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CHAPITRE DEUXIÈME

LES RÉCITS Dl VIEUX MENDIANT.

Sommaire.

Le palais du koning. — Le serdeau. — La mollesse, partage des esclaves. — La véritable indépendance. — L'histoire, utile institutrice des rois. — Isolement de Thiod-Rik. — La reine Raudour et Eber-Wîn. — Vie, mœurs, éducation, tin tragique des petits rois Mer-Wings. — Premier essai des talents du .jeune mime. — Légèreté d'esprit des Franks; — Leur passion pour le plaisir. — Le jouet brisé. — Insolence des leudes envers Thiod-Rik. — L'hospitalité du bûcheron Bodrellus, ou la liberté dans l'indigence préférable à l'esclavage dans le luxe.

La journée du lendemain parut longue au jeune liis de Hlod- W ig II : c'est qu'il avait mille questions à adresser au vieux mendiant, et que celui-ci ne se hâtait pas: l'heure du dîner arriva sans qu'il eût paru. Déjcà Thiod-Rik, dont la bouillante impatience égalait au moins celle de ses ancêtres, se disposait à envoyer après lui des officiers avec des ordres sévères, quand en passant par hasard dans les vastes salles du rez-de-chaussée de son palais, il trouva le vieillard assis à la tahle que les rois de la première race entretenaient toujours ouverte h tous les étrangers, et servie des restes somptueux de leur propre tahle: c'était ce qu'on appelait alors le serdeau.

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« Tu t'es fait attendre, lui dit-il avec colère; je ne sais à quoi lient que je ne te lasse châtier... tu oubliais sans doute qui t'attendait?

— Tu oublies toi-même à qui lu parles, jeune homme, répliqua avec une certaine hauteur le vieillard dont les yeux eurent un éclair au mot châtiment; qu"attcndé-je de toi!'... rien; la richesse, qu'en ferais-je? Qu'importe la richesse à L'homme à qui suffit un morceau de pain et l'eau du ciel ! Vois, je suis assis à ta table opulente, mais c'est pour te faire honneur, en recevant de toi l'hospitalité; je n'ai touché à aucun de ces mets si recherchés... Les hommes vraiment libres laissent cette mollesse aux esclaves. »

En parlant ainsi, il désignait du regard le mime \ indelicius qui, mollement couché sur un des lits de table dont on se servait encore à cette époque à l'imitation des anciens Romains, ne se taisait pas faute des meilleurs plats et des vins fumeux du Midi : quant au vieillard, il était assis sur un escabeau de chêne, et son repas se composait d'oignons crus, d'un morceau de bacon fume et de pain de grud.

Thiod-Rik saisit d'un coup d'oeil le contraste éloquent de ces faits, et, malgré lui, frappé de respect, il murmura : « Tu es vraiment un homme étrange!

— Réfléchis avant de parler, enfant : tu attends beaucoup de moi, pour moi tu ne peux rien; lequel doit des égards à l'autre? Un roi n'a de puissance qu'autant qu'il a de justice et de raison. J'ai vu naître et mourir dix rois de ta race; huit sont morts misérablement et à la fleur de l'âge : ceux-là se croyaient tout permis : et, parce qu'ils étaient les esclaves de leurs passions, ils voulaient que tous les hommes fussent leurs esclaves.

— Viens-tu me donner des leçons '

— Kt de qui donc en prendrais-tu, si ce n'est d'un vieillard de mon âge.' La jeunesse gagne toujours a écouter avec respect les paroles d'un vieillard: sais-tu seulement comment est mort ton

Ils h i \| S l RAM \l^> frère Hlod-Her, à qui tu viens de nieeédet si irrégulièrement?

Si irrégulièrement... que veux-tu dire? Mes droits bu «•"in-

mandemenl ne sont-ils pas incontestables?

— Parce que tu descends du grand Blod-Wig? Mais. de qui tenait-il son pouvoir lui-même? L'armée <-t ses chefs qui le lui axaient confié, comme au plus brave, au plus Fort, au plus habile, s'étaient réservé, a eux et à leurs descendants, le droil d'accepter .m de repousser les siens. L'armée h l<"< grands ont-ils confirmé ton élection.' Les a-t-on consultés seulement.'

— J'ignorais que je dusse tenir mes droits de leurs mains...

— Combien de choses importantes à ta gloire, a ta puissance, à ta vie elle-même, n'ignores-tu pas encore! Les rois savent peu de choses, même quand ils montent dans L'âge mùr sur le trône, et ils oublient vite: mais les rois qui commencent à régner à ton âge ne savent jamais rien.

— Je ne te comprends pas.

— Tu vas me comprendre : que peux-tu aujourd'hui par toimême :' rien... Bien loin de pouvoir conduire un vaste royaume, à peine pourrais-tu te conduire toi-même. Que te manque-t-il pour acquérir cette puissance?... des lumières... Ceux qui entourent les rois mineurs éloignent deux toutes les lumières: car. lorsque l'âge a mis un terme à leur minorité, leur ignorance, leur incapacité la prolongent indéfiniment, et ce sont leurs ministres qui sont les vrais rois.

— Serait-il possible; o ciel! Eber~Win!...

— Où est ta sainte mère ?

— Au couvent de Poitiers où sa piété l'a conduite.

— Sa piété peut-être l'y eût conduite quand ses fils auraient pu se passer de ses conseils et de son appui.. . on a hâté ce moment par des chagrins amers, des inquiétudes calculées, des outrages même... on te voulait voir sans protection contre les ambitions qui t'entourent... sans protection contre toi-même surtout; on a réussi, tu es seul.

— Seul, mon Dieu! c'est pourtant vrai ! soupira Thiod-Rik en se laissant aller avec accablement sur un siège; BBill, oui, tout seul !

— Si lu m' écoutes, enfant, tu compteras bientôt par centaines des amis puissants et dévoués...

— Parle : il me semble que l'austérité de tes discours sert mieux mes intérêts que les flatteries de mes Leudes.

— Ecoute l'histoire de ces dix rois de ta race dont je viens de te parler :

Illode-Her, ton frère, était à ton âge beau comme toi: à dixbuit ans, c'était un vieillard pale et tremblant; une vie molle et dissolue avait anéanti toutes ses facultés : il n'est pas mort, il s'est éteint.

— On m'avait caché cette fin déplorable.

— T'aurait-on dit au moins l'histoire de ton père?

— On m'en a entretenu... mais m'a-t-on dit la vérité:1

— Veux-tu la connaître?

— Prends garde!...

— Je me tairai si tu l'ordonnes.

— Non, parle-moi de Hlod-Wig: mais songe que c'est son tils qui t'écoute!

— Je respecterai ta légitime susceptibilité : On voulait anéantir ses facultés ; il fallait lui créer au moins un vice : œuvre difficile chez une nature douce et naturellement portée au bien ! car tel était ton père en son enfance... Que te dirai-je? les mauvais conseils, les mauvais exemples plus pernicieux encore, pervertirent son âme... Qui l'en eût défendu? Comme toi, il avait perdu son père dès sa plus tendre enfance... On parvint (pardonne à la vérité), on parvint à lui faire aimer le vin : chez lui, ce goût devint bientôt une passion : c'est ce qu'on voulait. Tu sais comment il est mort ?

— Poussé par une piété mal entendue, il avait, selon ceux qui m'ont élevé, mutilé les précieus restes de saint Denis pour en

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porter un bras dans sa chapelle. Cette espèce de profanation lui attira l<- courroux des saints... Keu permit k'affaiblissemenl complet de son intelligence...

— On t'a trompé encore, parce qu'on avait intérêt à te tromper...

— Qui donc? mon défenseur le plus intrépide, 1«' plus fidèle.

l''.l>.T-\\ III

— Si ton père esl mort privé dès longtemps <le toute sa raison. c'était la suite inévitable de ses fréquents excès de boisson.

— Mais j'ignore «loue Les choses mêmes qui me touchent de plus près !

— Sais-tu que ton oncle Hari-Bert a péri avant l'âge de seize iins.'

— Quoi ! aussi par des excès de vin .'

— Non 5 celui-là, la paresse a causé sa mort... couché tout le jour, prolongeant au delà de toute raison son sommeil, il avait horreur du mouvement. Jamais il ne connut l'exercice salutaire de la marche, ni même du cheval: c'était une lourde et nonchalante basterne qu'il lui fallait.. .

— Comme moi. murmura Thiod-Rik en rougissant.

— L'inflammation se mit dans ses humeurs : une fièvre putride l'enleva avant qu'il eût atteint sa seizième année. Il laissait un fils au berceau . le petit Hilpe-Rik. Ton aïeul le lit tuer pour s'emparer de ses Etats: car telle est la coutume barbare dans votre famille; vous vous dévorez entre vous : malheur au faible!

— Vieillard, tu es impitoyable dans tes paroles.

— Tu parlais de tes droits tout à l'heure, écoute un peu : Deux enfants de ta race, deux frères, les lils de Thiod-Rik de Bourgogne, Sighe-Bert et Hilde-Bert , qui seraient tes cousins, ayant perdu leur père, n'étant encore âgés que de onze à douze ans, leur bisaïeule Brune-Hilde (d'horrible mémoire!) leur partagea l'Austrasie et la Bourgogne, sans le consentement des Leudes. Ceux-ci s'entendent avec Hlod-Her de Neustiïe. A la tète d'une armée .

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lllod-Her envahit l'Àustrasie. Hilde-Bert accourt au secours de son frère. Les trois armées arrivent en présence-, mais celle de Sighe-Bert le trahit. Hildé-Bert soutient seul l'effort des Neustriens; il est vaincu et mis en fuite.

— Et que devinrent-ils tous deux ? s'écria Thiod-Bik avec intérêt.

— Sighe-Bert. avec quatre de ses frères, fut massacré par son cousin.

— Et Hilde-Bert ,?

— Il échappa au même sort, grâce à la vitesse de son cheval.

— Qu'est-il devenu ?

— On l'ignore; quelques-uns prétendent qu'il s'est noyé au passage d'une rivière.

— Voilà qui est vraiment étrange, se disait à lui-même le jeune koning, plongé dans de profondes réflexions-, douze ans... 613... ce serait l'âge à peu près; et puis cette imposante physionomie... ces cheveux flottants... cette supposition expliquerait bien des choses incompréhensibles. Mais poursuis, vieillard, reprit-il enfin en sortant de sa rêverie, j'aime k t' entendre... ta longue mémoire retrace si fidèlement les choses passées, qu'on ne peut s'empêcher de t'écouter avec intérêt; d'ailleurs, il s'agit des miens, l'exemple d'autrui est un grand avertissement pour celui qui veut le comprendre... continue, je te prie. »

A l'instant où le vieillard allait reprendre la parole, un bruit de voix tumultueuses, venant des salles voisines, l'interrompit : « Qu'est-ce ? demanda le vieillard.

— Je dînais avec mes Leudes, quand je suis sorti pour m'assurer par moi-même si tu étais enfin arrivé; ils s'impatientent peutêtre de ma longue absence. Quelque contrariété que j'éprouve à te quitter en ce moment, je n'oserais pourtant rester plus longtemps.

— Pauvre enfant! pauvre roi! ne comprends-tu pas qu'il faut une main virile pour tenir la lance du commandement, une volonté inébranlable, une prudence profonde? Un roi sans force n'est que l'esclave le plus infortuné de ses premiers sujets. Pourtant il faut

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que lu restes encore avec moi... nous ne retrouverioni plui peutêtre, ni l'un ni L'autre, une pareille occasion, moi, de te prémunir ci ii lire lox périls <|ui t'entourenl , toi, d'entendre mes conseils; mais je connais les Franks, il esl aisé de tromper leur inconstance... c'est un peuple pour qui la vie n'est qu'un théâtre; pourvu que la scène soi! occupée, que leur importe le personnage qui l'occupe, roi ou histrion... à défaut de roi, je \ai> leur donner l'histrion; » aussitôt s'adressanl àVindelicius : « Enfant, lui dit-il, entre hardiment dans cette salle, présente-toi de la pari du koning et appelle à ton aide toul ton talent, tes poses les plus bouffonnes, tes grimaces les plus burlesques, ta pantomime la pluB expressive, pour

captiver, durant une heure, l'attention de ces hommes; va et réussis, in seras récompensé en proportion de ton succès. »

L'enfant partit résolument. Le jeune koning et son interlocuteur attendirent un instant avec anxiété: bientôt des rires éclatants leur apprirent le succès du mime.

«Maintenant, Thiod-Kik. tu as une heure de liberté, articula lentement le vieux mendiant avec un sourire indétiuissable.

— Tu connais bien ces hommes, vieillard; continue donc, et mettons les instants à profit.

— Tu as sans doute entendu parler de deux reines célèbres toutes deux par leur beauté et leur génie, mais surtout par leur rivalité, qui couvrirent le pays de deuil, en tirent pendant vingt ans le théâtre des guerres civiles, et causèrent la mort de plus de dix rois et d'autant de reines ou princesses, sans parler des meurtres ou empoisonnements qui frappèrent des personnes de moindre condition?

— L'une de ces reines est l'infâme lirune-Hilde. sans doute ; on m'a souvent cité ses crimes pour m'apprendre à détester sa mémoire: mais je ne sais de quelle autre reine tu veux parler.

— Si tu demandais son nom au peuple, il te le dirait, lui dont la mémoire traverse les siècles en demeurant inaltérable... j'ai voulu te parler de Fred-Gunde.

— De la grande Fred-Gunde? Y penses-tu, vieillard.» Elle est 1" honneur de notre maison et la fondatrice de notre puissance.

— Elle est ta trisaïeule, c'est tout dire: ses crimes ont atteint leur but, elle a triomphé, et ceux qui t'ont élevé ont eu intérêt à te tromper sur ce point comme sur tant d'autres... Fred-Gunde, ajouta-t-il sévèrement, fut plus criminelle encore que Bruuellilde, mais elle fut plus habile et plus heureuse. La race qui a recueilli le fruit de ses crimes a dû l'en absoudre, et je serais presque tenté de l'absoudre aussi 5 car au moins, chose étrange! mais vraie pourtant, dans ses débordements, Fred-Gunde sut être mère, tandis que Brune-Hilde, hélas! fut un monstre qui ne conserva rien d'humain. Brune-Hilde ne vit en ses lils que des instruments propres à construire l'édifice de son ambition personnelle, égoïste, honteuse; et chaque fois que ses instruments manquèrent de souplesse et de docilité, elle les brisa sans trouble, sans hésitation, sans remords, comme on ferait d'un meuble inutile. Ecoute, et tu vas frémir.

— Je marche, en t'entendant, de surprise en surprise; tu es le seul homme peut-être, dans les trois royaumes, qui connaisse aussi parfaitement l'histoire des Mer-Wings depuis soixante ans; as-tu vu Brune-Hilde?

— J'ai connu personnellement tous ceux dont je te raconte L'histoire.

— C'est cela, murmura le jeune homme, je m'en doutais... Tu captives de plus en plus mon attention, reprends ton récit.

— Sighe-Bert et Thiod-Rik étaient deux nobles et beaux enfants, deux frères; ils avaient été élevés ensemble jusqu'à l'âge de dix ans ; alors ils s'aimaient comme deux frères doivent s'aimer ; malgré la mollesse systématique de leur éducation, malgré les plaisirs énervants dont on les avait entourés avec intention dès leur berceau (car les plaisirs excessifs sont un poison qui tue plus sûrement encore que tout autre), ils avaient conservé dans l'àme une corde vibrante, une seule, Y amour fraternel : c'était assez pour les sau-

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ver. Mais à I fige où l'on commence seulement à être homme, leur père mourut. Brune-Hilde, leur grand'mère, voulu! d'abord les conserver tous deux sous sa main. L'Austrasie, effrayée de l'éducation qu'allait recevoir son chef futur, obtint que Thiod-Rik, l'aine, fut élevé à Metz sous la protection d'Erchinoald, maire du palais.

— La puissance des maires était-elle aussi grande alors qu'aujourd'hui? » demanda à demi-voix Thiod-Rik avec un sentiment de vague méfiance; mais, soil qu'il n'y voulût pas répondre, soil qu'il n'eût pas entendu cette question, le vieux mendiant poursuivi! son récit en ces termes :

« Brune-Hilde voulut suivre son petit-fils à Metz. Pendant trois ans, elle s'efforça de corrompre ses mœurs, comme elle avait déjà l'ait de llilde-Bert son lils; mais les grands voulaient un roi digne de ce nom. Une nuit donc, ils tirent prendre Brune-Hilde, et l'un deux, la mettant en croupe derrière lui, l'emporta, au galop de son cheval, hors des limites du royaume: il l'abandonna sur la route, à demi nue, sans argent, exténuée de fatigue et de besoin. In berger, qui la reconnut en cet état, la conduisit à son autre petit-fils Thiod-Rik, qui régnait en Neustrie. Thiod-Rik l'accueillit avec empressement, et elle acquit une influence sans bornes sur son esprit.

« Brune-Hilde nourrissait contre Thiod-Bert une haine implacable; elle résolut de se servir de Thiod-Rik pour satisfaire la vengeance qu'elle méditait contre son frère... Ils s'aimaient pourtant!... Mais que ne peut un esprit artificieux, insinuant, sur un jeune prince! Elle entoura Thiod-Rik de soins, d'attentions, de prévenances, elle amollit insensiblement ses forces physiques, en même temps qu'elle endurcissait sa sensibilité morale; elle excita son ambition, sa cupidité, lui présenta l'Austrasie comme une proie facile, et parvint (qui le croirait.') à lui persuader que Thiod-Bert n'était pas son frère!

« Thiod-Rik, à son instigation, envahit l'Austrasie et livre

bataille à Thiod-liert; vaincu deux lois, celui-ci est pris et amené à Brune-Hilde qui le fait égorger sous ses yeux avec ses deux lils Hlod-Wig et Hilde-Bert encore au berceau... On dit même que,

dans le transport de sa haine triomphante, Brune-Hilde, saisissant par le pied la plus jeune de ces petites créatures issues de son sang, la lit tourner au-dessus d'elle et lui écrasa la tète contre une muraille!

— Horrible! horrible! tais-toi!...

— Non; tu m'entendras jusqu'à la tin: il faut que jamais cette conversation ne sorte de ta mémoire.

« Thiod-Rik (il s'appelait du même nom que toi), enflé par sa victoire, ne mit plus de frein à ses passions... In jour, ivre de colère et de genièvre (il sortait, dit-on, de table), il osa avoir une volonté opposée à celle de son aïeule, et, son esprit intraitable s'aniinant jusqu'à la fureur, il la menaça de lui passer son épée au travers du corps... Brune-Hilde n'était pas femme à oublier une telle menace!... Elle la prévint, et, quelques jours plus tard, Thiod-Rik expirait empoisonné!

— En as-tu fini avec ces atrocités?

— Un mot encore... Tu viens de voir Brune-Hilde empoisonner son petit-fils Thiod-Rik... dix ans auparavant elle avait ainsi empoisonné Hilde-Bert, son propre fds, âgé de seize ans à peine, le lils du grand Sighe-Bert... Elle l'avait empoisonné avec la reine Faileuba, sa femme... C'est que Hilde-Bert s'avisait de penser et d'agir par lui-même-, il voulait régner.

— Tes récits m'attristent et me découragent! Quoi! tous les rois de ma race sont-ils donc destinés à périr avant d'avoir atteint l'âge où l'on est homme?

— Oui, parce que. pour la plupart, ils ont voulu vivre en hommes, quand ils n'étaient encore que des enfants: or, les qualités de l'âge mur sont le fruit de l'expérience, c'est à-dire du temps : elles ne s'acquièrent qu'avec làge: la jeunesse, au contraire, possède une déplorable facilité à imiter le mal : ne pouvant donc se montrer

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hommes par leurs vertus, leur sagesscj leur prudence, leur intelligence des intérêts politiques, les jeunes princes de ta race témoignèrent tons une fatale précocité pour le \ice: et plus ils y montraient d'inclination, plus ils recevaient d'encouragement.

— Faut-il croire à de si exécrables manœuvres? Tromper un faible enfant, privé du soutien de son père, de l'amour de su mère ! verser, goutte a goutte, jour par jour, dans son âme le poison du vice! Faut-il croire à de si noires combinaisons?... » Puis, après un instant de silence, où le jeune roi parut absorbé dans ses réflexions... « .Mais moi-même, s'écria-t-il douloureusement, n'en suis-je pas la preuve vivante... Vieillard, tu me sauves la vie peutêtre!... Tes paroles ont fait tomber un bandeau de mes yeux!... Eber-Win!... mais moi! je veux atteindre l'âge viril pour régner glorieusement... Je neveux pas mourir à vingt ans!... Vieillard, la Providence elle-même m'a conduit sur tes pas : béni soit-elle! mais acbève de m'instruire : quelques grands rois n'ont-ils point honoré ma race, bien qu'ayant pris très-jeunes encore le commandement?

— On a dû te parler sans doute de Hlod-Her le Grand, de Daghe- Bert, son tils.

— On m'a dit qu'ils avaient tous deux régné longtemps, Hlod- Her. par son courage indomptable, par la crainte qu'il répandait autour de lui et qui le rendait respectable aux plus bardis, aux plus grands. 11 était implacable dans sa baine et dans ses vengeances. Dagbe-Bert fut un prince ami de la paix et de la tranquillité. On prétend que, se reposant sur des officiers babiles et dévoués du soin des affaires, il passa sa vie dans les plaisirs : il dut sa gloire à Ega. maire de Neustrie. et à Pippin. maire d'Austrasie.

— On t'a encore trompé : Hlod-Her, élevé virilement par sa mère Ered-Gunde dans les exercices les plus pénibles de l'esprit et du corps, dans le mépris des douceurs de la vie et de ses plaisirs, dans l'amour des fatigues et du travail, Hlod-Her fut le plus équitable, le plus prudent, le plus éclairé des princes de sa race. Daghe-

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Bert, élevé, sous les yeux de son père, par Sadrégisitee, due d'Aquitaine, capitaine habile et courageux, par Guhi-Bert, évèque de Cologne, prélat d'un grand mérite, Daghe-Bert vécut dans une activité continuelle: plus amateur que son père des plaisirs, il est vrai, plus disposé à trancher les nœuds politiques parle crime qu'à les dénouer par l'adresse, moins grand, moins fort que son père, mais digne encore de rattachement de ses peuples, il régna seul. n'ayant conservé les deux maires d'Austrasie et de Neustrie que jusqu'au moment où il se sentit assez fort par lui-même, pour les éloigner. Il sut attendre l'heure, en dissimulant sa force et son intelligence-, s'il avait montré d'abord ses grandes qualités, il n'eût pas seulement atteint l'âge de vingt ans.

— J'entends, vieillard, et je comprends.... Dès ce jour permets que je ne t'appelle plus que mon ami.

— Je n'ai plus rien ta te dire.... D'ailleurs, il faut nous séparer.... Tes Franks ont assez déjà du jouet que je leur ai envoyé, et, comme des enfants sans raison, ils cherchent sans doute à le briser.... u

En effet, on entendait des rires entrecoupés de barbares plaisanteries, des supplications accompagnées de gémissements, et des cris douloureux dominaient par moments tout ce bruit.

Tout à coup la porte s'ouvrit violemment, et Vindelicius. les yeux pleins de larmes, le visage brûlé en plusieurs endroits, les habits déchirés, les mains sanglantes, se précipita vers son maître et vint tomber à ses pieds en murmurant : « Je t'ai obéi, maître, mais vois comme ils m'ont traité !

— C'est bien, lui dit le mendiant.... Sous ton masque de mime tu portes une âme pleine de force et de volonté 5 sous ton habit d'esclave, tu caches un cœur d'homme libre.... C'est bien, enfant, je m'en souviendrai î »

Les convives avinés poursuivirent l'enfant jusqu'aux pieds du roi, et l'un d'eux même osa le frapper jusque dans cet asile : la rougeur de la colère monta au front du petit-lils de Hlod-Wig. ses lèvres s'ouvrirent pour laisser passer la menace.

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« Souviens-toi "le Daghe-Berti » lui murmura à l'oreille le vieillard. Le jeune homme se -contint aussitôt, réfléchit un moment, puis, se tournant vers le mendiant: « Vieillard, ton mime sait mal son métier: il ennuie au lieu d'amuser; il irrite, au lieu d'intéresser, il a fâché mes nobles: tu lui feras donner les étrivières, entends-tu, je If veux ! «

lu il repassa dans la salle du festin, aux applaudissements des Leudes, <|ui l'y suivirent tous.

" M'amait-il déjà si bien compris? pensait le vieillard eu le suivant d'un regard affectueux, Dieu le veuille!

k Allons! Vindelicius, retirons-nous-, le bûcheron Bodrellus nous attend ce soir, il se l'ait une joie de me donner l'hospitalité.

— Oh! maître, j'aimerais mieux souper ici, dit L'Ârlésien friand eu jetant un regard de convoitise sur la table somptueuse du serdeau.... Ceci vaut un peu mieux <pie le lard rance, la cervoise acre et le pain lourd de Bodrellus....

— Oui, mais Bodrellus ne te contraindra pas à grimacer la joie et le rire ; Bodrellus ne sillonnera pas tes mains de coups de lanière ; (liez Bodrellus tu penseras librement, tu agiras librement, tu t'appartiendras enfin!...

— Oh! partons, maître, partons vite! Dieu! que le lard rance. la cervoise acre et le pain lourd du bûcheron vont me sembler délicieux ce soir! »

Le KonninG Thiod-rik.

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