbert, le tils d'Ansgarde que tu as lâchement assas- « sinée ! Réglons nos comptes... défends-toi!

u — Insolent esclave ! s'écria-t-il en jetant un regard inquiet

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h derrière lui, si ta mère est morte pour avoir été battue de m verges, toi, Lu seras pendu haut et court 1 » et il regardai I encore n derrière lui.

„ — Oui, regarde, repris-je «-n saisissant ma pique; regarde... « tu es seul, bien seul, en l'an- de celui que tu as si mortellement « offensé! Rien ne peu! te sauver.! Tu vas mourir!

a II comprit sans doute à mes regards toute rétendue de ma .« haine : il se mit en garde et tenta de se défendre ! mais que pou- « vait-il contre les souvenirs palpitants <|ui conduisaient mes n coups ! Ma pique lui traversa le cœur : il tomba sans même pous- « ser un soupir.

n Je pris la fuite. Pendant trois mois je ne quittai pas les forets, « (jui me protégeaient de leur ombre; pendant trois mois je dispu- « tai ma vie aux animaux les plus immondes, couchant dans des « cavernes d'où je chassais leurs dangereux habitants. Enfin j'arri- « vai sur les bords du Weser. vous y étiez campés alors... Tu sais h le reste... »

« Oui, reprit le liodasmider... nous t'accueillîmes comme un frère... Ta valeur et tes exploits t'attirèrent notre admiration et tu devins notre chef. Je conçois maintenant ta haine pour cette race lâche et inhumaine qui n'a de courage que pour opprimer les faibles: venge-toi. tu fais bien.

— Oui. oui! je me vengerai!... Buvons, Harald, à ma vengeance ! »

Les nombreuses libations de Hastings commençaient à lui monter au cerveau-, sa langue s'épaississait, ses paroles devenaient incohérentes ; il murmura encore quelques mots inintelligibles, puis sa tête tomba lourdement sur ses bras, croisés sur la table; il dormait de ce sommeil de plomb qui suit l'ivresse.

Harald se retira en faisant signe au prétendu sourd-muet de veiller sur le pirate.

«. Le voilà donc cet homme si redoutable, ce guerrier invincible, ce pirate infatigable! se disait Kolbert en le contemplant

DE TOl'TES LES ÉPoul |>. un

d'un œil de mépris; « ce n'est plus qu'une niasse inerte à la merci du bras le plus faible! En ce moment, un enfant en délivrerait le monde ! »

Cette pensée lui causa un instant de vertige; il se demanda s'il ne renouvellerait pas le sanglant sacrifice de Judith au camp d'Holopherrie; mais en tuant Hastings, il compromettait davantage encore le salut de Hartrad : cette pensée seule suspendit son bras prêt à frapper.

Il voulut du moins profiter des avantages que lui offrait l'ivresse du chef saxon pour hâter et faciliter l'évasion de Hartrad.

11 s'approcha avec précaution de Hastings et le poussa assez brusquement pour le réveiller s'il n'eût dormi que d'un sommeil ordinaire. Hastings ne donna aucun signe d'existence^ le camp eût brûlé sans qu'il se réveillât.

Enhardi par l'expérience, Folbert saisit la javeline du chef tombée à ses côtés-, elle était bien connue de tous les Saxons, et bien reconnaissable , en effet, par son bois peint de diverses couleurs éclatantes et sa pointe d'or massif. Muni de cette arme, il sortit de la tente par un côté dont il avait gagné la sentinelle à force d'argent; de là, avec des précautions infinies, il se dirigea au centre du camp : il était arrivé au parc des captifs.

Ces pauvres gens étaient en effet parqués comme des moutons dans un vaste parallélogramme, fermé seulement par des palissades, mais soigneusement gardé; ils étaient là plus de trois cents, attachés deux à deux par de lourdes chaînes de fer, sans abri, couchés sur la terre humide, et ne vivant que des misérables restes « de la table des vainqueurs, qu'on leur jetait avec une insolente pitié. Et c'était là qu'était Hartrad! Son ami sentit des larmes monter à ses yeux à cette triste pensée : il n'avança qu'avec plus de résolution. « De la part du chef, » dit-il en montrant sa javeline au premier soldat qui voulut l'arrêter... Le soldat s'inclina et le laissa passer. Il pénétra de la même manière dans l'enceinte du parc. Là. une autre difficulté se présentait : comment reconnaître Hartrad au

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milieu de cette foule de prisonniers ? il eûl perdu une heure au moins à les examiner le uns après les autres, el l«' temps «-tait précieux : Hastings pouvail se réveiller! Folberl pril une de ces résolutions énergiques qui peuvent toul perdre ou tout sauver: il se coucha par terre au milieu des autres: e1 d'une voix éclatante il cria : « Hartrad!

— Qui m'appelle? > répondit celui-ci en se relevant d'un bond. Personne ne répondant, il se recoucha.

Folberl cependant avait vu la place où il reposait; se relevant un instant après, il alla jusqu'à lui, puis, se couchant à ses côtés sans en être vu : •• Hartrad ! lui dit-il, silence! pas un cri, pas un geste, mi nous sommes perdus! Je viens te délivrer ou périr avec toi ! Lève-toi et suis-moi en silence! »

Il est plus facile d'imaginer le saisissement du jeune homme que de le peindre. Le ton de Folhert était si sérieux, la circonstance si solennelle, qu'il sut maîtriser sa première émotion, et le suivit en silence. La javeline lui fit sans difficulté ouvrir tous les passages. Il sortit du côté opposé à celui par lequel il avait été vu le matin, espérant ainsi de ne rencontrer aucun de ceux qui le connaissaient. Il se trompait : la Providence lui réservait une nouvelle épreuve. La dernière sentinelle à laquelle il présenta son arme enchantée le laissa d'abord passer, puis, se ravisant aussitôt et courant sur lui l'arme haute: « Ah! traître! s'écria le Saxon, je te reconnais! tu es le prétendu sourd-muet de ce matin. » Il allait frapper Folbert, quand celui-ci. faisant un bond de côté, lui enfonça en même temps sa javeline dans la poitrine. Le Saxon tomba en poussant un cri d'alarme.

« Fuyons , Hartrad , fuyons ! dans quelques minutes tout le camp sera sous les armes ! »

Tous deux d'une course précipitée s'éloignèrent du camp.

Bientôt, en effet, ils entendirent des cris derrière eux. Des lumières circulaient vivement d'une tente à l'autre chez les Saxons. On se mettait à leur poursuite.

Ils fuyaient, dévorant l'espace 5 déjà, depuis une heure, ils couraient; leur respiration devenait pantelante, la sueur ruisselait dé leurs membres; mais ils étaient jeunes tous deux, agiles, vigoureux, et il s'agissait de leur vie : leur cours;' ne se ralentissait pas. Enfin ils touchent à Vertud.

Cette ville n'était plus qu'un monceau de ruines et de cendres; les rues, étaient désertes, la ville inhabitée; le silence de la mort planait sur elle. « Arrêtons -nous un instant, Hartrad; nous sommes, je crois, en sûreté : qui songerait à nous venir chercher au milieu de ces ruines? » dit à ce moment Fulbert à son ami.

Puis, d'un pas moins pressé, à travers un dédale de murs écroulés, il le conduisit à une maison que l'incendie avait presque entièrement épargnée; il frappa trois ibis dans sa main et la porte s'ouvrit aussitôt.

« Quoi! déjà de retour, mon enfant! Le ciel a-t-il protégé ton entreprise?

— Oui, mon père, répondit le jeune homme en se jetant dans les bras que lui ouvrait le vieil aveugle; voici Hartrad! Laissezmoi maintenant prévenir son père en lui donnant le signal convenu. »

Une torche résineuse brillait quelques instants après au sommet de la maison.

Folbert n'avait pas prévu que ce signal, en avertissant le comte de Vertud-Mont, pouvait aussi éveiller les soupçons de l'ennemi, C'est ce qui arriva. Une heure ne s'était pas écoulée que les Saxons emplissaient la ville déserte. Furieux d'avoir été joué par un enfant, Hastings les conduisait. Quelques coups de hache lui suffirent pour enfoncer la porte. En entrant, voici le spectacle qui frappa ses veux. Debout, au milieu de la salle, se tenait le vieil aveugle, appuyé de chaque bras sur Folbert et sur Hartrad; le front du vieillard brillait d'une majesté devant laquelle Hastings s'inclina malgré lui. Folbert profita de ce rapide étonnement, et s'adressant au pirate :

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le suis désarmé^ tu le vois-, d'ailleurs un guerrier tel que toi dédaignerait sans doute de Frapper un vieillard el deux enfants. Il \ ;i une heure tu as commencé un récit, permets que je l'achève.

— Non ! non ! tu me tromperais encore...

— Au nom de ta mère Ansgarde, je t'en conjure.

— Ansgarde! s'écria Leidrade d'une voix sonore: qui parle ici .1' insgarde .'

— Que vois-je? murmurait de son côté Hastings; qu'entends-je? cette voix... ces traits... serait-il possible?...

— Egbert! interrompit l'aveugle, c'est la voix d'Egbert, plus mâle et plus forte, mais c'est sa voix!... Egbert, mon fils! est-ce toi?

— Oui, mon père, oui, c'est moi! Le pirate tomba aux pieds du vieillard. Puis, se relevant aussitôt, d'un accent impérieux il ordonna aux Saxons de s'éloigner.

— Qui donc es-tu. toi qui commandes à ces hommes de carnage?... Non, mes souvenirs me trompent, tu n'es point Egbert.

— Pardonnez-moi, mon père, ne me maudissez pas !

— Je ne te maudirai pas; c'est trop déjà qu'une fois ton frère. ..

— Mon frère... Oh! dites-moi ce qu'il est devenu ?

— C'est moi qui vais te répondre, Egbert. reprit Folbert... Ton frère était brave comme toi... comme toi il est devenu un chef de guerre ; c'est lui qui commande au burg. Ton père ne s'appelle-t-il pas Filibert.' réponds, Hartrad.

— Oui ; pourquoi cette question ?

— C'est que ton père est le fils de Leidrade, que tu embrasses en ce moment, et le frère de Hastings.

— 0 ciel ! s'écrièrent à la fois les trois autres personnages de cette scène.

— Je vois ici l'action de la Providence, reprit d'une voi»x émue le vieil aveugle. Je le sens, il est arrivé l'instant fatal où le ciel, exauçant mon imprudente malédiction, va m'en punir en punissant mon fils. Quel malheur va nous frapper ? je l'ignore : mais je tremble...

— Viens, Hartrad, sans perdre un instant; je veux moi-même te remettre dans les bras de ton père... » s'écria Hastings.

Comme il sortait en l'entraînant vivement par la main , la porte s'ouvre, et le comte paraît l'épée levée. En voyant Hastings entraîner Hartrad, il ne doute pas des intentions de son ennemi, et se précipite sur lui en lui portant un coup terrible... Hartrad, de son côté, se précipitait vers son père en lui criant : « Arrête! c'est ton frère! » Le malheureux jeune homme reçoit le fer tout entier au-dessous de l'épaule ; son sang jaillit à flots de sa large blessure : il tombe.

A cette vue, le comte a laissé échapper son épée : consterné, stupéfait, désespéré, il s'agenouille à côté de son fils, en donnant tous les signes d'un violent désespoir.

Le jeune homme, jetant sur son père un regard plein de tendresse : « Mon père, lui dit-il, console-toi de ma mort: je t'ai revu, je meurs heureux! Dis à ma sœur... »

Puis, il ferma les yeux : il avait vécu.

« 0 ciel impitoyable! s'écria le comte égaré, tu ne pardonnes donc jamais?

— Non, reprit d'une voix lente et solennelle le vieil aveugle, le ciel ne pardonne pas à ceux sur qui pèse la malédiction paternelle.

— Qui donc es-tu, vieillard, pour oser insulter à ma douleur?

— Je suis Leidrade, ton père ! et, loin d'insulter à ta douleur, je la partage et te plains : j'aimais ton fils. »

A ces simples paroles, le comte recula, comme frappé de la foudre*, puis, tout à coup, ses traits se contractèrent, et, pâle., frémissant, les yeux hagards, il s'enfuit en criant :

« Malheur! malheur sur moi!

— Et toi. Egbert? dit à son tour Leidrade.

— Si tu veux me suivre , répliqua le pirate . je serai partout pour toi un lils respectueux.

— Te suivre au milieu de tes hordes impies?... tu m'offenses sans raison...

106 ; i - lEl'NES i l;^N' Ms DE rOI rES LES ÊI*OQl ES

— .1 ai laii un serment redoutable je ne puis y manquer.

Va donc accomplir ton serment criminel... mais, ne l'oublie pas. a défaut de la malédiction paternelle, celle de Dieu peul L'atteindre I »

Hasfîngs était déjà paru. Le vieillard s'agenouilla à côté du

corps de llaitrad. (Pauvre enfant! iniirinura-t-il; ainsi. In a-

porté la peine iiev crimes de ton père! Ali! tu as bien fait de mourir! Peut-être aussi, quand les années auraient blanchi tes cheveux, te serais-tu vu seul et délaissé sur la terre!

— Vous m'oubliez, mon père, reprit Folbert en lui saisissant

les mains.

— Pardonne, Folbert, Oui, je t'oubliais... m Puis étendant les

mains sur lui avec un geste solennel : « Enfant de mon adoption, lui dit-il. tu seras récompensé de ta piété filiale. Maintenant, je me souviens de toi, et c'est pour te bénir! Dieu, qui ratifie les malédictions des pères, ratifie aussi leurs bénédictions... Tu l'éprouveras! »

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