CHAPITRE PREMIER
A CRF.SSANGF.S SONT LES MISARDS
A CRESSANf.ES SONT LES M ISARDS.
Émeule d'enfants à Bourbon en 1510. — Le connétable de Bourbon. - Jehan t!e l'Hôpital. Une messe «le minuit en !.'il<>. Le sire <le Marillac. Les oblies et les oiseaux lâchés.
Le 2o décembre de Tan de grâce 1516, il y avait émeute d'enfants dans la petite ville de Bourbon-l'Arcliambault; c'étaient des cris, des huées, des rires, des interpellations joyeuses à ne pas s'entendre; la rue de Moulins, la plus large, obstruée d'abord par la foule des enfants, le fut bientôt par celle des grandes personnes, qui voulurent leur part du spectacle.
« Qu'est-ce donc, maître Alain? disait un gros cordonnier, le
plus cagneux des cordonniers présents et à venir, a l'un de ses
voisins, tisserand de son métier, non moins remarquable par la
proéminence de son abdomen.
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— lit-! hé! ri'|it>ii(lii celui-ci avec un rire sonore, il parai! que m ion! dei enfanti qui m battent... al il se mil è rire plus bêtement encore que la première fois, toul en s'efforcent il»- prendre une meilleure place à la galerie.
Lors même que je ne roua eusse pas averti de la profeetion des deui interlocuteurs, vous 1 fussiez devinée bientôt, n'est-il pas Mai, mes chers lecteurs!' Il faut être bien dépourvu d'éducation. de sens et de sentiment! (ces deux derniers défauts ne sont que trop souvent la conséquence du premier) pour ne pas s'émouvoir d'un tel spectacle, [tour ne p;is essayer d'y mettre un terme.
Aussi quelques personnes plus raisonnables voulurent-elles élever la voix pour rétablir l'ordre: les gens mal-appi i> étaient en majorité, ils trouvèrent mauvais qu'on prétendit leur donner une leçon d'humanité; de la résistance, ils passèrent promptemenl aux invectives; et peut-être même auraient-ils été jusqu'aux voies de fait, si une voix, bien connue de tous sans doute, n'eût soudain commandé le silence.
((Qu'est ceci. Marillae? le feu est-il à notre bonne ville de Bourbon? Voyons un peu cela! »
Celui qui parlait ainsi était un grand et beau jeune homme de vingt-six ans à peine, d'une figure mâle et fière : il dépassait de la tète tous ses voisins. Son large béret, assez semblable à celui que portent encore les montagnards basques, ombrageant sa figure, on ne l'avait pas d'abord reconnu; mais aux premiers mots qu'il prononça, il se lit un mouvement dans la foule, elle oscilla un moment comme une mer agitée-, un silence profond succéda à ce tumulte : puis un cri bruyant, unanime, le rompit tout à coup :
* Bourbon! Noël à Bourbon! Dieu protège notre sire! »
Et tous les bonnets s'agitèrent en l'air avec un enthousiasme impossible à décrire.
C'était en effet Charles de Montpensier. duc de Bourbon et d'Auvergne, prince souverain de Combraille, de Dombes, et de je ne sais plus combien de comtés, vicomtes et baronnies. gouverneur
DE TOUTES LES ÊPOQ1 Ks. 298
du Languedoc, pair el connétable de France, la [dus grand seigneur de France après le roi François I". le magnifique François l'r, qui le traitait de cher cousin, pour tout dire en un mol.
Charles de Bourbon, le héros d'Aignadel, où à l'âge de dix-neuf ans il avait décidé la victoire en notre faveur, en chargeant les Vénitiens à la tète des pensionnaires du bon roi Louis XII , le héros de Marignan, où cinq ans plus tard il avait eu deux chevaux tués sous lui et un troisième blessé; l'élève et l'émule en gloire, en vaillance, en habileté, des plus grands capitaines de son temps. La Palisse, la Trémoille, Bayard; Charles de Bourbon, enfin, magnifique, généreux, clément, promettait à ses vassaux une longue suite d'années de prospérité; il les gouvernait avec sagesse il s» montrait leur père: il n'avait pas encore trahi la France et son roi. Fiers de leur duc, heureux sous son administration . ses sujets l'aimaient et l'admiraient a l'envi: partout où il passait . on se pressait autour de lui pour le mieux voir, et il n'v avait qu'un cri : « Noël à Bourbon! Dieu garde notre sire!
— C'est très-bien! mes amis, reprit-il en souriant; mais de quoi s'agit-il ? voyons, maître Alain, racontez-moi cela en deux mots. »
En deux mots !... que ne demandait-il aussi bien à maître Alain de lui faire une paire de bottes de cheval en deux jours! maître Alain y eût sans doute plutôt réussi. Il essaya pourtant, et, roulant entre ses mains son bonnet gras et poisse, il commença en ces termes : maître Alain était le beau parleur de l'endroit, chacun donc lui prêta attention.
« C'est bien de l'honneur à votre humble sujet, monseigneur... En deux mots voici l'histoire... ,1e sortais donc de chez moi sur le coup de onze heures...
— En deux mots, s'il vous plaît, maître Alain , reprit le duc en riant maigre lui.
— Oui, monseigneur... c'est entendu... Je sortais donc de chez moi sur le coup de onze heures... Oui. vraiment, celait onze heures, car l'horloge de Notre-Dame vibrait encore, lorsque ces
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tiis viennent frapper im"> oreilles, prononcés par une Iroupe de petits écoliers en tumulte : » \ Cressanges soûl les musards! musard ! musard ! »
— En doux mois, s'il vous plaît, maître Alain, dit le duc <|ui commençai! à s'impatienter.
— Oui, monseigneur... Vous savez que les vassaux de Cressanges, condamnés par leur seigneur à ne faire que cette réponse à ceux qui leur adressent la parole le premier samedi de mars, regardent, à bon droit, le surnom de musard comme une insulte. et s'en fâchent tout rouge quand on le leur donne; or, il parait que plusieurs de ces enfants ayant donné ce sobriquet à l'un d'eux. natif de Cressanges, celui-ci s'en est offensé. Ce que c'est pourtant que d'avoir un mauvais caractère!... Pour moi. si j'avais un enfant d'un mauvais caractère, je...
En deux mots, bavard, en deux mots, » reprit le duc en frappant du pied. Maître Alain eut peur, il se troubla, et, perdant le lil de ses idées, il cria tout tremblant et d'une baleine : « Ce sont des enfants qui se battent, monseigneur!
— Non, monseigneur! s'écria aussitôt une voix toute juvénile, ce sont des enfants qui se réunissent au nombre de vingt , les lâches! pour battre un de leurs camarades, et cela parce qu'il est pauvre, les barbares!
— Marillac, faites avancer cet enfant!... » reprit le duc intéresse par cette énergique apostrophe.
Alors parut un enfant de dix ans, qui se campa hardiment devant le duc : son œil vif, son teint animé, son front intelligent, sa constitution robuste, la résolution de son geste le faisaient remarquer parmi tous les autres.
« Et toi, (pie faisais-tu dans la bagarre?
— Moi. monseigneur, je me battais avec le [dus faible contre les autres.
— C'est bien, cela ! Tu ne méprises donc pas les pauvres.'
— Les pauvres sont mes frères, monseigneur.
I>K TOI IKS LES ÈPOQI ES. 261
— Comment t'appelle-t-on ?
— Jehan, monseigneur.
— Et ton autre nom!1
— Jehan de l'Hôpital.
— C'est le nom de ton père ?
— Je n'ai pas de père, monseigneur : les bons religieux de l'hôpital Saint-Jehan m'ont servi de père ; et c'est pourquoi l'on m'appelle Jehan de l'Hôpital, et moi je ne m'en fâche pas.
— Tiens, lui dit le due, voilà pour encourager tes bons sentiments. Je me souviendrai de toi. » En même temps, il lui glissa un écu d'or dans la main.
« Noël à Bourbon! s'écria bardiment l'enfant; quand je serai grand, monseigneur, je veux me faire tuer pour vous, et j'entrerai dans les gendarmes de votre garde.
— Voilà un petit garçon bien décidé, dit en riant le duc à Marillac, son secrétaire. Se mettre seul du parti du plus faible contre toute une multitude! j'aime cela. Cet enfant deviendra quelque chose. Fais-moi souvenir de lui, Marillac. »
Que fera de son écu Jehan de l'Hôpital?
Ne craignez rien, il le gardera précieusement, non par avarice, mais par reconnaissance. Un écu d'or! ou plutôt, comme on disait alors, un écu à la salamandre, c'était une fortune pour lui... « Avec un écu d'or, se dit-il, je puis acheter un jour une arquebuse et entrer dans la milice de monseigneur ! Gardons notre écu d'or pour acbeter une arquebuse ! »
Or, Jehan de l'Hôpital était aussi pieux que brave. Si vous eussiez assisté quelques heures plus tard à la messe de minuit qui se célébrait dans l'église Notre-Dame d'Arcbambault , l'un des plus beaux monuments gothiques de notre pays, quoique encore inachevé aujourd'hui, vous l'auriez vu religieusement agenouillé sur les dalles humides et priant avec recueillement. En vain les orgues enllaient leur voix puissante pour mieux célébrer la naissance de Jésus Sauveur; en vain les grands el les petits chantres
LES JEI NES KHANÇAIS DE K)l l l-.s LES ÊPOy.1 ES développaienl toutes leurs ressource! musicales, rien ne troublai) -;i dévotion. Quand, au Qredo: ce grand mot et homo far/us st/, qui contient «mi lui tout notre dogme religieux, se lit entendre, il s'inclina jusqu'à terre, s'inquiétant pou d'avoir sa part des oblies qui tombaient des cintres, non plus que d'attraper quelques-uns de ces oiseaux qu'on lâchai! alors dans l'église, el qui, éblouis par les lumières el se frappant à tous les murs, devenaient bientôt la proie des enfants, qui se les disputaient.
Enveloppé d'une épaisse capeline, car le temps est toujours
très*ffoid l'hiver dansée pays exposé aux vents qui soufflent des montagnes de l'Auvergne, un homme placé près de Jehan n'avait perdu aucun des mouvements de notre enfant.
« Hrave et pieux! lui dit-il à demi-voix pendant qu'il était prosterné, le ciel te bénira, mon enfant. »
Quand ïellan, se relevant, chercha de l'œil l'inconnu, celui-ci avait disparu. Mais le lendemain un valet du palais venait Chercher notre petit garçon à l'hôpital de la part du due.
« En attendant que tu sois gendarme dans ma garde, je veux te faire roi, Jehan, roi de la fève s'entend, ajouta-t-il avec bonté; suis donc notre secrétaire, qui va te faire revêtir d'habits plus conformes ta ta nouvelle dignité. »
te secrétaire était le sire de Marillac, l'inconnu de la messe de minuit. Il commanda au costumier du prince toute une garde-robe à la taille de Jehan, et lui donna rendez-vous dans la salle d'assemblée pour le 6 de janvier suivant.
« Brave et pieux, lui dit-il en le quittant, le ciel te bénira, mon enfant !
— Ah ! c'était vous, messire !
— Oui, mon brave petit camarade, et tu me reverras, je l'espère du moins, plus d'une fois. »
CHAIMTKE DEUXIÈME.
LE l'OYKE PETIT ROY DE LA FEBVE.
Sommaire.
Le festin des Rois en lolo. Coutume traditionnelle îles ducs de Bourbon.—
Influence de la religion chez nos pères. — Lepovre petit roy de la febve. — Services des pages. — Avantages particuliers à l'éducation des gentilshommes. — Une épisode du sac d'Imola. — La part du pauvre. — Chevaliers de lettres et d'armes. — Comment Jehan put devenir un savant clerc.
Or il faut que vous sachiez que depuis Louis, IIIe du nom, duc de Bourbon, qui le premier l'avait adopté, l'usage était dans sa famille de sanctifier le festin des Rois en choisissant pour roi de la fève un pauvre, et le plus souvent un enfant indigent. Dans les autres familles on mettait de côté une portion du gâteau appelée la part du bon Dieu; cette portion était donnée à un pauvre, accompagnée de quelques aumônes.
C'était, selon moi, une belle et louable coutume que de purifier en quelque sorte les plaisirs, même les plus permis, en les mettant sous la protection de la religion.
Plus heureux que nous , dès leur plus tendre enfance , nos pères marchaient vers un but assuré: ils savaient où tendaient
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leurs pas; 1 1 « >i-> principes, représentés par trois mots, suffisaient
alors à remplir d'honneur et de gloire la plus longue carrière :
o Dieu, la France et le mi! telle ét;iit la noble devise à laquelle ils sacrifiaient leur vie. Le sentiment religieux surtout se mani- Festail chez eux dans toutes les occasions un peu importantes; la religion sanctifiait les plaisirs, ennoblissait les dangers, consolait
les douleurs.
Dieu, la France et le roi! que de grandes choses, que d'efforts
sublimes, de merveilles, nous avons accomplis à l'aide de ces trois mots!
Aussi, j'aime à me reporter à ces temps de loi naïve et de charité chrétienne: j'aime à m'asseoir, convive obscur, à ces festins où les hommes les plus éminents par la vertu, le talent, les ser- \iees rendus au pays, la naissance, abdiquaient volontairement, pour quelques heures, leurs grandeurs devant un pauvre enfant tout à l'heure encore sans vêtements, sans chaussure, presque sans asile, et le dernier parmi leurs plus infimes vassaux. Cet enfant représentait alors à leurs yeux Notre-Seigneur Jésus-Christ, pauvre lui-même, et si pauvre « qu'il n'avait pas une pierre où reposer sa tète. -»
Suivez-moi donc dans ce palais ducal, et en attendant l'entrée triomphante du pauvre roi de la fève, jetons un coup d'u'il sur la salle du festin.
Sur une vaste table où s'élèvent des corbeilles de ileurs naturelles venues à grands frais des pays méridionaux , cinquante couverts sont dressés -, la vaisselle est d'or et d'argent; quelques plais en terre de Faënza se montrent de distance en distance; Bernard Palissy ne vint qu'un demi-siècle plus tard nous donner ses belles terres cuites, et la porcelaine ne prit naissance que sous Louis XIII : mais, par compensation, à la place de chaque convive brillait un de ces verres dits de Venise, d'une finesse excessive, brodés comme de la dentelle, revêtant les couleurs les plus vives et les formes les plus capricieuses ; aux deux extrémités de la
salle, deux dressouers ou buffets étalent aux yeux éblouis des convives toutes les richesses d'or et d'argent des ducs de Bourbon. Là, brillent les aiguières et les drageouers de vermeil, les banaps, les vases et les écuelles de métal précieux ornés de pierres fines, les coupes de madré, d'agate et d'oui x.
La table, formant le fer à cheval, est couverte de nappes de toile de Frise, par-dessus lesquelles on étend des doubliers damassés dont l'invention était encore toute récente.
Les soupes au safran et à l'ail, les gibiers arrangés de toutes les manières et surtout à la tartare, mais toujours avec force épices; les ragoûts auxquels la cannelle, le gingembre, le girofle communiquent une vertu puissamment tonique, encombrent la table, dont le milieu est occupé par une immense tourte de pâte ferme, que nos pères appelaient si pittoresquement <7ewfc/ àfebve or rois crier. Sur la partie supérieure du dressoir sont rangés avec symétrie les compotiers où se pressent les fruits confits, le cotignac, les conserves, les marmelades et toutes ces bonnes inventions qui composent les desserts; un préjugé bizarre bannissait encore les fruits crus de la table des gens riches, on les regardait comme d'une digestion difficile et nuisible.
Mais on vient de corner l'eau : les chevaliers et les dames invités entrent et se placent à leur rang , le plus élevé en dignité à la droite du duc, puis celui qui le suit immédiatement à sa gauche, et ainsi de suite jusqu'aux deux extrémités du fer à cheval : la table n'étant occupée que d'un côté et les convives n'ayant que des voisins et pas de vis-à-vis, l'intérieur est vide et destiné au service.
A la suite des dames et des chevaliers entrent les pages, qui se placent derrière leurs seigneurs respectifs pour recevoir immédiatement leurs ordres; les hérauts d'armes annoncent enfin le duc; il entre, suivi de ses écuyers, et précédé de ses pages d'honneur qui pénètrent dans le fer à cheval et se préparent à découper les viandes, tandis que d'autres pages, une aiguière à la main, donnent à laver aux dames et aux chevaliers dans de l'eau de rose,
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el leur présentent des lerviettef frangées d'or pour s'essuyer les mains; d'autres pages encore tiennent des buires élégantes qui renfermenl les mus. et se disposent ■ remplir lai hanaps ei les verres des seigneurs à leur moindre signe. Une troupe nombreuse il»' valets, placée le long des murs avec des torches résineuses .1 la main, éclairent les profondeurs de la salle, tandis que deux cents flambeaux de cire, placés entre les corbeilles et les plats. illuminent splendidement la table du festin.
Le roi de la fève, Jehan de l'Hôpital, se présente enfin conduit par le chapelain du château; celui-ci récite à haute vois le B iliriie. auquel tous les assistants répondent, et le repas commence.
Jehan s'efforça de dissimuler d'abord L'admiration que ce spectacle éblouissant lui inspirait: mais bientôt il ne fut plus maître de lui-même, el son étonnementse trahit par des paroles assez naï\e> pour exciter une décente gaieté dans rassemblée.
« Eh bien! cher petit sire, lui dit le châtelain de Sauvignv. qui depuis le commencement du dîner semblait s'intéresser vivement à lui, au point qu'il ne l'avait pour ainsi dire pas quitté du regard, eh bien! voilà un dîner qui désormais vous fera trouver bien mauvais ceux de l'hôpital, n'est-ce pas?
— Oh! non, messire (Jehan savait parfaitement de quelle qualifcàtion il devait user en parlant à chaque personne: qui lui avait donné ce tact ou ce sentiment des convenances? était-ce chez lui un don naturel ou une connaissance acquise, nous l'ignorons: toujours est-il qu'il le possédait, c'est tout ce que nous voulons constater), oh! non, messire: qu'importe que la nourriture soit exquise ou grossière? On vit aussi bien avec une bouillie de seigle, un morceau de porc aux choux, du pain d'escourgeon et une choppe de godale, qu'avec ces faisans dorés , ces vins précieux et ce pain de roi qui sont sur cette table: et si j'en avais le choix . ce n'est pas sur ces objets qu'il se porterait.
— Vous préféreriez peut-être les beaux habits, les rhénanes fourrées, les chaînes d'or des chevaliers et leurs toques ornées de
DE TOI TES LES ÉPOQ1 ES. Bffl
diamants? reprit la jeune Isaure de Morlat, la iille du marquis Aè celte marche.
— Pas davantage, génie damoiselle: qu'importe la richesse àw vêtements? une robe de velours rouge, de drap d'or horde de vair et d'hermine, n'est pas plus chaude que Ifl Vesli de velours d'Auvergne que me donne la charité de mes pères de l'hôpital. Si j'avais à choisir, ce n'est pas encore là-dessus que se porterait mon choix.
— Et que choisirais-tu donc? lui dit le duc. tant les réponses de l'enfant excitaient la curiosité.
— Je voudrais être à la place de l'un de ces pages...
— Et pourquoi ?
— Parce que j'aurais le bonheur d'approcher tous les jours de nobles seigneurs: d'apprendre, à leur école, le langage élégant et les manières courtoises; d'entendre de leur bouche les récits de leurs exploits et celui des grandes batailles auxquelles ils ont assisté: j'apprendrais sous eux les déduits de la chasse, le noble art de dresser les chiens et les oiseaux de proie, celui plus noble encore, continua-t-il en s'animant à chaque mot, de dompter les chevaux; j'apprendrais aussi à manier une épée, à lacer un heaume, à revêtir un haubert ; bientôt je saurais rompre une lance; je pourrais paraître clans un tournoi...
— Mais c'est l'éducation tout entière d'un gentilhomme que tu désires , mon pauvre petit sire , s'écria avec une certaine compassion le sire de Sauvigny.
— Oui. mais d'un gentilhomme, c'est tout ce que je choisirais : la gloire du nom, la richesse, la puissance, qu'en t'erais-je ? mais le droit de mourir pour mon seigneur, sous sa bannière . près de lui et en jetant son cri de guerre, oh! voilà ce que voudrais !... »
L'assemblée accueillit d'un murmure approbateur ces ardentes paroles.
« C'est un noble entant, disait l'un, — digne d'être ne gentilhomme, reprenait un autre. — Quel dommage qu'il ue le soit pas!
W» Ils JEI Mis I IUV AIS
ajouta avec attendrissement le sire de Sauvigny, gouverneur des
pages (If Bourbon, je l'aurais oourri, élevé près >\r moi; il eùl
remplacé I»* lils que j'ai si malheureusement perdu a la prise
d'Imola!...
— Vous no nous avez jamais raconté ces malheurs, messire; nous nous intéressons pourtant, vous le savez, à tout ce qui vous touche, interrompit le duc
— Le souvenir de ce triste événement renouvelle toute rua douleur: permettez-moi doue, monseigneur, de vous la raconter on quelques mots seulement : « C'était a\ant la deuxième conquête o du Milanais : l'eu Sa Majesté le bon roi Louis, douzième du nom, i m'avait confié la garde de la ville et de la citadelle d'Imola. J'y « vivais depuis un an avec ma daine bien -aimée et notre petit « Enguerrand, âgé de cinq ans à peine. Pendant la bataille d'Ai- « gnadel, le bruit courut que vous étiez entouré d'ennemis et en p danger; aussitôt je prends quarante hommes d'armes etjem'é- « lance à votre aide en jetant votre cri de guerre : Bourbon î
Notre-Dame, à la rescousse!... Mais vous aviez déjà enfoncé « l'ennemi, quand j'arrivai il fuyait en désordre devant votre ban- <t nière. Nous rentrâmes avec vous à Aignadel où vous prîtes posi- « tion... Pendant ce temps un parti de lansquenets, trouvant dans '•sa fuite Imola presque sans défense, la prit, la pilla, et y mit le « feu. J'accourus à la lueur de l'incendie. Un secret pressentiment « de mon malheur précipitait mon cbeval en une course insensée. « Spectacle horrible! Quand j'arrivai, on m'avait enlevé mon lils. « et je trouvai sa mère expirante. Je ne vous peindrai pas mon a désespoir. Il n'y a pas de mots pour exprimer une pareille dou- « leur. Ma bien-aimée dame trouva encore la force de me con- « soler; frappée mortellement, en défendant son fils, par un de ces « barbares, elle avait eu le temps néanmoins d'en gagner un moins « inhumain; après lui avoir fait jurer sur l'Evangile de merap- « porter notre enfant, pour prix de sa fidélité, elle lui avait dési- «. gué l'endroit où je tenais cacbées nos riebesses.
4e de Bourbon
« Sans doute ce Misérable aura craint que je ne lui voulusse « reprendre son larcin; jamais je n'en ai entendu parler... Mon « pauvre enfant aura péri faute de soins, abandonné par cet « homme, si généreusement payé pour me le rendre. »
En achevant ces mots, le malheureux père essuya ses yeux mouillés de larmes-, l'assemblée paraissait presque aussi émue que lui-même, et le pauvre roi de la fève ne pouvait retenir ses pleurs. Ce récit avait éteint la gaieté des convives. Or, le repas tirant à sa fin, avant qu'on ne servît l'hypocras aromatisé et les collations, le chapelain, selon l'usage, se leva, et prononça les Grâces avec toute l'assemblée.
A ce moment, le sénéchal du duc vint lui présenter une aumôniére ouverte : on savait ce que cela signifiait; chacun fouilla à son escarcelle : le duc laissa tomber quarante écus d'or dans l'aumônière. Chacun des chevaliers y ajouta un écu d'or -, les écuyers y mirent chacun un écu d'argent, les pages et les varlets chacun un sou d'argent. L'aumônière ainsi alourdie fut rapportée au duc. Alors celui-ci se lournant vers le pauvre petit roi de la fève : « Jehan, lui dit-il avec bonté, tu es un noble enfant-, mais, si noble que tu sois de cœur, je ne puis te faire noble de titre et d'armes avant que, par de grands services, tu ne l'aies mérité ; tu ne peux devenir chevalier de guerre qu'avec le concours de circonstances trop rares pour y compter. Mais tu peux devenir aisément chevalier de lettres, et nous voulons t'y aider. La somme renfermée dans celte bourse est destinée à payer tes maîtres et tes livres; prometsnous, Jehan, d'être un jour un savant.
Jehan avait mis un genou en terre en écoutant ces parotés: « Vous êtes bon pour moi, monseigneur, répondit-il en portant à ses lèvres la main du duc... vous voulez que je m'applique à la science... je tâcherai, monseigneur...
— Il aimerait mieux entrer dans nos pages, murmura avec attendrissement le sire de Sauvigny; par la sainte Trinité, cela se comprend ! 11 a raison, el moi je serais aise de le Lin diriger. »