I. MOT Kl. SOl'BISE
loroiDcire.
Julio llazarini et les siens. — Règlements de l'apprentissage on JGls. — Tancrède apprenti tailleur. — Encore le rôdeur.— .Un étrange steeple-chase. — Lesmenins du roi. — Les exercices du matin. — Les petits cadeaux entretiennent l'amitié. — Broussel! Broussel! — La cour ci le parlement.— Les mazarinades. — Les princes. — lu trait de bravoure de Tancrède. — Il suil son rôdeur. — Une mère! Une sœur! — lu traître démasqué. — Tanerède sert le parlement.— Bataille de Cbarenton.— Dernière rencontre de Tancn de et de Mancini. — Comment ils Unissent tous deux.
Quoique d'une naissance assez obscure, et d'une famille jusque-là fort pauvre, le chevalier Mancini vivait en prince, et recevait la haute éducation des plus nobles enfants de France. C'est qu'il était le neveu du cardinal Mazarin, devenu premier ministre sous la régence d'Anne d'Autriche, la veuve de Louis XIII. Des talents politiques fort remarquables, quoi qu'on en ait dit et qu'on en dise encore peut-être, avaient fait distinguer Julio Mazarini par le grand cardinal à qui il devait succéder. Richelieu aimait a se servir de lui. et le fit souvent avec succès.
Le premier soin du cardinal Mazarin parvenu à la puissance fut
LES JEUNES FRANÇAIS DE TOI TES LES ÉPOQUES. :til
de s'entourer de sa famille. Envers elle seule il se départit de sa lésinerie habituelle-, et pendant qu'il refusait une paire de draps et un carrosse au jeune roi, il établissait à grands frais ses nombreuses nièces et ses neveux. C'est là, sans doute, dans sa vie, une tache qu'eiïaccnt à peine les grands services qu'il a rendus à la France.
Quoi qu'il en soit, le chevalier Mancini, bien jeune encore, disposait d'une certaine puissance et d'une grande fortune; comme tous ceux des grands gentilshommes de ce temps, son gouverneur, ses précepteurs et ses maîtres n'avaient sur lui qu'une autorité restreinte; on le gênait peu dans sa liberté, souvent même on le consultait sur les ordres qu'on avait à lui donner.
Les heures du chevalier étant en grande partie absorbées par ses maîtres ou par les devoirs inhérents à l'honneur qu'on lui avait accordé de le ranger parmi les menins du roi, il ne trouva d'autre moment à donner à Tancrède que celui auquel il recevait ce soir-là même son tailleur.
Celui-ci était un homme simple et bon; il se montra aussi touché que le chevalier des malheurs deTancrède : après l'avoir écouté en silence, tout en prenant mesure au neveu du cardinal, il l'interrompit brusquement à la fin.
« Aimez-vous le travail ? lui dit-il.
— Oh ! monsieur, répliqua modestement Tancrède, il ne se passe pas un jour où je n'envie l'existence de ces hommes laborieux qui ne doivent rien qu'à leur labeur de chaque jour. Si vous saviez combien de fois j'ai jeté des yeux jaloux à ces jeunes gens qui, levés avec le soleil et couchés avec lui, emploient toutes leurs heures à gagner honnêtement le pain qui les nourrit! Ceux-là ne font pas le mal, ils ne le pensent même pas, et Dieu les bénit!
Eh bien! il faut trouver un bon maître, interrompit le tailleur, touché des bons sentiments de Tancrède, et vous mettre sous lui en apprentissage.
— Oh! vous m'y faites songer, maître Legrand! ajouta le chevalier : accepteriez-vous un bon apprenti de ma main?
il.' LES JEUNES I RANI US
— Oui, sans doute, monsieur !<• chevalier. -?il remplissait d'ailleurs les conditions de tout apprentissage.
— Quelles sont ces conditions?
— Engagement de demeurer trois ans daps la maison, ou sinon de payer un dédit de trois cents livres; promesse d'être un bon et fidèle apprenti, respectueux envers le maître, laborieux, docile, soumis à ses devoirs.
— Kl ([iicls sont ces devoirs?
— Les voici en peu de mots : un apprenti n'a pas de domestique, il se serl tout seul : ce qui ne l'exempte pai de l'obligation d'être tenu propremenl : linge blanc deux fois la semaine, bonnes chaussures, vêtements décents tous les jours, et particulièrement pour suivre le patron el sa femme aux offices religieux, les dimanches et fêtes; de plus, il doit être complaisant, serviable envers les maîtres, et leur rendre en bon fils tous les services que nous exigeons des domestiques. Il doit toujours être le premier levé dans la maison, à cinq heures en été, à six heures en hiver: à lui incombe le soin de nettoyer le magasin, la boutique, l'atelier-, il ne doit pas avoir peur de l'eau, non plus que du tripoli et de la craie : les commissions chez les pratiques pour prendre ou reporter les commandes le regardent aussi.
— Eh hien. mon cher Tancrède. cela vous convient-il ? demanda alors le chevalier au jeune homme.
— Pouvez-vous me le demander, monsieur le chevalier! le travail, si pénible qu'il fût, me paraîtrait un paradis auprès du vice et de la honte. Je ne vois donc qu'un inconvénient à cet arrangement, où prend rai-je les trois cents livres exigées en dépôt et l'argent nécessaire à mon entretien?
— Que cela ne vous inquiète pas. je m'en charge.
— Quoi! vous auriez cette générosité? Que ne vous devrai-je pas!
— Laissez! laissez! mes finances ne s'en apercevront guère, et si jamais M. le cardinal est instruit de tout ceci, il ne m'en voudra
pas, je vous en réponds. Ainsi voilà qui est convenu, à partir de ce moment, vous êtes l'apprenti de maître Legrand. »
Le nouvel apprenti et son patron se retirèrent satisfaits tous deux de leur mutuel engagement. Nous ne suivrons pas Tancrède dans sa nouvelle position; il était actif, docile, adroit, complaisant; il s'efforçait de mériter ainsi la protection du chevalier. Pour un noble cœur, la meilleure, la seule manière de prouver sa reconnaissance d'un service rendu est de se montrer digne de l'irttèrêl qu'on lui témoigne. Maître Legrand était un brave homme, doux de formes et de cœur, foncièrement honnête et sensible, quoiqu'il mît un amour-propre mal entendu à nier cette dernière qualité. Il apprécia les vertus de Tancrède et s'attacha k lui ; bientôt il l'aima comme son fils. Deux ans après son entrée en apprentissage, Tancrède gagnait honorablement sa vie, et son patron lui parlait de lui céder un jour son fonds et sa maîtrise aux conditions les plus favorables, car le jeune homme avait confectionné son chef-d'œuvre à la grande satisfaction du maître, qui lui avait immédiatement délivré le titre et le livret de compagnon. Désormais donc, grâce à son habileté, notre héros pouvait se suffire à luimême ; avec l'amour du travail et une sage conduite, un ouvrier est toujours à l'abri du besoin et des tentations de la pauvreté. Il remerciait Dieu dont la providence l'avait si miraculeusement sauvé de la contagion du mal et des mains de ses ennemis. Quoique son imagination lui entr'ouvrît souvent de grands horizons où brillaient des cavaliers vêtus d'or et de soie, parmi lesquels il se voyait caracolant sur un cheval fougueux : quoique un secret instinct le poussât vers les hasards des armes ; quoique, dans les rêves ardents qu'il faisait tout éveillé, il tressaillît souvent en se surprenant tout ému aux idées d'une vie de gloire et de luxe, cependant sa raison, plus forte, lui faisait accepter comme un bienfait du ciel cette vie honnête et calme que voulait lui faire maître Legrand ; vie monotone peut-être, mais à l'abri des cruelles incertitudes de la puissance ; il le bénissait dans le fond de son àme.
t;i I ES ll.l NES I RANI US
Les décrets de la sagesse éternelle avaienl pourtant décidé autremenl de ^<>ii sort.
I n jour, c'était vers le milieu du mois de décembre de I année 1648, le temps était glacial, il avait neigé toute la nuit; un brouillard épais enveloppai! la ville. Par un temps pareil, c'est à qui s'enfermera chez soi pour braver auprès d'un bon feu les rigueurs de la saison : il faul des motifs urgents pour décider le cita* (lin à mettre le pied hors de son confortable domicile. Les rues de Paris étaient donc presque désertes. Tancrède, sorti vers dix heures du matin, arpentait à grands pas san chemin, cherchant dans le mouvement un auxiliaire contre le froid; il reportait au fond du Marais, à un jeune seigneur, une de ces chaudes pelisses fourrées, à la mode dans ce temps, sous le nom de rhingraves. Déjà il avait franchi une grande partie de la rue Saint-Antoine, quand, en détournant la rue de la Culture-Sainte-Catherine, il s'aperçoit cpje deux hommes le suivent. Dans l'un d'eux il croit reconnaître la figure fatale qui lui est apparue dans tous ses malheurs : il presse le pas -, ces hommes accélèrent aussitôt leur marche. Troublé par cet incident, Tancrède oublie sa commission ; il revient sur ses pas. enfile, sans les reconnaître, toutes les rues qui se présentent devant lui : les mêmes hommes ne le perdent pas un instant de vue, ils gagnent même du terrain sur lui. Effrayé sérieusement, Tancrède précipite ses pas 5 ceux qui le suivent l'imitent : éperdu de crainte, notre pauvre jeune homme se prend à courir. Un bruit de pas rapides lui annonce qu'on approche 5 alors sa course devient effrénée : il s'élance à perdre haleine. Les rares passants qui le voient s'étonnent de cette poursuite silencieuse, mais nul ne s'en inquiète, et chacun continue tranquillement son chemin : il n'y a rien de pareil à l'apathie d'un citadin qui craint de prendre un rhume en s'arrètant par un temps froid. Oh ! chers lecteurs, n'imitez jamais ces gens qui laisseraient à leurs pieds un homme mourir de faim, plutôt que d'exposer leur main à l'air pour lui donner quelque menue monnaie : ceux-là ne
sont pas des chrétiens, ce ne sont même pas des hommes. Ne trouvant sur son passage aucun visage doué de cette heureuse expression qui dénote la bienveillance et le dévouement, Tancrède continue sa course rapide; car, hien qu'il soit en âge de se protéger lui-même, la terreur que lui inspire cet homme est telle qu'elle lui ôte toute présence d'esprit. Cet homme n'est-il pas, en effet, son mauvais génie? On est presque sur ses pas; il lui semhle même sentir sur lui l'haleine de ses persécuteurs. «C'est lui, dit l'un deux', je l'ai bien reconnu ; cette fois ne le manquons pas ! » Pauvre Tancrède ! déjà une main nerveuse s'avance pour le saisir... Va-t-il retomber sous le joug de ses oppresseurs? Tout à coup il aperçoit une petite porte ouverte à sa droite; Tancrède s'y jette comme en un asile que lui ouvre la Providence : un escalier noir et étroit se présente à sa vue, il le monte rapidement; bientôt un long et riche vestibule s'offre à ses yeux, il y entre sans s'arrêter et tout haletant.
I Le jeune homme jette un regard sur ce qui l'entoure -, il est tout surpris de se retrouver au palais Cardinal ; il se calme donc, car il se sent en sûreté. « Bénie soit la très-sainte Trinité, patronne des tailleurs ! » murmura-t-il; et prenant un ton aussi calme que possible : « Je désire parler a M. le chevalier de Mancini, » dit-il à un valet de garde dans le vestibule.
Celui-ci, qui le reconnaît pour l'avoir vu souvent venir au palais, lui répond avec aménité :
«Vous ne pouvez le voir en ce moment : M. le chevalier et tous les menins du roi sont avec Sa Majesté dans la grande galerie; asseyez-vous et attendez que Sa Majesté ait terminé sa partie. »
Tancrède ne se fit pas prier pour s'asseoir; il ne formait qu'un vœu, c'était que la partie durât assez longtemps pour lui permettre de prendre le repos dont il avait tant besoin.
Cependant un bruit d'armes et des commandements militaires se faisaient entendre de la galerie. Tancrède était bien fatigué; mais quoi! la curiosité s'éveille si vite à cet àgeî Puis il s'agissait
d'un roi, bien jeune encore, mais dort! on disait déjà «1rs merveilles!... Tancrède se rapprocha, insensiblement delà porte et jeta furtivemenl un regard par le trou de la serrure : une fois cette position prise, il s'en trouva content sans doute, puisqu'il j demeura jusqu'à la fin de la partie «lu roi.
Or voici ce que c'était que cette partie. Le jeune roi, qui avait eu onze ans le 5 septembre de cette année 1649, avait, dès sa plus tendre enfance, annoncé un ::oùt très-vif pour la guerre; quand il était encore à la bavette, il se plaisait au bruit <lu tambour, et cherchait à l'imiter en Frappant de ses petits doigts sur les vitres. Ce goût avait grandi avec lui, et devait grandir bien plus encore. comme vous le savez certainement. Pour flatter ses instincts belliqueux, on lui avait composé un bataillon d'enfants <le quelques années plus âgés que lui : c'était le bataillon des menins. Aujourd'hui ces enfants étaient devenus des jeunes gens, et. armés comme les troupes, ils manœuvraient tous les jours dans la grande galerie sous les yeux de leur jeune souverain, et à sa plus grande satisfaction. M. deVilleroi, gouverneur du jeune prince, présidait à l'exercice, que son élève commandait avec un aplomb remarquable. Jamais apprentissage de la royauté ne fut fait plus consciencieusement.
Apres la manœuvre, le roi s'approcha de ses menins. qu'il affectionnait beaucoup : c'étaient MM. de Coislin, Hector Mancini, le protecteur deTancrède ; le comte Duplessis-Praslin et le chevalier, son frère: M. deVivonne: Louis-Henri de Loménie de Brienne; M. de la Châtre, et d'autres noms qui devinrent non moins célèbres et que j'oublie.
Le petit monarque trouva des mots obligeants pour tous ses amis. 11 avait prêté, ce jour-là, une arbalète à M. de Brienne : après la manœuvre celui-ci voulut la lui rendre : mais Louis XIV. avec cet air imposant qu'il eut toujours pendant son long règne : « Les rois donnent ce qu'ils prêtent, monsieur de Brienne; gardez cette arbalète : je voudrais que ce fût quelque chose de plus con-
sidérable; niais telle qu'elle est je vous la donne, et c'est de tout mon cœur. » Or, pour apprécier la valeur de ce présent, il faut savoir que cette arme avait été entièrement forgée, limée, ciselée et montée de la propre main du roi Louis XIII. qui aimait à s'occuper de serrurerie.
Brienne accepta avec tous les signes d'une profonde reconnaissance; et, comme ce jour-là le roi était de bonne humeur, il obtint même l'honneur insigne de lui faire accepter un canon d'or traîné par une puce; une trousse de chirurgien, garnie de toutes ses pièces, et qui ne pesait que quelques grammes: enfin une petite épée d'agate, garnie d'or et ornée de rubis. Le roi parut même se divertir beaucoup de toutes ces miniatures.
Vous l'avez déjà compris, je pense, les menins, ou enfants d'honneur du ro>, choisis dans les plus illustres maisons de France, étaient les compagnons de ses plaisirs et de ses études; ils partageaient ses travaux et devaient grandir avec lui, auprès de lui. Par cette sage précaution, on assurait au monarque des amis éprouvés et dévoués à sa personne; ils furent en effet, par la suite, les plus fermes appuis de sa puissance et les instigateurs de sa gloire.
Après la partie du roi, les menins se séparèrent. Tancrède put alors parler à Mancini.
« Eh bien! lui dit celui-ci de ce ton bienveillant qui lui était particulier, eh bien, Tancrède, quel heureux hasard vous amène ici?
— Hasard, il est vrai, monsieur le chevalier, mais bien triste. »
11 lui raconta alors ce qui venait de lui arriver.
« N'est-ce que cela, mon bon ami? il est facile d'y remédier. » Il appela aussitôt un des laquais à la livrée du cardinal, et lui ordonna de reconduire Tancrède. «Avec cette livrée à vos côtés, vous n'avez plus rien à craindre, ajouta-t-il en le congédiant poliment... vous pouvez rentrer en toute sûreté chez maître Legrand. Plus lard, nous verrons ensemble ce qu'il convient de faire pour assurer votre tranquillité... S'il le faut même, j'en parlerai à inonsei-
LES ni NES l RANI US goeur le cardinal, Mais j'allais oublier qu'il m'a fait prier de passer chez lui sans retard : excusez-moi h venez me revoir demain. »
Hector Mancini se trompail cependant beaucoup. Si la livrée du cardinal protégeait Tancrède contre ses persécuteurs, elle faillit lui attirer d'autres dangers; voici comment.
Sous le règne du cardinal Richelieu, la noblesse turbulente s'était vue complètement réduite à L'obéissance. Les exécutions du dinde Montmorency, allié au sang de France, celle deChalaiset de Cinq-Mars, avaient assuré l'omnipotence à l'autorité royale; les féodaux comprirent que leur règne avait été. Tant que la main puissante du grand ministre demeura étendue sur leurs têtes, ils se soumirent; mais dès que cet homme redoutable eut cessé de vivre, ils reprirent leur orgueil avec leurs prétentions. L'occasion était favorable aux troubles. En effet, une minorité fragile, appuyée sur la tutelle fragile d'une femme, quelle circonstance plus propice aux grands pour reconquérir leur importance? Us n'osèrent cependant le tenter tout d'abord; c'est que la royauté était chose sainte aux yeux des peuples, et la personne du roi ne leur était pas moins sacrée; porter sur ces deux objets une main téméraire, c'était s'exposer soi-même aux plus grands périls. Avant d'attaquer le pouvoir légitime, il fallait donc d'abord s'assurer des sentiments du peuple; entreprise difficile! ... Comment attenter à l'autorité royale sans alarmer les esprits les moins avisés? On trouva un expédient : le roi avait un ministre, ce fut sur lui qu'on déchaîna la haine du peuple. Le cardinal Mazarin était cependant plus doux, plus humain, moins porté aux répressions violentes que son prédécesseur; il avait horreur des mesures rigoureuses; sa conduite était sage et prudente, propre à assurer le bonheur de la nation. Mais il arrivait dans un moment difficile à la direction des affaires : le trésor était épuisé: il fallait cependant de l'argent pour faire face aux circonstances dans lesquelles se trouvait la France. De cette urgente nécessité de créer quelques impôts nouveaux vint tout le mal. Dans celte crise, le cardinal Mazarin eut le
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malheur île toucher aux intérêts des officiers de justice : ce fut le signal des troubles. Le parlement assemblé opposa aux décrets du roi une résistance toujours plus vive; il refusa de les enregistrer. Les cours du royaume, sous le prétexte de protéger les intérêts du peuple, se liguèrent dans leur propre intérêt pour la défense énergique de leurs privilèges. Dès cet instant le cardinal fut représenté comme un homme aussi ambitieux qu'avide, à qui rien n'était sacré quand il s'agissait de satisfaire sa cupidité. Tous les trésors de la France, disait-on, étaient entassés dans ses coffres : on le calomniait de la façon la plus odieuse. A entendre les parlementaires, il était la cause unique de tous les malheurs delà France 5 c'était un étranger pour qui notre pays n'était qu'une proie à dévorer. Le pauvre cardinal devint bientôt le bouc d'expiation sur lequel les agitateurs firent retomber les désastres dont eux-mêmes étaient souvent les premiers auteurs. Le peuple est aisé à tromper ! il le fut d'autant plus en cette circonstance, qu'on prenait un soin perfide de séparer la personne et l'autorité du roi de celles de ses ministres. On ne prononçait le nom du premier qu'avec toutes les formes du respect et du dévouement. « Que pouvait faire toutefois un pauvre enfant contre un ministre hardi, et qui disposait de toutes les ressources de l'État?... Il fallait défendre le jeune souverain contre cet inique ministre, c'était le seul moyen de sauver la Fiance et le roi ! » Le peuple, trompé, prit les armes contre le roi en croyant ne les prendre que contre son ministre.
Un homme dans le parlement s'était surtout attiré l'amour du peuple. Le conseiller Broussel, cœur droit peut-être, mais esprit faux, s'était fait remarquer par son opposition fougueuse à tous les ordres du gouvernement. C'était, en quelque sorte, le boutefeu du parlement. La reine-mère et son ministre crurent anéantir tous les troubles dans leur cause, en faisant arrêter Broussel. Celte arrestation avait lieu justement le jour même où Mancini donnait à notre jeune Tancrède, pour le protéger, un homme à sa livrée.
Dès qu'il eut appris l'arrestation de Broussel, le peuple, et, quand
i ES .11.1 SES l H w« US je dis le peuple, j'entends L'ensemble des citoyens, ouvriers, industriels <'i marchands, le peuple s'émut. Trois fois le carrosse qui emmenait Broussel fut attaqué et renversé; des troupes de lu maison <lu roi, envoyées sur les lieux, durent rebrousser chemin. Paris toul entier semblait sous les armes, el cenl mille \<>i\ réclamaient à grands cris : < Broussel] Broussel] le père du peupli
Faut-il dire < j 1 1« * les représentants des premières familles de France, îles princes du sang même, attisaient le feu de la guerre civile? la duchesse deLongueville, le duc d'Orléans, sa fille surtout, mademoiselle de Montpensier 5 le petit-fils «le Henri l\. qui s'était par ses manières et son langage trivial rendu l'amour du bas peuple, d'où lui vint le surnom de roi des Halles, le duc de Beaulml se vengeait alors des quelques mois de Bastille que lui avait infligés Mazarin l'année précédente; le prince de.Conti, le prince de Condé, son frère, qui à vingt-cinq ans avait mérité le surnom de Grand; un descendant de la maison de Lorraine, le due d'Elbeuf ; le coadjuteur de Retz, l'impétueux Gondy lui-même, étaient à la tète du mouvement. La féodalité jouait sa dernière partie.
Les bourgeois et leurs syndics, rassembles en toute bâte à leur parlouer, depuis hôtel de ville, envoyèrent des ordres à toutes les colonnelles: en un moment la milice bourgeoise l'ut sur pied; les lourdes chaînes, vieille réminiscence de la Ligue, lurent tendues à l'entrée des rues. 11 fallait un signe de ralliement aux insurgés. Une fronde, qui se trouva par basard sous la main de l'un d'eux, l'ut passée autour de son chapeau; tous limitèrent, tous furent bientôt coiffés à la fronde, et le nom de frondeurs leur fut donné: ce nom leur est demeuré, et Ton peut dire qu'avec le nom de petits-maîtres, c'est tout ce qu'il est resté de ce triste temps. On appelait petits-maîtres , ou importants, ceux qui suivaient le parti du duc de Beaufort, avec la prétention de régenter l'État.
Je ne vous donnerais qu'une idée imparfaite de cette époque bizarre si j'omettais de vous parler de l'esprit de légèreté incroyable qui la signala : jamais le caractère français ne se montra plus nette-
DE TOUTES LES EPOQUES. :t:;i
ment dans sa mobilité. Le rire et les plaisanteries se croisaient avec les intrigues de toutes sortes et les escarmouches les plus meurtrières. Chaque jour les parlementaires taisaient pleuvoir sur le pauvre cardinal et ses partisans, qu'on appelait les mazarins, une pluie de chansons, de quolibets, de satires, d'épigrammes plus remarquables souvent par leur grossièreté et leur noirceur que par l'esprit. Le poëteScarron, plus connu par rétonnante fortune de sa veuve que par ses œuvres -, l'historien Mèzeray, qui fit ensuite oublier ces folies par sa grande histoire; Guy Patin, dont personne n'a jamais surpassé l'insolente audace ; Marignv, se firent dans ces troubles une juste réputation de méchanceté. La cour ne demeurait pas en reste avec eux, et chaque matin les mazarins ripostaient vertement aux bons mots dont, la veille, ils avaient l'ait les frais. Ainsi les deux partis se faisaient la guerre avec la plume autant et plus qu'avec l'épée.
La masse du peuple ne se mêle jamais modérément aux discussions politiques ; il est dans sa nature de faire succéder promptement le fait à la spéculation. Les gens du menu peuple traduisaient donc en menaces haineuses contre la cour les jeux d'esprit des meneurs de la fronde, en attendant qu'ils les traduisissent en voies de fait sanglantes.
Les cordes tendues à tous les carrefours ne les rassurant pas contre les intentions tyranniques qu'ils prêtaient à la cour, ils dépavèrent les rues et se firent des retranchements de pavés amoncelés et de voitures renversées; on vit alors pour la première fois ces scènes de désolation auxquelles nous avons encore assisté en 1830 et en 1848, pour la dernière fois sans doute. Derrière ces remparts, les frondeurs, devenus plus insolents, redemandèrent Broussel à la reine, et par deux fois, avec les menaces les plus épouvantables, ils forcèrent le coadjuteur à retourner au palais Cardinal pour obtenir la liberté de celui qu'ils appelaient leur père. Les mouvements populaires sont comme les tremblements de terre : rien ne les annonce avant qu'ils éclatent: le matin , Paris
i ES H i m S i i;w< US étail tranquille $ à une heure , il ressemblai! ;i une ville livrée à toutes les horreurs de la guerre civile. Cependant <>n ignorait encore ce mouvement au palais Cardinal, sans cela le chevalier Mancini se lui bien gardé de proposera Tancrède, [mur raccompagner, un homme à sa livrée.
A peine, en effet, le peuple eut-il aperçu cet homme . qu'il se rua sur lui avec des invectives affreuses, « Cesl un mazarin ! disait-on. c'esl un mazarin ! » Ce mot disait tout. Etre un mazarin, c'était pis que d'avoir volé oo assassiné . que d'avoir commis les plus grands crimes. Etre un mazarin, c'était mériter lés plus cruels supplices. Cette épithète, donnée tout haut à un homme, suffisait pour le perdre, quand même il eût été moins mazarin que celui qui l'accusait de l'être. Quand elles veulent se faire juges, les foules turbulentes ne sont jamais que bourreaux. « Un mazarin î comment? — Pourquoi l'accusez -vous d'être un mazarin? — Qu'importe! C'est un mazarin! vite qu'on le tue. qu'on le [tende, qu'on le traîne sur la claie! » Hélas! bêlas! quand doue les ambitieux cesseront-ils de se servir, dans leurs vues, de cet instrument aveugle et terrible qu'on nomme le peuple, ou quand donc le peuple seral-il assez éclairé pour se refuser à leur servir d'instrument ?
Tancrède était brave : s'il avait fui devant son persécuteur, ce n'était pas qu'il craignit la mort, mais il redoutait plus que le trépas de retomber dans cette vie de bontés et de dégoûts qu'on lui avait faite jusqu'alors. Ici, il n'avait plus cette crainte : aussi, il n'hésita pas à se jeter résolument au-devant de la foule et à protéger de son corps celui qu'on lui avait donné pour protecteur. Il prouva l'innocence de cet homme: un domestique n'est pas un partisan : sa jeunesse, son éloquence naturelle, la hardiesse même de son action, imposèrent au plus furieux : il gagna le procès de ce valet, et le renvoya sain et sauf au chevalier Mancini : lui-même reprit le chemin de la maison de maître Legrand. Toutefois, ce n'était pas chose facile de retrouver sa'route au milieu de ces rues encombrées et dont les issues étaient souvent fermées.
Tancrède errait ainsi depuis une heure peut-être, quand au détour d'une barricade il croit reconnaître un visage qui n'est que trop gravé dans son souvenir; il se cache derrière un amas de pierres, et suit de l'œil ce personnage : c'est bien lui en effet, il n'en peut plus douter-, c'est celui qu'on a appelé monseigneur devant lui le jour de son enlèvement. A son tour, il suit son persécuteur, et prend tout à coup la résolution de ne plus le quitter qu'il n'ait su qui il est. En se cachant de barricade en barricade, en se dissimulant le long des murs, dans les angles des portes ou des devantures de boutique, Tancrède a pu rester sur les traces de cet homme sans exciter sa méfiance, sans môme s'attirer son attention. Le jeune homme est arrivé dans l'endroit même d'où le matin il avait pris sa course précipitée... De la rue Couture-Sainte-Catherine le personnage mystérieux remonte la rue des Francs-Bourgeois... Vers le milieu il s'arrêta en portant un coup d'œil derrière lui : Tancrède n'a que le temps de se jeter dans l'enfoncement d'une de ces vastes portes cochères dont deux grands bancs de pierre dure décorent l'entrée, telles enfin qu'étaient alors les portes des habitations des grands seigneurs.
L'homme au manteau brun s'arrête, à une centaine de pas, devant un magnifique hôtel ; il frappe fortement, à distances égales, trois coups de la lourde chimère qui orne le milieu de la porte et lui sert de marteau. A ce signal , connu sans doute , la porte s'ouvre, etmonseigneurçntrcenla. refermant derrière lui. Tancrède laisse s'écouler une minute, pendant laquelle il examine ce grand édifice dans lequel il reconnaît avec surprise Y hôtel Soubise, demeure princière, l'une des plus magnifiques de Paris, plus digne du nom de palais que de celui d'hôtel. A son tour il saisit enfin la chimère et en frappe fortement trois coups à intervalles égaux, non sans émotion, car un secret pressentiment lui révèle que là va se dévoiler enfin le mystère qui entoure son existence. La porte s'ouvre à ce signal; il passe rapidement devant la loge du suisse. L'hôtel paraît désert : c'est que les domestiques servant un maza-
v.i LES il i NES i BANÇA1S
nu, a la première nouvelle du danger qu'ils couraient, se sont
presque tous retirés»
(H bruit sonore de bottes munies d'éperons résonne encore sous le grand vestibule. Tancrëde éprouve de violentes palpitalions, il hésite un moment; mais son courage reprend bientôt le dessus : en se tenant à une distance prudente, il suit ce bruit de pal et traverse plusieurs salles immenses : les jours sont courts en janvier ; déjà la nuit couvre la terre et protège de son ombre rentreprise téméraire du pauvre Tancrède. \m bruUdes pas s'arrête enfin, cette fois une porte se referme derrière l'inconnu, et Tancrède reste seul dans l'ombre et le silence.
Ici, mes jeunes amis, ;je sens la nécessité d'interrompre mon récit pour répondre à une observation que vous avez déjà faite sans doute. Tous ces événements sont-ils bien vraisemblables? Non, ils le sont peu, je l'avoue ; mais qu'y puis-je? La vie aventureuse de Tancrède n'est pas un roman, c'est de Y histoire, elle est consignée dans les causes célèbres et dans plusieurs auteurs dignes de foi. Le défaut d'espace m'oblige même à supprimer beaucoup de circonstances que vous trouveriez sans doute plus invraisemblables encore. Que puis-je donc faire de mieux que de vous répondre avec l'auteur de Y Art poétique :
Le vrai peut bien souvent n'être pas vraisemblable?
Un bruit de voix arrive cependant à l'oreille de notre jeune homme ; à tout risque, il colle son œil d'abord à la serrure ; mais il ne peut saisir qu'une partie de l'ensemble de cette pièce, qui ressemble à un petit salon de retraite. Deux femmes, belles toutes deux, l'une très-jeune encore, l'autre de trente-quatre à trente-six ans, sont assises devant la cheminée et travaillent à de la tapisserie j quatre bougies , placées sur la cheminée dans des candélabres de bronze florentin, éclairent leurs nobles visages. Tancrède, il ne sait pourquoi, les contemple avec un indicible plaisir. Après avoir considéré ce tableau pendant un laps de temps sullisant pour ne jamais
l'oublier, il place son oreille à lu serrure, et voici le dialogue qu'il parvient à saisir :
« Eh bien, monsieur le duc, avez-vousété plus heureux aujourd'hui qu'hier, que les autres jours?
— Non, madame, mes soins n'ont abouti qu'à de vains renseignements; l'incertitude plane toujours sur le sort de votre fils.
— Suis-je donc condamnée à le pleurer éternellement?
— Quoi ! monsieur le duc, reprend alors une voix d'un timbre plus argentin, depuis la disparition de mon frère, c'est la seule nouvelle que vous nous en avez donnée !
— Vraiment, madame, il semble que vous m'accusiez!
— Moi ! monsieur, une pensée si injurieuse à votre honneur, qui est aussi le mien, est bien loin de moi! Mais je ne puis m'empêcher de croire qu'en vous adressant ta toutes les colonelles !...
— Eh! mon Dieu, madame, rappelez-vous donc les faits. J'ignorais l'existence de monsieur votre frère; un jour, madame votre mère, ici présente, me la révèle en me priant de le reprendre aux braves gens à qui elle l'avait confié cinq ou six ans auparavant. Je m'y présente dès le lendemain, muni des pièces que voici, car elles ne me quittent pas, et qui prouvent sa filiation légitime. Vous pouvez vous rappeler toutes mes démarches, puisque dans votre amour fraternel vous daignâtes m'y accompagner.
— Oh! oui, je me les rappelle; c'était le lendemain du jour de la Saint-Nicolas, la fête des petites écoles; dès la veille mon pauvre frère avait été enlevé mystérieusement.
— Que n'ai-je pas l'ait pour éclaircir ce mystère!... vous-même me secondiez, vous n'avez pas été plus heureuse que moi.
— Il est vrai... »
En entendant ces paroles, qui coïncidaient si étrangement avec ses propres aventures, Tancrède fut pris de palpitations qui l'étouffaient. Il put cependant maîtriser son émotion, et prêta de nom eau l'oreille.
« Oh! si j'étais à votre place, monsieur le duc, si je n'étais une
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femme, si je disposais de votre influence toute-puissante a la cour. auprès du cardinal, il me semble que je saurais retrouver Tancrède, reprit chaleureusement la voix qui s'était lait entendre la première; elle ajouta aussitôt : h car quelque chose me dit là que mon fils n'est pas mort. »
En entendant son nom prononcé dansce moment, et réunissant en bloc dans sa pensée toutes les autres coïncidences qui se rattacbàient >i parfaitement à lui. Tancrède ne pouvait plus douter qu'il ne lui tout près de sa mère et Ar sa sœur. 11 tourna vivement la ciel dans la serrure et «Mitra en s'écriant : « Non. madame, non. ma mère, ^>tre cœur ne vous trompe pas: Tancrède. votre fils, n'est pas mort, et le voici à vos pieds! » Les deux dames s'étaient levers à cette entrée soudaine. Leduc, tout pâle, avait reculé de trois pas sans trouver un seul mot : la vue de Tancrède le terrifiait : il reprit cependant son sang-froid, et tirant son épée : « Misérable intrigant! sors d'ici à Tinslant ou redoute ma colère. » lui dit-il en courant sur lui, l'épée haute. Mais, obéissant à un élan instinctif, la mère et la sœur de Tancrède se précipitèrent devant le jeune homme, lui faisant un rempart de leurs personnes.
« Un instant, monsieur le duc ! examinons d'abord, avant d'agir, lui objecta sa jeune épouse.
— Eh! mon Dieu, madame, qu'est-il besoin d'examen? ne le voyez-vous pas tout d'abord? ce garçon est un voleur ou un fou.
— Il n'a pas tenu à vous que je devinsse l'un ou l'autre, monsieur le duc — Madame, ajouta Tancrède en se tournant vers sa mère, le chevalier Mancini, qui m'a parlé le jour même de mon enlèvement, et qui depuis m'a reconnu, vous affirmera la vérité de mes paroles, ma disparition.
— Ce ne sont là que d'inutiles assertions. Vous le voyez, madame, ce garçon ne peut rien trouver pour justifier ses folles prétentions.
— Quoi! mon Dieu, s'écria Tancrède en jetant autour de lui un regard désespéré, mon Dieu, n'aurai-je retrouvé ma mère, une
mère si bonne! ma sœur, une sœur si charmante! que pour les perdre aussitôt! mon Dieu, ne viendrez-vous pas à mon aide? »
A cet instant les regards de Tancrède se portent sur un portrait de grandeur naturelle, il s'élance vers lui avec un cri de joie, et, se retournant vers sa mère : « Madame! madame! lui dit-il en respirant à peine, quel est ce portrait?
— Celui de mon noble époux, le duc de Kohan-Soubise.
— Oh ! je l'aurais reconnu : tout me portait vers lui; il est bien ressemblant, n'est-ce pas, madame ?
— Parfaitement ressemblant. »
Tancrède alors tomba à genoux devant le portrait de son père, en murmurant, les yeux noyés de larmes, ces paroles entrecoupées par ses soupirs : « 0 mon père ! mon noble père! que votre sainte image s'agite pour reconnaître votre fils! »
Les deux dames se sentaient gagnées par l'attendrissement, elles avaient aussi des pleurs dans les yeux.
« En vérité, madame, disait la jeune duchesse à sa mère, je retrouve en ce jeune homme beaucoup des traits de mon père.
— Vous trouvez, n'est-ce pas, Hellissente? c'est comme moi.
— Allons, interrompit le duc d'un air de mépris, finissons cette scène ridiculement sentimentale et qui menace de tourner à l'élégie ; mesdames, laissez-moi jeter à la porte ce petit drôle! »
Aussitôt Tancrède se relève, et, venant d'un pas ferme au duc qu'il regarda en face : « Vous ne le ferez pas, monsieur le duc, lui dit-il.
— Et pourquoi cela ?
— Parce que je suis le lils du duc de Kohan-Soubise, et que voici ma mère et ma sœur... Silence, monsieur le duc! dans un moment vous n'aurez plus un seul mot à invoquer pour couvrir votre odieuse conduite envers moi. Regardez ce portrait : voyezvous, ma mère, voyez-vous, ma sœur, cette mèche de cheveux blancs au milieu des cheveux noirs?
— Oui ; c'est depuis plusieurs générations le signe caractéris-
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tique des Rohan : \U naissent tous avec cette mèche d<> cheveux
— Ainsi, la Providence elle-même rend toute méprise impossible! Eh bien, regardez-moi maintenant, ma mère, regardez-moi, ma sosur, el vous aussi, monsieur le duc regardez-moi, ajouta-t-il en jetant â celui-ci un regard triomphant; me reconnaissez-vous?
Il relevait en même temps de sa main ses cheveux sur son front; une mèche de cheveux blancs y brilla aussitôt.
— Ah ! s'écria sa mère en se jetant dans ses bras, oui, eette fois. je te reconnais, mon cher Tancrède, tu ei bien un Rohan, tu es
bien mon fils!
— Oui, tu es bien un Rohan. lui dit sa sœur en l'embrassant à son tour, tu es bien mon frère!
— Et vous, monsieur le duc? interrompit Tancrède en l'apostrophant.
— Oui, lu es bien un Rohan, reprit celui-ci avec une sourde fureur : mais nul ne le saura, mais tu ne pourras jamais fournir les preuves de ta naissance : car ces preuves les voilà... » Il tira une liasse de papiers de sa poche, et la jeta dans le foyer, où brûlait un feu ardent : ils y furent consumés en moins d'une minute. Quand le duc fut certain qu'il n'en restait plus la plus petite parcelle, il sortit en ricanant ces mots : « Enorgueillis-toi maintenant de ta naissance, et va réclamer les biens et les titres qui m'appartiennent : tu ne seras plus pour le monde qu'un misérable intrigant!... »
— Oh! c'est infâme, monsieur, ce que vous avez fait! infâme, entendez-vous? lui cria la jeune duchesse; et dès aujourd'hui je cesse de porter votre nom : il me déshonorerait!
— Comme il vous plaira, madame, lui répondit effrontément son mari : j'aime mieux perdre votre estime qu'un million de revenus. »
Quant à la duchesse de Rohan-Souhise, elle couvrait son fils de ses tendres caresses en lui murmurant au milieu des baisers : « Console-toi, mon beau, mon cher Tancrède : les crimes de cet
homme seront inutiles : quand moi, Catherine de Parthenay, fille d'un Soubise, veuve d'un Rohan, je viendrai affirmer à la face du ciel que tu es mon fils, qui donc osera en douter? »
Cette reconnaissance, venue de si haut, pouvait suffire au monde ; mais, pour autoriser Tancrède à succéder aux titres et aux biens de son père, il fallait fournir d'autres preuves aux tribunaux. Le procès fut porté devant le parlement. Malheureusement, le prince de Condé, prévenu contre Tancrède et mal instruit de l'affaire, soutenait le duc de Rohan-Chabot. Le parlement se montra peu disposé à favoriser le fils des Rohan. En vain sa mère fit-elle valoir la nécessité où elle avait été de soustraire, dès sa naissance, à la sévère justice de Richelieu, son fils, le dernier rejeton mâle d'une des familles qui avaient toujours donné des chefs au parti protestant : on exigea des preuves régulières. Nous savons comment elles avaient été détruites. Pour s'attirer les bonnes grâces du parlement, Tancrède se fit ami de ses plus hardis défenseurs. Or, la guerre continuait entre la Fronde et la cour-, celle-ci, après un an de luttes difficiles, s'était enfuie à Saint-Germain, emmenant le jeune roi avec elle; dès ce moment la guerre civile fut organisée. Le prince de Condé, abandonnant le parlement, se tourna du côté de la cour, à qui il offrit sa puissante épée. Soustrait à l'influence du prince, le parlement vit d'un œil plus favorable l'affaire de Tancrède-, il est vrai que le pauvre jeune homme lui montrait un zèle infatigable. Condé avait assiégé Paris, il voulait l'affamer, entreprise impossible avec huit ou dix mille hommes de troupe, impossible même au génie du vainqueur de Lens et de Rocroy. Mais, pour avoir des vivres, les Parisiens étaient réduits à se battre sans cesse. S'il faut en croire les chroniques du temps, les Parisiens ne brillèrent pas dans cette guerre par leur valeur. Étaient-ils renfermés derrière leurs bonnes murailles, c'étaient des lions, ils devaient tout renverser devant eux!... Lue compagnie de Condé paraissait-elle, nos Parisiens lâchaient pied et se débandaient, c'était à qui fuirait le plus vite vers la ville : grand danger pour
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leurs commandants, qui se voyaient suis cesse menacés d'être abandonnés su milieu des ennemis. Tancrède n'hésita poortanl jamais i les conduire au combal : il était toujours prêt, et ne quitlait plus, même la nuit, son harnais militaire; la fatigue l'accablait, mais quand on lui conseillait de prendre un peu de repos : « En l'état où je suis, répondait-il. il m'est défendu de iiiYmloiiiiir; si je n'ai quelque mérite par moi-même, vous voyez bien que le monde sera de l'avis du parlement. »
« Cependant la guerre eivile continuait, et, dit un auteur COD- « lemporain à qui nous empruntons ces lignes, le jeune Tancrède « s'était jeté dans le bruit et le tumulte, espérant s'y faire un nom « assez grand pour qu'il lui donnât le droit de réclamer celui de < ses ancêtres. — Monsieur le Prince, disait-il, m'a vaincu au « parlement; mais que je le rencontre sur la grande route de « Charenton, et l'on verra lequel de nous deux cédera le pas à « l'autre. »
Le 31 janvier de l'année 1649, Condé résolut de tenter l'entrée de Paris par Charenton. On se battit vigoureusement des deux côtés : les milices bourgeoises commençaient à s'aguerrir.
Sur les traces du petit-fils de Henri IV, Beaufort, qui portait comme son aïeul des plumes blanches à son chapeau, Tancrède se jette dans la mêlée; il trouve bientôt un adversaire digne de lui; c'est un jeune homme de son âge environ. Un combat acharné s'engage entre eux; tout à coup Tancrède s'arrête et recule, il pousse un cri de joie : « Mancini, c'est vous, n'est-ce pas? Dieu soit loué d'avoir permis que je vous reconnusse à temps! — Oui, je suis Mancini, lui répond son adversaire; et vous, qui ètes-vous? je ne vous connais pas.
— Je suis Tancrède, l'enfant perdu, autrefois votre obligé; aujourd'hui Tancrède, le fils déshérité des Rohan !
— Quoi ! c'est vous! » Et les deux jeunes gens tombent dans les bras l'un de l'autre. Ces épisodes n'étaient pas rares alors. Après s'être cordialement embrassés, tous deux se séparèrent pour cher-
cher d'autres adversaires. Ils n'allèrent pas loin; Mancini tomba presque au môme endroit, mortellement frappé d'un coup dépée. Tancrède eut les poumons percés d'une halle; il tomba sans connaissance. Comme on l'avait distingué par son courage, on prit soin de lui et on l'emporta sur un brancard : il était aimé et connu de tous les Parisiens. Le bruit de sa blessure se répandit promptement, et vint aux oreilles de sa sœur; sa mère était absente alors et dans ses terres. La duchesse de Rohan-Chabot se l'ait conduire auprès de son frère expirant. « Pauvre enfant! s'écrie-t-elle en tombant à genoux devant lui ; mon pauvre Tancrède! hélas! est-il vrai : ta blessure est-elle si dangereuse?... Oh ! il faut vivre, vois-tu! il le faut, car si tu mourais, ta mère et moi nous en mourrions aussi !
— Non, chère Hellissente; console-toi, réplique le bon jeune homme en faisant un effort pour lui sourire : ce sera peu de chose, je l'espère; mais retire-toi pendant que je vais me faire conduire à l'hôtel.
Trompée par ces paroles, la duchesse se retira ; Tancrède n'avait voulu que lui épargner le spectacle douloureux de sa mort. A peine se fut-elle retirée, que l'agonie de son frère commença : on n'eut que le temps de lui amener un prêtre.
Ainsi périt le dernier rejeton de cette illustre race qui avait pour devise :
Roi, je ne puis; Prince, ne daigne; Rohan je suis.