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CHAPITRE TROISIÈME

LE PALAIS DU KO» IN fi.

Sommaire

Révolution soudaine. — Première réalisation des prédictions de Silvanecles. — Le jeune koning et son maire assiégés à Divio dans leur palais. — Intervention inattendue du vieux mendiant. — Vaillance de Sighe-Brand. — Le droil d'asile. — Chute de Thiod-Riket d'Éber-Win. — Le maire d'AustrasieWulfoad.

— Entrevue des deux fils de Hlod-Wig II. — Les catacombes de Divio. — lue charte de Hilde-Bert III de Bourgogne retrouvée à propos. — La séparation.

— Dernières précautionsdu vieux mendiant.— Les tronçons d'une chaîne d'or.

Nous laisserons le mendiant poursuivre ses courses vagabondes à travers la populeuse Bourgogne , pour suivre le jeune koning à Divio, où le soin de sa sûreté l'obligea de s'enfuir quelques jours après la scène que nous venons de raconter.

Les grands, les optimales, ainsi qu'on les nommait, venaient de faire alliance avec Wulfoad et les Austrasiens, sur lesquels régnait nominalement le frère de Thiod-Rik, Hilpe-Rite, de quelques années seulement son aîné.

Hors d'état de résister à ce torrent, il s'était retiré à Divio, ville déjà forte et qu'il croyait plus dévouée à ses intérêts.

Wulfoad l'y suivit rapidement : Divio lui ouvrit ses portes: bientôt le roi se vit assiégé dans son palais. Cel édifice était sans

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doute d'une fort médiocre importance, pour qu'il n'en reste aucun

vestige.

Figurez-Youa le désordre qu'un tel événement j < * t a dans la suite du koning : les moins dévoués désertèrent des le premier jour, le nombre des autres ne tarda pas à être réduil par la famine et par les combats meurtriers qui se Livraient constamment aui portes. On n'entendait plus, dans cette vaste enceinte, que les cris d'effroi des femmes el des enfants, les gémissements des blessés H les menaces des assiégeants.

Dans ce tumulte, Eber-Win déployait toutes les qualités de son

grand caractère. Il était partout à la fois, toujours maître de lui et

des autres, et semblait aussi inaccessible à la fatigue qu'à la crainte.

« Si je dois régner un jour, se disait Thiod-Rik en l'admirant.

c'est à cet homme que je veux ressembler. »

Le frère de Claudia, Crescentius, encourageait le roi par de pieux discours, et pour le distraire il lui lisait la Bible. Comme celle de tous les Gallo-Romains , l'éducation de Crescentius, toute religieuse, le rendait peu propre aux exercices de la guerre : non qu'il manquât de courage; mais son courage était de la nature de celui des martyrs, tout moral: il aurait pu souffrir la mort sans pâlir, mais il avait horreur du sang, et, même pour sa défense, il n'eût pas su frapper.

Quant au jeune Sighe-Brand, il était partout où l'on se battait; déjà plus d'une fois sa bravoure lui avait mérité les éloges d'Eber- Win, et celui-ci ne les prodiguait pas.

Pour se délasser de ses combats, Sighe-Brand venait de temps à autre s'asseoir sur un banc à la porte de la salle où se tenait le koning, et là encore il veillait sur lui.

« Eh bien, lui dit un jour celui-ci. où en sommes-nous, Sighe- Brand?

— Excellence, je ne puis te le dissimuler, chaque jour les ennemis font des progrès; nous ne pouvons résister plus de douze heures encore.

DE TOUTES LES ÉPOQUES. ~y

— On ne me prendra pas vivant, du moins-, j'irai mourir avec vous au milieu des ennemis, s'écria Thiod-Rik en se levant dans un élan belliqueux; Sighe-Brand, va me chercher des armes.

— Attends encore, Excellence, je te promets que tu ne tomberas pas entre les mains de Wulfoad.

— Quoi! aurais-tu, comme le fidèle affranchi du jeune Mer- Wjg, le courage de me tuer au dernier moment .'

— Si tu me l'ordonnes, je le ferai, Excellence, et je me tuerai après; d'ailleurs, j'en avais déjà reçu l'ordre.

— Et de qui? ce ne peut être que d'un ami...

— C'est aussi de ton meilleur, de ton seul ami.

— Du vieux mendiant? »

Sighe-Brand ne répondit d'aucune manière à cette question.

« Je ne te demande pas tes secrets, mon brave, reprit le jeune koning; mais pourquoi ne m' avoir pas appris plus tôt les progrès des ennemis ?

— C'est que tout espoir n'est pas perdu.... il peut venir encore...

— Lui ? et par où ? Comment traversera-t-il cette formidable enceinte d'hommes armés qui nous entourent?

— Je l'ignore, je ne me permets pas de l'interroger ; mais il a promis de venir, et il viendra.

— Il est venu, dit une voix sonore derrière eux.

— Dieu! c'est lui! s'écrièrent à la fois Crescentius et Thiod- Rik en se retournant vers le côté d'où venait cette voix.

— Quel talisman t'a conduit sain et sauf jusqu'ici ?

— Tout à l'heure tu le sauras; maintenant nous n'avons pas un instant à perdre 5 déjà les Austrasiens et les Neustriens ont franchi la première enceinte; entends-tu leurs cris? avant une heure ils seront dans cette salle... Fais venir Eber-Win. »

Eber^Yin étant venu, le vieillard fit rassembler tout ce qu'il put d'or et d'argent, il en chargea Vindelicius, Sighe-Brand, Crescentius et le maire du palais: puis, allumant un flambeau :

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h Suivez-moi tous. « dit-il. Il toucha en même temps un bouton de cuivre confondu parmi ceux qui ornaienl 1rs boiseries de cette pièce; alors le mur parut s'ouvrir devant lui. et un esealier rapide, qui semblait conduire dans les entrailles il*' la terre, s'of- Fril a leurs veux.

« J'ignorais cet escalier de retraite, dit Eber-Win non moins étonné que les autres spectateurs de cette scène.

— C'est que depuis quarante ans il n'a pas servi, répliqua l<' mendiant.

— Pour connaître les secrets les plus intimes des résidences royales, demanda Eber-Win, qui donc es-tu ?

— Ton libérateur clans ce moment, » répondit laconiquement le vieillard en descendant le premier.

Quand le roi et sa suite eurent passé devant lui, il referma la porte de cet escalier comme il l'avait ouverte, et l'on descendil en silence: à peine avaient-ils eu le temps de faire cinquante pas. qu'ils entendirent un bruit affreux au-dessus d'eux : « Mort à Eber-Win ! mort à Thiod-Rik, criait-on. Où sont-ils? où sont-ils? ajouta une voix retentissante: il faut les trouver!

— Il était temps, murmura Thiod-Rik.

— Oui ; ce sont les Austrasiens avec leur maire AVulfoad et ton frère Hilde-Rik, qui te cherchent pour t'immoler.

— Le bon petit frère que tu as là, Excellence ! s'écria comiquement le jeune mime, qu'on retrouva attendant son maître dans cette galerie souterraine.

— Comment peux-tu plaisanter dans une pareille circonstance? objecta tristement Thiod-Rik ; tu crois donc n'avoir plus rien à craindre?

— Si je le crois, Excellence! j'en suis sur; n'avez-vous pas voire vieil ami avec vous?

— Il est donc bien puissant? demanda Eber-Win.

— Ah! si vous le connaissiez, vous... » mais il n'acheva pas sa phrase commencée. « Aie! » s'écria-t-il tout à coup.

— Qu'est-ce donc? t'es-tu blessé, enfant? reprit Eber-Win.

— Non, seigneur, c'est mon pied qui a tourné. » Puis, se penchant vers le mendiant : « De grâce, maître, lui dit-il à voix basse, la prochaine fois, tirez-moi l'oreille droite, car il me semble que la gauche ne lient presque plus à ma tête.

— C'est bien, bavard, repartit, tout bas aussi, le vieillard, en dissimulant un bon sourire ; si tu n'y prends garde, ta démangeaison de parler nous perdra.

— Désormais, mon bon maître, je serai muet comme le chemin gracieux que nous suivons en ce moment. »

Ce chemin était un de ces ossuaires ou catacombes qui se formaient depuis plusieurs siècles déjà dans les grandes villes de la Gaule centrale. Le druidisme mourant y avait longtemps cherche un asile contre les persécutions du paganisme romain et les progrès du christianisme ; alors ces retraites profondes étaient complètement silencieuses et désertes.

Après avoir marché un quart d'heure, on commença à remonter une rampe rapide ; à mesure qu'on se rapprochait du séjour des vivants, il semblait qu'on entendît des chants religieux ; ils devenaient de plus en plus distincts; enfin, le mendiant poussant une porte, un Ilot de lumière qui faillit les éblouir inonda ces pauvres gens au sortir des ténèbres : on était dans la chapelle du couvent de Saint-Hilaire.

« Une église! » dit Eber-Win; puis se précipitant avec Thiod- Kik vers l'autel, dont il embrassa l'angle le plus rapproché : « Asile! asile ! » s'écrièrent-ils tous deux en tombant à genoux.

— Qui que vous soyez, dit, en s' avançant vers eux, le plus âgé des ministres de Jésus-Christ, occupés alors à célébrer les louanges de Dieu, qui (fue vous soyez, relevez-vous; le temple du Seigneur est l'asile des pécheurs; c'est l'asile de la paix, du repentir et de la miséricorde! Soyez les bienvenus! »

A force de chercher en frappant les murs de leurs haches, les Austrasiens et les Neustriens avaient fini par découvrir la roule des

I ES Jl.i M B I RAN( MS fugitifs. 1U se précipitèrent sur leurs traces. Ils arrivèrent dans l église quelques moments après eux. Wulfoad et Qilde-Rik étaient à leur tète. « Qu'on nous les livre! s s'écrièrent-ils ivec fureur en s'avancent vers eux; mais le vieux moine se jetant au devant dee fugitifs et leur faisant un rempart de son corps :

« Arrière! B*éi ria-t-il d'une voii menaçante, vous qui violez Pasile sacre du Seigneur! Oserez-vous bien réclamer ceux que Dieu a pris sous sa puissante protection?... Retirez-vous, sacrilégi s. • >u je vous frappe d'anathème à 1 instant ! »

A ces paroles, tous les fronts s'inclinèrent avec crainte. Mors l'bglise triomphait dans toute l'étendue de la Gaule, et les barbares s'humiliaient sous les mains vénérables des saints prélats qui régissaient les églises.

Thiod-Rik ayant reconnu son frère, savane;; vers lui : h llilde- Rik, lui dit-il. ne reconnais-tu pas celui à qui. durant douze ans, tu as donne le nom de frère? »

Les traits du jeune roi de Neustrie s'adoucirent a ces paroles touchantes: mais il rencontra le regard menaçant de Wulfoad, et reprenant aussitôt un air farouche : « Je ne vois ici qu'un ennemi, s'ecria-t-il.

— Moi, ton ennemi? interrompit Thiod-Rik; que t'ai-je fait? c'est toi qui m'as attaque.

— Assez, repondit l'autre d'une voix dure : tu occupes sans droit un trône qui n'appartient; qu'à moi seul, moi. l'élu de la nation.

— Tu veux verser mon sang; mais c'est le tien, c'est celui de notre mèrel De quel air iras-tu L'embrasser, couvert de son sang! »

llilde-Rik. qui ne demandait peut-être pas mieux que de se rapprocher de son frère, jeta encore à la dérobée un regard interrogateur à Wulfoad 5 les yeux de celui-ci lui dictèrent sa réponse inhumaine.

« Ne cherche pas à m'attendrir, tu n'y parviendrais pas. s'écrial-il: il faudra que tu meures! »

Il sortit aussitôt de l'église avec toutes les apparences de la

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colère; mais que se passait-il dans son âme, et qu'eût-il fait s'il eût été libre de ses sentiments?

« Roi infortuné ! s'écria Thiod-Rik en le regardant s'éloigner d'un air de compassion ; les derniers des esclaves peuvent obéir impunément aux sentiments que leur inspire la nature, mais toi. tu n'oserais pas être fils, si ton maître te le défendait, et tu n'oses pas être frère parce qu'il te le défend. Ah! si je devais un jour régner ainsi, j'aimerais mieux me retirer dès aujourd'hui dans quelque cloître obscur pour le reste de ma vie !

— Eber-Win. entends-tu ce vœu du koning? dit le vieillard au maire Eber-Win.

— Oui, j'entends et je comprends, répliqua celui-ci avec un secret dépit; mais moi, je ne voulais être que le premier sujet de Thiod-Rik et son appui le plus ferme.

— Eh bien! avant de sortir de cet asile, nous mangerons ensemble les eulogies, et nous ferons tous le serment de nous être dévoués les uns aux autres, à la vie et à la mort. »

Après qu'ils eurent prononcé ce serment, le vieux mendiant prit des ciseaux et coupa très-court la belle chevelure de Thiod- Rik; celui-ci en frémissait de douleur et d'indignation.

« Console-toi, mon fils, lui dit le mendiant ; dans deux ou trois ans tes cheveux auront repoussé ; d'ici là, tu auras acquis quelque sagesse, et nous, nous t'aurons préparé sûrement les voies du trône. »

Ce fut ensuite le tour d'Eber-Win; plus résolu que son pupille, il abattit lui-même sa longue chevelure sans prononcer un mot.

« Pourrons-nous sortir maintenant? demanda-t-il d'une voix brève.

— Je vais l'essayer, » lui répondit simplement le vieillard, et. se retirant dans le chœur, il tira de sa besace un parchemin déjà couvert de caractères, fit fondre de la cire et y apposa un large sceau : revenant ensuite vers le groupe qu'il venait de quitter, il prit au cou du jeune koning une lourde chaîne d'or d'un travail particu-

LES il i NES I RANl US lier, el la brisa en trois parties inégales; il donna la première à Eber-Win, la deuxième à Thiod-Rik et garda la troisième.

« Quand tu recevras, dit-il à Eber-Win, la partie de cette chaîne que je garde, lu pourras sortir de la retraite où tu vas suis doute être renfermé, tu te retireras aussitôt auprès d'Ouin, évéquede Rothomagus Rouen . tu lui présenteras cette bague, el des lors tu auras en lui un ami dévoué; là. tu attendras de nouvelles instructions; garde avec toi Crescentius; depuis quelques mois il - esl habitué, sous la eonduite des messagers du koning, a fournir aisément et rapidemenf de longues courses; il connaît toutes les routes de la Neustrie el de la Bourgogne, il parle les trois idiomes qui s'y rencontrent à chaque pas; sobre, robuste, prudent, il possède toutes les qualités d'un bon messager. En quittant ta retraite, tu me l'enveiras; dans quelque lieu que je sois, j'aurai soin d'avance de t'en instruire. Toi, Sigbe-Brand, porte en secret ce parchemin à l'abbé de Saint-Denis, et dis-lui de ne le remettre à Wulfoad qu'au moment où. Thiod-Rik sera en sûreté dans le cloître; tu attendras le koning à Saint-Denis, et tu y resteras avec lui. toujours prêt à exécuter fidèlement ses ordres. »

Prenant alors à part le jeune mime : « Toi, Vindelicius, de la part de l'abbé de Saint-Denis, tu vas aller trouver en secret le maire d'Austrasie, et tu lui répéteras ces paroles : « L'abbé de Saint-Denis m'envoie vers toi pour l'apprendre qu'il a dans ses mains, sous la date de l'an o7o, une charte de llilde-Bert le jeune, roi de Bourgogne, qui concède à ton père les villages de Soubesmes la grande et la petite, d'ïxierville, d Ixiermont, d'Avraincourt et d'Avrainville, avec leurs droits et leurs dépendances; tu ajouteras : L'abbé le délivrera cette charte quand Thiod-Rik sera en sûreté dans le cloître de Saint-Denis et le maire Eber-Win dans celui de Luxeuil. » Quelques jours s'écoulèrent avant le retour de Vindelicius; il revint enfin, Wulfoad l'accompagnait. Celui-ci s'était assuré de la vérité des paroles du messager, et, flatté dans son avarice, il accordait la vie sauve à ses deux ennemis ; il en fit le serment solennel

sur I autel; puis il leur donna une escorte suffisante pour conduire Thiod-Rik à Saint-Denis et son maire déchu à Luxeuil.

Comme Thiod-Rik s'avançait tristement vers lui pour l'embrasser, le mendiant lui murmura à l'oreille : « Tu trouveras à Saint- Denis un ami dévoué, l'abbé te prend sous sa protection ; il refera ton éducation et remplacera le bajule qui t'a manqué jusqu'à ce jour; sache profiter de ses conseils. »

Puis, se retirant avec Vindelicius : « Viens, dit- il à celui-ci, la première partie du sort des saints qui concernait le koning est accomplie, allons travailler maintenant à l'accomplissement de la seconde.

— Ah! vous m'y faites songer, maître : le sort m'avait annoncé que je serais roi...

— Lesorlauraditvrai, Vindelicius. répliqua le vieux mendiant en souriant, lu seras roi. »

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