I.ii quelle langue, cotte fois? «lit Vindolicius
— En frank, ordonna Thiod-Rik.
— Vous allez être obéi, Excellence... etausiitôl il tira des lettres qu'il nomma à mesure eomme la première fois* «. K... 0... N... I... N... (.... arrivé à k dernière lettre, il s'arrêta interdit, ii osanl pas répéter le mol tout entier...
— I\0MN(.... lui dit Thiod-Rik, lu seras koning !... qui sail .... c'est moi, peut-être, que tu dois remplacer...
— (/est un jeu... un jeu sans importance, Excellence, balbutia le mime artésien tout tremblant*
— (l'est bien: et toi, ajouta Le jeune chef en s' adressant a Sighe- Brand, quel sera ton sort?
— Je vais te le dire, si lu le permets, interrompit la Visinda- Kona en paraissant tout à coup : |iuis. examinant attentivement le jeune esclave frank : — Celui-ci, dit-elle, mourra pour te sauver la vie.
— Oh ! oh! c est autre chose, reprit en souriant Thiod-Rik : nous aurons ce garçon auprès de nous, n'est-ce pas, Eber-Win? ■>
Le maire, toujours en proie à sa sourd-' colère, guida un silence farouche. Il était irrite de la légèreté de caractère de son royal pupille, mais il n'osait le montrer publiquement : celui-ci ne s'aperçut |ui>. ou feignit de ne pas s'apercevoir du mécontentement d Eber-Win. et se livrant à la vivacité de son âge avec toute la longue du sang mer-wing, il appela un de ces enfants qui portaient une Bible sous le bras :
— \ songes-tu, koning? lui fit brusquement observer Eber-Win Ton Excellence veut-elle donner à ces rustres l'exemple de la plus grossière superstition ?
— Je veux consulter aussi les sorts des saints...
DE ïnl lh> | gS U'onl ES 18
— C'est tenter Dieu, Excellence, interrompit humblement l'apocrisiaire Flavius, placé à ses côtés.
— Qu'est-ce à dire, s'écria Thiod-Rik, s'irritent déjà de ces
objections, serai-je moins libre de mes actions que ne le sont ers esclaves ?
— Tu te dois a ton rang, reprit rudement le maire....
— Vous vous devez à votre dignité; ce jeu compromet votre gravite, ajouta l'apocrisiaire.
— Mon rang! ma dignité! ma gravité! répondit Thiod-Rik en riant de dépit... tu plaisantes, Eber-Win ; toi aussi. Flavius. Ma gravité ! est-ce parce que je porte cette ridicule barbe qui me gène beaucoup et m'enlaidit tout autant? tiens, je n'en veux plus!... » Il F arracha de son menton, et la foula à ses pieds.
Eber-Win blêmissait de ruine, mais il n'osait éclater encore.
« Ton Excellence ne sait ce qu'elle l'ait, interrompit-il en •><■ contenant à peine... remonte dans ta basterne et retournons au palais.
— Merci de les conseils... il ne me plaît pas de les suivre.
— 11 le faut pourtant, » dit Eber-Win furieux: et joignant l'action aux paroles, il le saisit rudement par le bras pour le ramener à son char-, mais Thiod-Rik, pourpre d'indignation à son tour : « Tu m'oses faire violence, je crois ! tu oses porter la main sur ton roi! » et se dégageant par une secousse de l'étreinte du maire: « Attends un peu, je vais te montrer le cas que je fais de tes avis! »
Aussitôt il ouvrit la Bible. Eber-Win frémissait de rage, mais insister davantage en ce moment, c'eût été compromettre son ambition; il sut être maître de lui-même.
« Eh bien! que dit le sorti' murmura-t-il avec ironie.
— Lis-nous cela, Flavius, » ordonna Thiod-Rik. L'apocrisiaire obéit aussitôt. Le hasard le lit tomber sur ce verset
d'un psaume du saint roi : « Vous m'avez éprouvé, Seigneur, en brisant ma puissance; mais vous ne' souteniez dans l'épreuve et j'en suis sorti triomphant '
M I ES il i NES l RANÇAIS
Malgré lui Eher-W m ->u 1 »i i l'influence de la superstition générale : le sorl lui annonçai! un triomphe; il cru! au sort, et sa physionomie se radouci) aussitôt : sa colère cédait à l'espoir d'un prochain succès. Il voulut cependant terminer cette scène par un acte de justice (|ui relevai le jeune roi dansl'espril du peuple, el se baissant à son oreille :
« Ne puniras-tu pas ce Juif <|ui enfreint tes lois!' » murmura-t-il.
Ces mots rappelèrent Thiod-Rik à sa première intention. Rentrant aussitôt dans son rôle de roi :
« Juif, dit-il sévèrement, car tu ne peux être qu'un Juif, ne connais-tu pas les décrets de notre sainte mère qui interdisent la vente des enfants?... Pour les avoir enfreints tu vas être pendu.
— Je n'offense pas les lois, balbutia le Juif pale d'efl'roi. Ces enfants ont été achetés un an avant les décrets dont vous parlez, excellence... mes titres sont en règle... daignez les examiner... et il tendit au koning une liasse de sales parchemins.
— Vois cela, Flavius....
— Ils sont en règle, Excellence, reprit l'apocrisiaire après les avoir examinés.
— C'est dommage! murmura Eber-Win.... »
Mais Thiod-Rik : « Notre sainte mère ne t'a-t-elle pas laissé des fonds pour le rachat des esclaves, Flavius?
— Il est vrai, Excellence : toutefois cet argent tire à sa fin -, il faut l'employer en faveur seulement de ceux qui en sont le plus dignes.
— Tu as raison, je vais les interroger. » Et s' adressant à Sighe- Brand: « Commence, toi, fils de racefranke, et dis-nous comment tu es passé de la condition d'homme libre à celle d'esclave.
— « Un jour, sur la place publique, un homme osa insulter par « ses paroles l'honneur de mon père; je me précipitai sur lui, « armé de mon skramasax; il avait tiré le sien, mais avant qu'il « eût pu s'en servir, il était mort. Je n'avais pas encore douze ans: « tu sais qu'au-dessous de cet âge la loi ne condamne qu'à payer
I>1-: TOUTES LES ÉPOQUES. iil
« le freyd les enfants coupables de meurtre;; mais mon père était
« trop pauvre, je ue pus satisfaire au freyd, et selon le droit que
« lui en donnait la loi, la famille de mon ennemi me réduisit en
esclavage et me vendit. Excellence, tu sais la vérité. >
— Qui me l'affirmera ?
— Moi, dit le vieillard aux longs cheveux . en intervenant toul à coup.
— Qui est-tu, toi? comment t'appelle-t-on ?
— On me nomme le vieux mendiant.
— Ce n'est pas un nom
— C'est le seul auquel je réponde.
— Tu n'as pas qualité pour témoigner.
— Cependant aucun habitant de ce pays n'hésiterait à s'en rapporter aveuglément ta mon témoignage.
— Et toi, reprit Thiod-Rik s'adressant à Vindelicius.
— Oh ! moi, c'est autre chose, répondit le jeune Arlésien , dont un triste sourire effleura les lèvres, je ne me connais ni famille ni patrie : je suis né, je crois, dans l'esclavage et j'y mourrai.
— Peut-être! interrompit tout haut le vieillard.
— Tu te permets de prendre la parole sans mon ordre, observa Thiod-Rik... je t'ordonne le silence.
— Tout à l'heure tu me prieras de parler....
— Alors tu obéiras encore, obéis maintenant.
— Et toi, jeune fille, dit le prince à Claudia
— « Voici la vérité, Excellence, répondit-elle avec candeur : « notre père et notre mère sont pauvres, très-pauvres: les lois « sont dures en ce pays pour les pauvres, non- seulement les « hommes payent la capitation pour eux, mais encore pour chacun « de leurs enfants, si jeunes qu'ils soient \ un hiver arriva , si terce rible. que des jours entiers se passaient sans que personne eût « mangé dans notre famille. Un jour, voyant nos parents exténués « de faim, nous les conjurâmes si instamment de nous vendre, k mon frère que voici et moi. qu'ils cédèrent à nos larmes et nous
I ES Jl.i SES l RANÇAIS vendirent, ainsi que la loi le leur permettait alors : ih pn( \>\< n (bit, puisque le produit de nuire vente aura adouci leur misère . i onl bien fait, puisque la Providence nous a conduits (levant loi; quand un grand roi accorde è un esclave l'honneur de lui parler, on «lit que c'esl toujours pour faire son bonheur. »
— On a raison, repril le jeune Itoning intérieureraenl flatté «!«•-> dernières paroles de Claudia, mais qui m'assurera de la vérité de tes paroles?
Moi, Excellence, interrompit de nouveau le vieillard.
— Encore toi ! dit Thiod-Rik étonné, qui donc es-tu?
— Un pauvre vieux mendiant, je te l'ai déjà dit.
— Comment connais-tu ainsi toul ce qui se passe à de si grandes distances, dans le pays
— C'est mon secret.
— Je l'ordonne de le dire.
— Peutrêtre obéirai-je demain, si aujourd'hui tu veux payer un son d'or chacune des paroles que je \;iis te dire en secret
— Des conditions à moi !
— Accepte-les. Excellence, ce n'est pas cher, interrompit la t'oole dune seule voix.
— Viens donc, » s'écria Thiod-Rik sur un signe d'intelligence d'Eber-Win, et tous deux, le vieillard et le jeune roi. se retirèrent un instant à L'écart
Que dit le premier au second ? c'est ce que l'on ne sut que bien des années plus tard : toujours est-il qu'en le quittant, Thiod-Rik Misa sans compter une poignée d'or dans les mains du mendiant, en lui disant : n Ces gens avaient raison : tes paroles ne sont pas chères: n'est-ce pas Eber-Win ? et se penchant à l'oreille de celui-ci, il lui communiqua ce qu'il venait d'entendre.
— Non , certes, s'écria le maire. ... 1 1 n'y a pas un jour à perdre ! . . . retournons promptement au palais.
— Tu ne veux donc pas que je meure pour toi? s'écria Sighe- Brand voyant Thiod-Rik s'éloigner sans songer à lui.
— En fais-tu le sermenl . si le koning t'achète pour te mettre u sa suite? dit Eber-Win en revenant vers le jeune Frank.
— Je le jure !
— Viens donc, tu es à moi. » En prononçant ces mots. Thiod- Itik jeta une bourse au Juif.
« Et moi, tu ne veux donc pas que je prie Dieu pour toi tous les jours? dit à son tour Claudia.
— Achète aussi cette jeune tille et son frère, interrompit le vieillard aux longs cheveux.
— Qu'en ferais-je ?
— Tu renverras à ta sainte mère au couvent de Poitiers... Qui sait si sa présence ne t'y sera pas utile ?
— Il a raison, interrompit Eher-Win.
— Et mon frère? murmura humblement Claudia.
— Ton frère fera partie des jeunes messagers du koning. » ajouta le vieillard de sa propre autorité et sans que le roi ni son maire contredissent ses paroles. Claudia et Crescentius se placèrent en croupe chacun derrière un des hommes de Tescortc^ Thiod-Kik remonta dans sa basterne. et le .cortège, s'ébranlant. ne dirigea vers le palais.
« Nous t'attendons bientôt, cria de loin Thiod-Rik au vieillard.
— Demain je serai près de toi, répondit celui-ci, et jetant aussitôt sur les tréteaux tout l'or qu'il avait reçu du roi :
— À moi cet esclave! dit-il au Juif.
— Voilà des événements peu ordinaires, pensait tout haut celui-ci: qu'est-ce que tout cela signifie?... Mais, bah ! qui vivra verra... au demeurant, j'ai fait une bonne journée !
— Et moi aussi, » se disait intérieurement le vieux mendiant, en s'eloignant accompagné de Vindelieius, le jeune mime.