CHAPITRE PREMIER l'enseigne nu singe qui pelote
g§|rr L ENSEIGNE DU SING E-QUI-PELOT E.
Maître Jean Lelion el son épouse. — Lepelit Tancrède. — Le commerce de Paris en 1640. — Deux rôdeurs. — Guillaume Ruelle, le grand cliantre de Notre- Dame. — Les petites écoles en 1610. — La Saint-Nicolas. — Collations, processions, plaisirs divers, etc. — Vive enfance et son alliance. — Le chevalier Hector Mancini. — Une carte pour un canon. — Les écoliers comédien-. ■ — l'n enlèvement.
Aujourd'hui, quand nos regards se portent, à Paris, sur ceâ vastes places ornées de fontaines de bronze, sur ces larges quais que décore une double rangée d'arbres verts, sur ces rues où six voitures peuvent passer de front sans gêner les piétons, à qui sont réservés des trottoirs 5 quand nous admirons ces maisons élégantes et commodes, ces palais splendides, ces églises magnifiques, ces jardins publics où toute une population laborieuse trouve Ie.soir
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l'air, la l'raicheur cl le repos. Sur C6S mille monuments élevés é la
gloire «If notre patrie: quand surtoul mais parcourons la ville
pendant II nuit, éclairée par ces milliers de lues de gai qui semblenl vouloir remplacer le soleil, il es| difficile, pour ne pas dire impossible, de se représenter en idée la capitale de la France telle
qu'elle était encore dans la première moitié du dix-seplièuie siècle, en 1640, époque où commence ce récit.
Nous allons pourtant essayer de \ons en offrir en quelques
lignes un tableau exact: cette précaution ne sera pas inutile a l'intelligence des laits «pu suivront. Pour cela, nous n'aurons qu'à vous conduire dans quelques rues du vieux Taris, de la Cité, comme on disait alors, où le confortable n'a pu pénétrer jusqu'à ce jour.
Voyez-vous ces lignes étroites et boueuses où se pressent des deux côtés des maisons à pignons inclinés de manière à se toucher presque au sommet, interceptant ainsi la lumière du soleil.1 Lm croisées en sont petites et partagées en carreaux de quelques pouces seulement de hauteur, tenus entre eux par des bandes de plomb ; les escaliers roides ne reçoivent de lumière que par des jours ménagés parcimonieusement; la rampe droite, en bois grossièrement équarri, s'arrête à angle aigu avec chaque étage, pour recommencer avec le suivant; les planchers sont carrelés; les bourgeois les plus opulents ignoraient alors l'usage des planchers de bois.
Si vous pénétriez dans ces réduits que nos pères décoraient ambitieusement du nom de maisons, vous en trouveriez le mobilier en harmonie avec l'extérieur : peu ou point de fauteuils, jamais de divans, de canapés, de bergères, de ces meubles inventés par la mollesse, et qui ne parurent qu'un siècle plus tard; des chaises en chêne foncées de paille, des escabeaux, des lits de chêne ou de noyer tout au plus, surmontés d'un simple baldaquin à courtines de toile damassée ; sur les cheminées point de pendules, point de va<es élégants en bronze doré ou ciselé : la modeste horloge que
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nous connaissons sous le nom de coucou , renfermée dans son étui de chêne, indiquait seule la marche du temps : sur les cheminées, ces immenses et naïves cheminées de quatre pieds, où brûlait à l'aise la huche de Noël, plus grosse et presque aussi grande que le lils de la maison, on ne voyait guère pour ornements que l'image de la sainte Vierge ou celle d'un saint Jean en cire, tout blanc et tout rose, avec son agneau rose et blanc comme lui. Les mœurs aussi étaient d'accord avec cet extérieur ; on se levait tôt, on se couchait de même, selon la sage sentence du temps:
•■ Lever à cinq, coucher ii oeuf, Fait vivre d'ans nonanteet neuf...
La nourriture était sobre et frugale, mais substantielle; le eos» tume simple dans sa forme, modeste dans sa couleur, solide dans son étoffe, chaud et commode: aussi alors la probité du commerce de Paris était passée en proverbe 5 le marchand employait vingt ans à se créer une modeste aisance ; et parce qu'il n'ambitionnait pas une fortune improvisée, il repoussait toute combinaison hasardeuse, reculait devant les crédits, et ne traitait qu'à coup sûr. I ne faillite eût été une chose prodigieuse alors ; toute la famille se serait dépouillée plutôt que de la souffrir; elle se serait crue déshonorée tout entière. Ma mémoire ne me fournit pas un seul exemple de faillite en ce siècle : c'est le temps glorieux du commerce français.
Le portrait que nous venons de tracer du marchand de Paris au dix-septième siècle convenait de tout point à maître Jean Lebon. le riche cordier de la rue de la Vieille -Monnaie, le patron de l'ancienne et honorable maison connue sous l'enseigne du Singequi-peïole.
Maître Lebon était toujours le dernier couché et le premier levé dans sa maison. Or, le 6 décembre de Tannée 1640. infidèle par hasard à son habitude d'activité, maître Lebon laissa le jour se
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lever avant lui. Il est vrai qu'il faisail un rroid piquanl et un brouillard ô couper au couteau, selon l'expression pittoresque de la patronne du Singe-qui-pelote. Il esl vrai que I»- brave homme élail
cousu de rhumatis s, toujours selon l'expression de la dame Le-
lion. Celle-ci donc, respectant son repos, se leva la première, et, après avoir réveillé sa servante et son commis, descendit ouvrir les contre-vents il»' sa boutique ; mais à peine eut-elle mis le nez à l'air, qu'elle referma vivement la porte et remonta dans sa chambre. Croyez-vous que le froid glacial d^in matin de décembre ou le brouillard humide l'eût mise en fuite? que non, vraiment ! il s'agissait d'un événement d'une bien autre gravité! Écoutez plutôt la conversation qui s'engage entre les deux époux. La dame Lébon, d'un pas alerte et le visage décomposé, entre dans la pièce où son époux dort encore du sommeil de l'innocence et dune nuit tourmentée de rhumatismes :
«(Monsieur Lebon ! monsieur Lebon ! levez-vous vitement. je viens de les revoir !
— Qui? quoi? qu'est-ce? reprend le brave homme, reveille en sursaut et bondissant sur son séant. Le l'eu esl-il à la maison .'
— Il s'agit de bien pis que cela... peut-être !
— Certes! voilà un début peu rassurant, ajoute le pauvre homme... Explique-toi, ma bonne...» En même temps, pour mieux entendre, il relève sur son front son bonnet de coton, dont la mecbe se redresse majestueusement, et de la même main il s'assure que le nœud du ruban aurore qui l'attache est bien sur le devant... Après quoi il se frotte les yeux, et se tournant vers sa femme : « J'écoute, ma bonne amie, j'écoute.
— Levez-vous d'abord, et venez voir!
— Est-ce bien nécessaire, ma cbère amie? reprend d'un ton qui semble demander grâce le pauvre homme dont le rhumatisme s'accommoderait mieux de la chaleur du lit que des quatorze degrés de froid du dehors.
— Vous me le demandez, maître Lebon ! mais, s'il n'y avait pas
urgence, me serais-je permis de troubler votre repos ? Levez-vous donc et hâtez-vous. »
Maître Jean pousse un soupir, et sans insister davantage passe ses chausses, endosse un pet-en-1'air (je vous demande pardon du mot, mes jeunes amis, mais la langue française était encore loin d'être prude en 16i0, et il n'y avait pas d'autre expression pour désigner l'espèce de demi-robe de chambre en usage à cette époque); à peine est-il vêtu, que sa femme soulève, dans son châssis, la seule fenêtre qui donne sur la rue, et d'un geste aussi triomphant que le ton : « Regardez, voyez-vous?... »
Le pauvre Jean, qui frissonne à la première impression de cette rude atmosphère, jette pourtant attentivement ses yeux à droite et à gauche, puis rentrant la tète et regardant sa femme d'un œil ébahi :
« Eh bien! dit-il.
— Eh bien! vous avez vu, n'est-ce pas?
— Quoi! le brouillard?... il est magnifique.
— Le brouillard! qui vous parle de brouillard, mon ami?... N'avez-vous pas vu nos rôdeurs d'hier et du jour précédent?
— Allons! voilà tes lubies qui te reprennent, ma bonne Scolastique... ce n'était pas la peine de me déranger.
— Mais quand je te dis que je viens encore de voir ces deux hommes! je n'ai pas la berlue, peut-être !
— Non, mais ni moi non plus, et je ne puis jamais les voir.
— Est-ce ma faute? Pourquoi ètes-vous si lambin? Vous n'arrivez jamais à temps!
— Allons! allons! calme-toi... et puisque je n'ai pu rien voir, raconte-moi ce que tu as vu.
— Là-bas à l'angle de la rue, du côté des Lombards, deux hommes, les yeux tixés sur notre boutique, causaient ensemble. L'un de haute taille, la tète couverte d'un feutre où flottaient deux plumes noires, enveloppé d'un manteau brun qui, ne lui descendant que jusqu'aux genoux, permettait de distinguer parfaitement
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des bottes à entonnoir d'où sortaient en abondance des plis de dentelles; il portail deséperons d'argent. Ou y me trompe fort, ou cet homme est quelque grand seigneur. L'autre, au contraire, petit, maigre, de chétive figure, était vêtu de haillons : celui-là doil sortir de la Cour des Miracles. Je n'ai rien entendu de leur conversation, mais j'ai pu en interpréter Le sens par leurs gestes. Le premier désignait souvent de la main notre boutique, tandis que, de l'autre, il montrai! à son interlocuteur une lourde bourse : celui-ci paraissait hésiter é l'accepter, comme s'il s'agissait d'une entreprise difficile ou dangereuse. Enfin le premier, le cavalier au manteau, a ajouté une seconde bourse à la première; l'autre alors a paru se confondre en protestations et en promesses de dévouement. A cet instant, je suis remontée en toute hâte vous avertir. Eh h i<-r i ! qu'en dites-vous.'
— Je dis, ma bonne Scolastique, que tes frayeurs te troublent la vue. Deux hommes ne peuvent-ils causer ensemble, tournés «Vers notre maison sans intention, parce qu'après tout il faut bien qu'on se tourne toujours d'un côté quelconque, sans que ces gens s'inquiètent de nous? D'ailleurs, si ce sont des liions, je les recommanderai des aujourd'hui à notre quartenier. La garde-bourgeoise se dirigera plus souvent de ce côté pendant la nuit, Eela te rassure-t-il?
— Des voleurs!... Mais ce ne sont pas des voleurs!... Ne t'ai-je pas dit que l'un d'eux avait toute la mine d'un grand seigneur?...
— Rien ne ressemble plus à un chevalier de bon aloi qu'un chevalier d'industrie.
— Et les chevaliers d'industrie ont-ils l'habitude d'offrir aux mendiants des bourses pleines? et oflre-t-oa des bourses pleines suis demander en échange quelque service important ? »
La dialectique de dame Scolastique devenait si serrée que maître Jean ne savait plus que répondre; aussi, selon sou habitude en pareil cas. il porta sa main droite a I oreille du même côte, et se mit a la (rratter activement.
« Ne te gratte pas l'oreille, Jean, el réponds-moi, reprit sa femme.
— Que puis-je te répondre? ta manière de présenter les choses les plus simples embarrasserait un homme plus prompt à réfléchir que moi... Que ne m'expliques-tu tout de suite la pensée...
— Ma pensée, la voici : nous avons un enfant, un charmant enfant, que j'aime comme s'il était réellement le nôtre...
— Chut ! chut ! baisse la voix, interrompit Jean Kebon en regardant autour de lui avec inquiétude... Je serais désespéré que Tanerède t'eût entendue...
— Cet enfant, à qui appartient-il? nous n'en savons rien... à quelque illustre et puissante famille, sans doute, s'il faut en juger par les langes dont il était enveloppé quand on nous l'apporta dans notre ferme en Normandie, s'il faut en juger surtout parla somme d'argent que nous a remise pour en prendre soin celui qui nous l'a confié, puisque c'est avec cette somme que nous avons acheté le . fonds de mon oncle Robert. Nous avons fait le serment de veiller sur lui comme sur notre propre enfant, et de le rendre sain et sauf (juand on viendrait nous le redemander.
— Et puis? interrompit maître Jean, dont l'imagination n'était pas assez prompte pour saisir de suite toutes les conséquences qui se déduisaient pourtant assez naturellement des explications de sa femme; et puis?
— Comment, tu ne comprends pas que cet enfant, caché avec tant de soin, doit sans doute avoir un jour à recueillir un héritage, un nom, un titre, une immense fortune, et qu'il peut se trouver des gens qui aient intérêt à le faire disparaître?...
— Ah! tu m'ouvres les yeux !
— Enfin, c'est bienheureux !
— Mais, par saint Paul, le patron de notre corporation, je me mettrai sous la protection spéciale des chefs de notre colonelle.
— Oui, et alors il te faudra leur raconter toute cette histoire. Voilà un moven ingénieux! ajouta, non sans quelque dépit, la digne Scolastique.
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— Que faire donc alors? J'en perdrai la tête!
— Veiller toul simplement surTancrède avec le plus grand soin, ci ne jamais le perdre des yeux. Mais, chut ! le voilà ! toujours plus charmant! Ah! quand viendra le moment de m'en séparer, j'en mourrai, j<' crois, de chagrin ! »
En effet, un bel enfant de sept à huil ans environ, aux joues roses, aux lèvres fraîches, aux yeux doux et brillants, venait de faire invasion dan- la chambre : il sauta au cou de S élastique el de Jean, et, souriant gaiement :
i « Bonjour, père! bonjour, mère! s'écria-t-il \ voyez donc ce que saint Nicolas m'a apporté pendant la nuit. Ce que c'est que d'être sage]... Puis, se baissant vers la cheminée i c'est le chemin que saint Nicolas est toujours censé prendre pour venir faire aux enfants ses visites généreuses), « je serai toujours sage, hon saint Nicolas, pour que vous m'aimiez toujours! » Se retournant aussitôt vers ses parents : « En voulez-vous, père? et vous, mère, en voulez-vous? » et il leur présentait ses mains pleines de bonbons et de friandises.
La bonne Scolastique, les yeux humides, le pressait tendrement contre son sein en l'embrassant.
« Raconte-nous comment la chose s'est passée! lui dit-elle avec un tendre sourire.
— Ah! je n'en sais rien encore cette fois-ci, répondit Tancrède avec un grand sérieux.
— Tu t'étais cependant bien promis de surprendre saint Nicolas!
— Oui : aussi j'ai tenu mes yeux ouverts longtemps, bien longtemps: puis, je ne sais comment cela s'est fait, ils se sont fermés tout doucement malgré moi, et je me suis endormi. Mais j'avais mis mes souliers dans la cheminée, et ce matin j'ai trouvé deux grands cornets de bonbons et des jouets. Oh! les jolis jouets! je ne vous avais pas raconté eela, ma mère; figurez-vous qu'il va un canon, vous savez, comme je désirais tant d'en avoir un!... Oui. un canon en bronze monté sur son affût, avec le caisson, le seau.
la mèche, le tire-bourre, et tout, tout enfin ! Oh ! que je suis content! je vais vous le faire voir... » Et le petil garçon remonta en courant à sa chambre pour y chercher ce canon, que ses parents connaissaient beaucoup mieux que lui-même, vous n'en doutez pas.
— Il est si gentil! murmura Scolastique en regardant son mari, est-ce que tu pourrais t'en séparer, toi, Jean?
— Allons donc, ne me tourmente pas avec ces idées-là, reprit Jean en se levant d'un air de mauvaise humeur... c'est bien assez de subir le malheur quand il vient, sans s'en affliger d'avance. »
Cependant Paris marchand s'éveillait, le bruit de ses quatre cent mille habitants le remplissait déjà : cris des marchands ambulants du malin, disputes, tumulte assourdissant des voitures, vacarme des forges, aboiements des chiens, roulement des tambours, chansons bruyantes du savetier qui s'accompagne du marteau en battant son cuir, appel monotone des petits ramoneurs, rien n'y manquait ; Paris était éveillé, Paris revivait.
Plus d'une pratique déjà s'était étonnée de ne pas voir la patronne du lieu trôner dans son comptoir, le patron dans son atelier; on commençait presque à s'inquiéter de cette infraction aux us et coutumes de la maison. Ils descendirent tous deux.
Un moment après, Tancrède, la figure allongée, y parut.
« Est-ce vrai, mère, ce que me dit Astasie?
— Apprends-moi d'abord ce que dit Anastasie?
— Que vous ne voulez pas que je mette aujourd'hui mes habits des dimanches.
— Elle a raison : je ne le veux pas.
— Je n'irai donc pas à la grand'messe avec mes camarades?
— Non.
— Et je ne suivrai pas les tambours et les violons des écoliers?
— Non.
— Et je n'assisterai pas à la comédie des écoliers?
— Non.
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— l'.h bien ! je n 'ai pas été méchant : pourquoi me punisses-voui si cruellemenl ? »
Tancrède pif mail î chaudes larmes; il était encore si gentil dans bod chagrin d'enfant, que Scolastique, prête a pleurer ellemême, l'attira près d'elle en le caressant.
" Ne pleure pas. mon petit Tancrède, j<' !<■ donnerai toul ce < 1 1 m lu voudras.
— JTaime mieux aller à la grand'messe svec tons mes camarades.
— I n mousquet {ail i la taille!
— J'aime mieux suivre les tambours et les violons.
— Un tambour !
— J'aime mieux voir la comédie des écoliers.
— Une veste neuve !
— J'aime mieux aller avec mes camarades. Ils croiront que j ;u été puni à la maison : je ne veux pas qu'ils le croient. »
Le pauvre entant n'en pleurait que plus fort.
A cet instant la porte s'ouvrit, et un grand et gros homme, la ligure réjouie, portant un costume moitié clérical et moitié bourgeois, entra dans la boutique.
« Eh bien!... eh bien, cria-t-il d'une voix de basse en entrant... on pleure ici! qu'est-ce que cela signifie? quelle sottise as-tu faite. Tancrède ?
— Aucune, maître Guillaume; j'ai été sage, demandez plutôt à maman, et elle ne veut pas que j'aille avec mes camarades! »
Naturellement, Tancrède pleura de plus belle en prononçant ces derniers mots.
« Et pourquoi cela, dame Usbou? demanda maître Guillaume.
— J'ai trop peur qu'il ne lui arrive quelque malheur, reprit-elle avec embarras.
— Quel malheur voulez-vous qu'il lui arrive de plus qu'a ses camarades? Allons, tranquillisez-vous, et . sous un prétexte aussi peu raisonnable, ne privez pas notre cher Tancrède d'un plaisir si envié
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des enfants de son âge; (railleurs, je vous en réponds, je le conduirai moi-même à son école, s'il le faut. »
Maître Guillaume Ruelle était l'ami de la maison, mais il était surtout grand chantre de Notre-Dame; en cette qualité, toutes les petites écoles de la ville lui étaient soumises; il nous reste encore de lui des règlements justement estimés. Que de raisons pour que Seolastique n'osât pas résister à son intervention! Tancrède revêtit donc ses habits des dimanches (expression de la bourgeoisie économe qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours), et. après avoir embrassé maître Lebon et sa digne femme, il sortit, donnant la main à maître Guillaume Ruelle-, ils se rendirent tous deux à l'école du quartier.
Les écoles de notre temps ressemblent si peu à celles de cette époque, que vous ne serez pas fâchés, je suppose, mes jeunes amis, de les connaître.
Dans une vaste salle, dont les murs sont blanchis à la chaux. se tiennent une centaine d'enfants environ, depuis l'âge de cinq jusqu'à l'âge de douze ans. Les élèves sont assis devant des tables de bois noir formant amphithéâtre, c'est-à-dire dont le premier rang est beaucoup moins élevé que le dernier. Le maître d'école, un petit manteau noir sur les épaules, un petit rabat blanc sous le menton, tient, à la portée de sa main, la férule et le martinet dont il ne se sépare jamais ; car alors on fouettait les enfants, on fouetlait même les jeunes gens dans les collèges, qui entretenaient des hommes dont c'était la seule attribution. Malheur à celui qui, sur les registres de ces derniers établissements, obtenait des notes comme tenax, w.enda.r, peraco\ vitiosus ; eût-il eu dix-huit ans. il était fouetté, et. de plus, il était exposé, s'il persistait, à voir un jour écrit en marge, à côté de son nom. rejiciendus ,• celui qui n'était signalé que comme piger, mollis, disiraclus, voyait souvent le mot rc/ine/ulus accolé à son nom comme épithète nouvelle. Mais heureux ceux qui méritaient les titres de docilts, pius, modes/us, diligens : a ceux-là tous les éloges, et à la distribution des prix.
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qui clô! ta Go de l'année, l;i laveur de remplir un rôle dans la tragédie classique qui anime cette solennité. I In fouettait beaucoup, nous disais-je tout à l'heure, oui, el les lils des plus grands seigneurs, ceux des princes du sang même, n'en étaient pas exempts. \ cette occasion, je me rappelle une anecdote qui vient à l'appui de ce que j'avance.
Dans sou enfance, Louis XIV n'était pas toujours d'une docilité exemplaire, et souvent la reine-mère. Aune d'Autriche, se croyait dans la nécessité de le faire corriger manuellement. L'homme chargé de cette inquiétante fonction ne s'en acquittait jamais que masqué, tant on craignait le souvenir vindicatif du jeune roi, qui annonçait déjà ce caractère implacable qu'il montra dans la suite. Un jour que, le matin, le petit prince avait été fouetté, la reine, sa mère, vint, comme d'habitude, le saluer à l'heure de sa réception officielle, et, comme d'habitude aussi, elle ne lui épargna pas les amples révérences. « Eh! mon Dieu, madame, lui dit brusquement Louis, épargnez-vous toutes ces révérences, et ne me faites pas donner le fouet ! » Le mot n'était peut-être pas suffisamment respectueux, mais il ne manquait pas d'à-propos, il faut en convenir.
Assis sur un fauteuil de bois élevé de deux marches, le maître trône au-dessus de toute sa nombreuse classe. Il fait lire, réciter les plus petits garçons, écrire les plus grands, d'après la méthode du célèbre maître d'écriture Blégny, ou celle de Gangneur, ou il les fait chiffrer, d'après le livre des comptes faits du sieur Barème. A ces quatre facultés se bornait l'enseignement élémentaire dans la première moitié du dix-septième siècle. Au lieu de nommer l'élève qui doit réciter, lire ou parler, le maître le vise avec un petit instrument de bois, armé d'un claquet, appelé signal, sur lequel les élèves portent les yeux aussitôt qu'ils l'entendent. A l'instant qu'un nouvel élève est visé, celui qui parle cesse, et celui qui est visé commence. Les classes s'ouvrent par des chants qui se renouvellent d'heure en heure.
La Saint-Nicolas était la fête des petites et moyennes écoles. Ce jour-là, tous les élevés «le chaque quartier, dans leurs plus beaux habits, s'en allaient, dès le matin, réunis sous leur maître, entendre la grand'messe à leur paroisse, puis, sur le produit de la cotisation recueillie la veille, on revenait collationncr à l'école, c'est-à-dire se bourrer de gâteaux et de fruits, de marrons rôtis, arrosés de cidre ou d'eau de sirop ; ensuite de quoi on se promenait professionnellement par les rues du quartier, portant en tête la bannière de soie à franges d'or du grand saint, musique en tête, tambours, tlùtes, fifres et violons, et reprenant en chœur ce chant, dont le vieux et naïf Pasquier ne nous a conservé que ce refrain :
« Vive enfance et son alliance, « Vive enfance et le roi aussi... »
Je vous laisse à penser si ce jour était recherché des jeunes garçons, et si Tanerède n'avait pas motif de se désoler du refus que lui opposait sa mère de le laisser assister à toutes ces joies !...
Le voilà donc, le charmant enfant, parcourant la ville avec ses camarades. C'était pour chacun d'eux l'occasion de faire montre envers tous des présents dus à saint JNicolas. Or, il y avait profusion de jouets et de friandises dans cette petite foule: c'était entre eux à qui ferait valoir sa propriété. Inépuisable sujet de disputes! La vanité est de tous les âges. Elle prend, hélas! l'homme au sortir du berceau et le conduit jusqu'au delà de la tombe. A sept ans, il s'enorgueillit d'un sabre de fer-blanc ou d'un fusil de bois-, à trente ans, il s'enorgueillit d'un titre vide et sonore... Le canon de Tanerède eut tous les honneurs de la journée; il fut admiré sur tous les tons exclamatifs, il fut envié. Tanerède était dans la joie de son cœur; mais c'était un singulier caractère que celui de cet enfant : il semblait participer de la générosité du paladin fameux dont il portait le nom. Au plaisir de posséder, il préférait le plaisir de donner 5 noble et vif plaisir, en elfet, quand on le satisfait pru-
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demment, el qu'il ne conduit p.i> i une aveugle prodigalité. Or, en passant dam la rue Saint-Denis, un embarras de voitures ce h riait pas chose rare a Paris alors plus qu'aujourd'hui arrêta les écoliers. Beaucoup de passants aussi s'arrêtèrent, et au boni de quelques instants le désordre se mil dans les rangs de la bande joyeuse; les enfants se mélèrenl avec las passants, m attendant I instant de se remettre en marche. Or, à côté de Tancrèdese trouvai! arrête un jaune garçon de huit ou neuf ans environ, accompagné de son précepteur qui lui servait aussi.de valet de chambre. Cel enfant, beau comme Tancrède, maisd'une nature moins vive, moins énergique, aussi blond que l'autre était bran, aussi délicat que l'autre était robuste, portait le costume des enfants nobles : feutre à plumes blanches, souliers carrés du bout, à talons élevés, à Ilots de rubans, le bas de soie tiré sur la jambe; chausses larges, ouvertes sur les hanches avec des rubans pendants sur le cote extérieur du genou, justaucorps de velours noir rayé d'or, soubreveste de soie nacarat, ayant au coude, pour laisser voir la fine batiste de la chemise, des crevés longs, maintenus avec des Ilots de rubans qu'on prodiguait alors dans le costume des hommes; les règnes de Louis X11I et de Louis XIV sont aussi les règnes de la dentelle el des rubans. Notre contact avec l'Espagne, pendant la Ligue, nos guerres avec cette nation sous le long gouvernement de Ricbelieu. produisaient leurs conséquences. Le génie chevaleresque et un peu théâtral de l'Espagne réagissait sur nos mœurs: notre littérature et notre costume s'en imprégnaient profondément. Le précepteur du jeune garçon portait un costume sévère qui tenait le milieu entre l'habit clérical et l'habit séculier.
— Oh ! voyez donc, Urbain, le joli canon ! s'écria l'enfant, désignant en même temps du doigt le canon que Tancrède traînait à sa suite...
— Voulez-vous le voir plus à votre aise ? se hâta de dire Tancrède ; puis, avant même qu'il n'eût reçu la réponse à sa proposition, il présenta à son interlocuteur le jouet objet de son admiration.
I>K TOUTES LES ÉPOQUES. 'H'.i
— Oh! mais voyez <[uelle perfection dans l'ensemble, Urbain ? avez-vous jamais rien admiré de plus Uni dans ses détails mignons ! Je voudrais bien en posséder un semblable! Vous en ferez pour moi la demande à mon oncle le cardinal, n'est-ce pas, Urbain? »
Urbain lit une assez triste mine à cette proposition ; elle l'embarrassait évidemment; aussi ne se pressait-il pas de répondre.
« Eh bien, Urbain, vous me ferez ce plaisir, n'est-ce pas? insista le pupille.
— Oui , monsieur le chevalier, et ce serait avec empressement, si je ne craignais de ne pas réussir...
— Pourquoi donc, Urbain?... Doutez-vous de l'affection que me porte monsieur le cardinal?
— Non, sans doute, monsieur le chevalier; mais monseigneur le cardinal aime le roi aussi, et cependant, vous le savez, il nt> lui a laissé que deux paires de draps... et quels draps encore!... Dernièrement le roi, voulant sortir, s'est trouvé dans l'impossibilité de le faire-, ses équipages étaient réduits à deux carrosses, et si délabrés, qu'il n'y a pas de marchand un peu riche qui n'en ait de plus beaux. Monseigneur le cardinal est très-économe, monsieur le chevalier.
— Vous voulez dire avare, Urbain, et vous avez raison. Allons, ajouta-t-il avec un soupir de regret, il faut renoncer à mon désir, je le vois bien... et il voulut rendre à Tancrède son merveilleux canon.
— Gardez -le, monsieur, lui dit aussitôt Tancrède avec une courtoisie de geste et de regards qu'on n'eût pu attendre de lui. Gardez-le, vous me ferez honneur et plaisir.
— Quoi, vraiment, vous consentiriez à vous en priver pour moi... Oh! je ne souffrirais pas!...
— Je vous en prie, monsieur, vous ne savez pas quelle joie j'éprouve à vous l'offrir ; d'ailleurs, ne craignez pas de me priver. Je ne suis que le fils d'un marchand, mais mon père n'est pas avare, et j'ai plus de jouets que je n'en veux. »
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Le précepteur faisail signe à -<»u élève » 1 « - refuser : celui-ci ne le
\ it pas mi ne voulut pas voir.
« Cela étant, reprit-il, j'accepte. Dites-moi seulement votre nom. afin qu'à l'occasion ]<■ m'en souvienne.
— Je m'appelle Tancrède Lebon.
— Eh bien . Tancrède, si jamais vous avez besoin de moi, quand nous serons plus grands tous deux, prenez cette carte où esl gravé mon nom. »-t venez me demander au palais Cardinal en la présentant. »
Tancrède, qui ne lisait pas encore très-couramment, ne voulut pas montrer son ignorance au petit chevalier, et mit sa carte dans sa poche sans même y jeter les yeux. Tous deux se séparèrent avec des démonstrations amicales.
A ce moment, les chevaux d'une des voitures arrêtées s'emportèrent: dans leur fougue, ils brisèrent une charrette et blessèrent une ou deux personnes. Aussitôt ce furent des cris d'effroi, un tumulte à ne pas s'entendre : chacun se précipitait aveuglément du côté opposé; on se poussait, on se bousculait les uns sur les autres, et, comme il arrive toujours en pareil cas, on ne lit qu'accroître l'embarras. Tout à coup un cri surmonte tout le bruit. La voix qui donnait ce signal de détresse était celle d'un enfant, mais elle était si perçante, qu'elle fut entendue de chacun. Elle indiquait ou une douleur bien vive, ou la crainte d'un grand danger.
Au milieu de cette foule effrayée, il y avait des mères à qui ce cri rappela leurs enfants; elles en tressaillirent jusqu'au fond des entrailles, et se précipitèrent vers l'endroit d'où il s'était élevé, toutes prêtes à porter aide et protection à celui qui semblait les appeler à son secours. En vain elles s'informèrent; chacun avait bien entendu la même voix, mais, occupé de son propre danger, nul n'v avait prêté d'aitention. Un vieillard seul assura avoir vu de loin deux hommes de mauvaise mine se jeter sur un petit écolier; l'un d'eux lui placer un mouchoir sur la bouche, tandis que l'autre l'enlevait enveloppé dans son grand manteau; ce crime audacieux
s'était commis avec une promptitude extraordinaire en plein soleil et sous les veux de plus de deux cents personnes. On ne sut même pas sur l'heure quelle en était la victime. Mais quand la voie publique, débarrassée des voitures, rendit la circulation libre aux passants, les camarades de Tancrède remarquèrent qu'il n'était plus parmi eux : on l'appela inutilement; le soir il ne parut pas non plus à la comédie des petites écoles.
Il y eut, ce jour-là, une grande désolation chez maître Lebon ; la bourgeoise passa la nuit à pleurer: les pressentiments maternels de dame Scolastique ne l'avaient donc pas trompée!... nous n'essaierons pas de rendre son désespoir.
Le lendemain le cordier fit sa déposition au parlouer des bourgeois; on réclama Tancrède à tous les carrefours au bruit de la caisse, promettant récompense à celui qui le ramènerait: on ne le ramena pas-, recherches, perquisitions, promesses, rien ne réussit ; le pauvre enfant était décidément perdu pour sa famille et pour les bonnes gens qui lui en avaient tenu lieu jusque-là.
Nous le retrouverons dans la suite de ce livre, et vous vous intéresserez sans doute, jeunes lecteurs, aux étranges vicissitudes de sa destinée.
( IIAPITRK DEUXIÈME.
L \ C 0 l K D F. S M llt.vC LES.
Sommaire
Les truands en famille. — Le roi de Thunes. — La monarchie «les gueux. — Le pré des gueux. — Apprentissage, examen, épreuve d'un inion. — Tancrède parmi les truands. — Les chevaliers d'industrie — Nouvel apprentissage. — Les tours de gibecière. — Réception d'un bachelier. — Les tireurs. — La comédie des costumes. — Les chevaliers d'osier. — Une révélation nocturne. — La garde bourgeoise et la maréchaussée. — Le cheval de bronze. — Tancrède se sauve. — Le chevalier de ilancini. — Minuit' le rôdeur. — Tancrède au palais Cardinal.
Au centre de ce quartier de Paris qu'on appelait le Marais, complètement isolé de toutes les habitations voisines, s'élevait encore, en 1647, un immense bâtiment. Au milieu de ce bâtiment s'ouvrait une vaste cour que fermait hermétiquement une lourde porte à deux battants. Rien de plus silencieux que cette maison pendant le jour, on l'aurait crue inhabitée; mais sitôt que venait la nuit, elle s'emplissait de bruits fantastiques; les habitants du voisinage s'effrayaient d'entendre alors des gémissements mêlés à des rires éclatants, des ebants orgiaques et des imprécations, des cliquetis stridents de vaisselles brisées violemment, aux sons de la viole et
de la cornemuse, un tapage inouï, un vacarme infernal. Ce lien
s'appelait la Gourdes Miracles : si vous êtes curieux de savoir d'où lui venait ce nom , pénétrez-y avec moi, et les faits dont vous allez être témoins vous expliqueront suffisamment le nom, la nature et la destination de cet antre affreux.
Six heures viennent de sonner aux paroisses du Marais; c'est en hiver l'heure où la Cour des Miracles se peuple. Coup sur coup, la porte s'ouvre sur une ligure étrange et se referme aussitôt. Parmi les arrivants, les uns sont seuls, les autres se présentent par groupes de six ou huit individus, d'autres enfin par bandes plus nombreuses. Dans leur foule, vous rencontrez des estropiés, des manchots, des boiteux, des borgnes, des sourds-muets, des aveugles ; c'est l'assemblage navrant de toutes les misères humaines : leur vue seule vous toucherait de compassion ; mais suivez-les dans leur retraite!... A peine y ont-ils pénétré, que d'incroyables métamorphoses s'opèrent en eux : le borgne met dans sa poche l'emplâtre qui lui couvrait l'œil, et soudain son œil redevient sain ; l'aveugle perd son regard fixe et atone : il y voit mieux que vous et moi ; le manchot jette à ses pieds sa souquenille, et, surprise nouvelle, de dessous sa veste sort un bras qu'il avait habilement lié le long des reins; le boiteux repousse avec mépris ses inutiles béquilles : tout à l'heure il va danser une sarabande ; ici, il n'y a plus que des hommes sains et robustes, bien conformés, animés d'un vigoureux appétit, et surtout brûlant d'une soif inextinguible: attendez quelques instants, et ils vous en fourniront la preuve.
Autour de tables dressées dans les immenses salles du rez-dechaussée se pressent plus de trois cents de ces figures tour à tour hardies, inquiétantes, bouffonnes, dolentes, rieuses, hypocrites, audacieuses, cafardes, que le crayon de Callot a reproduites si heureusement. Les haillons ingénieusement drapés, merveilleusement rapiécés, les guenilles les plus inouïes par la forme et par la couleur, ou plutôt par l'absence de formes et de couleurs, se rencontrent à chaque pas : les couvre-chefs seuls de ces homme-.
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r\i'i« ri.iicnt longtemps le burin du plus fécond artiste : nue dire des chaussures ? il \ .1 la des choses inimaginables, c'est un tohu-hohu sans nom. Voyez ce personnage qui poil»: fièrement la moustache relevée et la barbe en pointe: un feutre orné d'une longue plume de coq ombrage son Iront, mais ce feutre est presque entièrement dépouillé de poils, et offre à sa partie interne une profonde échancrure qui le dessine à plat a barbe; un manteau dont les bords ressemblent à de la frange, ou plutôt à du feston ; des hottes à entonnoir, l'une jaune, l'autre rouge, OÙ se dessinent encore des restes de dentelles, ouvertes sur les côtés de l'empeigne, fendues au cou-de-pied, usées, machurées, déchiquetées, boueuses, eeulees jusque sur les tiges, complètent le costume de l'individu. Quels soins, quelle intelligence il lui a fallu pour arriver à réunir tous ces détails, pour obtenir ce désordre habilement étudié! Aussi il porte sur tous ses voisins un regard hautain; c'est le modèle et la gloire des narquois.
Chacun tire sa cuillère de sa pochette, et s'apprête à déployer ses moyens gastronomiques. Chaque table est couverte d'un napperon de toile rousse de Laval : là vont apparaître toutes sortes de morceaux de rôt, gros, petits, gras, maigres, de mouton, de volaille, de gibier, provenant de la desserte des grandes dames et des seigneurs. 11 n'y a rien d'entier: il en est de même de la pâtisserie, de la brioche ou du cousin. Des niions, vêtus de souquenilles rapiécées, font de temps en temps le tour des tables, portant sur la tète une grande corbeille remplie de chanteaux, de quignons, de morceaux de pain de toutes les couleurs, de toutes les qualités, les uns tendres, les autres rassis, les autres durs. Quant aux houteilles, si elles sont remplies d'un mélange de toute espèce de vins, je puis vous assurer que le mélange est bon.
Le souper fini, on passe dans une salle restée vide jusque-là.
Tout à coup le bruit cesse comme par enchantement, et l'on entend répéter à demi-voix de tous côtés : « Le roi, voici le roi ! » C'est en effet le roi de Thunes, le roi des mendiants, qui s'avance
Tiiune:
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majestueusement au milieu de ses sujets, escorté de la reine, des princes du sang, des archi-suppôts et de toute sa cour. Sa lourde majesté parait plus ridicule encore par la richesse clinquante de son costume; c'est la parodie complète et bouffonne de ce qu'il y a de plus grand dans le monde après Dieu.
Le conseil prit place sur des bancs disposés à cet effet, et l'examen des mions commença : quinze ou vingt enfants à demi-nus se présentèrent d'un air effronté ; auprès d'eux se tenait un homme d'une haute stature, armé d'un nerf de bœuf destiné à corriger les mal-appris. «A toi d'abord, La Caille, approche et réponds» , dit le roi de Thunes.
Personne ne répondant, le roi répéta son appel en ordonnant à son ministre de la justice, sorte d'Hercule brutal qui avait nom Bénédict, de lui amener de force le récalcitrant.
« La Caille, hohé! La Caille, n'entends-tu pas que Sa Majesté t'appelle ? » cria celui-ci en saisissant dans la foule un enfant de dix à douze ans, qu'il amena en présence du conseil, non sans lui appliquer sur les épaules deux ou trois coups de nerf de bœuf, en manière d'avertissement, sans doute.
Contre l'attente générale, le jeune garçon ainsi battu ne versa pas une larme, ne proféra pas un cri ; mais arrivé devant le roi déguenillé, il lui jeta un regard de mépris, en lui disant :
« Que me voulez-vous ? Je ne m'appelle pas La Caille, vous le savez bien, et je ne reconnais pas votre autorité.
— Vraiment! Eh bien, tu vas la reconnaître. Enseigne-lui que je suis le maître ici, Bènédict. »
Le géant ne comprit que trop bien la pensée du monarque argotier, et plusieurs coups se succédèrent encore sur les épaules du petit rebelle. Il les endura comme la première fois, sans sourciller. « Eh bien î reprit le chef, sais-tu ton nom maintenant ?
— Oui, répondit énergiquement l'enfant, et je sais lé lien aussi ; je m'appelle Tancrède Lebon, et toi François Durut, qu'on nommera bientôt Francois-le-Pendu ! »
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Toute l'assemblée se prit à rire en battant des mains à cette \ ive apostrophe; le i * > î seul ne riait pas. Le dépit et la colère se lisaient dans ses petits yeux griSi
Ah ! ah ! mon garçon, reprit-il en dissimulant mal sa vexation, in fais de l'esprit!... Voyonssi tu en auras jusqu'au bout... Çénédict, compte-lui les Lettres de m»h nom sur les épaules, afin qu'il ne 1rs oublie plus. »
Bénédict, sans se faire prier, administra huit coups de nerf de bœuf à Tancrède, qui luttait ainsi contre la puissance du roi des mendiants. Comment se trouvait-il transporté dans cette mauvaise société? C'est ce que nous saurons par la suite.
Tancrède parut aussi insensible que la première fois à ce nouveau supplice, et relevant la tète, il s'adressa ainsi à son persécuteur : « Tes mauvais traitements ne peuvent rien sur moi; demande-le à ton bourreau : plus d'une fois j'ai déjà lassé sa cruauté; il m'a vu brisé, sanglant, couvert de plaies, prêt à mourir, et je n'ai jamais cédé, je ne céderai jamais: épargne-toi donc une barbarie inutile : lais-moi plutôt tuer tout de suite, si tu l'oses!
— Et qui t'assure que je ne l'oserais pas ?
— Tu oublies que le gentilhomme par l'ordre de qui tu m'as enlevé t'a défendu d'attenter à ma vie sous peine (le la mort. Ne le nie pas. je l'ai entendu au moment où il te quittait après être venu s'assurer ici que tu avais bien accompli le crime pour lequel il t'a si magnifiquement payé. »
Le roi de Thunes se mordit les lèvres jusqu'au sang, et ne répondit pas d'abord; il prit à part ses conseillers et les consulta. « 11 faut pour l'exemple que la justice ait son cours. » Telle fut la réponse de tous.
«D'après l'avis unanime du conseil, reprit le roi en reprenant sa place, La Caille, ton interrogatoire va continuer, et tu subira» la punition réservée à ceux qui répondent mal. Trois coups pour chaque mauvaise réponse. D'abord, quel est le devoir d'un bon mion? réponds... »
Tancrède n'opposant qu'un silence dédaigneux à cette question, Bénedict le frappa trois fois. «A toi, l'Enflé, » dit le roi, s'adressant au néophyte le plus proche de Tancrède. L'enfant interpellé répondit d'un air hardi :
« Miauler devant les passants d'une voix fort douce, fort niignarde, fort agréable; sauter, danser, demander sa vie aussi gaiement que les petits Auvergnats; n'être jamais enroué, toujours à demi nu ; mourir toujours de faim, en paroles au moins, et ne làcher le passant qu'après avoir été refusé neuf fois.
— Bravo ! cria l'assemblée, bien répondu !
— Oui, ajouta le roi, ceci prouve une excellente éducation. Encore à toi, La Caille... Lne question d'histoire... Comment est mort le dernier roi de Thunes, mon prédécesseur ?
— Pendu, comme tu le seras bientôt, » répliqua vivement Tancrède ; je te l'ai déjà dit.
A cette réponse irrévérencieuse , le roi consulta du regard ses conseillers : ceux-ci, effrayés de l'entêtement de Tancrède, furent d'avis de ne pas donner suite à cet incident. Le roi passa donc à un autre mion.
« L'Enrhumé , dis-nous un peu comment est organisée la monarchie des argotiers.
— En tête, répondit d'une voix sourde celui qu'on appelait l'Enrhumé, en tète le roi ; puis autour de lui les archi-suppôts, les cagoux et leurs dignitaires, enfin les gouverneurs de provinces.
— Très -bien, l'Enrhumé-, le conseil, en témoignage de sa satisfaction, te décerne trois cruches de vin que tu partageras avec tes amis... Revenons à La Caille... Comment doit-on aborder le roi quand on a une grâce à lui demander ?... »
Nouveau silence de Tancrède, nouvelle torture. « A toi, Gros-Bec, poursuivit François Durut en s'adressant au néophyte suivant !
— On se prosterne jusqu'à terre ; on ne l'aborde qu'en marchant à quatre pattes..,» Et, pour mieux se faire comprendre. Gros-
! ES JËI NES FRANÇAIS Bac se prosterna el marcha si drôlement à quatre pattes devant le roi, que celui-ci ne put s'empêcher de rire ouvertement; toute rassemblée l'imita.
«Très-bien, très-bien, reparti! François Durut quand le si* lence fui rétabli; Gros-Bec, tu es un courtisan, un vil flatteur; n'importe... tu plais à Notre Majesté: nous te décernons la décoration tlu Tesson de (/ris.
— Merci, très-gracieux souverain.
— A loi, La Caille, reprit le monarque eç guenilles : combien la monarchie des gueux compte-t-elle <!•' sujets en France, él commenl les divise -t-on ?... »
Nouveau silence, nouveau supplice.
« A loi, Tète-d'Étoupes, » reprit le roi en s'adressant à un cinquième candidat.
Tète-d'Étoupes s'avança de deux pas, et, après s'être humblement incliné, il débita ce qui suit avec un aplomb imperturbable :
« Le nombre des sujets de la monarchie des gueux ou avgoliers s'élève au moins à cinq cent mille en France : on les divise en dix classes, savoir:
1° Les malingreur, qui savent se pâlir et se donner l'air poitrinaire, comme aux siècles passés :
2° Les piètres, qui s'étudient à marcher sur des béquilles, et se font boiteux, pieds-bots ou bancals:
3° Les sabuîeux, qui imitent le mal de la Saint-Jean: ils ont inventé tout nouvellement l'eau de savon avec laquelle ils jettent par la bouche une écume plus naturelle que celle des véritables malades ;
4° Les francs-mitous , qui tremblent de tous leurs membres comme si la fièvre les dévorait:
')' Les hubins, qui se font passer pour maniaques en contrefaisant, par instants, la rage qui distingue ceux-ci :
6e Les /ii/dropiques. qui s'enflent ingénieusement le ventre:
7° Les riffodès, qui varient continuellement le récit de l'incendie de leurs magasins; ils ont tout brûlé, jusqu'à leur habit. jusqu'à leurs chausses, et, selon le genre de leurs auditeurs, ils ont perdu deux mille livres, ou cent mille livres, ou des millions ;
8° La joueurs des ponts et des pro?nenades, les plus gais des nrgotiers-, les enfants qu'ils louent, achètent ou enlèvent pour les dresser tout jeunes à leur profession , font leur plus grand bénéfice;
0° Les estropiais ou narquois, qui s'affublent d'une épée et racontent toutes les batailles fameuses auxquelles ils n'ont pas même assisté de bien loin, quoiqu'ils prétendent y avoir été criblés de blessures et y avoir perdu au moins l'un de leurs membres ;
40° Enfin, les polissons , la dernière classe des argotiers. Us portent pour uniforme le chapeau défoncé et la gourde au côté, fréquentent les couvents, dont les soupes les nourrissent.
— Bien! très-bien! s'écria l'assemblée ravie des connaissances déployées par le candidat.
— Silence! » cria le roi de Thunes; puis quand ce silence fut établi : « Oui, très-bien, Tète-d'Étoupes, et. pour preuve, je te fais chevalier de T Ecuelle. Maintenant à toi encore, La Caille... »
Pendant tout le temps que dura le discours de Tète-d'Etoupes, Trancrède était resté impassible, le dédain sur les lèvres, le dégoût dans le cœur, et détournant la tète avec mépris. Aux derniers mots du roi, le géant s'apprêta de nouveau à frapper ; à ce moment une voix fait entendre ces mois : « Attendez! attendez! » In homme fend la foule, et courant à Tancrède les bras ouverts : « Tancrède ! ce cher enfant! je le retrouve donc enfin! Dieu soit béni! Ne me reconnais-tu pas, mon bon ami ? »
En même temps il prodigue au jeune homme les démonstrations de tendresse les plus exagérées. Tancrède, d'abord ému, se remet promptement et promène sur ce nouveau personnage un regard
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méfiant; il De lui semble pas avoir aucua souvenir, même confus,
de tri homme : ■• Oui êtes-vous? lui dit-il.
— Ah! malheureux! lu ne me reconnais pas! voila ce que je craignais! Comment, tu ne reconnais pas le chevalier d'Escrompignac, l'un des meilleurs amis de ton père! Hélas! il me Pavai! bien dit a son lil de mort... »
(le personnage, don! vous suspectez saiiN doute a bon droit la véracité, disail pourtant la vérité sans lé savoir peut-être. Oui. le pauvre M. Lebon était mort, et -a digne épouse n'avait pas tardé a le suh re au tombeau.
« Quoi! mon prie est mort;' s'écria Tancrède en pâlissant.
— Oui! hélas! mon pauvre petit, et sa bonne femme aussi... Ah! quand je me représente ce triste tableau , je ne puis arrêter mes larmes... » Pour donner plus de poids à ses paroles, le chevalier d'Escrompignac tira de sa poche un mouchoir de batiste brodée, et le porta à ses yeux en faisant entendre quelques gémissements. Tancrède, louché de ces marques de douleur, éclate luimême en sanglots. S'il jetait un regard autour de lui, il verrait un étrange sourire briller dans tous les yeux, se dessiner sur toutes les bouches : mais à cet âge et dans une telle circonstance, se méfiet-on de pareils témoignages.' « Ah! emmenez-moi vite d'ici, monsieur le chevalier! s'écria enfin l'enfant.
— Oui! oui, cher Tancrède! je ne suis venu que pour cela, réplique le chevalier... Je suis ton unique appui maintenant, et ma protection ne te manquera jamais. » Se tournant aussitôt vers le roi : «Çà, maître truand, et vous, misérables, qu'on me livre passage, ou j'appelle mes gens, qui m'attendent dans la cour.
— Mais.... monsieur le chevalier, balbutia Durut.
— Il n'y a pas de mais... Je veux bien te pardonner, à la condition que tu me livres de suite ce cher enfant ; sinon, demain je fais ma déposition au prévôt de l'hôtel, et avant dix. jours cinq ou sût d'entre vous seront pendus haut et court... vous y pouvez compter.
— Laisse/ passer monsieur le chevalier, s'écria le roi des gueux avec toutes les apparences de l'effroi; laissez-le passer avec Tancrède; trop heureux si. à ce prix, il daigne s'engager à nous ouhlier.
— Méritez-vous qu'on pense à vous, vile engeance! Çà, Tancrède, mon (ils, sortons vite de ce repaire immonde. Je ferai brûler les habits que je porte en ce moment, tant ils sont imprégnés des exhalaisons de cette laide populace! »
D'un pas rapide il sortit de la salle de réunion, accompagné par Trancède. A peine les portes furent-elles refermées derrière lui. qu'un immense éclat de rire retentit sous les voûtes.
« Allons! le voilà en bonnes mains! s'écria le roi de Thunes: un jour il nous reviendra de lui-même. »
Une chaise à porteurs de deux places attendait dans la rue le chevalier d'Escrompiguac : il y monta avec son pupille, et donna ordre qu'on le conduisit à son hôtel, rue des Tournelles.
Auprès de l'horrible séjour qu'il avait habité pendant trois ans. cet hôtel parut à Tancrède un lieu de délices. Les meubles en étaient bien un peu dépareillés, un peu délabrés, les tentures un peu fanées; mais, malgré tout cela, on y retrouvait une certaine élégance qui tout d'abord plut à notre héros.
Il eût fallu, pour en juger autrement, être infiniment plus connaisseur que ne l'était Tancrède.
Le désordre qui signalait l'ameublement du chevalier se retrouvait dans sa toilette. Il portait les rhingraves de velours et les soubrevestes de soie avec des ilôts de rubans, les manchettes de dentelles et les bas de soie; mais soie, velours, dentelles et rubans étaient ordinairement flétris, tachés et déchirés plutôt qu'usés; cependant, le chevalier riait si volontiers lui-même, et tout le premier, avec tant d'esprit et d'aisance de ce qu'il appelait son insouciance en l'ait de vêtements, qu'on ne pouvait tout au plus que le traiter d'original. La société qu'il recevait se composait, disait-il, de cadets de familles illustres autant que la sienne, mais comme
Art LES IKI NES FRANÇAIS
lui peu favorisés «l«" Il fortune; c'étaient bu demeurant d'excellents gentilshommes ijut' les chevaliers de Pageville, de Favimont, de Turbicourt, de Roustignac, «lu Lac, de la Rivière, de la Ville, des Maresti de la Forêt, de la Place, de l'Église, et cent autres noms aussi illustres que j'oublie, car il recevait nombreuse compagnie, le chevalier d'Esorompignac. Il semblait que tous les substantifs de localité tinssent à honneur d'avoir auprès de lui un noble représentant.
Si les botes du chevalier n'étaient pas de la première noblesse, en revanche, aucune maison de France et de Navarre n'eut pu leur disputer le prix de la gaieté, (le n'étaient que joies et festins, jeux et parties de plaisir.
Quant aux manières et au langage. Tancrède ne se rappelait pas avoir rien vu de si recherché; évidemment, tous ces gens-la avaient fréquenté ou fréquentaient la cour du jeune roi, ainsi qu'ils s'en vantaient: sans cela, où eussent-ils pris cette dextérité élégante, celte promptitude Charmante qui les faisait remarquer en toutes eboses? Que de fois le jeune bomme se prit à rire en leur voyant exécuter avec souplesse les tours de cartes les plus à la mode, les tours de gibecière, le jeu des gobelets, le jeu des dés pipés, celui des cartes bizeautées : simples et innocentes distractions des cadets de bonne famille, selon leur expression. Tantôt, en riant, on lui escamotait son déjeuner et on lui enseignait à escamoter celui des autres. Comme il s'amusait au jeu du filou, qui donna plus lard son nom à ceux qui y réussissaient le mieux î Comme il riait quand, par une imperceptible inclinaison du casier marqué par des raies noires et rouges, il arrêtait à volonté le cylindre roulant sur la raie perdante ou sur la raie gagnante; et, loin de s'en fàcber, comme on l'applaudissait de ses progrès dans les belles manières !...
C'était après diner surtout que la gaieté de nos cbevaliers devenait folâtre; il fallait voir alors comme ils se moquaient agréablement des bourgeois! On allait prendre poste sur les ponts: et
DE TOUTES LES Kl'ool i;s. 833
lorsqu'un d'eux rendait à l'hôtel avec un manteau garni de dentelles, et par-dessus un manteau bleu galonné d'argent, et pardessus qu'il avait un manteau rouge galonné d'or; qu'il avait sur la tète un de ces chapeaux ceints d'un large cordon, et un caudebec, un castor, un sous chaque bras, il fallait voir avec quel fou rire, quels applaudissements on accueillait le chevalier iïre-îaine.
D'autres fois, toujours aux dépens des bourgeois et des vilains, on se donnait le plaisir d'une comédie nocturne. Un chevalier, ayant placé sur une ligne plusieurs chevaliers d'osier, demandait hardiment à plusieurs personnes la bourse ou la vie. Et l'on riait bien des terreurs paniques de ces bons bourgeois, qui s'enfuyaient à toutes jambes en jetant sur le pavé leur bourse pleine.
Une distraction bien agréable encore était, en plein jour, de mettre si légèrement la main dans le gousset d'un gros Flamand ou d'un épais Limousin occupé à regarder le cheval de bronze, qu'il ne s'aperçût pas que son argent changeait de poche. Pour arriver à cette perfection, que d'études ne fallait-il pas! Un mannequin tout garni de clochettes était suspendu au plafond par un seul fil; il fallait en vider les poches sans qu'une seule clochette fît entendre sa voix criarde. Quels éloges, quels hourras joyeux on prodiguait au chevalier triomphant! Qui n'eût voulu les mériter comme lui! Tancrède y parvint. Alors on lui attacha pendant une heure, au premier bouton de son parement, un petit ruban rouge; et il fut déclaré bachelier.
Le jeu le plus drôle était celui de tirer le rôt. C'était, le soir, un grand plaisir de voir plusieurs chevaliers revenir portant triomphalement sur l'épaule une broche avec son gigot, tirée de la cuisine d'un rôtisseur.
Souvent le repas était suivi de la comédie domestique ou de la divertissante répétition de ce qui, pendant le jour, s'était réellement fait. Le même chevalier sortait de l'habit de paysan, entrait dans celui de procureur, passait dans celui de gentilhomme, et changeait à chaque fois de voix, d'accent, de formes, de manières,
t.»l LES JEI'NES FRANI US
d'attitudes, presque de taille: il terminait la scène pat feindre
d'avoir les archers aux trousses; il se déshabillait, se coiffait d'un
bonnet de nuit, el en on clin d'œil se trouvait au lit, dormait,
ronflait.
Tancrëde avait de nobles instincts; les premiers exemples, les premiers préceptes qu'il avait reçus de maître Jean Lebon et de sa femme avaient laissé des germes heureux dans son cœur; cependant il n'avait que onze ans, et, depuis l'âge <le sept ans, il avait été enlevé à sa famille; dès lors, il n'avait plus eu sous les yeux que l'exemple du mal : on s;iit cependant avec quelle énergie il avait résisté à tous les moyens qu'on avait mis en œuvre pour le corrompre : mais, cette fois, le vice se présentait sous des dehors attrayants : c'était affaire de distraction, convenable à des cadets de bonne famille, un simple jeu, voilà tout. On lui cachait avec soin le ente sérieux de cette comédie: on s'appliquait habilement à assoupir en lui les bons sentiments, en même temps qu'on cherchait à éveiller en son âme l'amour du plaisir. J /épreuve était délicate: des esprits plus éclairés, des volontés plus robustes que la sienne eussent pu succomber : aussi ne doit-on pas s'étonner que Tancrède se soit laissé d'abord aller à ce joyeux entraînement : et s'il ne succomba pas. c'est sans doute à une faveur toute particulière de la divine Providence qu'il dut en rendre grâce.
Un soir, de retour d'un long voyage, un des amis du chevalier resta, par extraordinaire, à coucher chez lui : une simple cloison séparait le cabinet où reposait Tancrède de la chambre des deux chevaliers. Ce soir-là. précisément, on avait fait de copieuses libations : le vin rend indiscret et bavard. A peine couchés, oubliant la présence de leur petit voisin, les deux amis commencèrent à voix haute une longue conversation dont voici à peu près la substance :
Le chevalier d'Escrompignac. « Sais-tu ce qu'est devenu le chevalier de Blanville?
Le chevalier des Anses-Etroites. Oui: il sert dans la marine avec une épée de bois.
DE ïorn:s u;s ÉPOQ! es. 338
— Et le chevalier de la Courte^Pailte?
— Il a eu le fouet sur ses épaules et non sur les miennes.
— Et Robert d'Hesdon?
— On l'a mis à la porte de ce monde, ayant au cou une longue cravate de chanvre.
— Je n'ose pas te demander des nouvelle de Guillaume de Puits-sans-Fin?
— Ah ! ne m'en parle pas. Je l'ai vu un jour de marché à Vannes, lorsqu'en présence de dix mille témoins on le força, à grands coups de barre, à rendre l'àme.
— Et mes deux cousins, Grégoire Grand-Gosier et Joseph de Garneville font-ils toujours des leurs.'
— Non: car ils sont dans les armoires vitrées des chirurgiens, où je t'assure bien qu'il ne leur manque pas le plus petit os. L'Horace de mon ancien collège a bien raison de dire que les enfants ne valent pas leurs pères. Autrefois, les rois prenaient plaisir à nous voir faire sous leurs yeux des tours de chevalerie ; depuis ce damné cardinal de Richelieu, qui nous poursuit si cruellement, la profession a bien perdu de son charme! »
Sur ces derniers mots, le chevalier des Anses-Étroites poussa un soupir et s'endormit. Son ami l'imita presque aussitôt.
« Oh! oh! se dit Tancrède, qui n'avait pas perdu une syllabe de cette, conversation édifiante; voilà donc où conduisent tous ces jolis tours et jeux de chevalerie : à la Grève, à la potence, aux galères. Dieu soit loué de m'avoir éclairé à temps! Je ne resterai pas avec vous, messieurs les gentilshommes de la nuit, et vous pourrez vous amuser sans moi tout à votre aise... Peste! mais c'est à me faire regretter la Cour des Miracles... au moins on n'y volait pas. »
La résolution de Tancrède fut dès lors bien arrêtée 5 il fallait s'enfuir; mais comment? Il était sans cesse gardé à vue par d'Escrompignac ou par quelqu'un des chevaliers. Il passa ainsi deux années à épier inutilement l'occasion de s'évader. Pour mieux
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tromper Bes surveillants, il dul dissimuler ses secrets sentiments; il feignil il»- s'amuser (mis lc> jours davantage <1<' leurs tours d'escroquerie; il déploya même devant eux une grande dextérité aux jeux du mannequin, des cartes, des dés d des gobelets, non sans en frémir intérieurement de honte; il les trompa si bien, qu'on 1»' déclara à l'unanimité un jeune chevalier de grande espérance, el qu'on résolut de lui Faire faire ses premières armes. Un soir donc, la réunion des chevaliers étant complète, le maître lit venir Tancrède et interrogea publiquement comme ilMiit :
« Chevalier Tancrède «le Cadignac (c'est ainsi qu'on avait baptisé notre pauvre garçon), que veux-tu être?
— Soldat du roi, s'il se peut. »
Le maître, retroussant l'aile de son chapeau, le regarda d'un air sévère, et, le rectifiant : « Sot que tu es! je parle des étals de gens d'esprit, de chevalerie, si tu aimes mieux. Veux-tu entrer dans les boulineux?
— Eh! que sont lesboulineux?
— Ce sont les chevaliers qui exercent leur industrie sur le pave. Aimes-tu mieux les campagnards?
— Eh! que sont les campagnards.'
— Ce sont les chevaliers qui vont le long des rives fleuries de la Seine cueillir les habits des baigneurs. As-tu plus de goût pour les ténébreux?
— Que font les ténébreux?
— On se présente la nuit dans les carrefours avec un flambeau allumé; on offre aux prudents bourgeois de les accompagner, et, quand on est dans un endroit bien écarté, bien solitaire, bien sombre, bien bon, bien sûr, on tire son éteignoir et on leur l'ait son compliment dans les ténèbres.
— Je préfère autre chose.
— Oh! tu es ambitieux, je m'en doutais. Tu préfères l'illustration; fais-toi recevoir dans l'ancienne et très-noble compagnie de h Ma/he. où tu succéderas aux chevaliers de Henri II et de Henri III.
Si tu veux absolument porter le bouquet de plumes et l'épée, nous avons d'autres ordres de chevalerie : les rodomonts, par exemple-, les braves, qui se louent pour couper les oreilles et qui les coupent bien; ils ont succédé aux mauvais garçons , qui les coupaient encore mieux.
— Autre chose ! aufre chose !
— Tu es difficile, certes ! Peut-être veux-tu être riche et battre monnaie? En ce cas, si tu deviens bon artiste, tu seras admis dans les souterrains des châteaux ; tu auras pour camarades des grands seigneurs, des chevaliers de Saint-Lazare ou du Saint-Esprit, comme leurs nobles parents, et, dans leurs ateliers, chevaliers d'industrie comme nous; choisis!
— La vie au grand air, au clair de lune : tire-laine ! tire-laine ! > — Ya donc pour tire-laine. Demain nous te conduirons sur le
Pont-Neuf, à l'heure du rentrer des bourgeois 5 toute la chevalerie aura les yeux sur toi ; fais en sorte de gagner tes éperons! »
Tancrède comptait sur un secours de la Providence : elle ne lui fit pas défaut. Le lendemain, vers les neuf heures du soir, les chevaliers se disséminèrent discrètement sur le Pont-Neuf et dans les alentours; le premier manteau galonné qui passerait était réservé au chevalier de Cadignac. C'était le nouveau nom de Tancrède. Chacun avait les yeux sur lui. Tout à coup, un éclaireur s'avance du côté du Chàtelet en donnant le signal de retraite... « Les archers de la maréchaussée ! » se dit-on tout bas ; et chacun de se précipiter de l'autre côté. Mais là encore nouvel embarras! Un autre éclaireur se précipite vers ses compagnons en déroute en s'écriant : « La garde bourgeoise!... » Ainsi donc, les chevaliers étaient cernés entre deux feux. D'Escrompignac \iL le danger si imminent, qu'il ne pensa plus qu'à sa sûreté. « Ma foi! sauve qui peut! » s'écria-t-il en s'enfuyant à toutes jambes par la place du Palais. La troupe en désordre suivit l'exemple de son chef; plusieurs fuient pris.
Tancrède échappa au danger par si présence d'esprit. îl s'élança
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sur le piédestal de la statue » 1 * - Henri l\ ■■ de là. mettant un pied vin 1,1 botte du Béarnais el l'autre sur la bride du cheval, il put se placer en croupe derrière le bon roi comme autrefois Le meunier Guillaume. Ainsi placé, il assista à toute la scène qui se passai! bous lui. La place n'était poinl encore éclairée, et il Faisait une uuil sombre dans laquelle les falots de la garde*bourgeoise el du guet n'éclairaient qu'à quelques pas autour d'eux. Tancrède tremblait pourtant qu'un hasard ne le fil découvrir. L'ombre le protégea. Vers If matin, il descendit de son asile et commença à parcourir la ville, fort inquiet de son sortj où eût-il cherché un asile, puisque ceux qui lui avaient tenu lieu de famille avaient cessé de vivre!
Le hasard le conduisit vers la rue Saint-llonoré: comme il détournait la rue du Coq, il se trouva inopinément en face d'un homme qui portait le riche costume des seigneurs de la cour. Celui-ci s'arrêta avec surprise devant lui ; nuis le considérant attentivement : « C'est lui! » s'écria-t-il soudain; et il voulut l'arrêter en le saisissant au collet. Tancrède se débarrassa vivement de son étreinte et s'enfuit en courant de toutes ses forces; l'inconnu le poursuivait avec une vive ardeur. En cet état, Tancrède perdit tout son sang-froid, et, trouvant au palais Cardinal une petite porte ouverte devant lui, il s'y précipita en la refermant brusquement sur son persécuteur. Un corridor sombre le conduisit à une galerie d'où se faisaient entendre des voix ; il allait se retirer, quand il en sortit un jeune homme un peu plus âgé que lui, mais revêtu du plus riche costume. Tancrède s'arrêta, le nouvel arrivant en lit autant. « Qui es-tu? dit-il à Tancrède, et que fais-tu en ce lieu? Qui t'en a ouvert l'entrée? »
Comme le pauvre Tancrède, tout essoufflé, mais plus interdit encore, ne répondait pas :
« C'est sans doute un voleur! dit un valet présent à cette scène.
— Moi! un voleur! s'écria Tancrède avec un cri d'indignation.
— Oui, un voleur! qu'on le fouille, reprit le même personnage. » Aussitôt dit, aussitôt fait : mais on ne trouva rien sur Tancrède,
rien qu'une carie écussonnée aux armes de Ma/arin avec celle indication : le chevalier Mancini.
En entendant ce mot, le jeune seigneur saisit vivement la carte, puis Rapprochant de Tanerède et l'examinant avec attention : « Oui! s'écria-t-il, c'est lui! N'est-ce pas vous qui, il y a cinq ans environ, dans la rue Montorgueil, le jour de la fête des petites écoles, me fîtes don d'un charmant petit canon avec tout son attirail de guerre?
— Je ne me rappelle pas, monseigneur, et ne sais comment cette carte se trouve sur moi.
— Oh ! mais moi je me rappelle : et ne fût-ce qu'à cette touffe de cheveux blancs au milieu de vos cheveux noirs, je vous reconnaîtrais entre mille. »
Par une bizarrerie de la nature, Tanerède avait en effet une grosse mèche de cheveux blancs sur le front.
« Mais vous êtes bien changé !
— C'est que j'ai cruellement souffert!.,.
— Puis-je vous servir?
— Oh! beaucoup, et je n'espère qu'en vous.
— Jacques, ayez soin de cet enfant, je vous le recommande. Ce soir, Tanerède, car maintenant je me rappelle jusqu'à votre nom. ce soir nous nous reverrons 5 vous me raconterez vos infortunes, et si je puis vous servir, je le ferai, ainsi que je vous le promis, il y a cinq ans-, n'en doutez pas. »