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CHAPITRE TROISIÈME

CE QUE COUTE USE ROBE DE BROCART ET CE QUE .VAUT l M'. PIECE l»"oiî.

Sommaire.

Naissance «lu caste de Ctermoat. — Réjouissances «lu baptême. Le roi Fnm-

rois I" a Moulins. Ma^uiliceiKe du due de Bourbon. L'amiral Bonnivel, le cliancelier Uuprat, la reine-mère Loyso de Savoie. Singulier anagramme de son nom. La taverne ci Onfïov |(> joueur. Premiers symptômes de froideur entre le roi et le connétable. - Une indiscrétion. — Comment Jehan devint page de monseigneur de Bourbon.

Si Jehan profita des maîtres que lui donna la générosité du duc de Bourbon, c'est ce que je ne saurais vous dire ; il y lit sans doute tous ses elïorts : à défaut d'inclination , la raison et la reconnaissance lui en imposaient le devoir. Or, Jehan était un garçon de trop de sens et de cœur pour manquer volontairement à aucun de ses devoirs.

Les événements, d'ailleurs, changèrent bientôt la nature de ses études-, vous allez en juger.

Au commencement de l'année suivante (1517), le ciel accorda un héritier au duc de Bourhon. La joie fut grande dans la famille ducale et dans tout le Bourhonnais. Malgré quelque froideur

survenue entre lui et son bon cousin, le roi François 1er consentit à tenir le petit comte de Germon t sur les fonts de baptême, et son aïeule, madame Anne de France, fut naturellement sa marraine. Au mois de septembre, le roi se transporta à Moulins, devenue depuis l'an 1296 la résidence des ducs de Bourbon. Je ne vous ferai pas la description de la magnificence que déployèrent à 1 envi le roi et le connétable. Tous deux étaient jeunes, pleins de fougue et d'amour-propre, et, disait-on tout bas, rivaux de gloire et de ma* gnilicence. Un seul mot suffira pour vous donner la mesure du luxe inouï que déploya Hourbon : il reçut le roi à la tète de cinq cents gentilshommes de sa maison, vêtus de riches babits, et portant chacun au cou une lourde chaîne d'or massif qui revenait trois fois sur elle-même; quant au connétable, il avait ce jour-là une robe de drap d'or d'un prix fabuleux, et si lourde, disent les chroniques du temps, qu'il paraissait fatigué de son poids. Le roi, qui se croyait supérieur en magnificence à tous les princes de son temps, fut lui-même étonné de tant de splendeur, et cette circonstance contribua peut-être plus que toutes les autres à l'injustice dont le connétable se vit bientôt victime. Tant il est vrai que souvent les petites causes engendrent les grands événements!...

Je ne veux pas vous faire ici un cours d'histoire, et je ne vous en parlerai désormais qu'autant qu'elle se rattachera aux aventures de notre héros, le pauvre Jehan de l'Hôpital, le roi de la fève de 1 année précédente, ce que vous n'avez pas oublié. Dans tous les cas, il se le rappela en temps utile, comme vous allez le voir.

C'était sur toutes les places de Moulins une allluence innombrable de gens; de tous les points du royaume, on était accouru à ce spectacle; les chevaliers et les seigneurs étaient arrivés les premiers, traînant après eux une suite nombreuse de pages, de varlets, de gendarmes, et de serviteurs de toutes sortes; parmi eux se distinguaient les deux favoris du roi, le grand chancelier Diqirat et l'amiral Honnivel.

Tous deux, nés dans les terres de Hourbon. et outrés du peu de

Ï7S I l> ni Kl S I RANÇAIS

casque celui-ci ;i\;iit paru faire d'eux en plusieurs occasions, étaient devenus pour lui d implacables ennemis. L'amour-propre offensé ne pardonne jamais : c'est une triste vérité < j m* l'on ne devrai! jamais oublier; Bourbon en fut un mémorable exemple.

Nus inférieurs sont toujours disposés a imiter nos sentiments <-t nos passions en les exagérant. « Tel maître, tel valet, » dit la sagesse des nations : pour être toul a l'ail juste, elle aurait dû dire : « Tel maître, pire valet. » En conséquence, pour l'honneur de leur maître, les gens de l'amiral Bonnivel se croyaient obligés à faire mauvaise mine aux gens de Bourbon; ceux-ci, plus fiers encore parce qu'ils appartenaient à un plus grand seigneur, à tout propos, et même sans propos, maltraitaient cruellement la domesticité de l'amiral*, de là, des querelles bruyantes qui se terminaient toujours par des voies de fait.

Cependant valets de Bourbon et valets de Bonnivet avaient à combattre un ennemi plus redoutable aux deux partis qu'aucun des deux n'était redoutable à l'ennemi 5 cet ennemi, c'était l'ennui, suite naturelle de l'oisiveté : quand on était par trop talonné par l'ennui, on se réunissait contre l'ennemi commun ; alors on faisait trêve un instant aux haines de parti: on n'était bientôt plus séparé que par la largeur d'une table sur laquelle roulaient bruyamment les dés sortant du cornet et que tachaient de fréquentes libations. Sans péripbrase, on jouait et on buvait ; les ardeurs du jeu poussaient aux libations, et celles-ci excitaient encore l'ardeur du jeu : si bien que le tout se terminait invariablement par des invectives et des luttes quelquefois sanglantes.

Or, un jour, deux hommes, attablés ainsi dans un coin de l'auberge du Faisan doré, jouaient depuis une demi-heure : ils étaient seuls dans cette vaste salle ; seuls, en effet, car ils ne comptaient pour rien un enfant d'une douzaine d'années qui prenait silencieusement un mince repas à une table voisine de la leur.

Voici quelques mots du dialogue qui s'échangea bientôt entre les deux joueurs :

DE TOUTES EES ÉPOQUES. m

« Dis donc, Onfroy, criait à l'autre, en le narguant, un valet à

la livrée de Bourbon : la chance ne te vient pas aujourd'hui... Dix !

ajouta-t-il, après avoir examiné les dés qu'il venait de jeter. A toi,

Onfroy.

— Puisses-tu quitter ce soir les houzeaux, reprit durement Onfroy en jetant les dés. Huit!... Maudit sort!... »

Le jeu continua ainsi durant un quart d'heure entre eux avec des chances variables, mais, en somme, défavorables à Onfroy. Celui-ci, maugréant avec fureur, pour se consoler, recourait aux pots; mais malédictions et libations n'y faisaient rien, la fortune avait résolu sa ruine ce jour-là. Sa colère ne connut bientôt plus de bornes; il voulut se venger, et, frappant son adversaire à l'endroit sensible :

« C'est sans doute aussi avec ses gains au jeu que ton maître paye ses robes de drap d'or, lui dit-il méchamment.

— Non, il les paye sur les richesses des ennemis de la France, répliqua l'autre ; jamais ton amiral n'en pourra dire autant; s'il se fait bâtir des châteaux de plaisance, c'est qu'il vend sa justice, ou plutôt ses injustices. Mais « une si belle cage est trop grande et trop belle pour un tel oiseau. »

— Plaît-il? reprit brutalement Onfroy; puisque tu sais si bien répéter les paroles de ton connétable, je vais t'en dire que tu ne répéteras pas, tant elles viennent de haut : « Notre amiral a un château, et il le gardera. Mais qu'un sujet déploie devant son maître un luxe si exorbitant, c'est une insolence qu'un roi ne saurait souffrir sans se manquer à lui-même. Nous réduirons Bourbon à sa véritable valeur. »

— Qui a dit cela, le roi? tu en as menti par la gorge : le roi n'a pu tenir un tel propos.

— J'ai entendu ces mots de mes deux oreilles, mais je ne dis pas qu'ils viennent du roi, » ajouta Onfroy craignant de s'être trop avancé,' et voulant cependant jouir de la colère de son adversaire.

Le jeu continuait toujours contraire à Onfroy? il joua jusqu'à

s<m dernier sou, puis il joua sa toque, puis sou justaucorps. On

peut juger tir sa fureur : il suait, hurlait, cannait. « Par la maie mort! sécria-t-il enfin, je donnerais dix ans de ma vie pour pos? séder en ce moment un écu à la salamandre ! »

En cet instant, reniant qui assistait à eelte scène se leva, et, allant vivement vers 1rs joueurs :

« Vous l'aurez pour beaucoup moins si vous voulez, dit-il au joueur malheureux.

— Qui me le donnera? est-ce toi, par hasard ? Tu m'as bien l'air d'un donneur d'écus à la salamandre !

— Je vous le donnerai pourtant, reprit l'enfant avec un grand sérieux; par Notre-Dame, je vous le donnerai !

— A quelles conditions!'

— Jurez-moi sur votre âme de répondre sincèrement à toutes mes questions.

— N'est-ce que cela? donne ton écu. » Comme il disait ces mots, les regards du joueur brillaient de convoitise tandis qu'il tendait avidement la main.

« Quand vous m'aurez répondu.

— C'est juste.

> — \enez donc avec moi là-bas, dans le coin de la salle, Angilbert vous attendra à cette table pour recommencer tout à l'heure l,i partie avec vous. »

Onfroy et l'enfant causèrent un quart d'heure environ. A la suite de cet entretien le joueur reprit la partie avec un écu à la salamandre pour enjeu, sans plus s'inquiéter du jeune garçon qui le lui avait donné. Que lui importait, en effet? il avait de quoi satisfaire une heure sa passion ! Peut-être avait-il compromis gravement son maître ; peut-être une indiscrétion commise par lui allait-elle troubler la France et l'Europe. . . Que lui importait, encore une fois? il pouvait continuer à jouer. La passion ne raisonne pas. Les joueurs avaient eu le temps à peine de recommencer une par-

DE TOUTES LES ÉPOQUES. i7K

lie, que déjà Jehan, car ce donneur d'écus d'or, selon l'expression d'Onfroy, n'était autre que notre pauvre petit roi de la fève, entrait sous le grand porche du palais ducal.

Comment se trouvait-il à Moulins?... Tout simplement parce qu'il avait suivi le supérieur des religieux de Saint-Jean, nommé pour servir d'acolyte à l'évoque de Clcrmont, qui devait baptiser le fils de Bourbon. Ce supérieur l'avait pris en affection, et ne voulait plus d'autre clerc pour lui servir sa messe.

Le connétable était d'un abord facile à tous ses sujets, il était donc naturel qu'il ne fît pas attendre son protégé.

« Oui dcà, lui dit-il de loin en le voyant paraître, vous avez à m'entretenir de choses graves?

— Oui, monseigneur.

— Parle donc, mon brave champion, je t'écoule.

— Monseigneur, reprit résolument Jehan, savez-vous combien coûte une robe de drap d'or?

— Sont-ce là les choses importantes dont tu veux m'entretenir? s'écria le duc en riant.

— Je vous en supplie humblement , monseigneur, daignez répondre à ma question : combien coûte une robe de drap d'or0

— Mais c'est selon... de combien d'aunes?

— De douze aunes environ...

— Comme celle que je portais au baptême de mon fils ? continua avec bonté le duc toujours riant. Marillac te dirait cela mieux que moi. Toutefois, je crois qu'elle a coûté 1.730 écus d'or... Es-tu content? Où en veux-tu venir?

— Vous vous trompez, monseigneur, elle coûte inliniment plus...

— Mais non vraiment ; c'est tout ce que j'ai donné...

— C'est qu'elle n'est pas entièrement payée, monseigneur... Voulez-vous que je vous dise ce que va vous coûter cette robe de brocart? votre titre de connétable de France, votre gouvernement du Languedoc, vos biens du Bourbonnais, votre titre de duc. c'est-

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à-dire Loutes vos dignités, tous vos revenus ej presque tous vo

biens.

— Que dis-iii là? s'écria Bourbon, dont L'œil s'emplit de courroux... Veux-tu if jouer de notre clémence?

— Ne plaise à Dieu, monseigneur!... Ce que je voudrais, ce serait donner ma vie pour vous... Mais le roi est jaloux de Votre Utesse. L'amiral, à qui il a raconté vos paroles méprisantes à propos de sa belle cage...

— Qui fa dit cela.' Nous étions seuls le roi et moi!...

— Oui, mais il a rapporté le mol a L'amiral, un de ses domestiques Ta entendu. Bonnivet, pour se venger, allise le feu de la jalousie du roi: un témoin indiscret, un allidé de l'amiral m'a tout raconté. Le roi, Bonnivet, le chancelier Duprat et madame Loyse de Savoye aidant, il n'est question de rien moins que de vous dépouiller sous forme de justice.

— Mais aucun tribunal n'oserait commettre cette énormité!...

— Prenez garde, monseigneur, la reine-mère ose tout. Vous savez L'anagramme que le peuple a fait de son nom : Loy se dhavoye.

— Et L'homme qui t'a fait cette confidence ?

— Il est encore occupé à jouer à l'auberge du Faisan doré ; on 'e nomme Onfroy.

— C'est bien. »

I^e duc frappa trois coups sur un timbre, et Marillac parut.

<c Marillac, prends trois archers de ma garde, et ramène-moi un valet de Bonnivet \ cet homme se nomme Onfroy ; il est en ce moment ta l'hôtel du Faisan doré-, va sans perdre de temps. »

Onfroy, saisi de frayeur, confirma les paroles de Jehan dans tous les détails, et il en ajouta de plus grands encore. Mais n'osant plus retourner vers son maître, il supplia le duc de le garder parmi ses gens. Le connétable le renvoya avec cette assurance. A peine fut-il parti que se tournant vers Jehan de l'Hôpital :

« Tu m'as appris ce que peut coûter une robe de brocart, enfant,

lui dit-il en lui appuyant amicalement la main sur l'épaule ; je veux l'apprendre quelque chose aussi : tu ne sais pas, je gage, ce que vaut un écu d'or?

— Il vaut cinq écus d'argent, monseigneur.

— Non, il vaut plus, beaucoup plus.

— Un peu plus, il est vrai : 21 sols d'argent.

— Tu n'y es pas... il vaut un titre de gentilhomme et le droit d'entrer dans mes pages. Comment veux-tu t' appeler, enfant?

— Jehan de l'Hôpital.

— C'est une belle fierté de ne pas renier son origine !

— Je ferai ce nom aussi grand que votre bonté, monseigneur, ajouta Jehan dont le front rayonnait.

— Ton assurance me plaît. Leçon pour leçon, Jehan. Es-tu content?

— Oh! monseigneur! » murmura l'enfant en tombant aux genoux du duc, dont il porta respectueusement la main à ses lèvres.

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