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LA VIE MORALE

Le culte des figures exemplaires.

Certaines époques sont dominées par la passion des idées à ce point que l'homme ne leur apparaît qu'à travers l'image abstraite qu'elles s'en composent : le philosophe, le savant sont alors les maîtres de la vie. D'autres époques, moins idéalistes, mais plus actives, sont fascinées par le prestige des grands hommes : le siècle de Périclès et celui de César, la Renaissance italienne, certaines périodes de l'histoire révolutionnaire, par exemple. Tout pousse alors l'individu à réaliser son plus haut développement humain : le caractère et l'énergie sont les vertus premières. L'homme a foi dans l'homme. Le modèle, ce n'est plus une idée, mais le héros, c'est-à-dire celui qui a donné de l'homme concret, vivant, la formule la plus saisissante.

La transformation qui s'est accomplie dans notre jeunesse rend sensible l'opposition de ces deux

époques. Ce fut, en effet, une des conséquences morales de l'intellectualisme d'avoir laissé tomber en désuétude « le vieil idéal de virilité ». Après les excès de l'intelligence pure, les jeunes gens retrouvent aujourd'hui au fond d'eux-mêmes le goût de la réalité humaine et le culte des sentiments qui peuvent donner à l'être sa plénitude et à l'existence un prix véritable. Si leur vie intellectuelle est moins avide, leur vie intérieure n'est pas moins riche. Ils ne vivent plus autant avec les livres, disions-nous ; c'est qu'ils veulent emprunter à la réalité quotidienne, plutôt qu'aux sentiments imaginaires, la substance de leur pensée intime. La plus belle œuvre, à leurs yeux, c'est une belle vie ; et ainsi s'explique la curiosité qu'ils accordent aux nobles biographies.

Le goût des figures exemplaires, la jeunesse intellectuelle le satisfait dans les œuvres d'un Romain Rolland (1), d'un Suarès à qui certains doivent un sentiment héroïque de l'existence : et ce sont les biographies de Michel- Ange, de Pascal, de Beethoven, de Gœthe, de Napoléon que surtout ils méditent. Ce culte des grands hommes n'est autre chose que le besoin de toucher des êtres réelsy capables de leur répondre et de les diriger. Ils rassemblent sous un héros, sous une biographie, vérité active et vivante, ce que leurs aînés

(1) Il faut remarquer que de cet auteur elle ne partage point toute l'idéologie : ce qu'il y a d'esprit, « européen », humanitaire dans Jean-Christophe lui est étranger.

exprimaient par une abstraction ou une formule.

Le réalisme qui est au fond de cette adoration secrète, l'un des mieux doués de cette génération, Henri Franck, mort il y a un an, l'avait bien exprimé : « Nous ne sommes plus jaloux de Napoléon, disait-il, mais nous avons encore pour lui un grand amour. C'est précisément sa défaite finale qui est admirable : on sent mieux la grandeur de ce qu'il a fait quand on sait ce qu'il rêvait de faire encore. Puis nous admirons qu'en lui, à une sensibilité qu'on peut dire romantique... se joigne une vision bien nette, bien claire des réalités, un très juste sentiment du possible et de l'efficace. Et enfin toutes ces énergies qui chez nous s'éveillent, toutes ces jeunes forces qui se reconnaissent et veulent se donner auraient besoin, pour prendre toute leur valeur, pour devenir aussi fécondes qu'il est en elles, d'être groupées, ordonnées, voire asservies par celui-là qui se vantait d'avoir fait rendre aux hommes tout ce qu'ils peuvent... (1). »

Il ne s'agit pas ici de politique, mais de psychologie : et ces paroles de jeune homme ne fixent pas une opinion, mais un sentiment. Nous y saisissons la qualité particulière du goût actuel de l'héroïsme : c'est le sentiment de la plus haute réalité humaine que les nouveaux venus respirent

(1) Nouvelle Revue française, iiuviiiIm i; l'Jll.

dans le souffle des héros. Dans l'histoire, dans Part, ils vont aux formes humaines, parce qu'elles sont capables de toucher leur cœur et d'augmenter leur vie. Ils ne sont pas curieux du monde en amateurs, pour le plaisir ; ils le sont par une sorte d'égoïsme spontané qui les pousse à se demander dès l'abord : « Qu'en puis-je faire qui profite à ma vie, qui aide à mon perfectionnement? »

L'intelligence n'est pas pour eux une chose de luxe ; elle doit être l'outil d'une belle vie. L'homme de lettres, tel qu'on le concevait vers 1885, le pur intellectuel, dégoûté de l'action, incurieux de l'humain et qui se complaisait dans « l'incorruptible orgueil de ne servir à rien », celui-là est un type déchu. Pour lui, toute beauté était inactive par nature ; pour ces jeunes gens, au contraire, toute beauté est agissante.

L'homme de science, à l'image de Taine, le doctrinaire qui réduit toute l'abondante diversité des êtres à un système d'abstractions, n'est pas moins étranger à ces jeunes réalistes. Ce retranchement intellectuel, cette « mortification »de la pensée leur paraît anormale, i Le visage d'un homme, nous disait l'un d'eux, nous en apprend à tout le moins autant qu'un livre. » Voyez l'horreur d'un Taine à laisser faire son portrait, le mur qu'il élève autour de sa personne et de sa vie ; puis songez au soin que prenait Gœthe de répandre son image pour qu'elle se fixât dans toutes les imaginations. Était-ce vanité? Gardons-nous de le croire.

Mais Gœthe ne séparait pas avec cette rigueur absurde de géomètre l'homme vivant et le penseur.

Par ce trait, on touche Y inhumanité qui est au fond de la science d'un Taine. La réalité ne l'intéresse que pour les idées qu'il en tire. Mais quel motif d'agir, l'imagination des jeunes gens pourrait-elle trouver dans l'idée abstraite, sans visage, sans regard? Et comme l'on comprend qu'elle lui préfère la familiarité d'un héros dont elle se représente l'âme, le geste et l'allure.

L'art et la morale.

Cette curiosité de l'humain, ce même souci moral, elle veut les retrouver dans l'œuvre d'art ; elle lui demande d'enrichir son expérience. Les nouveaux venus se sont détachés non sans quelque injuste violence de ces artistes dont l'idéalisme sans but n'est rien qu'une attitude délicate. Ils redoutent « cette mélancolie merveilleuse, cette noblesse, cette beauté » dont leurs aînés faisaient « une volupté, un moyen de jouir secrètement de la candeur du monde ». Et c'est là ce qu'exprimait un des plus lucides critiques d'aujourd'hui (1), lorsqu'il écrivait à propos d'un poète symboliste : v De ces rythmes ensorceleurs, de ces images, de ces symboles, qu'en as-tu fait, jeune homme dema généra-

(1) f Opinion, 27 janvier 1912.

tion? Tu en as fait un délassement d'artiste, un prétexte à exercer ta subtilité, une musique de boudoir que tu écoutais avec bonheur, mais qui ne t'a laissé en somme que les yeux cernés, les nerfs vibrants et les prunelles lasses. Ce poète de ton adolescence, es-tu bien sûr qu'il soit celui de ton âge mûr? Crois-tu pouvoir te livrer longtemps, professionnel de la volupté du cœur et des yeux, à cette tristesse sans cause qui révélait un goût parfait et l'exquise migraine d'âme d'une puberté difficile. »

Les nouveaux venus sont convaincus qu'il existe une hiérarchie dans les œuvres d'art et que celleslà qui se contentent d'une beauté tout extérieure y occupent un rang subalterne. La doctrine de l'art pour l'art semble bien abandonnée par les jeunes écoles. Elle leur paraît, à dire vrai, vide de sens, et du point de vue même de la pure technique où voulaient l'enfermer les parnassiens et les symbolistes, car il n'est point jusqu'à la forme qui ne soit déterminée par la conception générale que l'artiste se fait du monde.

Il y a donc pour les jeunes écrivains une utilité de l'œuvre d'art ; non pas que l'art ait pour but de susciter des convictions, de fournir une règle de conduite, ni même de rendre l'homme meilleur. Mais il y a un art qui consiste « à rendre l'homme plus fortement homme, à le mettre sur la voie de lui-même et à lui indiquer la route où il rencontrera ses semblables ». Un art enfin qui « se sent

pair et compagnon avec la commune humanité tout aussi bien qu'avec le plus particulier d'entre les hommes ». Cette formule d'un jeune écrivain révolutionnaire, M. Jean Richard Bloch, peut rallier aujourd'hui des jeunes gens venus de toutes les régions intellectuelles. Et c'est la formule même de l'art classique. Elle repose sur cette conviction qu'il n'est de doctrine littéraire valable, sérieuse, qu'en tant qu'elle est en relation avec des vérités intéressant la vie morale, « II semble, dit M. Jean de Pierrefeu, que dans le beau moral nous retrouvions, nous Français, notre véritable patrie. »

C'est, à tout le moins, un des traits les mieux dessinés de cette génération que d'être moraliste. Et il ne faut pas l'entendre en un sens étroit. Nous voulons dire seulement qu'elle éprouve le besoin d'un ordre sensible, d'une discipline intérieure pour soutenir sa vie active : or, la morale n'est pas autre chose que l'esthétique de l'action, le beau intérieur qui tend nos forces et les multiplie.

C'est pourquoi, sans doute, nulle ne fut aussi démunie pour la vie active que cette génération de 1885 qui affectait le plus bizarre immoralisme. Alors que les nouveaux venus donnent au mot « vivre » un sens sérieux, leurs aînés firent de l'intelligence un instrument de dissociation perverse ; elle leur servait à fuir la vie, à l'éviter, à lui opposer de trompeuses antinomies, comme s'ils ne redoutaient rien tant au fond que de la vivre.

Ils substituaient ainsi au monderé el, à celui que nous éprouvons en le touchant; en nous heurtant à lui, un univers imaginaire et fallacieux. A la suite de Baudelaire, ils préféraient à la variété innombrable de la nature les paradis artificiels, un tableau à un paysage. Leur sensibilité affaissée se plaisait à l'étrange et au morbide. Toute une école littéraire a vécu sur cette esthétique du vice, et, comme le remarque finement un jeune critique littéraire, M. André du Fresnois, ce n'était point là « le vice impétueux qui bouillonne dans le cœur d'un roi barbare ou d'un prince de la Renaissance italienne, mais quelque chose d'oblique et de froid, un vice moins aimé pour les voluptés qu'on en tire que pour son caractère de vice (1) ».

Le satanisme l'emportait : il est à l'origine même de l'inspiration catholique d'un Barbey, d'un Huysmans. Vers 1890, tout débutant s'exerçait à composer des hymnes à la laideur, des litanies à Satan. Et si nous allons au fond d'une telle esthétique, nous y découvrons cette conviction secrète qu'il y a dans les puissances troubles et malsaines de l'âme plus de richesse que dans le bien, je ne sais quel pathétique supérieur. Pour quelques-uns de nos aînés, encore, le morbide, l'exceptionnel, est le domaine propre de l'art. C'est une part de l'héritage baudelairien.

Au reste, toute cette génération s'appliquait à

(1) Nous n'avons plus le goût du vice, « les Marches de l'Est », octobre 1911.

sentir et à vivre selon des modèles littéraires. Marcel Schwob, à propos de Y Ecornifleur de Jules Renard, écrivait dès 1892 cette page lucide : « L'écornifïeur, c'est le jeune homme dont le cerveau est peuplé de littérature, qui voit le dixhuitième siècle à travers Goncourt, les ouvriers à travers Zola, les paysans à travers Balzac, la mer à travers Michelet et Richepin. » Sa tête est pleine de fantômes, et ces fantômes, il les transporte dans l'existence paisible d'un ménage bourgeois ; « il doit à sa littérature de traiter le mari en H ornais, la femme en Mme Bovary et de violer la nièce par un beau jour d'été. > Et Schwob ajoute : « Un pouce de plus à son vouloir et c'est Chambige, un pouce de moins c'est Poil de Carotte... La littérature a fait naître des êtres terribles dans les chambres secrètes de notre cœur et de notre cerveau. »

L'activité, sûre hygiène de l'intelligence, a dissipé ces fantômes. La pensée pure, dépourvue d'orientation pratique, risque de conduire à l'immoralisme ; l'idéalisme même qu'elle entraîne est dangereux, parce qu'il est sans attache avec la vie. L'action est le critérium de la moralité.

Aussi le scepticisme, le dilettantisme, toutes ces attitudes qui consistent à fuir les responsabilités morales, à ne pas prendre parti, inspirent aux jeunes goni d'aujourd'hui une aversion très forte. L'ironie, cette forme d'égoïsme raffiné qui oppose à l'uni vois le moi souverain, leur semble une

lâcheté. Au vrai, l'ironie fut la revanche de l'intellectualisme vaincu, la défense orgueilleuse de l'individu contre les choses qu'incapable de posséder, il voulait paraître mépriser. Il se faisait de son incapacité même une sorte de délectation voluptueuse (1). Le a sourire supérieur » est insupportable aux nouveaux venus, parce qu'il est inhumain. Dans l'œuvre d'Anatole France, si intelligente, si raffinée, mais que ne soutient aucune foi, aucun amour, ni même aucune haine profonde, ils ne trouvent rien qui satisfasse vraiment leurs aspirations et leurs besoins. Il n'est pas un jeune homme pour vivre aujourd'hui de cette pensée, comme nos aînés qui se faisaient un bréviaire du Jardin d' Epicure ou de la Rôtisserie de la reine Pédanque; il n'en est presque plus pour se plaire au factice de cet art, qui, sous le prétexte de sauvegarder les droits absolus de l'intelligence, de l'analyse détachée et souriante, exclut en somme ce qu'il y a d'humain, de partial, de fort et de vivant en nous, qui répudie tous les mouvements du cœur comme des impulsions absurdes et dangereuses, et pour qui toute sensibilité vive est toujours, comme disait Diderot, faiblesse de complexion.

(1) S'ils détestent cette ironie qui n'est que le moi orgueilleusement déguisé, ils aiment le rire clair, joyeux, sain, qu'on trouve chez un Proud'hon, chez un Péguy. « L'ironie de Proud'hon, écrit M. J. Darville, c'est l'ironie du héros qui, même au moment où il accomplit les actions les plus héroïques, ne s'en fait pas accroire, garde sa liberté d'esprit et semble nous dire, un éclair de malice dans les yeux et la lèvre railleuse : « Oh ! ce n'est rien ! ne vous emballez pas, on peut faire mieux encore ! Ce que j'ai fait là

Et puis l'œuvre d'un France porte la marque de cet esprit historique impuissant à construire, qui ne voit de toutes parts que du sable et de l'eau, et se repose avec sérénité dans le spectacle de l'écoulement et de la fluctuation des choses. Or, d'un tel esprit, sensible aux seules apparences, aveugle aux réalités intérieures, et qui est l'opposé de l'esprit philosophique, la jeunesse se détourne. C'est un fait que la culture purement historique engendre le scepticisme et fausse la décision. Si les nouveaux venus recherchent la connaissance du passé, ils veulent qu'elle serve à leur vie présente, qu'elle agisse sur elle d'une façon directe, car ils envisagent toutes choses d'un point de vue actuel. Or, l'histoire est incorporée en nous et si la croyance ancienne n'a pas d'écho dans les cœurs, la simple pratique la dissoudra. A qui veut agir, le passé n'apprendra pas tant que le présent. Ce dont nous sommes sûrs, c'est qu'à un certain moment, il convient, dans un champ donné, de recourir à telle ou telle idée. Il y a dans chaque ordre une vérité du moment. La vie morale doit être considérée comme une expérience actuelle et non point déterminée par le passé : on l'éprouve par les choses, en travaillant (1). Aussi les jeunes gens d'au-

est tout simple et n'était pas si difficile... » L'esprit est ici comme la pudeur exquise de l'action... (Cahiers du Cercle Proud'hon, t. I#r.) (1) Frédéric Rath, Etudes de morale, passim. Qu'on ne s'étonne point de nous voir invoquer la pensée de ce professeur de Sorbonne, sur qui nous faisons, par ailleurs, d'importantes réserves. S'il y a des choses, dans son enseignement, qui nous semblent

jourd'hui se tournent-ils vers la conquête des choses : leur joie est dans la tâche bien faite (1), dans la conscience de la lutte et de l'effort. Et c'est leur pensée que résume cette phrase de Y Evolution créatrice : « Attelés comme des bœufs de labour à une lourde tâche, nous sentons le jeu de nos muscles et de nos articulations, le poids de la charrue et la résistance du sol : agir et se savoir agir, entrer en contact avec la réalité et même la vivre, mais dans la mesure seulement où elle intéresse l'œuvre qui s'accomplit et le sillon qui se creuse, voilà la fonction de l'intelligence humaine. »

Idéal actif, difficile, qui fait paraître bien insuffisante cette philosophie « sans larmes, sans angoisse et sans effort (2) » qu'un Maeterlinck voulut substituer à l'inquiétude de la conscience moderne. Nos jeunes gens ne se contentent pas de ces * petits bonheurs que la main peut saisir ».

Ils se plairaient davantage à l'optimisme héroïque de Zarathustra, qui conseille un idéal

aujourd'hui détestables, il demeure des parties excellentes, et on ne peut méconnaître que ce moraliste, passionnément sincère, exerça sur maints jeunes gens une influence qui dure encore, mais ceux-ci ont su faire le départ entre ce qu'il y avait en lui de positif et d'anarchique.

(i) Cf. Enquête de la Revue hebdomadaire, la réponse d'un lieutenant de vaisseau : « Parmi les croyances les plus directes qui s'expriment librement dans les camps avec un remarquable esprit de tolérance réciproque, une même foi nous unit: « Le bien, c'est la belle ouvrage ; le mal, c'est la vie gâchée. »

(2) L. Dumont- Wilden, Maurice Maeterlinck, « Nouvelle Revue française », 1er septembre 1912.

dangereux : mais Nietzsche est à peine lu par notre jeunesse. Pour les intelligences anémiées de ses aînées, il fut un puissant cordial et prépara la restauration des valeurs courageuses, de la force, de l'énergie, de la belle audace des races nobles. Certains même furent amenés par lui jusqu'au seuil d'une renaissance française et classique (1). Mais aujourd'hui, les jeunes gens n'ont point besoin de ce « tonique ». Ce goût maladif de la vie, cet anxieux appel vers la santé leur inspirent quelque méfiance. L'obsession de ce qui est vigoureux et puissant, l'apologie effrénée de la force paraissent justement suspectes à un homme fort. Tout ce qui, chez Nietzsche, n'est qu'hygiène à l'usage des neurasthéniques, n'a plus de sens pour ceux qui viennent.

Stendhal, au contraire, est plus proche de leur âme ; Stendhal, ce Nietzsche de notre race, formé par l'analyse lucide des hommes du dix-huitième siècle, nullement infesté de métaphysique allemande. Et chez l'auteur de Rouge et Noir ils découvrent, avec le sentiment de l'honneur, le goût des belles actions et le culte des individualités éminentes.

Le sens humain et classique.

De tout ce qui précède, il ressort que l'influence

(1) Voir Enquèto sur l'influence de Nietzsche, Grande Revue (1010).

dogmatique, celle des doctrines et des systèmes ont de moins en moins de prise sur les nouveaux venus. La théorie pure qui n'est pas réversible en acte, en expérience, ne les intéresse guère. En revanche, et du même coup, grandit l'action personnelle des maîtres, celle qui s'exerce d'homme à homme.

« Si Barrés, nous disait un professeur de philosophie d'un lycée de Paris, refaisait aujourd'hui cette sorte d'enquête sur la jeunesse que furent ses Déracinés, sans doute ne commencerait-il pas son ouvrage par la description d'une classe de philosophie. Notre action sur nos élèves est beaucoup plus limitée qu'autrefois. C'est de l'individualisme certainement. C'est aussi, c'est surtout, je crois, une décadence de l'intellectualisme. Ces jeunes gens n'ont point cette ivresse de la raison pure qu'éprouvèrent leurs aînés : pour atteindre leur esprit, il faut passer par leur cœur. Notre jeunesse a besoin d'enthousiasme et d'amitié. Les maîtres qui voudront vraiment la conquérir devront agir autant par le prestige de leur personnalité et de leur caractère que par la nouveauté de leur système : ce seront des éveilleurs d'âmes. »

C'est pour avoir méconnu cette exigence intime que l'Université nouvelle a éloigné tant de jeunes gens. Cette crise de la Sorbonne dont on a tant parlé, ce n'est point seulement, comme on le croit d'ordinaire, une crise pédagogique : c'est une crise morale.

Interrogeons ces étudiants qui sortent de l'Université. Voici ce qu'ils nous disent : i A cet âge où l'on est avide de notions dont on puisse faire de la vie, alors que nous cherchions dans nos maîtres le prestige d'une autorité spirituelle, leur demandant de nous découvrir à nous-mêmes, qu'avons-nous trouvé? Une science vide qui ne tenait compte que des besoins de l'intelligence, un matérialisme pédant, une investigation sceptique qui abîme et diminue. Tout, dans un tel enseignement, nous obligeait à servir en esclaves inertes ou à nous exaspérer en rebelles. »

Ils s'aperçurent bien vite que cette érudition, qu'on leur vantait à l'excès, néglige la qualité du travail et des idées, la valeur humaine des œuvres, qu'elle désaccoutume, en quelque sorte, de l'usage du sens intérieur, parce qu'elle va contre l'admiration, arrête la sympathie. Que leur importe une telle science, si elle consiste en ce qu'il y a de plus inhumain, de plus étranger à leurs préoccupations et à leurs inquiétudes? Ils pensent qu'il n'y a pas de vérité qui vaille « la déshumanisation » d'une âme.

Sous cet enseignement notre jeunesse sentit que se cachait l'idéal moral le plus médiocre, le plus désespéré. Si elle s'adresse aux plus sincères de ses moralistes, à ce Frédéric Rauh qu'elle élut un instant pour maître, quel conseil reçoit-elle? « Renoncer à la conscience, écrit-il, c'est se soumettre aux choses qu'on ne peut changer. » « D'une façon gêné-

raie, la vie même morale est uniforme et morne... Si l'on a besoin de consolations efficaces à une douleur très vive, on fera sagement à l'ordinaire de ne pas les attendre des formes supérieures de la contemplation ou du sacrifice : il sera plus sûr, dans bien des cas, de les demander aux plaisirs matériels même les plus plats. » C'est à cette même vue pessimiste, à cette même négation de tout héroïsme qu'aboutissait Renan vieillissant. En fin de compte, le plus scrupuleux des philosophes de Sorbonne ne peut nous offrir qu'une doctrine qui paralyse l'action, diminue l'énergie. Où l'âme de la jeunesse pourrait-elle trouver ici à se prendre?

S'ils se détournent de l'érudition desséchante et morne, les jeunes gens d'aujourd'hui sont plus attachés que leurs aînés à la culture classique, et ce qu'ils demandent aux humanités, c'est autant un bénéfice moral qu'un bénéfice intellectuel.

Ceux dont l'esprit s'est affiné par l'étude des lettres antiques et ceux dont l'instruction fut dominée par une pensée utilitaire, sont séparés par des différences essentielles qui intéressent le cœur plus encore que l'intelligence. Ce désaccord spirituel, si subtil à la fois et si profond, entre les deux éducations, classique et moderne, les jeunes gens d'aujourd'hui le perçoivent clairement. L'un d'eux, bachelier d'hier, l'exprimait assez vivement devant nous : « Nous ne pûmes jamais nous lier, disait-il, avec les élèves de la

section moderne (section D), qui pourtant étaient mêlés à notre existence. On les reconnaissait à ce qu'ils n'avaient point de camarades parmi nous. Ce qui éloignait d'eux, c'était l'impossibilité de mener en leur compagnie une conversation élevée, une de ces conversations de jeunes gens qui se nourrissent d'idées enthousiastes et de sentiments. Ils ne s'émouvaient jamais que pour un résultat immédiat, pratique. Presque tous affectaient un arrivisme sans noblesse. »

Et le même établissait cette distinction, toute pénétrée d'idéalisme latin, entre la vie active, ou l'utilisation de ses forces pour un but réfléchi, et la vie pratique, qui n'est que la recherche de l'argent et des jouissances matérielles. La culture classique assure à la conscience je ne sais quel désintéressement. Et d'avoir vécu pendant la jeunesse dans l'atmosphère héroïque des grands écrivains de l'antiquité, le ton de l'existence en est comme haussé.

Voilà pourquoi la Ligue pour la culture française, créée par Jean Richepin, pour la défense des humanités menacées, a réuni si vite tant de jeunes adhésions. « Cette ligue, écrit M. Etienne Rey, a répondu à un sentiment plus encore qu'à un besoin de l'esprit, et elle est moins un programme d'instruction qu'un programme moral. C'est pourquoi les efforts des savants ne tiendront pas contre elle (1) ».

(1) C'est le goût di 1 humain » qui a r.iiin'iir aux classiques. De cette évolution témoignent notamment, dans l'enquête do

L'ordre des mœurs.

Ces préoccupations morales que la jeunesse apporte dans toutes ses démarches intellectuelles, quel retentissement ont-elles sur sa vie pratique? En un mot, comment se pose le problème de la vie pour cette génération avide d'agir. Il y a bien longtemps que l'on parle de l'action et il n'est point d'idée dont les littérateurs aient plus abusé et plus vainement... L'action ! qui dira les voluptés d'ordre littéraire que ce mot a fournies aux intellectuels, nos aînés !

Or, chez les jeunes gens d'aujourd'hui, c'est moins une doctrine qu'un instinct ; et cet instinct se révèle d'abord dans le souci précoce d'une carrière, puis dans l'acceptation, dès le début de leur jeunesse, des responsabilités du mariage et de la famille.

Qu'on songe à l'indécision élégante des étudiants d'autrefois, au temps perdu dans les Facultés, à cette paresse ornée qu'ils cultivaient précieusement, aux délais qu'il était de bon ton de se donner avant le choix d'un métier et avant le mariage. C'était une croyance commune aux artistes que le célibat fût leur état naturel. Les nouveaux venus savent tout de suite où ils veulent aller, et, très jeunes, ils se tracent leur voie. « La plupart se destinent aux affaires, nous disait un professeur

M. Henriot, A quoi rêvent les jeunes gens, les remarquables réponses de MM. Jacques Copeau, Henri Clouard, J. J. Tharaud, etc.. auxquelles nous renvoyons le lecteur.

de philosophie ; et ils n'attendent point pour cela d'avoir vingt-cinq ans, ils s'y dirigent dès la vingtième année. Ceux qui choisissent les carrières libérales se sont fixé d'avance un plan précis. Tous ont besoin de réalisations. Le désir de gagner sa vie, désir où ils trouvent une sorte de noblesse morale, se manifeste tôt. D'ailleurs, ils n'ont pas ce mépris de l'argent que l'intellectuel affectait volontiers jadis, et ce philosophe stoïcien qui trouvait sa subsistance en tirant l'eau d'un puits et, avec le salaire d'une demi-heure de travail, achetait assez d'olives pour se nourrir, n'est point leur idéal, a

En outre, dès vingt-cinq ans, vingt-deux ans même, beaucoup sont pères de famille. C'est, semble-t-il, le goût du définitif. Nous nous souvenons de cette exclamation : « Une liaison de jeunesse, c'est du temps perdu. » Du temps perdu pour le bonheur, voulait dire ce jeune optimiste, car le bonheur ne se fonde que sur ce qui dure...

Ce sentiment très fort de la stabilité, de l'ordre, cette horreur du provisoire expliquent le changement que beaucoup ont remarqué dans les mœurs de la jeunesse (1). Elles prouvent que les nouveaux

(1) M. Marcel Prévost décrit ce changement dans ses lettres à Françoise Maman, à propos de la Nouvelle Couvée. Voici un dialogue qui s'échange entre un jeune homme de dix-huit ans et l'auteur :

« — Il me semble qu-' nous pensons autrement aux fenun<\s, un peu comme y pensent les jeunes gens anglais, dont nous avons pris de plus en plus les habitudes... L'an passé, quand j'allai à

venus sont infiniment pénétrés de la gravité de certains sentiments, que leurs aînés traitaient avec ironie et légèreté. Non point que leur sensibilité soit moins vive, mais ils la veulent préserver des expériences où un voluptueux égotisme est seul en jeu. Ils ont une secrète répugnance à introduire une analyse blasée et sans naturel dans les choses du cœur. Nul « adolphisme » chez eux. A la fin de son étude sur A. Dumas, Bourget notait que les observations si cruellement pessimistes de Y Ami des femmes sur l'impuissance d'aimer paraîtraient encore trop modérés un jour, et que les causes dénoncées par ce moraliste iraient s'aggravant chez les êtres cultivés. Il ne

Paris avec mon père, on m'a fait connaître des jeunes gens de mon âge; j'ai vu des arrivistes, des esthètes, des sportsmen, des noceurs de chez Maxim's ; je n'ai pas vu de Faublas... Ici, dans ma province, c'est plus significatif encore. Des amis, à moi, se font un orgueil de leur sagesse monastique. Je ne pus m'empêcher de demander :

— Et vous?

Il ne baissa pas les yeux.

— Moi?... Je suis fort tranquille... Et je vous avoue que, quand je lis certains romans de Zola ou même de Maupassant, la fièvre sensuelle de tous ces gens-là me semble un peu risible... Je ne les comprends pas... Voilà pourquoi l'idée de me fiancer à dix-huit ans pour me marier cinq ou six ans plus tard ne m'effraie pas plus qu'elle n'a effrayé Sam.

— Mais alors, questionnai-je, puisque vous êtes, au fond, si calme dans votre jeune célibat, pourquoi cette alliance prématurée avec une femme?

— Oh ! vous sentez bien, répliqua-t-il, que c'est justement pour cela...

Oui, il avait raison, je devinais, je comprenais... Du dégoût, à l'avance, pour la bohème de l'amour ; une vague peur de céder tout de même à la tentation ; l'idée commune parmi les jeunes Anglais, qu'une affection sérieuse est une défense... »

semble pas que cette prévision se réalise. De ces causes, les plus graves perdent chaque jour de leur intensité : l'esprit d'analyse et le libertinage. Aussi bien n'était-ce pas là se méprendre sur le rôle de la culture? A-t-elle nécessairement pour effet de substituer aux sentiments naturels des sentiments imaginaires qui les contrarient? Non point chez des êtres actifs, sains, de qui l'énergie s'est renouvelée et les sentiments ont retrouvé leur force.

Les nouveaux venus ont horreur du dérèglement, de l'anarchie, comme de la pire entrave au développement de soi-même, à la véritable liberté. Aussi dans leur vie extérieure, ne retrouvet-on plus ce débraillé, ce bohémianisme légendaire du Quartier Latin. L'on voit même de jeunes étudiants de médecine et de droit se grouper et fonder, « pour la réalisation, en dehors de toute confession religieuse, d'un même idéal de vie morale », une association appelée Action nouvelle, qui organise des conférences périodiques. « On trouvera sans doute étrange, dit le manifeste de cette Société, qu'un groupement d'étudiants puisse parler de moralité. » Voilà, certes, une nouveauté ; quelle qu'en soit la portée véritable, elle valait qu'on la signalât.

Beaucoup avouent même une pureté de mœurs qu'il y a peu de temps encore l'on n'eût pas craint de railler. Scrupules religieux peut-être pour quelques-uns ; pour d'autres, simple souci de dignité humaine. Au surplus il n'est pas douteux qu'il n'y

ait là une conséquence des habitudes sportives. Chez de jeunes hommes préoccupés d'exercices physiques, le culte du sport prolonge une sorte de naïveté sentimentale. Il faut choisir d'ailleurs. « Si je veille tard, nous dit l'un d'eux, comment serai-je en forme pour le match prochain? »

C'est à cette même conclusion qu'arrive M. Marcel Prévost dans son étude sur la Nouvelle Couvée. « Ceux qui viennent, dit-il, ne seront guère tourmentés par l'obsession des jeunes Français d'autrefois. Ils ressembleront de plus en plus (les inévitables différences de la race mises à part) aux jeunes Anglo-Saxons, leurs contemporains ; la société des jeunes filles les attirera, ils y seront habitués ; mais ils y porteront la réserve un peu défensive qui sied avec un adversaire informé et armé... De cette évolution-là, je suis sûr. C'est un des rares pronostics que j'ose formuler. Et ce n'est pas une des moins curieuses conséquences de la tendance à l'égalité des sexes. On ne la prévoyait guère : maintenant qu'on la constate, on s'aperçoit qu'elle était fatale. Sans doute notre jeunesse française y perdra cette effervescence amoureuse qui fit parfois éclore des poètes, des artistes précoces, et qui prête un charme languide aux souvenirs puérils des hommes de mon temps. Mais je crois que le mariage y gagnera, que la nation y gagnera, que la race y gagnera. »

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