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L'ARMÉE

Parmi ces réponses de l'élite, il fallait que l'armée figurât. Voici la lettre que nous avons reçue de M. R..., lieutenant breveté d'état-major. Cet officier de vingt-huit ans a servi dans l'Est, d'abord, puis, pendant six années, au Tonkin.

Deux faits personnels, pour prouver l'abîme qui sépare l'état de deux générations : celle de 1900 et celle de 1910.

En 1903, j'étais à Saint-Cyr. Mon correspondant à Paris, de quelques années plus âgé que moi, était un homme d'une intelligence remarquable. Pendant mes deux années d'école, nous eûmes ensemble de nombreuses discussions sur la guerre, la nécessité de s'y préparer. « La guerre, mais c'est un vestige de l'antique barbarie. Il faut espérer que nous n'en connaîtrons jamais plus les horreurs. Le développement de la civilisation en Europe la rendra impossible. Si jamais elle éclate, ce ne sera qu'à mon corps défendant que j'y prendrai part ; j'obéirai à la loi. »

En 1911, au mois d'août, je commandais un peloton de cuirassiers. C'était tout près de la frontière allemande. On ne parlait que de tension, de rupture des négociations. Bien des fois, avec mes cavaliers, j'eus l'occasion de parler de cette guerre, qu'on pensait prochaine. Et, chaque fois, j'eus la même réponse :

« Oh ! mon lieutenant, vienne la guerre, et qu'on se débarrasse enfin de ces gens-là. » Ce qui me frappait le plus, c'était leur attitude. Leur regard devenait plus vif, plus éclatant. Instinctivement, leurs jambes serraient davantage les flancs de leur monture, leurs mains rassemblaient les rênes. Ils étaient prêts à se porter en avant.

Ainsi, en moins de dix ans, on passe d'un internationalisme nébuleux, d'un humanitarisme décevant à la saine notion de la patrie. Quelles sont les causes de cette évolution rapide de l'âme française? A notre avis, il faut les chercher dans l'histoire.

La génération qui parvint à l'âge d'homme vers 1895 était née entre 1855 et 1870. Elle avait vu les horreurs de l'invasion, les misères de la guerre. Son imagination avait été frappée par la vue des convois de blessés, par les récits fantastiques des mères ou des vieux. Ils avaient vu des deuils innombrables autour d'eux. Ils n'avaient point compris la beauté du sacrifice, ils n'avaient pas senti la vigueur, la vaillance de la patrie luttant quand même. Dans leur âme déprimée, ils avaient peur de la guerre, peur des catastrophes qu'elle amène avec elle. Ils avaient une âme de vaincus. Ils n'osaient agir, ils ne pensaient qu'à se défendre. Commerçants ou industriels, ils n'osaient se lancer dans l'aventure ; ils étaient prudents. Soldats, ils pensaient surtout à la défensive, quel que soit le nom dont ils se servaient pour leur doctrine : défensive stratégique, défensive offensive.

La génération de 1910, elle, est née après 1875. Elle n'a pas vu la déroute. De la guerre de 1870, elle ne connaît que les récits qu'on lui en fait, où l'on exalte la bravoure de nos troupiers, leur dédain de la mort. Vers 1875, la génération qui a pris part à la guerre a repris courage ; on se prépare à la lutte. Nos mères nous parlent de revanche. Mais, qui dit revanche, dit

attaque, dit lutte ; et nos jeunes cerveaux sont pénétrés de l'idée qu'il nous faut agir, qu'il nous faut lutter.

On nous façonnait des âmes de lutteurs, juste au moment où nos troupes, grâce à leur héroïsme, à leur dévouement, au prix de leur vie nous conquéraient un immense empire colonial. Adolescents, c'est avec passion que nous lisions les récits des exploits de nos troupes, au Tonkin, en Chine, au Soudan. Nous voulions imiter ces vaillants, qui, pour agir, s'en vont loin de France. Nous aussi, nous voulons agir.

Les jeux athlétiques, qui renaissent en France, nous fournissent le premier moyen de dépenser cette surabondance de vie qui déborde en nous. C'est avec rage que nous nous entraînons au foot-ball, que nous faisons de la bicyclette. Nous cultivons nos muscles, nous en sommes fiers, alors que nos aînés de dix ans à peine les dédaignaient. Ce goût des sports nous rapproche des Anglo-Saxons ; nous apprécions leurs qualités d'audace, d'énergie. Nous voulons au moins les égaler. En toutes circonstances, nous cherchons à faire preuve de volonté, de caractère.

Brusquement, des sports nouveaux naissent, qui exigent l'emploi de ces précieuses qualités : l'automobilisme, l'aviation. Seuls, nous nous y distinguons, parce que ces sports, plus que tous autres, exigent du « cran », cette qualité si française. Les exploits de nos aviateurs exaltent notre moral, nous prouvent ce que nous devons être. Nous prenons conscience de notre force.

Aussi, devant les provocations allemandes, lors de l'affaire marocaine, quelle ne fut pas notre indignation? Nous sentons qu'entre l'Allemagne et nous il y a une question qu'il faut liquider. Tant que l'Alsace et la Lorraine seront « à eux », il ne faut pas parler de paix. Il faut prévoir la guerre, être constamment prêts à la déclarer.

Nous aimons l'action, nous adorons notre patrie ; voilà les caractéristiques de notre génération. Industriels ou commerçants, nous osons nous lancer dans des entreprises audacieuses, si nous les jugeons productives ; nous nous expatrions ; nous hasardons nos capitaux aux colonies. Littérateurs, nous exaltons la volonté, nous prêchons l'énergie. Soldats, nous avons abandonné les théories funestes de la défensive. Nous voulons agir. Pour imposer notre volonté à l'ennemi, nous l'attaquerons. Attaquer, c'est encore le meilleur moyen de se défendre.

Mais, dira-t-on, ce besoin d'agir, ce patriotisme exalté peuvent n'être que des passions passagères. Par le jeu naturel des actions et des réactions, qui pousse les fils à ne point agir comme le faisaient leurs pères, nous verrons bientôt reparaître l'humanitarisme et l'internationalisme de 1900.

Croît-on donc que nos cadets, brusquement, cesseront de vouloir ? Il faudrait qu'ils cessent de cultiver leurs muscles. Eux, renoncer au foot-ball, qui discipline leur élan, leur apprend l'endurance ? Mais voyez les succès de leurs matches. Le grand public désormais s'y intéresse. Les sociétés de sport se multiplient. Eux, renoncer à l'automobilisme, à l'aviation? Pour quelle raison? Serait-ce parce que ces sports sont dangereux? Mais, lutter avec le danger est un plaisir. Nos cadets voudront conserver notre supériorité dans ces sports difficiles. Eux aussi, ils voudront agir. Ils seront sauvés des longues rêveries néfastes, qui annihilent la volonté.

Croyez-vous que, dans ces conditions, à notre esprit d'initiative, à notre amour de la lutte, succédera chez nos fils la timidité, la peur de l'aventure? A eux, qui ne demanderont qu'à agir, que nous aurons élevés dans l'idée qu'ils doivent se faire eux-mêmes leur existence, nous leur montrerons le monde et nous

leur dirons : « Achevez l'œuvre que nous avons commencée. Conquérez à la France de nouveaux débouchés. Conquérez-lui de nouvelles amitiés. » Confiants en eux-mêmes, ils se jetteront ardemment dans la lutte. Ils poursuivront notre renaissance industrielle et commerciale. Ils achèveront notre renaissance morale.

Cette génération pourrait-elle être moins patriote, moins enthousiaste que la nôtre? Jeune, elle aura vibré à chacun de nos succès, à chacun des exploits de nos aviateurs, de nos soldats, de nos savants. Elle sera fière, orgueilleuse d'être française. Elle sera reconnaissante à la patrie de lui procurer ces douces satisfactions de l'âme. Plus tard, elle sentira encore que c'est cette même patrie qui la protège au loin. C'est d'elle qu'elle tire sa force ; c'est elle qui lui permet de réussir dans cette lutte de peuples. Cette génération, quand ce ne serait que par utilitarisme, désirera ardemment que la France devienne toujours plus grande, toujours plus forte. Pour atteindre ce but, ces hommes d'action seront prêts à tous les sacrifices.

Cette régénérescence de l'âme française n'ira donc qu'en s'accentuant. Nos succès, nos victoires industrielles ou morales, littéraires ou scientifiques, contribuent à nous rendre notre foi en nous-mêmes, dans la destinée de notre race. Nous retrouverons nos qualités d'antan : l'initiative, l'audace, l'amour de l'aventure. Nous rendrons à la France le rôle qu'elle doit jouer dans le monde.

Le lieutenant E. Psichari a tenu, dès son retour d'Afrique, à joindre son témoignage à notre en-

quête. Il n'est pas indifférent que le point de vue de l'intellectualisme soit présenté ici par un officier et un colonial.

Il est vrai — et il faut s'en féliciter avec Agathon — que la jeunesse actuelle a plus de tenue morale que la génération précédente. Nous avons le sentiment d'une effroyable responsabilité, la certitude pesante, traînée partout, rivée à nous, d'une accablante obligation. Notre génération — celle de ceux qui ont commencé leur vie d'homme avec le siècle — est importante. C'est en elle que sont venus tous les espoirs et nous le savons. C'est d'elle que dépend le salut de la France, donc celui du monde et de la civilisation. Tout se joue sur nos têtes.

Il me semble que les jeunes sentent obscurément qu'ils verront de grandes choses, que de grandes choses se feront par eux. Ils ne seront pas des amateurs, ni des sceptiques. Ils ne seront pas des touristes à travers la vie. Ils savent ce qu'on attend d'eux.

Rien n'est plus émouvant que le tableau largement brossé qu' Agathon nous fait de la génération nouvelle. Pour qui souhaite passionnément à son temps de grandes actions, rien n'est aussi plein de réconfort. Il ne faut même pas nous laisser attrister par cet abaissement de l'intelligence qui semble être l'idéal de certains jeunes hommes d'aujourd'hui. Le noble mot d' « intellectuel » n'est-il pas devenu chez eux la pire des insultes? Cela n'est rien.

Ces jeunes gens croient revenir à une plus grande simplicité. Ainsi s'éloignent-ils un moment de la véritable tradition française à laquelle ils pensent sans cesse se rattacher. Celle-ci est faite de haute culture, de fin humanisme, de noble désintéressement spi-

rituel. Mais ils y reviendront, et la Vie intense de Roosevelt leur fera horreur.

Ce serait singulièrement rabaisser la foi patriotique que de la croire fonction de la barbarie et de l'inculture. Ce serait aussi vouloir nous ramener au point de l'Allemagne actuelle où tout est sacrifié aux entreprises de la vie pratique. Que l'on donne aux jeunes l'exemple de ces grands chefs militaires qui joignent la plus solide éducation intellectuelle à l'énergie la plus rude ! Qu'ils relisent, notamment, les lettres du colonel Moll, où ils verront ce qu'est un conquérant français !

Quoi que nous fassions, nous mettrons toujours l'intelligence au-dessus de tout. Il est possible que la pureté du cœur vaille mieux. Mais un Français croira toujours que le péché est plus agréable à Dieu que la bêtise. Cela est nécessaire quand on songe à la haute mission de la race française, à la grande élection spirituelle qui domine toute son histoire, à cette destination non simple, mais infiniment complexe qui est la sienne.

Les jeunes qui reviennent, comme le note très justement Agathon, à la grande tradition chrétienne n'oublieront pas que la doctrine catholique se confond ici avec la vraie pensée française. Écoutons l'un de ces jeunes, notre cher Jacques Maritain : «L'intelligence surnaturelle, dit-il, est le second des dons du Saint-Esprit. C'est elle que le psalmiste, dans le psaume 118 en particulier, réclame avec une si merveilleuse insistance : intellcctum da mihi et vivam. C'est par l'intelligence que nous jouissons de la vision béatifique. Un des noms des anges est celui d'intelligences pures. Notre intelligence est aussi précieuse à Dieu que notre cœur, et il n'envoie rien moins que la paix, la paix qui surpasse tout sentiment, pour le i... Notre intelligence enfin est une participation

de la lumière incréée, quae illuminât omnem hominem venientem in hune mundum (1).

Voilà l'intelligence, disent déjà les jeunes, qu'ont abaissée les intellectuels. Mais les jeunes la garderont précieusement comme la plus fine fleur française...

(1) J. Maritain, la Science moderne et la raison. (Extrait de la Revue de philosophie, 1910, p. 3.)

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