LE D01CT DE DIEU
Sommaire
Cérémonie do l'investiture de l'épée. — La duchesse de Bourbon sert de mère à Jeban. — Le caractère d'Qnfroy se dessine. — Apprentissage pénible des écu$ers. — Services, fonctions, attributions des écuyers. — Saint-Séverin. i cuver de François lei. — Gymnastique violente de l'époque. — L'escrime. — L'eslramaçon. — Le poignard. — Onfroy commet de nouvelles imprudences. — Affection du sire de Sauvigny pour Jehan. — Onfroy s'emporte contre le sire de Sauvigny. — Confession in articulo mortis. — Jeban et le sire de Sauvigny se reconnaissent. — Le chapelet de corail. — Ce que c'était que la croix de Jérusalem tracée en tatouage sur le bras de Jehan. — La voix du sanj>. — Don sang ne peut mentir.
Ce fut un beau jour pour Jehan que celui où, sortant //ors de page, il fut revêtu du titre glorieux d'éouyer. et eut enfin 1«> droit de porter une épée.
Cette investiture de l'épée se faisait avec un grand cérémonial dans lequel la religion intervenait nécessairement.
L'église de Notre-Dame d'Archambault avait été désignée pour le lieu de la cérémonie, et l'évêque de Clerinont lui-même y (lovait officier. Aussi, dès le matin. Notre-Dame était parée comme pour
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une grande fête, ri les cloches sonnaient à toutes volées, appelant les fidèles ; ils ne se firent |i;is attendre : bientôt raffluence lui telle. qu'il fallut placer dés finies aux portes, afin de maintenir L'ordre.
Les enfants îles plus nobles et des plus puissantes familles du
Bourbonnais parurent enfin; mais quel changement dans leur costume ! ce n'était plus le justaucorps élégant, la toque gracieuse,
surmontée de sa plume en épi, les basques a crevés, mais la robe courte de velours incarnat, ornée de \air et d'hermines, les haulsde-ehausses larges et cachés jusqu'au-dessous du genou par des
hottes molles, dites, à cause de ceux qui les portaient, hottes à Pécuyère. Ils avaient tous la tête nue.
Chacun de ces jeunes gens alla tour à tour, au moment de l'offrande, s'agenouiller devant L'autel, présenté par son père et sa mère, lesquels tenaient un cierge allumé à la main-, L'évêque prit sur l'autel une ceinture et une épée; après les avoir bénits, il adressa à chaque candidat L'exhortation suivante : « Monsieur, je « vous ceins cette épée pour la défense de l'honneur de Dieu et de « l'Eglise, et du royaume, et des orphelins, et des pauvres affligés: « Dieu vous fasse la grâce de vous en acquitter. — Amen, » répondait le candidat. Le prêtre alors passait l'épée au père-, celui-ci, embrassant son fils, la lui ceignait en lui disant : « Souviens-toi de « qui tu es fils, et ne forligne pas. »
La première fois qu'il entendit ces mots, Jehan ne put s'empêcher de faire un triste retour sur son sort : il n'avait pas de père, lui, pour en recevoir une pareille allocution : il était l'enfant de l'hôpital... A cette pensée, il pleura. 11 eut lieu cependant de se consoler presque aussitôt; son tour étant venu, la duchesse Suzanne de Bourbon et le sire de Sauvigny lui tinrent lieu de père et de mère, au grand étonnement de l'assemblée ; la duchesse voulut lui ceindre elle-même l'épée : « Souvenez-vous, lui dit-elle, que vous « êtes le fils de notre bonté, et ne démentez jamais les bonnes « qualités qui vous l'ont attirée. — Jamais! oh! jamais! » répondit le jeune homme tout ému.
Cet incident loucha toute l'assistance, et sans la sainteté du lieu, le peuple eût témoigné bruyamment à la bonne duchesse l'enthousiasme que lui inspirait sa générosité.
Caché derrière un pilier, un homme suivait Jehan d'un regard sombre où se lisait tout à la fois la haine unie à un sentiment de superstitieuse terreur : « Le voilà filleul de la duchesse! murmurait-il sourdement, c'est-à-dire presque aussi inviolable qu'ellemême : et le sire de Sauvigny devient son parrain! Oh! c'est le doigt de Dieu! comment cela finira-l-il? Oui. c'est le doigt de Dieu ! »
Et il sortit avec la foule, triste et pensif.
Étrange mystère ! Que se passait-il donc en l'âme de cet homme? Pourquoi la prospérité du pauvre orphelin lui apparaissait-elle comme une menace?
Ce n'était pas une petite gloire, en effet, que ce titre d'écuver d'un prince tel que le duc de lîourbon. En l'en revêtant, le due le reconnaissait digne de marcher sur ses traces. C'est même ce que signifiait proprement le mot ècuyer, ce terme étant pris de la culture de la vigne, dont le rejeton qui pousse au pied du cep s'appelle écvyer. Cette jeunesse ne formait-elle pas en effet une race nouvelle, destinée ta représenter un jour la tige glorieuse dont elle procédait?...
C'était d'ailleurs le premier grade de la chevalerie ; celui qui l'avait acquis était traité avec des égards particuliers; on lui donnait dans les actes du temps la qualification de noble homme, quelle que fût d'ailleurs son origine; nos rois enfin l'avaient en telle estime, que plusieurs d'entre eux, dans leurs chartes, ne donnent pas d'autres titres à leurs fils aînés.
Mais aussi quels pénibles devoirs, quel rude apprentissage de la guerre devenaient le partage des jeunes gens dès le jour où ils en étaient revêtus!
Vous avez vu que les pages recevaient l'épée vers leur quatorzième année-, ils étaient donc encore dans un :ii:e fort tendre, et
I ES li.i NES l RANl US pourtant dès lors pour eux comîni nçait In \ le des camps, Il fallnil en effet de longues années pour les plier aux fatigues de leur profession. Quelle Force n'était pas nécessaire à ces hommes pour supporter mie armure si pesante qu'elle effraierai) les plus robustes
d'entre non-! L'usage des arquebuses et des usquets ;i\;iii de
jour en jour fait épaissir les armes défensives : on cherchai! encôi e a se mettre derrière elles il l'àbri des balles; si bien qu'à l'époque dont nous parlons, selon le témoignage d'un des meilleurs' capitaines de ce temps-là, qui s'en plaint, à trente-cinq ans les hommes les plus robustes avaient déjà les épaules voûtées el le dos courbé comme des \ ieHlards.
Los attributions du page n'étaient qu'un jeu, une fête continuelle, comparées à colles de l'écuyer.
Ils faisaient le même service de guerre que les gens d'armes el les soldats dans les places de guerre; service fatigant, même de notre temps, où tant de modifications inspirées par l'amour du bien-être ont pénétre partout.
Avant d'aspirer à l'honneur de la chevalerie . ils devaient connaître par expérience tout ce qui concerne le service des princes.
Aussi tour à tour étaient-ils écuyers-chambeîtans, c'ëst-â-dire chargés du soin de la chambre de leur seigneur, dont ils gardaient l'oT, l'argent et la vaisselle plate, toujours prêt à lui rendre compte de ses richesses métalliques.
Ranjers dé ta oovchê, ils remplissaient à peu près les fonctions de nos maîtres d'hôtel.
Êcùyers d' èchansonnerie . ils veillaient à ce que le service se fil régulièrement pour ce qui concernait les vins et les liqueurs, en réglaient la distribution quotidienne ou mensuelle aux gens de la maison.
Ecvyers de paneferie, ils appliquaient le même ordre à la distribution, la cuisson, la fabrication du pain: aujourd'hui nou< ne connaissons guère que deux ou trois sortes de pain: alors il en
nome de l'investiture de iEpee
existait de plus de trente sortes, dont chacune àvail sa destination particulière; l'écuyer devait les connaître toutes cl les employer
selon le lieu, les personnes, et même selon les jours: celle attribution n'était donc pas sans offrir quelques difficultés.
Eciiyers tranchants^ ils découpaient les viandes à la table du
maître; leur mérite consistait à s'acquitter de ce soin avec promptitude, élégance, justesse de coup d'œil surtout ; car il fallait Juste autant de parts qu'il y avait de convives. Ce n'était pas la chose du monde la plus aisée, si l'on en juge par ce qui se passe encore aujourd'hui, où nous voyons de grands seigneurs payer à certains maîtres d'hôtel experts en cet art jusqu'à vingt francs le cachet pour apprendre à découper habilement.
Ecuyers d'écurie, la besogne devenait plus lourde encore : l'équitation n'est un plaisir que pour ceux qui possèdent parfaitement cet art. Vous voyez passer un élégant cavalier, il semble à peine s'inquiéter de son cheval; il le fait volter, cabrer, sauter, char.gi i d'allure à son gré-, l'animal semble deviner les désirs de son maître : vous enviez le- sort de son cavalier ?... Demandez-lui par combien de fatigues, d'ennuis, de courbatures il a payé cette aisance de maintien, cet empire absolu sur son cheval!... Et combien plus difficile alors était-il de conduire un coursier revêtu de fer, quand soi-même on en était pesamment couvert!... En outre, l'écuyer pansait son cheval, apprenait à le soigner au besoin, à changer sa nourriture, à le guérir des maux qui pouvaient lui survenir. La sûreté d'un cavalier dépend en grande partie de son cheval ; dans les vicissitudes si nombreuses de la guerre, il faut être en état de se passer des secours d'autrui. Ceci n'avait rien d'humiliant pour nos jeunes gens, car de tout temps l'art d'élever les chevaux a passé pour noble en France.
Écuyers d'honneur enfin, ils suivaient leur seigneur à la guerre, entretenaient toutes ses armes, les réparant et les fourbissant dans l'occasion, dans les marches, ils conduisaient leurs chevaux de bataille, les tenant de la main droite, d'où ces chevaux furent
LES ll.l NES I RANÇAIS nommés deztriers; ils armaient l«' chevalier pour la bataille, et, Je i"ii>. ce soin était le plus important, la vie «lu chevalier en dépendait; il fallait, suis les trop serrer, rassembler el affermir les jointures de lit cuirasse, des brassards, des cuisards h des autres pièces; asseoir et lacer exactement sur sa tête ce casque si pesanl qui Tembottait jusqu'aux épaules, el qu'on appelait un heaume; la visière ou ventaille devail en être soigneusement clouée ou rivée. Trop serré dans son armure, l«' combattant n'avait plus les mouvements libres, il éprouvait mu' prompte fatigue résultant de lii compression «les muscles; trop à l'aise sous sou habit de fer, il offrait des ouvertures au glaive ennemi; l'endossement de ce harnais (expression du temps] étatl doue l'objet «lune étude spéciale pour l'écuyer. Pour lui, il n'avait encore qu'un rôle passif dans la bataille; il devait être attentif à tous les mouvements de son maître, lui fournir de nouvelles armes en cas d'accident, lui présenter à propos l'épée, la bacbe ou la plombée, le relever s'il tombait de son cheval, et lui donner un coursier frais quand le premier était blessé; il restait ainsi rigoureusement sur la défensive, en aidant ingénieusement à la victoire de son chevalier •. enfin il parait les coups qui étaient destinés à celui-ci. et lui faisait un rempart de son corps. Saint-Séverin, écuyer de François [" à la bataille de , Pavie, sauva la vie à son maître en combattant vaillamment devant lui; en raison de la gravité de la circonstance. Saint-Séverin se crut sans doute dispensé de s'en tenir à la lettre du règlement. Tous ces exercices, vous en conviendrez, mes jeunes lecteurs, étaient un peu plus difficiles et surtout plus pénibles (pie de traduire du grec et du latin, ou de résoudre une équation de premier ou de second degré.
Jehan voyait dont1 ses journées et même ses nuits passablement remplies; cependant il trouvait encore le temps de développer ses forces par des travaux de gymnastique.
Tantôt, arme de pied en cap. il s'essayait a sauter sur un cheval de bataille: ou bien il faisait, ainsi chargé, de longues eourse>
pour s'habitue* aux marches forcées et pour acquérir une longue haleine; ou bien encore, armé d'une cognée ou d'un lourd marteau, il frappait durant des heures entières sur un arbre, en y employant toutes ses forces : ses bras et ses mains s'endurcissaient ainsi à la fatigue; pour s'accoutumer à lever légèrement les bras, il le faisait armé de toutes pièces, sauf le bassinet-, en cet étal il exécutait le soubresaut, dansait couvert d'une cotte d'acier, ou s'élançait à cheval sans mettre le pied à l'étrier: d'autres fois, il plaçait un homme à cheval, et d'un élan il escaladait le cheval et venait tomber à califourchon sur les épaules de l'homme: plus hardi encore, il prenait d'une main les crins du cheval près des oreilles, de l'autre il l'empoignait au-dessus du garot, et, s'élançant alors, il retombait de l'autre côté en faisant passer son corps entre ses bras. Je ne vous parlerai pas des exercices qu'il pratiquait avec les échelles de bois, de cordes lisses, à nœuds, etc. : vous connaissez sans doute tout cela pour l'avoir pratiqué dans vos leçons de gymnastique.
Venait ensuite l'escrime; Onfroy ne donnait ses leçons à Jehan q u avec une extrême répugnance, mais encore les lui donnait-il. lui enseignant l'usage du poignard, et notamment du poignard de. miséricorde, les grands coups d'estramaçon, les défauts de l'armure, les mouvements de parade et ceux d'attaque, les feintes, en un mot, les moyens de tuer son ennemi promptement et honnêtement, c'est-à-dire dans les règles de l'art.
Souvent, dans ces assauts simulés, Jehan, emporte par sa fougue naturelle, pressait tout à coup son maître avec une force irrésistible, en jetant en même temps des cris de guerre : A toi, cette estocade!... pare celui-ci ! pare celui-là!... Par saint Jehan, mon patron, tu vas crier merci!... » Et son estramaçon, prompt comme l'éclair, frappait d'estoc et de taille celui du maître, sans lui laisser le temps de se reconnaître. Alors Onfroy lâchait pied, et les autres écuyers prétendaient tout bas avoir vu pâlir le vieux routier, le dur homme de guerre, qui semblait oublier que ce combat n'était
I ! s .11.1 NES l KAM \l«* qu'un jeu : l'un d'eux mônie crul une fois entendre sortir confusémenl de ses lèvres blêmissantes ces mots : \li! c'est le doigt de Diei
Le sire de SauYigny, depuis sept ou huit ans gouverneur des pages et des écuyers , habitué à leurs exercices, v avait assisté jusque-là avec mie parfaite indifférence, s'émouvanl peu drv contusions ou des blessures même qui en résultaient quelquefois: suivant lui. ce n'était qu'un avant-goûl des délices de Iq guerre, et il en plaisantai! volontiers. Depuis un an , toutefois, v|,> idées s'étaienl singulièrement moditiées à cet égard; aujourd'hui, selon lui, i ces jeux n'étaient pas sans dangers sérieux : et à quoi étaientils utiles ? «'u vérité, quand on !< s retrancherait de l'éducation des écuyers, il n'y aurait pas grand mal. ■>
En l'entendant, Onfroy levait les épaules de pitié, et lui demandait en raillant s'il ne serait pas mieux encore de les élever à coudre et à filer?
C'était surtout quand Jehan s'aventurait à de vrais tours de forée que le vieux chevalier redoublait ses critiques contre cette périlleuse éducation , « aussi propre à former des bateleurs que • les gens de guerre;» ses paroles s'empreignaient alors d'une sorte d'amertume; et, d'ordinaire, il Unissait par rappeler Jehan. en lui défendant de continuer.
Beau texte à railler pour le bourru soudard.
« Finiras-tu tes singeries, maître Onfroy, lui disait quelquefois le gouverneur avec colère, ou sens-tu le besoin de passer encore un mois au cachot? »
Le mot encore vous avertit que maître Onfroy avait déjà l'ait connaissance avec le cachot ; il n'en sentait donc aucunement le besoin. Mais il ne pouvait qu'à grand'peine maîtriser ses mauvais sentiments, envenimés encore par ce mojs de cachot qu il devait au sire de Sauvigny. Pourquoi Onfroy demeurait.-il à Bourbon ?... Bien ne l'y retenait que sa volonté ; ou plutôt il obéissait à cette puissance mystérieuse que les anciens désignaient sous le nom de
fatalité, cl que nous autres, chrétiens, nous honorons sous le nom de Providence divine.
L'heure approchait, en effet, où la Providence allait faire éclater : a justice.
Quel crime Onfrpy avait-il à se reprocher? C'est ce que nu) n'eût jiu dire; c'était un secret profond qui, pendant dix ans, avait dormi au fond de sa conscience, connu de lui seul... et de Dieu!...
Les voies de la justice éternelle sont impénétrables autant <}u infaillibles.
Un jour, emporté par cette ardente émulation qui le conduisait à faire toujours plus et mieux, que les autres, Jehan entreprit un lourde force tel que tous ses camarades en pâlirent. Auprès du manège, deux murs de la hauteur d'une tour s'élevaient parallèlement en face l'un de l'autre, séparés seulement par la largeur d'une brasse ; à la force des bras et des jambes , notre hardi écuyer »Mit reprit de gravir jusqu'au sommet de ces murs. Le voilà donc grimpant à peu près comme nos ramoneurs dans nos cheminées, à cette exception que ceux-ci ont quatre points d'appui au lieu de deux, et beaucoup plus rapprochés. Le sire de Sauvigny alors absent, arriva comme Jehan atteignait au plus haut des murs.
«Ah! mon Dieu! s'écrie le gouverneur en l'apercevant, au dévaloir il va se tuer! Holà! hé! qu'on apporte des échelles. entendez-vous!... qu'on se hâte!...
— Eh! mon Dieu ! ne put s'empêcher de dire Onfroy. ce serait une damoiselle, qu'on n'aurait pas pour elle plus de ménagements! Laissez-le donc faire, messire. D'ailleurs , c'est moi qui commande ici pendant l'exercice. » S'adressanl aussitôt aux variets qui apportaient des échelles : « Laissez cela, vous autres ; s'il se casse quelque chose, l'hôpital n'est-il pas là! Il y retournera, voilà tout.
— Misérable! s'écria le sire de Sauvigny exaspéré, et s'avançaut avec un geste de menace sur Onfroy, je te ferai pendre, aussi vrai que tu es un païen maudit!
LES -lu NES l KAM US I u a*, levé la main sur moi ! malheur à toi, suc de Sam iguy. lu me feras pendre, dis-tu; niais du moins tu oe jouiras pas du spectacle de ma morl !... »
En même temps, les yeux étincelants. Onfroj . furieux, la dagu< à la main, se jetait en désespéré sur le gouverneur.
A cette vue, Jehan pousse un cri de terreur et d! indignation, et, se laissant choir plutôt qu'il ne descend de la hauteur où il esl arrivé, il s'élance à son tour, la dague au poing, sur Onfroy.
« Vil brigand! lui crie-t-il d'une voix éclatante, défends-toi! el Noyons si tu sauras parer les coups que lu m'as appris à porter!
— Malheur à moi! murmure Onfroy, pâlissant et rompant en même temps de deux pas...
— Tu l'as dit, malheur à toi ! » reprend Jehan tout frémissant de colère et le pressant toujours de plus près.
Onfroy cherche en vain à se défendre, un effroi inconnu paralyse ses efforts, il ne porte que des coups mal assurés; l'habile maître ne connaît plus son art meurtrier; il se trouble et chancelle; il cherche en vain à éviter par la fuite (lui qui n'a jamais fui) le sort qui le menace; Jehan ne lui laisse pas un instant de répit, et d'un '•oup furieux, il lui perce enfin la poitrine...
Onfroy tombe baigné dans son sang.
« Un médecin! pour Dieu, un médecin! s'écrie Jehan, dont la colère fait aussitôt place à la pitié à l'aspect du premier sang qu'il vient de verser.
- Qu'on transporte cet homme à l'hôpital! ordonne le gouverneur.
— Non, messire, ni médecin ni hôpital, ce n'est pas la peine; c'est un prêtre qu'il me iaut, reprend d'une voix étranglée le maître d'escrime. Cet enfant m'a tué avec un des coups que je lui avais enseignés, le plus mortel de tous... l'élève a vaincu le maître avec ses propres armes; cela devait arriver ainsi. Depuis longtemps, j'en avais le pressentiment. Faites donc venir le chapelain du château, car je u"ai pas une heure à vivre. Je m'y connais.
DE TOUTES LES Kl 'nul ES. »7
ajouta-t-il avec un amer sourire, aucun de ceux que j'ai frappés
ainsi n'a survécu plus d'une heure. »
Onfroy voulut faire sa confession publiquement; il pria donc les assistants de l'entendre, et notamment le sire de Sauvignyet
Jehan.
Ces confessions publiques in articulo mords n'étaient pas rares
alors parmi les grands criminels. On les regardait comme une sorte d'expiation.
Nous ne vous rapporterons pas celle de cet homme 5 ce fut un tableau hideux de meurtres, de pillages, de trahisons et des crimes les plus horribles: le récit enfin de la vie d'un de ces soudards volontaires et indisciplinables qui couraient tous les camps ; la suite traditionnelle de ces bandes atroces de routiers, de girovagues, de gargoux, véritables brigands qui désolèrent si longtemps l'Europe; et dont Duguesclin avait en grande partie purgé la France sous le règne de Charles V: nous craindrions d'exciter à bon droit votre dégoût et votre indignation.
Un incident seul mérite de vous être raconté.
« Or, écoutez bien, vous tous qui m'entendez, reprit-il d'une « voix sifflante après un instant de repos, écoutez, et apprenez a
redouter la justice de Dieu !
« Cet enfant qui m'a frappé c'est une de mes victimes... C'était « en 1511, au pillage d'Imola, après la bataille d'Aignadel... Une « pauvre mère, je la vois encore... percée de coups par les miens « en défendant son lils... elle se jette à nies pieds... oui, à mes « pieds... c'était une grande dame pourtant, mais elle était mère « aussi... elle m'offrait des richesses considérables si je voulais « remettre cet enfant à si>n père... J'eus pitié d'elle et je sauvai « l'enfant, bien résolu, dans ce moment au moins, à tenir mapro- « messe... Plus tard, je craignis la colère du père, et je gardai « l'enfant un an avec moi; puis, un jour, fatigué de sa présence... « je le laissai sur la grande route... Dieu en a pris soin... il en a
fait l'instrument de sa justice, et c'est cet enfant qui vient de
I i> il.i M i I HAM \h un- dm uni la in> u i ... Treml tir/ ; donc en reconnaissant ici ledoigl il- Dieu !... »
— Quoi! cel enfant?..! <lii Sauvigny tremblant de crainte et de joie en désignant Jehan.
— C'esl votre lil>. messire.. .
Le père et l'enfant éperdus tombèrent dans Les bras I Un de l'autre avec un même cri de joie
\h ! mon cœur me le disait bien, s'écrièrent-ilsen même temps; la \oi\ du sang ne ment donc jamais !.. .
— Mais la preuve!... reprit Sauvigny, la preuve, cl je le pardonne tout le mal que lu m'as l'ait!...
— La preuve, c'est celle croix de Jérusalem, tracée par moi lur le bras de Jehan pour le reconnaître un jour si je le rencontrais par hasard. C'est la vue de celle croix qui m'a si vivement troublé le jour de ['épreuve de la pierre du faix; la preuve enfin . c'est ce chapelet de corail dont Jehan doit avoir la moitié . car un enfant perdu conserve avec soin ce qui peut le faire reconnaître un jour le ses parents.
— En effet, dit Jehan, ou plutôt Enguerrand île Sauvigny, voici l'autre moitié de ce chapelet.
— Celui de ma chère dame, reprit Sauvigny après l'avoir examiné: je le reconnais. Meurs donc en paix, Onfroy: je te pardonne du fond de l'âme, puisque tu me rends un fils si longtemps pleuré!...
— Meurs en paix, Onfroy, je te pardonne aussi , puisque tu me rends un père si digne de mon amour !
— Merci, murmura le moribond; pourquoi tous ceux qui ont souffert de mes crimes ne sont -ils pas là pour me pardonner comme vous!
— Dieu pardonne à tous ceux qui se repentent sincèrement. » se hâta d'ajouter le prêtre : mais Onfroy avait déjà cessé de vivre.
Je ne vous décrirai pas le bonheur du sire de Sauvigny et celui de son tils.
« Oui, tu es bieq mou (ils, clisail avec orgueil le père en contemplant sou enfant; beau, brave, noble, généreux!... déjà si distingué parmi tous tes égaux, dont tu este premier!... oui, tu es bien mon tils!
— Si j'ai quelques vertus: n'est-ce pas à vous que je les dois, mon père? interrompait Knjiuerrand en serrant tendrement dans ses mains celles de sou père : bon sang ne peut mentir ! »