LE GOUVERNEUR DES PAGES ET LE MAITRE DES ÉCUVEHS
Sommaire
Le messager, !••> veilles, les corvées. — Rapport des seigneurs avec leurs pages. — Soins des châtelaines envers leurs pages. — Exercices <le lu fronde, du dard, etc. — Les sii ges simulés. — Rondes de nuit. — Interrogatoires chevaleresques. — Ce que c'était qu'un sergent d'armes. — La pierre du faix, —
La croix de Jérusalem. — Onfroy commence à éveiller les soupçons.
Voilà donc noire Jehan au comble de ses voeux ; page du duc de Bourbon! que pouvait-il ambitionner de plus? Le jour même Marillac le présenta au sire de Sauvigny. qui désormais, en sa qualité de gouverneur des pages, se trouvait chargé de l'éducation courtoise du jeune garçon. Si vous vous rappelez, mes chers lecteurs, la bienveillance que lui avaient témoignée tous les convives du dîner des Rois, et surtout le sire de Sauvigny, vous devez supposer que celui-ci accueillit à merveille notre jeune ami.
« Eh bien! lui dit-il mon petil Jehan, nous allons donc décidément changer notre robe de clerc pour la toque de page et le justaucorps mi-parti ?
— Oui, messire. grâce au ciel! Adieu le grimoire et vive la guerre! Vous serez coulent de moi. je vous le promets î
— Je l'espère bien; d'ailleurs il y va de ton intérêt-, tu vas le trouver l'égal des enfants des premières maisons de France, dont monseigneur s'est chargé; les fils des marquis de Ciannat, deBeslay, de Yerneuil-, ceux des comtes de Laubepierre, deChavreroches, de Montluçon, de Hérisson. Ils ne te verront guère volontiers parmi eux. Tu n'as qu'un seul moyen de te l'aire pardonner ton origine, c'est de les surpasser tous en grâce, en force, en courtoisie, en activité. A défaut de naissance, fais-toi respecter par ton mérite.
— Soyez tranquille, messire; j'y réussirai ou je mourrai à la peine. »
C'est avec de telles paroles, pleines de noblesse, de franchise, de vivacité, que Jehan se gagnait la bienveillance de tous ceux qui le connaissaient.
Le sire de Sauvigny lui donnait toutefois un excellent conseil. Ses nouveaux camarades étaient de braves garçons sans doute, mais dédaigneux, fiers et hautains avec tous ceux à qui le hasard n'avait pas accordé une naissance aussi illustre que la leur. Ils allaient sans doute se trouver fort humiliés d'admettre parmi eux un misérable orphelin, élevé jusque-là par la charité publique, et qui ne devenait leur compagnon que par une faveur inouïe du maître. Ils ne se trouvaient pourtant pas humiliés de rendre à celui-ci tous les services que nous rendent aujourd'hui nos domestiques, de lui tenir l'étrier quand il montait à cheval, de veiller des nuits entières dans son antichambre, attentifs à son premier appel, disposés à transmettre rapidement ses ordres à qui de droit, à les exécuter euxmêmes au besoin-, à porter les messages qu'il daignait leur confier. quelque temps qu'il fit et à quelque heure du jour ou de la nuit que ce fût. Bien plus, ils se regardaient comme honorés par tous ces services; voulait-on les récompenser de leur zèle? on leur en demandait toujours davantage; et c'était une faveur qui excitait bien des jalousies que celle d'accompagner le seigneur ou sa dame en voyage, de l'annoncer dans ses visites, et surtout de le suivre à la chasse, portant sur le poing son faucon ou son épervier.
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Pourquoi eussent-ils rougi de rendre à leur mallre des services qu'un Bis rend tous les jours volontiers à Bon père, puisque !«■> seigneurs qui les admettaient ainsi dans leur intimité les traitaient paternellement? En effet, ils présidaient à leur éducation, la dirigeaient souvent eux-mê s; ils leur donnaient tout à la lois le précepte et l'exemple des vertus qui Faisaient alors la gloire d'un gen-
till me: à défaut il»* l'histoire écrite ces enfants l'apprenaient
traditionnellement, dans les conversations de> chevaliers entre eux. auxquelles ils assistaient; la conversation roulait presque toujours sur les haut faits dos capitaines illustres, des guerriers fameux; chaque jour ils entendaient le récit dos grandes batailles, ou celui des solennités auxquelles leurs seigneurs avaient assiste et ils apprenaient d'eux la manière de s'y comporter: enfin, et ce dernier trait complétera le tableau de cette noble éducation, la dame du lieu ne dédaignait pas de les instruire elle-même de leur religion, de les pénétrer du sentiment de leurs devoirs, en même temps qu'elle leur inspirait le sentiment du goût et de l'élégance; qu'elle s'efforçait de polir leur langage, de leur communiquer cette grâce et cette aisance de manières qui devaient en faire un jour de courtois chevaliers.
A ce propos, soit dit en passant et pour votre profit, mes jeunes amis, à mon sens, cette partie de l'éducation est beaucoup trop négligée aujourd'hui : nos enfants, je veux bien le croire, pour leur faire la part belle, seront tous des savants: mais j'aimerais mieux qu'ils le fussent un peu moins, et se montrassent moins gauches dans leurs mouvements, moins embarrassés dans leurs réponses, lorsqu'en quittant les bancs du collège ils entrent dans le monde. J'ai quelque expérience, je crois: or, même dans ce qu'on appelle les affaires, j'ai toujours vu la prévenance, l'amabilité, la politesse, l'esprit d'à-propos, le sentiment des convenances, et ces mille nuances du savoir-vivre qui se résument dans un seul mot, le tact, réussir plus vite et mieux que la capacité la plus incontestable, privée des qualités que je viens d'énumêrer. Si donc vous voulez
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réussir, elîorcez-vous de réunir ces deux moyens infaillibles de succès : savoir-vivre, capacité.
A une époque où il n'existait aucune école spéciale à laquelle la noblesse put confier ses enfants, cet échange de services était une noble et louable coutume : elle resserrait entre les familles les liens de la parenté et de l'affection; elle établissait des obligations mutuelles de famille à famille, et conséquemment tournait encore au profit des relations sociales, dont elle étendait le cercle.
Jehan tint la promesse qu'il avait faite au gouverneur des pages, et pendant les deux ans qu'il passa sous sa direction, jamais il n'y eut lieu de lui adresser un reproche.
Il se distinguait surtout dans les exercices auxquels on élevait la jeune noblesse. S'agissait-il d'atteindre un but avec la fronde?... il touchait toujours le but le premier.
A l'exercice du dard, il n'avait pas d'égal: il fallait le voir, le regard fixe, le bras tendu, brandissant fortement son arme, se plier tout à coup sur lui-même en arrière par un mouvement rapide, pour se jeter aussitôt de deux pas en avant avec la vitesse de l'éclair : le dard partait en siftlant, et, dix-neuf fois sur vingt, venait se planter droit dans le but, où il vibrait bruyamment-, ce coup était le triomphe de notre héros ; les habitants de la ville, spectateurs habituels de ces jeux guerriers, l'applaudissaient h tout rompre, et les pages eux-mêmes ne pouvaient résister à leur entraînement.
Ainsi donc Jehan avait insensiblement vaincu leur mépris: on ne pouvait pas. il est vrai, sans se rendre ridicule soi-même, affecter des airs méprisants avec un garçon comme Jehan : le dédain fit donc promptement place à la froideur; mais Jehan se montrait si cordial, si modeste dans ses succès, si prévenant sans humilité, que force fut bien à ces jeunes gens de le traiter enfin en bons camarades.
lu de leurs principaux exercices, cl celui auquel ils apportaient le plus d'ardeur, consistait à se diviser en deux partis, dont l'un
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choisissait une position, un passage à défendre, pai exemple : 1 autre cherchai I à s'en emparer par la forcer Jehan élail toujours nommé le chef il un de ces deux partis, tanl sescompagnons.avaient de confiance dans sa vigueur et dans la justesse de son coup d'o-il. ^<>ii pour choisir la position à défendre ou le côté par lequel on devait attaquer; on secondait avec docilité les dispositions qu'il prenait
pour L'attaque, cl les rétranche nts inoffensifs mais ingénieux
rju il adoptait réunissaient toutes les voix.
Jehan avait donc su se concilier tous les cœurs, i't le sire dfl Sauvigny surtout lui témoignait chaque jour [dus d'affection; ■ ce point même que ceux qui connaissaient les manières ordinairement froides et réservées du vieux capitaine, s'étonnaient de la familiarité presque tendre par instant qu'il témoignait à Jehan; il suivait tous les jours plus régulièrement les exercices des pages; et là, il semblait n'avoir d'attention que pour Jehan ; celui-ci éprouvait-il un échec, maigre lui le front du chevalier s'assombrissiil : Jehan triomphait-il, au contraire, les yeux du gouverneur des pages rayonnaient de satisfaction. Chacun voyait et suivait aisément ces diverses impressions sur la ligure expressive du sire de Sauvigny : mais comme, du reste, jamais il n'avait usé de son autorite, soit pour favoriser le nouveau venu, soit pour lui épargner aucunes corvées ; comme on le voyait au contraire assujetti plus souvent que les autres aux rondes de nuit, aux veilles, aux attributions les plus fatigantes des pages, qu'en certaines occasions le gouverneur montrait même à son égard une exigence rigoureuse, notamment dans les interrogations que les pages subissaient plusieurs fois dans l'année en présence du duc et des chevaliers les plus notables de la duché, personne ne croyait devoir s'inquiéter de la préférence du gouverneur; on comprenait fort bien qu'après tout un homme a le droit de placer à son gré ses affections ou sa bienveillance.
Notre page était aimé de tous ceux qui l'entouraient, ai-je dit : non. pas de tous : un homme, un seul, lui manifestait autant de-
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bignement et d'antipathie que les autres lui montraient d'amitié.
Cet liomine était Onfroy, le joueur passionné, le serviteur indiscret et intidèle de l'amiral, l'homme (jui , pour un écu d'or, avait vendu les secrets de son maître.
Onfroy était un homme de guerre dans toute la force du mot; nul n'en connaissait mieux que lui les ressources, les habitudes, les dangers; il en possédait parfaitement l'art vulgaire et pratique: excellent soldat, il était aussi un excellent sous-otïicier. Prompt à juger les hommes et leurs aptitudes, en quelques mots de conversation Bourbon avait reconnu la spécialité de celui-ci: Onfroy donc avait été incorporé dans les gendarmes du duc avec le titre de sergent d'armes, titre assez analogue à celui d'officier instructeur dont nous usons aujourd'hui. En cette qualité, Onfroy se trouvait, sur quelques points, en contact avec les pages et les écuyers de Bourbon; il surveillait et dirigeait les exercices des pages qui avaient trait à la gymnastique (cet art n'est pas d'invention moderne, comme vous le voyez); pour les écuyers, il leur enseignait l'escrime, art alors encore en son enfance, quoiqu'il en soit question sous le nom à'escremie dans nos manuscrits de la lin du treizième siècle, l'éqintation, les soins du cheval, le maniement des armes, leur entretien, enfin toute la pratique du métier.
Onfroy n'aimait pas Jehan; il lui échappait souvent à son propos des paroles hostiles : la bienveillance du chevalier à l'égard du jeune homme lui paraissait une injustice; il en dit plusieurs fois son avis tout haut-, peut-être espérait-il exciter contre notre héros la jalousie de ses compagnons. A son grand regret, il n'y réussit pas: alors il s'en prit au chevalier lui-même, et, autant qu'il le pouvait sans courir de trop grands dangers, il blâmait sa préférence, critiquait sourdement ses actes quand ceux-ci se rapportaient à Jehan, et raillait en termes détournés les signes d'alleelion qui lui échappaient. Plusieurs fois déjà le sire de Sauvigny s'était vu obligé de le rappeler vertement au respect ; cette eireou-
I bS n:i \l.s l i;\m US stance n'avait Lui qu'accroître el envenimer l'animosité qu'Onfroy nourrissait contra notre héros, avec cette seule différence que maintenant il enveloppait le sire de Sauvigny dans cette haine, et il ne fallait rien moins que l'excessive rigueur de la discipline d'alors pour le contenir dans les ternies du devoir : mais Onfro'y «'Mail une de ces natures brutales et violentes sur lesquelles la passion est toute-puissante : il était à craindre qu'en un moment donné il ne franchît toutes les bornes, dùt-il y jouer sa tète.
Onl'roy était, en termes du temps, un sacripant; il avait fait la guerre toute sa vie, sous toutes les bannières, tantôt à la solde de celui-ci. plus tard à la solde d'un autre : il avait combattu sur tous les champs de bataille de l'Europe, toujours avec celui qui pavait le mieux et le plus cher : mais c'était un excellent homme de guerre, et à l'époque où l'on se battait partout, la force brutale était surtout estimée. Cette qualité ouvrait toutes les portes à celui qui la possédait, sans qu'on songeât d'ailleurs à s'enquérir de ses antécédents : les hommes comme Onfroy formaient alors la masse des armées.
D'où venait toutefois cette animosite du sergent d'armes contre Jehan?... Peut-être tout simplement de ce que celui-ci connaissait sa passion honteuse pour le jeu. ou plutôt encore parce qu'il savait sa trahison envers son ancien maître , ou enfin parce qu'il est dans la nature de l'homme d'éprouver des sentiments quelconques. Onfroy, incapable d'attachement, ne l'était pas d'envie, de jalousie, de haine. Jehan, parti de si bas, allait devenir tout à l'heure son supérieur. N'était-ce pas assez pour remuer toute la fange de cette àme ouverte aux seules passions mauvaises ?
Jehan s'était d'abord efforcé de triompher de cette hostilité: mais, soit qu'il n'eût pas attaché assez de prix à celte conquête, soit qu'Onfroy eut mal accueilli ses avances. Jehan avait vite renoncé à s'en faire un ami, et, nous devons l'avouer, il éprouvait aujourd'hui pour le maître des écuyers une répulsion au moins égale à celle que celui-ci lui manifestait.
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Un tel état de choses devait amener nécessairement, un jour ou l'autre, quelque fâcheuse catastrophe. Tout se passa pourtant sans encomhre, jusqu'à l'expiration des deux années de noviciat de notre héros, car il n'était plus séparé de la cérémonie glorieuse où il devait ceindre l'épée que par une dernière épreuve nommée la pierre du faix.
Cette épreuve était si simple en elle-même, que je ne vous en parlerais pas si elle n'avait été l'occasion d'un petit événement où Onfroy joua un rôle qui resta longtemps incompréhensible pour ceux qui en furent témoins.
L'exercice de la pierre du faix consistait à soulever une lourde pierre, et à la jeter en avant aussi loin que possible : dans la cérémonie de l'investiture, le gouverneur des pages avait arrêté que le rang des candidats serait déterminé par les jets de cette pierre: celui qui la lancerait le plus loin aurait le premier rang, et ainsi de suite jusqu'au dernier.
En sa qualité de dernier venu parmi messieurs les pages, Jehan devait le dernier subir l'épreuve.
Or voici comment elle se pratiquait.
Afin de conserver la liberté de leurs mouvements, les concurrents s'étaient dépouillés de leurs pourpoints, et, retroussant les manches de la chemise, avaient ainsi les bras nus. Un grosvarîet allait ramasser la pierre et l'apportait à Onfroy : celui-ci, à son tour, la présentait du côté le plus avantageux au jouteur, et lui indiquait en même temps le mouvement qui devait favoriser le mieux son effort.
Le tour de Jehan étant venu, il fallut bien que, bon gré, mal gré, Onfroy lui présentât la pierre du faix. Avec une mauvaise grâce évidente, il s'approchait donc de lui, quand tout à coup il s'arrête, se trouble et pâlit : la pierre lui échappe des mains, et, poussant une exclamation que l'émotion arrête à moitié dans sa gorge, il s'enfuit précipitamment.
Jugez du désordre que cet événement répandit parmi tous les spectateurs!... Que signifiait celle étrange conduite ? D'où pouvait
I ES .11.1 SES I RAM MS DE TOI TES LES ÉPOQl ES. venir une ri profonde émotion ? <>n eut beau chercher h se perdre dans les conjectures les plus bizarres, personne ne put trouvera ce fait un motif seulement vraisemblable. Jehan, néanmoins, subil glorieusement son épreuve.
Nous qui connaissons la cause du trouble d'Onfroy, nous ne tiendrons pas plus longtemps Notre curiosité en suspens.
Les yeux du vieux soudard s'étaient portés, machinalement d'abord, sur les bras nus de lehan : il distingua bientôt sur le bras droit un signe presque imperceptible. C'était une petite croix de Jérusalem en tatouage bleui par l'action de la poudre à canon sur la chair vive, comme le pratiquent encore nos marins. L'aspect de ce signe sullit pour causer l'épouvante du maître des écuyers.
Mais que signifiait cette croix de Jérusalem tracée sur le bras de Jehan?
C'est ce que vous saurez dans le chapitre qui termine ce cinquième livre.
CIIA1MTRK CINQUIÈME.