LA JEUNESSE LITTÉRAIRE
C'est, parmi les jeunes, à ceux qui font profession de suivre et de juger le mouvement littéraire, aux critiques, que nous avons demandé leur témoignage sur la littérature nouvelle. Nous y gagnerons en méthode et en information.
M. Jacques Copeau, directeur de la Nouvelle Revue française, cette revue qui est pour notre génération ce que le Mercure de France, la Revue Blanche furent pour nos aînés, était tout désigné pour parler au nom de la jeunesse littéraire. Il le fit, sous la forme d'une note qui parut dans la Nouvelle Revue française du 1er novembre 1912. Après une analyse critique de nos essais, M. Copeau écrit :
... Il convient d'adhérer à toutes les formules où Agathon résume heureusement l'allure et les tendances de la jeunesse : pensée du relèvement national, passion patriotique, nouvel élan, attitude courageuse, besoin d'héroïsme, confiance en soi et dans les ressources de la race, sens de l'action, esprit d'affirmation, de création, de reconstruction, de réalisation, souci précoce des responsabilités, foi de l'homme en l'homme, goût de la réalité humaine ; — autant d'instincts, de sen-
timents, d'aspirations que nous saluons avec joie chez la plupart de nos cadets, et que nous nous faisons gloire de partager avec eux. Il ne nous déplaît pas, à nous qui n'avons guère dépassé la trentaine, d'entendre proclamer : « Le ressort de la vie est certainement plus fort que jamais chez les jeunes gens ! » S'il faut parler de cette part de la génération nouvelle qui se consacre à la création littéraire, j'apporte ici mon témoignage. Elle est saine et robuste. Elle va au-devant de la vie. Également éloignée des sales compromissions de l'arrivisme et des duperies d'un orgueil qui se retranche, bien consciente de ses devoirs, bien assurée dans ses résolutions, acceptant avec simplicité toutes les conditions de l'existence, — pour protéger l'autonomie de sa pensée, elle compte avant tout sur son travail. Nombreux sont aujourd'hui les jeunes écrivains qui exercent une profession ou un métier, et qui espèrent ainsi s'affirmer plus librement, donner mieux leur mesure, se préparer une maturité plus riche. Ils ne fuient aucun contact et s'offrent à toutes les leçons : « L'homme de lettres, tel qu'on le concevait vers 1885, — écrit Agathon, — le pur intellectuel, dégoûté de l'action, incurieux de l'humain et du réel et qui se complaisait dans « l'incorruptible orgueil de ne servir à rien », celui-là est un type déchu... L'homme de science, à l'image de Taine, le doctrinaire qui réduit toute l'abondante diversité des êtres à un système d'abstractions, n'est pas moins étranger à ces jeunes réalistes. Ce retranchement intellectuel, cette « mortification » de la pensée leur paraît anormale. « Le visage d'un homme, nous disait l'un d'eux, nous en apprend à tout le moins autant qu'un livre. » Et c'est encore aux poètes, aux romanciers, aux dramaturges de demain que pense Agathon lorsqu'il insiste sur le goût de la réalité humaine, la curiosité de la vie, le besoin de toucher des êtres réels : « Dans
l'histoire, dans l'art, — dit-il, — ils vont aux formes humaines, parce qu'elles sont capables de toucher leur cœur et d'augmenter leur vie... » C'est bien ce sentiment d'augmenter en nous la vie, cette ardeur à sympathiser, qui dilatent notre cœur, touché par le besoin poétique. Nous ne voulons reconnaître nos proches et choisir nos amis que parmi ceux qui sont capables de faire quelque chose à l'unisson du commun des hommes, et qui brûlent d'être embauchés pour le travail de la vie. Les esthètes distingués et les psychologues dédaigneux, les rhéteurs, toutes les sortes d'avocats sans cause et de parleurs sans sujet, nous prêtent à rire ; aussi bien d'ailleurs que les théori et les doctrinaires, incapables de création et même d'une véritable intelligence. Nous n'avons que faire des belles apparences d'où la vie s'est retirée. Nous ne nous soucions pas davantage des artifices raffinés et des rares matières. Nous ne saurions comment les traiter. La seule dont nous nous sentions capables de faire quelque chose, c'est cette matière toujours neuve et palpitante : Vhomme, « l'homme et encore l'homme ». En ce temps où l'on risque de n'être point reconnu, à moins de porter signe à son chapeau, choisirons-nous un mot de ralliement? Ce sera : « Vie d'abord » — vie longue et patiente, active, chargée, difficile, vie enivrée d'être humaine.
Nous ne partons pas du point de vue esthétique. Voilà ce qui nous distingue nettement de ceux qui nous précédèrent. Gardons-nous, cependant, de le rabaisser. Il ne commande pas notre démarche. Mais elle nous y ramène. Et, quand nous l'abordons, il faut que ce soit avec humilité, avec une exigence presque sans limite, avec une nouvelle passion, qui est de ne confier le trésor de notre expérience qu'à une forme parfaite.
Ici encore, défions-nous d'une réaction inconsidérée
contre l'exemple de nos aînés. Ne fermons pas trop tôt leurs livres. Ne repoussons pas aveuglément leurs enseignements. Nous leur sommes infiniment redevables. De si loin que diffèrent leurs conceptions des nôtres, et si obscur parfois que soit pour nous leur langage, quelques-uns d'entre eux, néanmoins, nous avertissent magnifiquement de la grandeur du métier d'écrire et nous invitent, d'un accent qui ne se peut oublier, au respect de la chose écrite.
Je lis dans l'enquête de YOpinion que les jeunes gens de maintenant « n'entendent pas sentir à Vimitation de quelque écrivain que ce soit ». Si cela était également vrai des jeunes écrivains, j'augurerais mal d'une formation qui se veut soustraire à toute influence, d'un progrès qui prétend ne tirer sa force et son élan que de soi-même, sans recevoir rien des méditations, des émulations, des grandes conversions de l'esprit, que provoquent les lectures passionnées du jeune âge. « Affirmer, » ce peut être la chose la plus vaine du monde, et c'est la plus aisée à qui n'a point connu, par la culture, comme une épreuve et comme un bienfait, ces inquiétudes, ces scrupules, ces silences embarrassés, qui épurent notre goût, mûrissent notre science et nous conduisent progressivement à faire un choix selon l'inclination profonde de notre nature, en accord avec la tradition. La consultation de nousmêmes et de nos possibilités doit nous retenir presque jusqu'à l'âge mûr. Je ne sais ce qu'il faut penser de la défiance où l'on nous dit que les nouveaux venus tiennent V analyse. Ils la trouvent « trop vaine ». N'est-ce pas plutôt qu'ils en ont peur? Elle fait des difficultés à la conscience, mais elle l'aguerrit. Elle est le plus redoutable de ces « obstacles » dont Vauvenargues dit qu'il faut que le monde soit plein, étant « ce qu'il doit être pour un être actif ». L'analyse ne dessèche pas une âme vraiment forte : elle l'appro-
fondit, elle l'enrichit. Elle « sert à l'acte comme la visée sert à la flèche », ainsi que le remarque Agathon. Et, précisément, c'est de « visée » (Flaubert aimait à répéter ce mot-là) que manquent le plus souvent les essais des jeunes. L'une de leurs principales erreurs est, à mes yeux, de ne pas s'accorder le loisir de se reconnaître, de ne pas attendre assez longuement l'éveil de leurs facultés authentiques, de ne pas écouter le murmure de leurs arrière-pensées ; et, sans connaissance, sans guide, pressés par un « besoin de réalisation » qui est souvent, en art, le plus dangereux conseiller, de se lancer dans la création sur les indices d'une beauté trop peu farouche. Ces jeunes gens, qui ont quelque chose à dire, feront des œuvres, le jour où ils ne se contenteront plus de convictions trop récentes et d'audaces trop précipitées, de données trop simples, de vérités trop abstraites, qui leur paraissent éclatantes parce qu'elles sont dépouillées de l'enveloppe du réel.
M. Jean de Pierrefeu s'est placé au premier rang des critiques de la génération nouvelle ; il est un des meilleurs juges du mouvement littéraire d'aujourd'hui. A propos de l'enquête de M. Emile Henriot sur la jeunesse littéraire, il nous apporte ce clairvoyant témoignage.
C'est Barrés qui nous indique le vrai sens où se dirige la jeunesse littéraire d'aujourd'hui. Elle a retrouvé ses limites, elle a retrouvé la notion de l'ensemble. Elle se compose de moins d'hommes de lettres et renferme un peu plus d'hommes.
La notion de l'ensemble, c'est d'abord une plus
claire intuition du beau formel. Écoutez les Tharaud parler de leur conception d'art : « Nous voulons faire un livre, nous prenons un sujet quelconque, une histoire, un fait divers, et puis, nous tendons à ce que tout s'y précipite vers un même but, que tout y aille dans le sens du mot fin, que tout converge vers le sujet... Nous écartons volontairement tous les épisodes, tous les détails. Nous ne retenons que des faits, et encore les fondons-nous dans une même pâte. Nous voulons qu'un livre soit comme une symphonie, un poème, un tableau ; que tout y soit sacrifié à la ligne seule ; et cette ligne, nous nous efforçons d'en déterminer la courbe la plus pure. »
Il fut un temps où le mot s'insurgeait contre la ligne, la ligne contre la page, la page contre le chapitre ; maintenant, il semble que le mot, la ligne, la page et le chapitre comprennent qu'ils font partie d'un livre. Hiérarchie, discipline, ces mots sont dans toutes les bouches, cela paraît tout naturel. Et comme c'est naturel en effet !
Maintenant, piquez plus de détails gracieux dans ce bel ensemble, ornez la balustrade de cet escalier harmonieux qui monte jusqu'à la maison française de statues fleuries de roses, et vous avez la discipline souple, un peu molle et décorative de Vaudoyer, de Jaloux, de Cocteau, de Paul Drouot, d'Erlande, élèves dociles et bien élevés d'Henri de Régnier, fils prodigue lui-même aux jours symbolistes et qui a mangé le veau gras dans les jardins de Versailles.
Mettez maintenant cette discipline merveilleuse^ cet ordre idéal au service d'une réalité plus familière, provinciale, bourgeoise, plus généralement vraie, et vous avez ou plutôt vous pourriez avoir, car hélas ! je n'en trouve guère, les élèves de René Boylosve, l'inimitable, qui a inventé une formule de roman
parfaite, et qui a réalisé la plus belle, la plus pure et la plus riche courbe littéraire qui soit.
Or, cette sagesse, cet équilibre, cette précoce maturité de la jeunesse littéraire de nos jours, elle nous a amené à prononcer à son endroit le beau nom de classique. On a dit, c'est une renaissance du classicisme qui se prépare. Le classique, je le vois comme un homme de trente-cinq ans, jeune encore, plein de force et de grâce, mais portant déjà sur les tempes les premiers cheveux gris d'une robuste maturité. C'est un homme dans le plein été de son âge. Il jette sur le monde extérieur un regard lucide, mais apaisé, sans éblouissement naïf, ni concupiscence. Il sait choisir son plaisir quotidien, il cueille la journée, lui qui croyait n'avoir pas le temps, jadis, de faucher la minute. Pénétrez dans son cœur. Quelle lumière vous y trouvez, douce et dorée, qui lui montre sous leur vrai jour ses aspirations et ses élans ! Il a la plus claire conscience de son moi intime, de ses désirs et de ses passions qui jouent comme de nobles animaux à la démarche élastique. Quelle fine nature psychologique il possède et comme il se connaît bien ; quelle richesse intérieure il a accumulée, quel trésor d'expérience, quel climat tempéré il porte dans son cœur. Equilibre des sens, équilibre du cœur ! Il ne lui reste plus qu'à atteindre à l'équilibre moral, étape dernière de l'art classique. Car nous autres, Français, si nous voulons trouver notre discipline intégrale, il nous faut tenir compte d'un ordre de beauté plus grave qui a pour matériaux les devoirs et les vertus, il nous faut réaliser le beau moral. L'art classique est également celui qui a en vue des fins utiles. Étant le plus pur au point de vue formel, il est également le plus beau au point de vue moral, et voici qu'il est par-dessus tout le plus approprié à l'homme dans ce qu'il a de plus largement humain et le plus favorable à l'accroissement de la
vie. C'est le miracle que le pragmatisme en arrive en dernière analyse à recommander la pratique de l'art classique comme étant le seul capable de saisir et de rendre l'homme intérieur et le réel dans sa totalité.
Nul ne pourra nier que nous ne devions beaucoup à Charles Maurras, qui a toujours marché dans les chemins de ce classicisme. Mais hélas, ni lui, ni ses disciples qui sont les meilleurs gardiens de la tradition classique ne nous ont donné l'œuvre, roman, tragédie ou comédie, qui nous montrera que cette aspiration de la jeunesse vers un classicisme épuré est devenue mieux qu'une aspiration et qu'un besoin de notre raison et de notre cœur, je veux dire une réalité.
M. André du Fresnois est un des plus clairvoyants critiques d'aujourd'hui. Ses articles du Gil Blas et de la Revue critique sont très appréciés des lettrés. Il nous écrit :
Il me semble qu'en considérant les faits d'assez loin — seul moyen qui permette de formuler des opinions générales — on peut distinguer chez les jeunes écrivains, j'entends ceux qui comptent, une « attitude » nouvelle, qui se manifeste en dépit de la diversité des tempéraments et des goûts. Parmi ces jeunes écrivains, il en est de gais et de mélancoliques ; il en est qui sont psychologues et d'autres qui sont lyriques ; il en est qui observent attentivement les hommes, et d'autres qui s'abandonnent au gré de la fantaisie ; mais je sens chez tous quelque chose de naturel, de sain, d'honnête, qui fait plaisir. Je sens que, s'ils sont tristes, leur tristesse ne leur sert pas avant tout à « épater le bourgeois ». Je sens qu'ils ne sont point systématiquement détachés de tout ce qui constitue
des raisons de vivre pour cette immense partie du genre humain qui n'a pas l'honneur de « faire de la littérature » ; qu'ils ne considèrent pas leurs semblables, paysans ou soldats, professeurs ou commerçants, comme un détail inférieur, susceptible seulement de fournir des « sujets » à l'artiste ; et qu'en un mot, si l'histoire de Des Esseintes leur était contée, ils y trouveraient un plaisir extrême, mais aux dépens et du héros et de l'auteur qui a pu prendre ce héros au sérieux et presque au tragique.
Je citais le héros d'un des écrivains d'hier : c'est que l'on ne se définit qu'en s'opposant. Il y eut, chez les Baudelairiens (et je note tout de suite qu'il est un Baudelaire qui demeure à mes yeux le poète suprême), et chez les naturalistes, une sorte d'orgueil agressif très particulier, un dédain hargneux qui pourrait bien n'être qu'un masque de l'envie. Ces gens-là ne jugeaient dignes du nom d'art que les œuvres qui dégageaient une odeur de désespérance et de mort. Autant que Baudelaire, le grand Flaubert porte ici sa part de responsabilité. Une certaine façon de décrire avec minutie les actes humains fait ressortir la médiocrité des motifs de ces actes et détourne d'agir. Vraiment, il est bon de proclamer bien haut la faiblesse intellectuelle et sentimentale de la plupart de ces naturalistes. Faute de quoi, ils auraient tôt fait de nous dégoûter du sentiment, de l'intelligence, de tout. Leur conception de l'art conduisait directement à la fin de tout art. Ils desséchaient le sol où s'alimentent les racines de cette plante précieuse. Leur impuissance, naturelle ou factice, à jouir de la vie nécessitait sans doute leur esthétique ; mais n'est-il pas permis de penser qu'un tableau ou un livre a pour but d'exalter cette vie, plutôt que de prouver la virtuosité d'un artiste étranger aux choses qu'il décrit, et qui s'efforce de les contempler comme
dans un miroir, d'y assister de haut, sans renoncer à son isolement superbe? Cette rage de peindre des émotions auxquelles on ne participe pas, c'était une forme subtile de la perversité qui imprégna toute la littérature vers 1890.
Nous en sommes bien éloignés, et, à côté des leçons de nos maîtres, un Charles Maurras, un Maurice Barrés, l'influence des philosophies récentes nous explique l'orientation nouvelle des esprits. L'idéalisme métaphysique avait formé des générations de lettrés qui demandaient surtout à la philosophie une justification de leur orgueil anarchique. Ce système correspondait assez bien à la théorie littéraire qui voulait qu'un auteur fût avant tout un spectateur ironique et froid des spectacles du monde, un mandarin dont le premier effort devait être de se débarrasser de tout sentiment commun à un trop grand nombre d'hommes. Les philosophes contemporains ne célèbrent plus guère cet idéal faussement aristocratique, si séduisant et si flatteur, mais si néfaste en somme. Et je sais bien que l'on peut être un excellent poète ou un agréable romancier sans se mêler de philosophie ; mais il n'est pas moins certain que, par une curieuse coïncidence, on voit chez les meilleurs de nos écrivains, plus que chez leurs prédécesseurs, de la sympathie pour leurs personnages, de la bonhomie, et beaucoup moins ce dédain volontaire, cette insupportable morgue du littérateur professionnel.
Une autre forme de la perversité dont il paraît bien que nos jeunes écrivains soient exempts, c'est la croyance à l'éminente dignité de la douleur, de la douleur en soi, parce que l'homme qui souffre est essentiellement individualiste, antisocial et anarchiste. De là notre défiance, en face de l'esthétisme d'un Porto-Riche, notre agacement, en présence des personnages neurasthéniques de M. Bataille, notre
parfait mépris de la barbarie qui éclate dans le théâtre de M. Bernstein. Les héros de M. de Porto- Riche ou de M. Bataille nous tiennent pour des types inférieurs d'humanité, nous tous qui faisons quelque cas du bon sens, de l'équilibre, de la santé ; ils considèrent, dans le secret de leur pensée, la fin de leurs souffrances comme une diminution d'eux-mêmes et comme une déchéance. Et l'auteur ne laisse pas entendre que tous ces Oreste sont fous. Voilà une attitude tout à fait étrangère aux auteurs français de la bonne époque.
Ayant exprimé ces idées dans un article intitulé : « Nous n'avons plus le goût du vice », où j'essayais de cataloguer les signes d'un état maladif dont nous achevons de guérir, j'encourus le blâme de ceux qui feignirent de croire qu'il s'agissait d'un plaidoyer pour la « vertu ». Non pas ; ou bien que l'on entende ce mot selon le seul sens latin.