‹ Les jeunes Français de toutes les époquesChapitre 9 sur 55 · CHAPITRE Ql'ATRIKMr · texte numérisé non relu

CHAPITRE Ql'ATRIKMr

LES J I l M.s M ESS V (. I. R S.

Sommaire.

Le couvenl de Luxeuil. — Nouvelles applications du talent du jeune mime. — Arrivée d'Eber-Win à Rothomagus. — Le couvent de Poitiers; sainte Baudour, Grescentius et Claudia. — Le faux Rlod-Wig III . — Rencontre dramatique des jeunes messagers; les dangers qu'ils courent ; sang-froid de I rescentius; courageux dévouemenl de Sighe-Brand. — 11 e>t condamné à mort. — La fierté de saint Romain. — L'évêque Ouin. — Le vieux mendiant et Grescentius soulèvent la Neustrie. — Disparition du faux Hlod-Wig III.

Depuis Huis ans déjà. Eber-Win et Thiod-Rik languissaient à Luxeuil et à Saint-Denis, sans qu'aucun événement leur eût annoncé un changement prochain dans leur situation, et tous deux commençaient a perdre tout espoir : comment supportaient-ils leur claustration? Thiod-Rik avec résignation, parce qu'il recevait les leçons précieuses de l'abbé de Saint-Denis; son intelligence agrandie, ses passions maîtrisées, son cœur ennobli par cette éducation habilement dirigée, le rendaient cependant plus digne d'occuper le trône que la plupart de ses prédécesseurs: aussi le moment marqué par la Providence où il allait ressaisir le pouvoir n'était pas loin.

LES JEUNES FRANÇAIS DE rOI TES LES ÉPOQUES. *7

Kber-Win. en proie à une fièvre dévorante, comptait les jours; privé du mouvement nécessaire à sa puissante organisation, il se consumait lentement; il avait cependant cherché à leurrer autant qu'il était en son pouvoir ce besoin d'activité. Avec la même ardeur qu'autrefois, il ambitionnait les attributions du pouvoir royal ; il avait demandé et obtenu, non sans peine, les attributions de sous-prieur. Il était donc chargé du soin de réveiller le couvent aux heures indiquées par la règle, de surveiller l'exécution du règlement, les détails du service, et, parmi ceux-ci, entrait l'inspection des distributions d'aliments qui avaient lieu tous les jours à Luxeuil , comme dans tous les couvents , en laveur des pauvres. L'Église qu'avaient, à si juste titre, enrichie les rois Mer-Wings, rendait au peuple ce qu'elle avait reçu des rois.

I n jour qu'Eber-Win présidait à cette distribution quotidienne, son attention fut attirée par une discussion élevée entre un moine et un jeune mendiant. Il écouta, et voici le dialogue qui vint à son oreille :

« Jeune homme, disait le moine, retire de ton \ase ce que tu viens d'y mettre, si tu veux être servi à ton tour.

— .Mais, mon saint bienfaiteur (répondait le jeune pauvre avec ce ton humble jusqu'à la bassesse, dolent et nasillard, particulier aux mendiants), cet objet a touché au tombeau de saint Martin, il possède des vertus divines, et les aliments dans lesquels il a trempé acquièrent des qualités particulières.

— C'est une superstition païenne que nous ne devons pas souffrir... retire cette chaîne, ou tu n'auras rien de nous.

— Mais, saint homme de Dieu, cette chaîne (et il articula ce mot à haute voix), celte chaîne est d'or et a appartenu , dit-on . a l'un de nos konings qui y. attachait autant de prix que moi-même .

— Qu'importe cela? Fais ce que je dis, ou retire-toi.

— Mais, mon bon père, cette chaîne...

— Cette chaîne est pour toi l'objet d'une superstition païenne,

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Le dis-ie, reprit le moine avec un peu d'irritation, el en élevanl

involontairemenl la voix.

i moi chaîne répété si fréquemment avait enfin éveillé l'attention du grand homme qui, sous sa robe de moine; conservai! le cœui d'un guerrier \ une espérance soudaine lui traversa l'esprit, radieuse comme un rayon de soleil pénétrant dans on profond cachot. Il tressaillit : mais, reprenant aussitôt son empire sur lui-même:

« Approche, dit-il au jeune mendiant, montre-moi cette chaîne... » A peine y eut-il jeté un regard, que ses yeux s'enflammèrent. - Elle est d'un beau travail, dit-il au pauvre... Et tu dis que c'est une relique '

— Oh! oui, mon bon père, el qui a l'ail des miracles !...

— En fera-t-elle encore:'

— C'est selon la foi qu'on \ a.

— Je me sens disposé à y avoir foi... tiens, veux-tu la changer contre cette autre relique qui ne m'a jamais quitté, c'est un petit doigt de saint Hilarion.

— Saint Hilarion! ô mon Dieu!... serait-il vrai? Moi, qui ai toujours désiré une relique de ce grand saint... J'accepte l'échange, mon saint père... » Et l'échange s'opéra aussitôt. Mais en Rapprochant d'Eber-Win, le jeune pauvre, teignant de porter religieusement à ses lèvres le petit doigt de saint Hilarion, se baissa beaucoup plus qu'il ne fallait, et d'une voix basse et rapide : « Il faut vous enfuir de Luxeuil ce soir avec Crescentius, monseigneur, lui dit-il; je vous attendrai sur la route avec des chevaux: Crescentius partira de suite pour Poitiers, où l'appelle le vieux mendiant. »

Cela dit, il s'éloigna, mangeant avec un appétit qui faisait plaisir à voir la soupe aux légumes qu'on venait de lui donner.

Depuis longtemps Eber-Win préparait son évasion : la nature de ses fonctions dans le couvent la lui rendait plus facile encore. La nuit nétait pas au milieu de son cours qu'il était sur la route. Des chevaux rapides l'y attendaient en effet.

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« Où allons-nous.' dit-il à son guide.

— A Kothomagus, monseigneur. Vous avez votre bague pour l'évèqtie?

— Elle ne m'a jamais quitté.

— Hàtons-nous donc. »

Pendant plusieurs heures ce lurent les seuls mots qu'échangèrent enlre eux les deux, fugitifs; les chevaux, pressés de l'éperon, lilaient comme des llèches.

Comme le jour commençait à paraître, le jeune compagnon d'Eber-Win s'arrêta; on était alors sur la lisière d'une forêt. Il descendit de cheval, engageant son compagnon à limiter, puis il sonna trois fois d'une buccine qu'il portait en sautoir. Presque aussitôt un homme sortit du bois, menant par la bride deux chevaux frais.

Eber-Win alors, pour la première fois, examina son compagnon-. Celui-ci portait à peu près le costume que nous avons vu au petit koning, au commencement de ce récit.

« Tu n'es pas Ïhiod-Rik, lui dit Eber-Win 5 lui seul aurait le droit de porter ce costume. Qui donc es-tu ?

— Je suis Hlod-Wig III, le fils de Hlod-Her 111.

— Mensonge ! Hlod-Her est mort sans enfant.

— Cela se peut, monseigneur; cependant jusqu'à nouvel ordre, s'il vous plaît, je serai son fds.

— Que veut dire cette comédie •'

— - Comédie en effet, monseigneur ; ne m'avez-vous pas reconnu ? Je suis le mime Vindelicius...

— En effet! vraiment, je ne t'eusse pas reconnu... tu portes bien ce costume... Mais dis-moi : tu sais sans doute quel était ce jeune mendiant qui m'a remis le tronçon de la chaîne, dont les trois parties en se réunissant doivent nous réunir le vieux mendiant. Thiod-Hil< et moi ?

— Ce pauvre, c'était encore votre très-humble esclave, monseigneur.

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— Quoi, vraiment!... Tu possèdes à merveille le Lalenl de Le contrefaire... jamais mendianl n'eut l'air plus misérable, Le regard plus hypocrite, la parole plus humble... tu étais le plus pitoyable de tous les mendiants... C'esl un véritable triomphe pour un mime...

— Our voulez-vous, monseigneur, répliqua Vindelicius avec une feinte modestie pleine de vanité, <»u n'es! pas élève de Campionis pour rien.

— En deux mots, mets-moi au courant des événements.

— Il y a huit jouis le roi Bilde-Rik a péri assassiné avec toute sa famille dans la foret de Chelles,

— Sssassiné ?

— Par un seigneur nommé Bodilon <ju il avait fait battre tic verges [tour une faute leurre : Hilde-Rik ne conservait plusaueunc mesure dans sa conduite. Alors mon maître m'a remis ce tronçon de la chaîne, en m ordonnant de vous rapporter. J'ai réussi; Dieu soit loue! mais l'oracle qui commence à s'accomplir pour Thiodttik s'accomplit aussi pour moi. Me voilà koning, jusqu'au jour ou. en vous servant de mon nom apocryphe, vous aurez réuni des forces suffisantes pour que Thiod-Rik puisse vous suivre sans danger : alors je disparaîtrai tout a coup de la scène.

— Bien trouvé!... mais si je ne réussispas et qu'on te prenne?...

— On m'égorgera, je lésais... l'honneur d'être roi, ne i ut-ce que quelques mois, mérite bien, selon moi, que l'on coure ce petit danger. »

On était arrivé aux portes de Rolhomagus. À peine l'évèque (Juin eiit-il vu la bague donnée par le vieux mendiant à Eber-Win trois ans auparavant, que les portes du palais épiscopal s'ouvrirent devant les fugitifs : ils y trouvèrent des secours de toute espèce, et ce fut là que, pour la première fois, le faux Hlod-Wig III fut élevé sur le pavois. Toutefois les grands opposés à Eber-\Yin refusèrent de le reconnaître, et le maire, ne se croyant plus en sùrete à Rolhomagus, quitta clandestinement cette ville, et commença à

parcourir la Neustrie el la Bourgogne, cherchant partout des amis

et des secours.

Nous les laisserons un moment pour nous mettre a la recherche des autres personnages de cette histoire.

En quittant Luxeuil, Crescentius s'était rendu à Poitiers, où l'attendait le vieux mendiant :

« J'ai besoin de toi, lui dit celui-ci en le voyant, pour établir des intelligences avec la sainte reine Baudour. Présente-toi donc au couvent et demande à parler à ta sœur Claudia; tu la prieras d'obtenir de la mère de Thiod-Rik des lettres de créance auprès de saint .Egilbert, de saint Régulus, et de tous ses amis, dans le but de rétablir sur le trône son fds, encore exilé à Saint-Denis. »

Je ne chercherai [tas à vous rendre l'émotion de Claudia à la vue de son frère, ni le plaisir inexprimable qu'éprouvait celui-ci à la contempler : c'est qu'elle était vraiment d'une beauté saisissante sous ce costume blanc et noir : la douce expression de son visage était devenue angélique; la sérénité d'une âme toute dévouée à Dieu répandait sur sa physionomie comme un céleste reflet.

« Es-tu heureuse, ma sœur? » Tels furent les premiers mots que lui adressa son frère.

— Heureuse, oh! oui, bien heureuse, Crescentius! La sainte reine Baudour, qui affectionne particulièrement les jeunes esclaves, a pris un soin particulier de moi: tu sais qu'elle-même avait ete achetée aux Saxons, et qu'elle partit de l'esclavage pour monter au trône de Hlod-YVig II... Aussi elle aime particulièrement celles de nos compagnes qui ont été dans la servitude comme elle... Nous sommes plus de cinquante ici qu'elle a rachetées. Grâce à ses soins bienveillants, aujourd'hui je sais lire dans les livres saints et je commence à les copier passablement.

— As-tu pris le voile ?

— Je n'ai pu encore obtenir ce bonheur, et suis toujours au nombre des novices.

— Et, ensuite des exercices de piété, que iaites-vou>.'

>j u> -i i ; i m;s français

— Nous cultivons les lettres, nous expliquons !<•> Pères de l'Eglise dans leur texte original, nous les commentons, et souvent aussi nous essayons de les annoter dans leur Langue. Enfin le reste du temps est consacré à (les travaux de notre sexe.

— La reine t'aime-t-elle?

Je le erois : elle ma du moins particulièrement attachée a sa personne, et je tâche de me rendre digne de cette laveur.

— l'arle-t-rlle quelquefois de son filsThiod-Rik?

— Rarement; elle a renonce aux choses du monde, et ne pense qu'à son salut.

— Dieu ne lui détend pas d'aimer son fils. Ne craindrait-elle pas plutôt de voir ce fils hériter, comme ses frères, des vices de son père?... Dis-lui que Thiod-Rik est digne d'elle. Le temps, la solitude, la méditation, les leçons d'un saint abbé, ont mûri son intelligence, fortifié son âme contre les passions, ennobli son cœur... S'il remontait sur le trône, ce serait pour faire le bonheur du peuple... Informe de tout cela la sainte reine... réveille dans son cœur l'amour maternel, et obtiens-en des lettres pressantes de recommandation pour ses amis qui lui sont restés fidèles — L'homme à qui nous devons tous deux le honheur et la paix de nos jours, cet homme te demande ce service, et nous ne pouvons le lui refuser!...

— Reviens demain, mon frère, j'aurai réussi près de la reine, ou c'est qu'alors la chose serait vraiment impossible. »

Quels que soient les torts de ses enfants et son propre détachement des intérêts de ce monde, une mère conserve toujours dans son cœur un pli secret où palpite le souvenir de ceux qui lui doivent la vie.

Au récit du changement qui s'était opéré dans son fils Thiod- Rik. sainte Baudour se sentit heureuse et fière ; ses yeux se mouillèrent de douces larmes au nom de cet enfant, le seul que Dieu lui eût laissé. Elle donna à Claudia des lettres pressantes pour plusieurs évèques; elle les y priait, en son nom et par I amitié qu'ils

avaient pour elle, d'aider le jeune Thiod-Rik à remonter sur le

trône.

Le soir même du lendemain, par l'ordre du vieux mendiant, Crescentius partit pour porter ces missives à leur destination, tandis que le vieillard lui-même se disposait à parcourir toute la .Neustrie et toute la Bourgogne, pour soulever les populations en faveur du dernier lils de Hlod-Wig.

Pendant (pièces événements se passaient à Luxcuil, à Rothomagus, à Poitiers, informé par de vagues rumeurs de la mort de son frère, Thiod-Rik, impatient de ne recevoir aucune nouvelle ni d'Eber-Win ni du vieux mendiant, ordonnait à Signe -Brand de s'enfuir du couvent de Saint-Denis et de chercher auprès d'Eher- Win la cause de cet ouhli.

Une fuite, si difficile qu'elle fût d'ailleurs, cessait de l'être pour un homme d'un caractère aussi résolu que Sighe-Brand. Il partit. en jurant à son maître de ne revenir qu'avec des nouvelles certaines. Il se dirigea d'abord vers Poitiers, que le vieux mendiant avait, trois ans plus tôt, désigné comme devant être le centre du mouvement qu'il projetait.

Mais quelles difficultés le jeune Frank avait à surmonter avant d'arriver à sa destination !

Les communications étaient difliciles à cette époque où il n'existait guère que les voies romaines-, et encore, depuis l'invasion des Franks, ces voies avaient été si négligées, qu'elles étaient devenues méconnaissables. En plus d'un endroit même, les habitants avaient trouvé commode de les défoncer pour en agrandir d'autant leurs propriétés. Dans tous les cas, les villes et les villages clairsemés sur le territoire de la Gaule, surtout en Bourgogne et en Neustrie, étaient séparés par de vastes marais, par des forêts profondes, des landes désolées, de hautes bruyères qu'il fallait traverser sans autre guide que l'inspection du ciel. Peu de rivières avaient des ponts, et ils n'apparaissaient qu'à de grands intervalles; il fallait donc, ou se résoudre à un long circuit, ou en opérer le trajet à gué si

M LES ni M> I RANÇA1S

IOm on trouvai! un. Les loups el les autres carnassiers du Nord peuplaienl ces régions inhabitées; on ne les traversai! |>m-« sans danger dans le milieu du j <> u i ■ . qu'était-ce donc pendant la nuit? Les routes «lu Nord ne présentaient point d'hôtellerie aux voyageurs, el l'hospitalité gauloise el franke devenait de jour en jour moins généreuse, moins cordiale; elle cessai! presque entièrement dans les temps de trouble, car on avail toujours à redouter la vengeance du parti ennemi de ceux que l'on aurait accueillis.

Cette difficulté «le communication avail porté les rois ;i créer ,i leur suite comme une école de messagers qu'on habituait de lionne heure an\ courses longues «'I rapides. ;ui\ privations de sommeil el de nourriture, a tontes les Fatigues; on leur enseignait la direction des roules ouvertes, niais on leur apprenait aussi ;i couper a travers les plaines et les forêts, en se dirigeant sur l'étoile polaire dans la nuit, sur le soleil dans le jour. Us allaient ordinairement a pied, qif eussent-ils lait d'un cheval.1 Ce n'eût été pour eux qu'un embarras dangereux : où un homme-se sauve, un cheval périt.

Crescentius, nous 1 avons dit, avait été élevé dans l'exercice continuel de la profession de messager; il en connaissait tous les inconvénients et toutes les ressources; il avait donc moins de dangers à courir que Sighe-Brand, .Mais, d'un autre côté, celui-ci possédait dans sa force physique, remarquablement développée comme chez tous lesFranks. des moyens de défense que la nature avait refusés à Crescentius.

Ils marchaient ainsi depuis trois jours, se dirigeant, l'un du nord à l'ouest, de Saint-Denis à Poitiers, l'autre de l'ouest au nord, de Poitiers vers une des villes où l'appelait sa mission.

Par excès de prudence, Sighe-Brand ne se reposait que quelques heures pendant la nuit, et reprenait sa route dès l'aube du jour, préférant se reposer une heure ou deux quand le soleil était dans toute son ardeur. Il choisissait ordinairement un taillis épais, et, plaçant une pierre sous sa tète, il s'endormait sans crainte des

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bêtes sauvages la main sur son skramasax. La première éducation du jeune Frank, toute rustique, lui avail conserve, en partie, la subtilité d'organes qui distingue le sauvage; ses yeux portaient à une distance infinie, son odorat percevait les émanations les plus volatilisées et en distinguait la nature, son ouïe était d'une linesse extrême; -enfin, dernière et précieuse qualité, son sommeil était léger comme celui d'un oiseau.

In jour, vers midi, le soleil lançant par torrents ses flèches embrasées, Sighe-Brand, accable tout à la fois de fatigue et de chaleur, entra dans un bois épais, et, après avoir fait son repas d'un morceau de pain noir obtenu la veille de la charité d'un paysan, il s'étendit sur l'herbe fraîche et s'endormit.

\ peine reposait-il depuis une demi-heure, qu'il fut réveillé par un bruit de frôlement de branches et d'herbe foulée, assez semblable a celui que fait une bête fauve. Son premier mouvement lut de porter sa main sur son arme 5 puis, à demi relevé sur le bras gauche, il écoute; il lui semble entendre une voix humaine à quelques pas de lui; il prête encore plus d'attention, et, rampant sur les genoux et les mains sans produire le moindre bruit, il s'avance entre les broussailles et regarde : c'était un jeune homme revêtu de la cuculle et du chaperon; il était à genoux et semblait prier avec ferveur : « ODieu! s'écriait-il en répétant des versets des psaumes, étends sur ton serviteur ta droite puissante, et délivre de leurs ennemis ceux qui combattent pour ta gloire. »

« Crescentius! se dit à lui-même Sighe-Brand; dois-je le croire.1 est-ce bien Crescentius? >■ Puis, se relevant d'un seul bond et serrant le jeune homme dans ses bras : « ('/est toi. le compagnon de ma servitude, Crescentius! Dis-moi quelles circonstances nous réunissent dans cette forêt solitaire ! »

Fort effrayé, dans le premier instant, de cet abord soudain, le jeune messager se remit bientôt de son trouble en reconnaissant son ami. « Parle bas. lui dit-il en jetant autour de lui des regards méfiants, je suis poursuivi...

m I l s H l NES FRANÇAIS

— Poiir quelle cause .'

Je porte des dépèches de la sainte reine Baudour à plusieurs

c\t'i|iics dévoues ii ses intérêts. Les grands de Bourgogne et de Ncustrie voudraient seuls diriger à leur profil la révolution qui se prépare; ils couvrent le pays de leurs hommes de guerre et de leurs espions •, on m'a vu remettre une missive de sainte Baudour à Pévèque de Divio, et depuis cette \ille je suis poursuivi. J'ai pris en vain leschemins les plus détournés, les voies les moins connu»'-: il y a une heure encore, connue je cherchais à passer à gué la rivière (jui borne cette Forêt, j'ai revu mes ennemis; ils s.- sonl précipités sur moi avec de grands cris: j'ai pu encore leur échapper, grâce a la rapidité de ma Fuite, qui m'a permis de gagner ces bois sombres.

— Combien sont-ils.'

— Quatre; leur costume frank les l'ait aisément reconnaître.

— Suis-moi sans retard, c'est Dieu qui t'a envoyé près de moi ; je vais te sauver -, si je succombe, tu diras à Thiod-Rik (pie je suis mort pour sa cause.

— Que prétends-tu faire i'

— Mon devoir; suis-moi. te dis-je. songea accomplir ta mission. et, quoi qu'il advienne, poursuis ta route sans l'occuper de moi. »

Ils marchèrent ainsi durant vingt minutes avec des précautions infinies : tout à coup des voix s'élevèrent à quelque distance.

« Ce sont mes espions! s'écria Crescentius. je les reconnais à leurs voix-, nous ne sommes séparés d'eux que par l'épaisseur d'un taillis.

— C'est assez pour leur échapper: écoute, ajouta Sighe-Brand, et suis fidèlement mes instructions. Ce matin, à mille pas environ du lieu où nous sommes, j'ai traversé cette rivière à l'endroit où elle se précipite en cascades furieuses entre deux rochers élevés: à cet endroit, on a jeté, d'un rocher à l'autre, un pont, si l'on peut donner ce nom à un tronc d'arbre grossièrement équarri et lixé entre deux anfractuosités de la roche; tu vas traverser ce pont : si

j'en ai le temps, je te suivrai, puis, tous deux, nous le précipiterons dans le torrent, et nous gagnerons au moins trois heures d'avance sur nos persécuteurs 5 si nous sommes serrés de trop près, tu le traverseras seul pendant que je protégerai ton passage*, arrivé à l'extrémité opposée, tu précipiteras le tronc d'arbre dans le torrent.

— Mais toi ?

— Moi, n'ai-je pas mon skramasax pour me détendre?

— Ils sont quatre, et tu es seul.

— Qu'importe?... il faut que les lettres dont tu es chargé parviennent à leur destination, il y va du trône de Thiod-Rik •. n'insiste plus, ton devoir est de m'obéir en cette occasion. »

Ils étaient tout près du pont-, cà ce moment, des cris éclatèrent derrière eux, ils étaient découverts. Les quatre espions se précipitèrent sur les deux jeunes gens.

« Les lettres! les lettres! criaient-ils, où vous êtes morts!

— Plutôt mourir, en effet! répliqua Sighc-Brand,» et, poussant vers le pont suspendu Crescentius qui hésitait à le laisser dans ce danger, le jeune Frank se campa résolument devant le passage, son skramasax dans une main, sa dague dans l'autre...

Ses adversaires, reconnaissant en lui un homme de leur race, s'arrêtèrent un moment, se consultant du regard : « Jeune homme, dit le plus âgé des quatre, celui qui paraissait commander aux autres, livre-nous le passage, ou, malgré ta race et les lois qui la protègent, nous te tuerons... nous avons des ordres.

— De qui?

— Du comte d'Augustodunum.

— Depuis quand un comte donne-t-il des ordres contraires à ceux d'un roi?... Je suis de l'antrustion de Thiod-Rik.

— Thiod-Rik a renoncé au commandement ; il est moine à Saint-Denis.

— Tu te trompes, il n'a jamais prononcé de vœux, et s'apprête à ressaisir le commandement.

— Qui nous prouvera que tu portes ses ordres?

i I - IEUNES 1 RANI VI9 Qui me prouvera que rous exécutez ceux du comled' lugustotlunum ?

— Tu vois bien qu'il faul combattre.

Combattons donc, » reprit Qèremenl Sighe*Brand.

Tous quatre s'élancèrent mu lui à la Fois, mais ils s'arrèlèrenl subitement, Frappés de stupéfaction. CresCentius avait traversa le pont, et, selon l'ordre de Sighe-Brand ; l'énorme iront d'arbre soulevé par lui venail de s'écrouler dans le torrent avec un bruil pareil ;'i celui du tonnerre : les échos de la Forêt et ceux des collines voisines en retentirent longuement.

(( Dieu suit loue, il est sauvé! s'écria Sighe-Brand; maintenant^ Faites de moi ce que vous voudrez, ajouta-t-il en remettant paisiblement ses armes à sa ceinture; rappelez-vous seulement qu'il y \;i de la liberté pour celui qui verse le sang d'un Frank, sans y être forcé par sa défense personnelle.

— Adieu! courageux ami, lui cria Crescentius en s éloignant : Tbiod-Rik connaîtra, je te le jure, ton noble dévouement! Dieu veille sur toi!

— Conduisez-moi à Aulun, j'ai le droit d'être jugé par votre comte , » ajouta Sighe-Brand en se tournant vers ses adversaires.

— Il est pour longtemps encore à Rolhomagus; nous avions l'ordre de lui amener dans cette ville le messager de sainte Baudour. nous t'y conduirons à sa place. »

La justice des comtes franks était au moins aussi expéditive que celle des rois. Sighe-Brand fut enfermé dans un cachot et condamné à mort. Le supplice fut fixé à huit jours de délai; on voulait attendre l'occasion dune fête pour procurer au peuple ce surcroît d'agrément.

Mais, dans les temps de révolution, huit jours sont un siècle; en huit jours, un trône s'écroule, un autre s'élève: en huit jours un empire change entièrement de face: ceux qui commandaient, obéissent; ceux qui étaient les opprimes deviennent les maîtres.

La Neustrie et la Bourgogne s'agitaient sourdement. Le bruit

si .

Les lettres ! les lettres ! ou vous êtes mort;

répliqua Srôhebrand.

courail qye le soulèvement se Taisait à l'instigation d'un vieux mendiant qui possédait une influence inexplicable sur l'esprit des peuples. Mille conjectures plus ou moins vraisemblables circulaient sur son compte.

Le seul fait incontestable dans tous ces bruits était la part que prenait le vieux mendiant au mouvement qui se préparait. Il allait sans cesse de village en village, de chaumière en chaumière, échappant à toutes les recbercbes par le dévouement des gens du peuple.

Eber-Win cependant, accompagné du faux Illod-Wig 111, parcourait aussi le pays. On accueillait assez bien l'ancien maire de Neustrie, mais son roi ne s'attirait ni les sympathies, ni le respect.

Ce n'est pas que Illod-Wig 111 manquât d'une certaine noblesse extérieure; mais sa parole avait une pureté d'expression, sa prononciation une douceur harmonieuse, qui contrastaient singulièrement avec son origine franke. Ses gestes se faisaient remarquer par un à-propos, une sorte de perfection, qui faisaient dire au peuple, toujours si profond observateur : « On croirait que le koning d'Eber-Win joue un personnage ; mais il le joue trop bien . » Et le peuple avait raison : le jeune mime arlésien sentait bien qu'il nejouaitqu'un personnage d'emprunt; et, quelque perfection qu'il y mit, il y avait toujours en lui quelques signes extérieurs qui trahissaient l'étude et l'apprêt. Le comédien perçait sous l'habit du koning.

Un homme né dans l'obscurité peut devenir un grand capitaine ou un illustre magistrat; mais il faut être né dans la royauté pour la représenter dignement.

Plusieurs fois, dans un danger pressant, on avait vu Hlod-Wigll) pâlir et se troubler : un roi ne doit pas connaître la crainte.

Une autre fois, un homme lui ayant manqué de respect, au lieu de lui infliger un châtiment exemplaire, Hlod-Wig 111 avait ri de son irrévérence. Un roi peut pardonner quand on l'offense, ce peut-être un effet de sa clémence; mais il doit garder un soin constant de sa dignité,

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Au^^i le peuple ne parlait qu'avec mépris du nouveau koning; a l'instigation «lu vieux mendiant, il regrettah tout haut le jeune Thiod-Rik, dont la mâle contenance, le regard baul el fier, la parole

Ferme, réalisaient bien mieux l'idée qu'il se taisait d'un roi.

D'un autre cote délivré de ses ennemis, le jeune messager de Baudour avait fait diligence; les évéques restés fidèles à la sainte reine, avertis par ses lettres, réveillaient le souvenir de son lils : tout s'agitait donc en si laveur: tandis que lui seul, ignorant ce qui se passait, attendait avec impatience le retour du jeune Frank, livre à ses ennemis, et pleurait peut-être déjà sa perte.

Dieu ne voulait pourtant pas que Sighe-Brand périt. Le jour désigné pour son supplice s'était levé; sur la plus grande place de Rothomagus un échafaud était dressé depuis la veille : un suppliée atroce emprunté par r'red-dunde à l'empire romain d'Orient lui était réservé; c'était X estrapade. Déjà une multitude innombrable de spectateurs encombrait la place 5 déjà les instruments du supplice étaient disposés-, les bourreaux étaient prêts : et voici qu'entre deux liles de soldats aux regards farouches, s'avance le patient, les mains liées derrière le dos 5 une heure encore, et il aura cessé de vivre (car cette atl'reuse agonie durait une heure).

Le peuple fixe sur lui des yeux où brille une avide curiosité : on veut voir quels ravages les terreurs d'une telle mort peuvent produire sur les traits d'un homme 5 mais l'attente est trompée : le regard de Sighe-Brand est resté calme, limpide, assuré: son front respire la sérénité: il marche à la mort avec la tranquillité d'un homme innocent et religieux; il va mourir comme mouraient les martyrs ; n'est-il pas en effet le martyr de sa fidélité cà son roi ?

Mais, de l'autre côté de la place, il se passe un mouvement étrange; c'est une procession qui s'avance, refoulant devant elle les tlots du peuple, qui fait silence et s'ouvre sur son passage. Puis une voix s'élève, criant : « Voici la iierte de saint Romain ! » et tous les fronts se découvrent et se courbent, et tous les genoux m* ploient pour se poser sur la terre.

DE TOUTES LLS ËPOQI ES. iOI

Les reliques du saint, portées par quatre prêtres, traversent la place avec l'évèque à leur tète : celui-ci s'approche du condamné qui va mourir, et, le touchant de la crosse pastorale : « Au nom du grand saint dont voici les reliques, lui dit-il solennellement, et par l'autorité des chartes de l'immortel fds de Hlod-IIer le Grand, criminel ou non, jeune homme, ta peine t'est remise et tu es libre. » Aussitôt, comme obéissant à un pouvoir surnaturel, les gardes de Sighe-Brand détachent ses liens et s'éloignent de lui en lui répétant : « Tu es libre. » Sighe-Brand, stupéfait, reste immobile à la même place, ne sachant s'il rêve; mais une grande voix, composée de dix mille voix, s'élève alors roulant dans l'espace avec le bruit du tonnerre, pour lui répéter: « Tu es libre ! » — « Je t'attends au palais épiscopal, » murmura tout bas à son oreille une autre voix. Sighe-Brand veut éprouver jusqu'à quel point est vrai l'événement étrange qui vient de lui rendre si soudainement la liberté ; il fait quelques pas au milieu de la foule, et la foule lui livre passage : quelques pas plus rapides encore, et toujours elle s'ouvre devant lui ; il s'élance, il court, il se précipite alors dans la direction du palais épiscopal, et rien n'entrave ses pas 5 il est déjà loin du lieu où il devait mourir, et la grande voix de la foule n'est plus qu'un murmure où l'on distingue encore ces mots, délicieux à l'oreille du condamné : « Il est libre! il est libre! gloire à saint Bomain! »

Sighe-Brand, arrivé au seuil du palais, s'arrête, tombe à genoux, et levant les mains aux cieux : « 0 Christ libérateur ! s'écrie-t-il, tes apôtres et tes saints ont continué ton œuvre; ta parole fera la conquête du monde, et un jour tous les hommes, à genoux devant toi, diront comme moi en ce moment : Loué. béni, adoré sois-lu pendant l'éternité, ô Christ sauveur! »

Sighe-Brand était attendu au palais épiscopal; on l'introduisit dans l'oratoire de l'évèque: une heure après celui-ci y rentrait. (( Tu as été courageux et dévoué, jeune homme, et Dieu a veille sur toi : te sens-tu la force de courir de nouveaux dangers pour la même cause ?

lOf LES JEUNES I fUN( US

— Parlez, je suis prêt

— I h messager d'Eber-Win t'attend, je te laisse avec lui : en le • initiant, tu sauras ce qu'il te reste I faire.

Ayant prononcé ers mots, l'évèque se retira comme le persorn nage annoncé paraissait.

« Vindelicius! s'écria Sighe-rBraud avec joie; qu'es-tu devenu depuis ootre séparation .'

— Ah! j'ai joué une magnifique comédie : jamais comédien n'eut un rôle si long el si brillant.

— El tu as été applaudi comme toujours .'

— Hum ! hum ! reprit le jeune mime avec un geste plaisant, ne parlons pas de cela... mais, regarde, reconnais-tu les deux tronçons de cette chaine d'or?

— Celle de Thiod-Kik !

— Eh bien ! puisque tu les reconnais si bien, tu les lui reporteras sans retard.

— Quoi ! le jour serait-il venu ?

— Oui, si tu te luîtes. Eber-Win attendra Ïhiod-Rik à Hacio : c'est là que son courage décidera de son sort.

— Une bataille? s'écria Sighe-Brand, dont les regards s'enflammèrent.

— Oui, il v aura, je crois, quelque chose comme cela.

— Et BlooVWig UI ?

— Il a disparu tout d'un coup . sans qu'on pût suivre ses traces.

— En es-tu sûr?

— On ne peut plus sûr, ajouta Vindelicius en dissimulant un sourire. Et il se retirait •. mais revenant tout à coup sur ses pas : Dis-moi, Sighe-Brand, crois-tu toujours aux oracles de la Yisinda-

Kona ?

— Je n'v crois plus qu'à moitié j'ai failli mourir: mais je

ne suis pas mort: et toi. crois-tu toujours aux oracles des

lettres?

— Comme toi, à moitié.

— Quoi! aurais-tu failli <Hre roi?

— Adieu, ami, lui dit le jeune mime en lui prenant la main, sans lui répondre autrement que par un nouveau sourire; je retourne ta Arelate jouer des pantomimes. »

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