‹ Les jeunes Français de toutes les époquesChapitre 5 sur 55 · AN (J69 APRÈS JÉSUS- CHRIST · texte numérisé non relu

AN (J69 APRÈS JÉSUS- CHRIST

Une vente d'enfants et d'esclaves. — Les juifs. — Claudia et Crescentius. — Le jeune mime. — Sigbe-Brand, l'esclave du Freid. — La Visinda-Kona. — Les petits sorciers. — Le Koning Tliiod-Rik et son antruslion. — Le maire Ebei- \Vi„. Souvenir de la sainte reine Baudour.— Le vieux vagabond. — Conversation dont chaque mot est payé un sou d'or.

Senlis n'a pas toujours été cette jolie ville que vous connaissez sans doute, mes jeunes amis; jolie ville, sur un coteau élevé, d'où Ton découvre un vaste et brillant horizon; aux rues propres, aux maisons coquettes et régulièrement alignées, et possédant, entre autres monuments, une cathédrale qui passe pour une dos plus

i i.s ni SES FRANÇAIS

belles de Frtnce. Au septième siècle, en 869, ce n'était qu'un gros bourg, mi pâté (If maisons lourdes ou misérables, parmi lesquelles on circulait difficilement dans un labyrinthe «le rues étroites <•!

bnlH'll^rs.

Je ne vous dirai pas de quel nom l'appelaient, dans leur rude idiome, les Franks, qui avaient passé la Loire sous la eonduite du grand Hlôd-Wig. .If ne vous dirai pas non plus le mot donl les Gaulois la baptisèrent ; car. de ers deux idiomes, il ne nous est parvenu que quelques mots; le temps et les révolutions ont dévoré le reste.

Les Gallo-Uomains, ou plutôt, tout simplement, les Romains, selon le titre que se donnèrent, après la conquête, les habitants des Gaules devenues provinces romaines, nommaient ce Bourg Sylvanectes.

Ce nom et quelques ruines de fortifications, voilà tout ce qui lui restait de la civilisation romaine en 669. Mais, en compensation, elle possédait un camp de Franks à ses portes, dans la vaste forêt qui l'entoure presque de tous côtés, et un château royal, ou du moins une vaste habitation, dont faisaient souvent leur résidence les descendants de Hlod-Wig, qui commandaient en Neustrie.

Je voudrais bien vous faire pénétrer avec moi dans ce camp, où reposent, sous leurs huttes d'argile, couvertes de chaume, symétriquement rangées, et formant des rues comme celles des villes, les belliqueux descendants des Barbares qui chassèrent les Romains des Gaules et s'y établirent a leur place.

La civilisation romaine et chrétienne n'avait pu adoucir encore l'humeur indépendante et farouche de ces fiers conquérants; et longtemps même après l'époque où commence ce récit, ils avaient horreur des villes.

J'aurais donc bien voulu, à l'instant où la trompette éveille cette petite ville militaire, vous montrer les Franks à leur toilette du matin; les uns se faisant raser la partie postérieure de la tête, tandis qu'ils graissent d'huile et de beurre rance le reste de leur che-

DE TOUTES l.i:s ÉPOQ1 I s. «

velure, conservée dans toute sa longueur, ou leur barbe buissonneuse et leurs longues moustacbes ; les autres fourbissant l'angon, la francisque, la hallebarde, les larges épées d'acier finement trempé, ou faisant jouer dans leurs mains nerveuses la massue et le maillet; je vous ferais remarquer chez eux l'absence de toute arme de trait, car ils ne savaient encore combattre leur ennemi que corps à corps, face cà face, et méprisaient, comme les armes des lâches, celles qui frappent de loin. Je vous les ferais voir revêtus de leur savon de cuir, descendant jusqu'aux genoux, les jambes nues et les pieds chaussés d'espadrilles. Les chefs, viguiers, centeniers, ducs et farons, n'ayant pour marques distinctives de leurs grades que le baudrier enrichi d'or ou d'argent, étaient chaussés de souliers de cuir rouge à semelles de bois, tenus par des courroies longues de trois coudées; le tout doré au dehors. Mais un Spectacle plus dramatique appelle ailleurs notre attention.

Deux ombres, car à cette heure l'œil ne peut encore distinguer aucune forme, se meuvent en sens opposé et se rapprochent insensiblement au pied du coteau sur lequel s'élève Sylvanectes, l'une venant du camp des Franks, l'autre descendant de la ville; elles s'arrêtent enfin, l'une en face de l'autre, sur les deux rives opposées de la Nonette, à l'endroit où cette rivière offre le moins de largeur; un bac y est établi de temps immémorial.

« Eh bien? » dit une voix d'homme mâle et forte encore, quoiqu'un peu chevrotante, comme pourrait l'être celle d'un vieillard bien conservé.

— Viens! » répond une voix de femme, celle de la personne qui sort du camp.

Aussitôt, une barque se détache du rivage, traverse rapidement la rivière ; le premier personnage va chercher le second et le ramène en quelques coups d'aviron de l'autre côté. Les deux ombres réunies remontent côte à côte la colline.

L'aurore envahissait le ciel. On put alors reconnaître, dans ces deux ombres, un vieillard de haute taille, couvert de haillons.

(g LES .11.1 NES I RANÇAIS

portant sur son dos légèremenl voûté le bissac du mendiant, et s'appuyanl sur an bâton iong et noueux. Mais, chose étrange! sur les épaules de ce mendiant flottait, en longues bouclés argentées, une magnifique chevelure! Choseétrange en effet, que cet attribut de ta puissance et de l'orgueil des chefs Mer-Wings chez un individu dont tout l'extérieur annonçait du reste l'indigence et l'humilité.

L'autre personnage était une femme «I un âge mûr, mais dont la physionomie conservait les restes d'une grande beauté. Ses traits étaient réguliers, quoiqu'un peu fortement accentués. Elle était velue d'une longue robe noire: un voile de même couleur enveloppait sa tête, ne laissant voir que le haut de la figure; il se nouait sous son menton et retombait en plis qui ne manquaient pas de -nue sur les épaules, cachant ainsi les tresses d'une abondante chevelure d'un blond ardent. A la sévérité de son costume, on l'eût pu prendre pour une de ces saintes chrétiennes qui se vouaient aux pauvres, si ses bras et ses épaules n'eussent été nus.

« Eh bien! Visinda-Kona, que devons-nous attendre des destinées? lui demanda son compagnon.

— Hier, à la clarté de l'astre des nuits, j'ai lâché les chevaux sacrés et j'ai suivi d'un œil attentif leur course vagabonde. La race de Hlod-Wig doit périr prochainement.

— Quoi ! tous les présages sont-ils aussi sinistres ?

— J'ai consulté le vol des oiseaux, et voici ce que j'y ai vu. Trois mois seront fatals aux hommes de la race de Hlod-Wig: qu'ils se méfient de trimilki {le mois des trois mamelles, mai), de barx-monat {le mois des blés, août), et surtout de lexct-moxat {le mois de la lumière, mars).

— Quoi ! Visinda-Kona, pas un augure heureux.1

— J'ai observé, durant de longues heures, les rayons de la lune reflétés dans le cristal des eaux: j'ai écouté le murmure des flots paisibles, et voici ce qu'ils m'ont dit : « La race de Hlod-Wig est sur le point de disparaître du vaisseau des âges {la terre). »

DE TOI TES LES ÊP0Q1 ES. Ifl

Secouant Les boucles flottantes de sa chevelure, le vieillard soupira douloureusement. Après un instant de silence :

« Yisinda-kona, dit-il, quelquefois il est donné aux hommes de changer l'ordre des destins. Puis-je toujours compter sur ton aide.'

— J'ai dit la vérité, maître, parce que tu me l'as demandée; commande-moi le silence, je me tairai ; ordonne entin ce que tu voudras de moi. et tu seras fidèlement servi, car lu as le droit de commander.

— C'est bien, femme, quand le moment sera venu, je me rappellerai ton dévouement.

— J'obéis pour le devoir et non pour la récompense. »

Ils étaient arrivés sur le plateau qui domine la ville ; la se passait une scène d'un bien autre intérêt.

Dix ou douze enfants de différents âges, depuis deux jusqu'à quinze ans, montés sur une sorte d'estrade élevée à deux pieds de terre environ, attiraient les regards d'une foule d'hommes et de femmes. De temps en temps une voix criait : « Voici des enfants à vendre, filles et garçons; ils sont tous bien constitués, forts et bien portants, on peut s'en assurer!» Et, joignant l'action aux paroles, le marchand, dépouillant ces innocentes créatures des lambeaux qui les couvraient à peine, les exposait nus aux yeux de la foule.

Parmi ces enfants, les plus jeunes, couchés sur les ais, jouaient innocemment entre eux, répondant par des rires joyeux aux cris de cet homme qui faisait marché de leur sang, de leur vie et de leur àme. Ceux-là n'étaient pas encore en âge de comprendre ce qui se passait autour d'eux.

Les autres, accroupis languissamment, ou plutôt affaissés sur eux-mêmes, versaient d'abondantes ci silencieuses larmes: silencieuses, car le marchand payait de quelques coups d'une rude lanière les douleurs qui se traduisaient par des sanglots.

En vain la foule manifestait bruyamment son indignation.

« Voyez le Juif, disait l'un, l'abominable assassin de son Dieu.

Ils .lu \i.s l KANl US voilà i|u il frappe ces pauvres innocents comme ses pères onl frappé le lil^ de Dieu ! »

Parmi ceux-ci, un groupe de quatre enfants semblait seul à l'abri ilt^ mauvais traitements ilu barbare ; c étaient Irois garçons e| une jeune fille, Au-dessus du poteau auquel chacun d'eux était attaché, on lirait ces noms :

CRESCENTIUS, CLAUDIA, VINDELICIUS, SIGHE-BRAND,

„„,,„„„,, Biito- iaiki, «."«on, >un,

nimii' etelave do i reyd,

ompendium. sœur do pn lent. ,, pantomime

1 cavalier parf.ul.

tt émule de Beptenti

'!■• l'illuslre Camp l i ans.

né à A relate.

i j ans el lj2.

t."ii\-l,i . le Juif ne les frappait pas. et . pour en comprendre la raison, il sulhsait d'examiner les divers caractères qu'exprimait la |iii\siniiumii' de çesenfants, Sigh^-Brand, presque de la taille d'un

homme, se louait debout, sombre et silencieux., les bras croisés sur la poitrine: ses regards erraient avec une dédaigneuse indifférence sur la foule; il semblait ne pas s'apercevoir qu'il s'agit de sa liberté. De son côté, le Juif paraissait éviter de s'occuper de cet enfant; une fois seulement, il voulut lui faire lever le bras pour en montrer la vigueur aux ebalands... mais Sighe-Brand ne lui montra que trop bien cette vigueur : d'un seul coup de poing, il l'envoya rouler en bas de l'estrade, a la grande joie de la foule, qui en rit longtemps... L'enfant était resté sombre cl résolu. Le Juif furieux, se relevant, sauta d'un bond sur l'estrade, menaçant Sighe- Brand de sa lanière de cuir: mais celui-ci. se redressant tout à coup avec un cri rauque et éclatant connue on rugissement, et des veux de flamme, l'attendit de pied ferme avec un geste souverainement provocateur... Le Juif pâlit et recula; sa lanière retomba

sans avoir frappé.

Une vente d'Enfants au Vllme Siècle

DE Hti TE6 LE6 ÉPOQI ES. ,1

» 11 ii v a rien à faire d'un pareil animal, grommela le marchand de chair humaine. . . Ces Franks sont encore plus féroces que leur? dogues! i

Mais pour se venger de sa mésaventure, il frappa sûr Yindeliciu> le coup destinée Sighe-rBrànd.

« Wah! mon doux maître, dit celui-ci en souriant, bien que la douleur fil poindre des larmes dans ses yeux, votre lanière ne sail pas son chemin, elle punit sur les jambes du danseur la faute qu'ont commise les liras de l'athlète! »

Lacourroieavait en effet tracé une ligne sanglante mu- si sjambes; et il souriait, le malheureux enfant! et il parlait à son maître dans cette belle langue latine qu'embellissait encore la suavité de son accent méridional. C'est que, dès la plus tendre enfance. Vindelieius avail étépliéà l'esclavage^ comme chez tous les opprime-, la ruse remplaçait chez lui la force, il savait dissimuler et flatter, il baisait la main de son bourreau !

«Oh! celui-là, reprit le Juif, heureux de faire valoir sa marchandise et se tournant vers le public, c'est le caractère le mieux fait qu'on puisse voir; il est toujours content... on le tuerait qu'il dirait merci!

— Oh! oui!... soupira \indelicius-, et il essuvait furtivement ses larmes.

— Que dis-tu? reprit le Juif en reportant sur le mime un regard méfiant.,. Mais le visage du jeune homme avait déjà repris sou masque souriant.

— Je n'ai rien dit, mon doux maître... Vous plait-il que je chante un gai refrain?... » Et il chanta en effet, en accompagnant ses paroles de gestes et de mouvements qui provoquèrent les rires de toute l'assemblée et du Juif lui-même.

Voilà comment celui-là évitait les mauvais traitements... Il se faisait si petit, qu'il eût fallu trop se baisser pour descendre jusqu'à lui.

Quant à Claudia, ses regards brillants d'une vive tendresse, ne

i i ^ ii.i NES l [UNI US quittaienl pas son frère Crescentius : elle seml)lail lui faire un rempart de son amour fraternel : belle d'une beauté naïve 1 1 \ irginale, calme et résignée sans abattement, elle se plaçait toujours entre son frère et le bourreau; et celui-ci n'osait frapper, tant la vertu a d'empire sur les cœurs les plus barbares!

La vente était au plus fort tir son animation, quand tout à coup la foule, agitée d'une vive émotion, dirigea son attention d'un autre côté.

« Le vieux mendiant! se disait-on à l'oreille, voici le vieux mendiant ! » Et chacun se tournait du côté où venait cet homme; puis, partout où il se présentait, la foule s'ouvrait devant lui avec crainte et respect.

( le mendiant qui produisait une telle sensation sur son passage, c'était ce vieillard dont nous avons déjà surpris la conversation avec la Visinda-Kona.

« Dieu soit avec toi, maître ! » lui disait-on de tous côtés.

Et lui, interpellant chacun par son nom :

« Bonjour, Stépbanus, demain, j'irai te demander l'hospitalité.

— Viens, Excellence, toutes les portes seront grandes ouvertes pour recevoir l'honneur de ta visite.

— C'est hien, j'en userai. La fortune te sourit-elle. Arnulph?

— Grâces te soient rendues, seigneur, la fortune continue à m'être propice.

— Tant mieux! tu mérites ses faveurs; peut-être bientôt te demanderai-je de les partager avec moi...

— A ton aise, seigneur, tu n'as qu'à parler.

— Et toi, Cyprianus, tes fils seront-ils bientôt en état de porter les armes?

— Bientôt . je l'espère, noble koning...

— Ne me donne pas ce nom : quand tes fils seront en état de manier habilement la francisque et l'angon, peut-être je te les demanderai.

— Et tu n'auras qu'un signe à faire, maître, pour qu'ils te sui-

vi'iil où tu les voudras mener ! Pourquoi n'as-tu pas déjà parlé?... (le puis si longtemps nous attendons!

— Vous n'attendrez p;is longtemps encore... le jour est proche.» Quel était donc encore une l'ois cet homme qui exerçait un si

grand empire sur tous les autres hommes?

Nul n'eût pu dire ce qu'il était, et lui-môme ne l'avait jamais conlié à personne. Depuis soixante ans il parcourait ainsi le pays, la besace sur le dos, vivant au jour le jour de l'hospitalité qu'il trouvait partout ; ceux qui auraient pu le connaître étaient morts sans révéler son secret, mais en léguant à leurs fils comme un devoir sacré de lui obéir et de le respecter.

On ne lui connaissait pas d'asile fixe ; on ne lui savait pas d'autre nom que celui du vieux mendiant.

Il traversa ainsi le mal et vint se coucher nonchalamment sur la terre, en face des tréteaux du Juif. En le voyant, Sighe-Brand tressaillit de tout son corps, et se penchant vers lui, les mains jointes, dans l'attitude de la prière :

k Mon père, dit-il dans cet idiome mêlé de frank, de gaulois et de romain dont est sortie plus tard la langue romane et qu'on appelait alors le frank-thiois, mon père, délivre-moi!

— Souffre en silence et attends, lui répondit d'une voix brève et impérative le vieux mendiant, l'heure de la délivrance n'est pas encore venue! » Ces mots furent prononcés dans le frank le plus pur.

L'enfant courba la tète et rentra docilement dans le silence.

Quel était donc cet homme, et de quel mouvement était-il l'âme et la vie ?

Cependant les marchands forains envahissaient le mal, offrant à haute voix leur marchandise. Parmi eux, on eût pu surtout remarquer des enfants de dix à douze ans, tenant sous le bras un sac, et criant : « Apprenez votre destinée pour une obole ! pour une obole apprenez votre destinée ! » Parmi eux, un ou deux plus riches portaient, sous le bras, une Bible d'un manuscrit grossier, et ceux-

I I S II I 1ES I U \ Ni US

là répétaient : Pour u bole consulte! lei sorti dés -.unis! ■

lis avaient généralement la préférence*.. Les autres ne manquaient pas toutefois d'amateurs, cette époque étant lingulièremenl enta* chée do superstition. Pout u ibole, ils ouvraient leur sac prophétique, et celui qui consultait ainsi le sort en tirait au hasard le nombre de lettres nécess lires à former un mol : selon I;» signification du mot, il> auguraient de I avenir.

La Visinda-Kona dont hous avons déjà lait connaissant promenait il'- groupe en groupe, s' arrêtant de temps à autre devant un homme; après l'avoir examiné un instant en silence, «"lie lui adressait quelques prédictions ambiguës et mystérieuses: les Romain- r écoutaient avec nu sottrire d'incrédulité, mais les Iranks, quoique chrétiens «mi très-grande majorité, étaient encore trop sous l'impression des superstitions de leurs pères, pour ne pas accueillir avec respect les paroles de leur prophél

Les choses se passaient ainsi chaque jour de marché sur te mai; « :ar, depuis près d'un siècle, cet endroit no servait plus aux. assemblées délibérantes du peuple; l'invasion des barbares ei ses conséquences brutales avaient pour longtemps suspendu l'exercice dés droits municipaux.

Or1, ce joui' le mal devait dtre le théâtre d'événements extraordinaires.

Tout a coup un bruit aigu de trompettes déchira les airs : puis on vit s'avancer un de ces pesants chariots à quatre roues que nos ancêtres appelaient busiernes. Quatre bœufs puissants le traînaient lentement. La voix des coureurs annonça le koning Thiod-Rik. l'un de- lils infortunes de la sainte reine Baudour et de HloàVvYig, deuxième du nom. Le jeune prince, à peine âgé de quatorze ans. venait de succéder a son Frère lllod-Her (Glotaire . mort presque au sortir de l'adolescence : contre le droit et L'usage, le maire du palais de Neustriè, l'ambitieux Eber-Win lui avait, de sa propre autorite, place entre le- mains la lance du commandement; il entendait régner en Neustrie pendant toute h minorité du jeune

chef, et se proposai! de faite durer cette minorité aussi longtemps que vivrait cette ombre de roi bous laquelle il abritait sou usurpation.

Les grands de Neustrie, irrités dese voir méprises, n'avalent pas encore paru auprès du prince : OU disait nirine. tout bas, qu'une conjuration puissante se tramait, dans le but de renverser le nouveau koning cl son maire. La suite du roi, ou pour parler le tangage du temps, son animation, sa mund-burgh, se composait donc seulement de quelques dues, comités, markis ou fareus dévoués au maire Lber-Win et qui lui devaient tout.

Le jeune Thiod-Kik , majestueusement assis dans la baslerne. était revelu de la eblamyde de patrice romain (|ue Hlod-Wig le Grand avait mise en usage chez ses descendants; il tenait à la main la lance du commandement : ses cheveux blonds llottaient sur ses épaules et une barbe épaisse ornait ou plutôt déparait son visage, produisant une disparate choquante avec son teint blanc et rose, partage de cet âge beureux dont Thiod-liik n'était pas encore sorti.

Cette barbe était postiebe : si de graves historiens ne nous avaient transmis ce l'ait étrange, nous n'oserions certes pas le rapporter.

L'explication de celte bizarrerie est du reste facile : chez les Franks, le commandement appartenait au plus fort, au plus brave : ces hommes barbares qui exclurent les femmes de l'héritage du pouvoir, auraient eu honte d'obéir à un enfant : pour ménager cette ombrageuse susceptibilité, les rois empruntaient à l'art les signes extérieurs de la virilité «pie la nature refusait encore à leur âge.

A la tète de l'antrustion du koning- arme de toutes pièces el monté sur un cheval plein de feu qu'il contenait pourtant -anpeine, s'avançait un homme d'une physionomie martiale et relue-, c'était Eber-Win, le maire du palais de Neustrie : son geste, son regard, son attitude, sa parole brève el sonore, tout en lui annonçait l'homme de guerre, le politique ambitieux , le chef habitué au commandement.

.-,,. i i,s ii i \i.s i i;\\< US

Eu ce h lenl sa physionomie, toujours dure el hautaine, avail

un air vraiment terrible: la colère, une colère contenue, niais qui menaçai) d'être d'autani plus terrible** quand elle éclaterait, contractai! tous ses traits.

En effet, malgré les avertissements il»"- coureurs el la magnificence du cortège, le peuple n'avail pus paru s'apercevoir de la présence du petit-fils de Blod-Wig; aucun mouvement, même <l<curiosité, aucun cri d'enthousiasme n'avail accueilli son arrivée;

partout autour de lui, dans les groupes, les conversations c< nen-

cées s'achevaient paisiblement; nul n'avail interrompu ni ses affaires ni ses plaisirs. C'est que les cruautés, les vices, les excès ilf toutes sortes, les crimes semblaient héréditaires dans la famille des Mer-Wings, tandis que depuis longtemps le courage et le génie avaient cessé de l'être; d'ailleurs, en un peu plus d'un demi-siècle, la minorité de Thiod-lîik était la dixième que subissait la nation: elle était fatiguée des troubles et des guerres civiles qu'entraînent ordinairement les minorités des rois.

L'indifférence du pays envers le koning annonçait au maire du palais de grands et prochains dangers, et cette pensée remplissait son à me d'amertume.

De sa lance Thiod-llik avait l'ait signe aux bouviers de diriger la baslerne devant les tréteaux.

« Eber-Win, dit-il au maire, n'est-ce pas là une vente d'enfants? Je croyais ce trafic interdit dans notre royaume ?

— Il devrait Fètre, Excellence : je vais montrer qu'on ne nous désobéit pas impunément; ce Juif va être pendu sur l'heure. »

Pendant que la basterne cheminait lentement vers l'endroit désigné. Yindelicius avait achevé sa chanson aux applaudissements des auditeurs et du maître : « Tiens, lui dit celui-ci, voilà trois oboles pour ta récompense.

— Eh bien! mon bon maître, je veux encore vous procurer un autre plaisir: voulez-vous voir ce que me réserve la destinée?...

DE TOUTES LES ÉPOQl ES. •'»"

— Oui ! oui ! dirent tous ceux qui l'entouraient, la destinée d'un esclave doit être curieuse à connaître. »

Aussitôt, un de ces enfants dont nous avons parlé, s'approchant de Vindelicius, lui tendit son sac :

«. En quelle langue, maître, demanda le jeune mime?

— En latin, répondirent les Romains.

— En latin donc... » et aussitôt plongeant sa main dans le sac, il en tira une lettre.

<( 11... » cria-t-il en l'agitant au-dessus de sa tête. Puis, recommençant une seconde fois la même opération : « E, reprit-il ; la troisième lettre était un X... REX! s'écria-t-il en riant aux éclats... Je serai ROI ! Et la foule de rire autant et plus que lui... Je serai ROI, entendez-vous, reprit-il d'un air comique, respectez mon Excellence!!!

— Recommence, lui cria-t-on.

— En quelle langue, cette fois?

— En gaulois, dirent quelques voix rares.

— En gaulois, soit. » Il tira encore des lettres au hasard, et les annonça successivement comme il avait fait la première fois :

« B... R... E... N... N... RRENN, exclama-t-il à la fin-, je serai brenn! chef d'armée... c'est un peu moins que la première fois... Bast! cela me convient encore... » Et il riait; mais moins gaiement que la première fois; les spectateurs aussi riaient avec moins d'abandon : cette persistance du hasard commençait cà agir singulièrement sur tous ces esprits superstitieux.

« Encore! encore! lui dit-on de tous côtés... C'est la troisième l'ois que le sort se décide ! le nombre trois est magique !

— Eh bien ! voyons donc si décidément je serai roi ou chef d'armée ? »

A ce moment la basterne, arrivée à quelques pas du lieu de celle scène, s'arrêtait -, Thiod-Rik et Eber-Win s'avancèrent vivement vers les tréteaux : pour la troisième fois, Vindelicius mettait la main dans le sac fatidique... A cette vue le koning s'arrêta, et par

lis in M> I HAW US

un df i h revirements d'espril ii natureU a son âge, il oublia le motif pour lequel il étail venu, on même temps que m curiosité éveillée lui inspirait le désir do connaître la réponse du sort à la question du jeune mime.

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