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LA PHILOSOPHIE

Ce tableau du mouvement des idées contemporaines ne serait pas complet sans un témoignage sur la philosophie nouvelle. Beaucoup y touchèrent dans leurs réponses ; mais M. René Gillouin, l'auteur d'un remarquable petit livre sur Bergson, y insiste particulièrement : il la rattache aux préoccupations essentielles de notre enquête.

C'est d'abord pour établir ce point :

Ce qu'il y a de meilleur dans la jeunesse contemporaine cherche une voie moyenne entre la foi sans objet des romantiques et la foi sans sujet de /'Action française.

Cette formule me paraît explicative de quelquesunes des particularités que vous signalez dans l'attitude de la jeunesse, décidée, soit pour l'affirmative, soit pour la négative, sur certains points, expectante sur d'autres. Elle éclaire notamment, en matière de morale, le succès de ce personnalisme dont Renouvier fut l'initiateur et où un Bergson, un James, un Durkheim aboutissent également par les voies les plus différentes. La nature de personne morale, en effet, comprenant la notion de devoir, et impliquant par là même et la collectivité et Dieu, permet d'échapper tant à l'individualisme anarchique qu'au césarisme oppresseur. Mais ici un coup d'œil en arrière s'impose.

Il est difficile d'exagérer la néfaste influence de Taine sur un certain nombre des générations qui nous ont précédés. Par ses théories du moi phénoménal, de la formule éternelle, etc., Taine conduisait directement au nihilisme moral : les premiers essais d'un Barrés en fourniraient, s'il en était besoin, la preuve éloquente. Or, ces théories sont fausses et même absurdes. Penseur vigoureux assurément, sincère aussi, et loyal, dans le sens immédiat de ces termes, mais dépourvu de finesse et de discernement à un degré incroyable, mêlant, brouillant, confondant tout sous prétexte d'unité, Taine est un des esprits les plus faux du dix-neuvième siècle. Qu'il ait eu une telle influence, ce n'est donc pas seulement un désastre, c'est un scandale, et qui nous demeurerait incompréhensible si, d'une part, nous ne savions dans quelle indigence végétait la culture philosophique au milieu du dix-neuvième siècle, si d'autre part nous n'étions témoin, aujourd'hui même, du prestige que peut exercer le talent littéraire au service d'un spécieux mélange de vérités et d'erreurs.

Autant l'influence de Taine a été funeste, autant celle de M. Bergson a été bienfaisante. En desserrant l'étau où la scolastique déterministe étouffait l'activité humaine, en affirmant, en démontrant que nous sommes libres et que l'âme est en son essence indépendante du corps, M. Bergson rendait à l'homme la conscience de sa dignité et la confiance en sa destinée. En tirant la métaphysique de l'impasse où la spéculation classique l'avait engagée, du néant où les Comte, les Taine et les Berthelot avaient prétendu la réduire, il ranimait une des plus sublimes ambitions de la nature humaine, l'ambition de se transcender elle-même. Du même coup, il rouvrait les sources de la vie religieuse. Que l'on m'entende bien : il n'est pas de question plus oiseuse que de se deman-

der si M. Bergson se ralliera ou non à une religion positive. Œuvre du génie individuel, une philosophie digne de ce nom ne saurait être religieuse en tant que telle, si la religion est, par définition même, un phénomène collectif. Mais une philosophie fausse peut, soit entraver, soit dévier le développement de la vie religieuse, tandis qu'une saine philosophie peut la favoriser et la régler. Or, depuis l'Aristotélisme, aucune philosophie n'a été aussi propre que celle de M. Bergson à jouer vis-à-vis de la religion ce rôle tutélaire.

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