UNE RENAISSANCE CATHOLIQUE
Culte du caractère, de la personnalité, goût de la discipline morale, ce sont là, on le voit, des tendances très fortes parmi la jeunesse nouvelle. Cette disposition qui incline à préférer les qualités humaines, les réalités du sentiment et de l'action, aux idées abstraites et aux systèmes, devait conduire ces jeunes gens plus avant, les ramener à la source profonde de l'activité, à la vie religieuse.
Dissipons tout de suite une confusion possible. Il ne s'agit pas ici d'une religiosité vague, sans point d'appui et sans cadre, comme celle qui fut à la mode parmi les lettrés vers 1890, manière d'idéalisme mystique et tendre à l'usage des incroyants. C'est dans la forme traditionnelle et franche du catholicisme que s'affirme la sensibilité religieuse des nouveaux venus.
Les aspirations religieuses de la jeune élite intellectuelle, sur qui porta notre recherche, n'ont rien de commun avec cette pitié tolstoïsante et anarchique suscitée en France par Melchior de Vogué, Edouard Rod, Paul Desjardins. Le Roman russe
(1886) et le Devoir présent (1891), qui exercèrent l'un et l'autre une si profonde influence, se dressaient alors contre les excès du naturalisme et du positivisme. C'était l'heure où Desjardins prononçait d'un accent prophétique : « Sachez-le, quelque chose non de dogmatique et d'assuré, mais fondé sur la charité seule, va sortir des contradictions où ce temps s'agite. Le monde est revenu au point où le trouva jadis le christianisme naissant... Même dégoût du réel, même soif de miracles, même besoin d'unanimité tendre. » Ce mysticisme nuageux dégénéra bien vite en humanitarisme ; on rêva de fraternité, de solidarité universelle, d'union de toutes les Églises. Henry Bérenger fondait l'idéalisme social sur la Déclaration des droits ; Jules Lagneau créait Y Union pour V action morale.
Cette sensibilité imprécise et anarchique, ce culte de la douceur et de la souffrance, cette piété attendrie n'a pas de prise sur les jeunes gens d'aujourd'hui. Leur sentiment religieux a besoin d'une armature nette et définie où insérer sa vivante richesse ; il tend à une discipline pour assurer sa liberté ; il accepte les positions traditionnelles parce qu'elles lui semblent offrir « un cadre merveilleux d'ampleur et de souplesse pour accueillir et organiser les découvertes du présent ». C'est le goût de la vie, le besoin de réaliser une existence pleine et active, et non pas la désespérance, le manque de courage et de joie qui les
guide vers la foi. Ils ne cèdent pas « au vertige du néant divin », ils ont seulement besoin d'un appui solide pour leur vie. Il est, d'ailleurs, remarquable que ce soient les races les plus actives qui se montrent en môme temps le plus religieuses, comme le prouve l'exemple des peuples anglosaxons. Le sens du divin, ne serait-il pas en quelque sorte une forme supérieure du sens du réel?
La jeunesse intellectuelle et le catholicisme.
Voici un fait important et dont la signification ne saurait être exagérée. Alors que l'anticléricalisme progresse dans le peuple et gagne même certaines classes bourgeoises de plus en plus indifférentes à leurs traditions, l'élite cultivée spontanément s'en dégage, et la jeunesse intellectuelle, qui, il y a vingt ans, semblait acquise aux doctrines anticléricales, se porte aujourd'hui vers le catholicisme (1).
Qu'on se souvionne de ces pages de la confession du Disciple, où Robert Greslou analyse les causes qui déterminèrent la perte de sa foi :
(1) M. Marcel Sembat lui-môme reconnaît que la libre pensée n'excite plus la ferveur det jeunet gens cultivés ; qu'il en est beaucoup, au contraire, à qui l'irréligieux inspire de la répugnance, et l'écrivain socialiste ajoute : « Tout homme qui réfléchit aperçoit les inévitables conséquences de cet état des esprits. Quand une idée cesse d'enthousiasmer les jeunes, elle va mourir. »
Et encore : ■ 11 y a des périodes littéraires au cours desquelles le vent souffle contre l'Église; le dix-huitième siècle fut le plu»
« Je savais, dit-il, que les jeunes professeurs, ceux qui nous venaient de Paris avec le prestige d'avoir traversé l'École normale, étaient tous des sceptiques et des athées. » Or, à cette même École normale, il y a dans le moment quarante élèves, c'est-à-dire près d'un tiers, qui sont catholiques pratiquants. Nous ne parlons pas des catholiques d'origine, mais des catholiques de conviction et de vie, fidèles aux prescriptions de l'Église, et inscrits pour la plupart à la conférence Saint- Vincent de Paul de leur paroisse. Si l'on remarque qu'il y a huit ou dix ans, on ne comptait guère que trois ou quatre catholiques parmi les normaliens, ce progrès paraîtra difficilement l'effet d'un hasard dans le recrutement des dernières promotions. Autre trait significatif, et que nous commenterons tout à l'heure : dans ce groupe, et contrairement à ce que l'on pourrait penser, le nombre des scientifiques est un peu plus élevé que celui des littéraires.
Il semble, d'ailleurs, que toute la jeune Université soit travaillée par le catholicisme. Depuis deux ans, une entreprise libre, fondée par un professeur de grammaire, M. E.-J. Lotte, et qui publie le Bulletin des professeurs catholiques de V Université, a réuni dix-huit professeurs de Faculté (huit de droit, six de lettres, quatre
fameux, plus près de nous la fin du second Empire. Mais il y a d'autres périodes où le vent souffle pour l'Église, et il semble que nous soyons tout près d'une de celles-là. »
de sciences), douze membres de l'enseignement primaire et cent quatre-vingt-quatre professeurs de lycées et collèges. Ces chiffres, comme l'œuvre elle-même, sont modestes, mais la qualité est plus expressive que la quantité, et ce groupement naissant est un centre d'activé vie chrétienne. Ces deux cents professeurs ont déclaré s'unir pour redoubler, « par la communauté de sentiment et d'action, l'élan de la vie spirituelle, donner à leur foi un rayonnement plus vif, et faire fructifier ainsi chez leurs élèves l'influence de leur caractère et de leur dévouement ».
Pour justement apprécier la signification de cette œuvre, songeons d'abord à l'indépendance dont font preuve les fonctionnaires qui participent à une telle organisation ; dans une occasion récente, lorsqu'il s'est agi de dire son sentiment sur la question de la culture classique, question qui demeurait purement professionnelle, l'enseignement secondaire a montré moins d'audace. Et surtout rapprochons ce Bulletin des premiers Cahiers de Péguy et des Pages libres de Guiyesse, créées en 1900, publications qui exprimaient alors le socialisme des jeunes universitaires. On mesurera l'évolution accomplie par les esprits (1).
(i) Depuis 1902, allés ton! Dombreuees, ches les intellectuels, lei nniMT-iMn, .in genre de oeUei qu'1 raconte II. Lutte, à propee de Charité l'éguy, l'aaoien aormalien : « Péguy se dressa sur le
coude, et, 1rs yeux remplie de larmes : i Je M l'ai pas tout dit... « J'ai retrouvé la foi, je suis catholique. Ce fut, soudain, comme
Au reste, parmi les jeunes croyants, on rencontre presque toujours des convertis. C'est l'un d'eux qui remarque (1) : « Ils n'ont pas cherché bien longtemps. Un ou deux ans au plus, et les voilà qui se soumettent fidèlement à l'Église. » C'est qu'ils ne se plaisent plus aux voluptés de la « crise d'âme ». Dès que le problème de la vie se pose devant eux, ils l'identifient avec le problème religieux, car, dans toutes les conceptions que leur proposent leurs aînés, ils cherchent en vain « un objet assez noble et fort où ils puissent se passionner ». A ces jeunes réalistes, il faut « la stabilité, la profondeur, l'inépuisable richesse de la religion ». Le catholicisme leur apparaît moins comme un système de philosophie spéculative que comme une règle, une doctrine d'action morale et sociale.
Les professeurs de philosophie des lycées les plus « intellectuels », Condorcet, Henri IV, Louisle-Grand, témoignent de cette renaissance catholique. « La majorité de nos élèves, nous disait l'un d'eux, est composée de catholiques pratiquants. Et parmi les indifférents, nulle passion
« une grande émotion d'amour. » Mon cœur se fondit, et, pleurant à chaudes larmes, la tête dans les mains, je lui dis, presque malgré moi : « Ah ! pauvre vieux, nous en sommes tous là ! »
Ces dissentiments ne sont point supprimés parce qu'une habile dialectique les atténue. Le parti d'Action française est suivi par un clergé et une noblesse qui conservent leur idéal propre, idéal non positiviste, égoïste et périmé, qui vite aurait raison de l'idéal désintéressé d'un Maurras.
(1) Cf. Contre-enquête. « Les catholiques ».
anticléricale ; ceux-là mêmes qui sont incroyants de nature savent tout le prix de la croyance » ; et d'insister sur le caractère pratique et réaliste de cette attitude. « Ces jeunes gens sont catholiques, nous disait un autre, comme ils sont Français. » Et un troisième, plus sceptique : « Je crois qu'ils se plaisent à l'esthétique et à la morale du catholicisme ; ce sont surtout des moralistes. » Enfin, à la Sorbonne, les étudiants de philosophie, s'écartant des méthodes sociologiques d'un Durkheim ou d'un Lévy-Bruhl, ont choisi pour maître un catholique, M. Victor Delbos. C'est pour les mêmes raisons qu'ils se groupèrent, un temps, autour de M. Boutroux, dont la spéculation les conduisait au seuil de la vie religieuse.
Ces témoignages ne manquent point de force par eux-mêmes. Une étude, même rapide, du mouvement littéraire de l'heure présente en confirmerait la gravité. On a pu justement parler d'un renouveau de la littérature catholique. Les noms de Paul Claudel, de Charles Péguy, de Francis Jammes ne sont encore connus que d'une élite, mais ces nobles artistes exercent un prestige incomparable Bur «le nombreux jeunes gens, et c'est un fait qu'ils eurent une influence positive dans la conversion de quelques-uns. L'inspi-
ration de ces grands lyriques ne se tire point d'une imprécise religiosité : elle monte du fond même de la doctrine catholique. Dans ses Odes, Claudel (1) retrouve le ton des prophètes pour magnifier le Créateur ; et « ce n'est pas l'assentiment de notre goût qu'il désire, mais il exige notre âme, afin de l'offrir à Dieu ; il veut forcer notre consentement intime, il veut nous arracher à l'abjection du doute et du dilettantisme... Il est un missionnaire et un apôtre (2) ». La Jeanne d'Arc de Charles Péguy est une sorte de traduction populaire chargée d'un sens réaliste et infiniment puissant des mystères chrétiens et de l'Évangile : elle nous restitue toute la simplicité du catéchisme. Francis Jammes, dans ses Géorgiques chrétiennes, nous a donné « presque continûment et comme par transparence un poème sur V Eucharistie (3) ».
Et, chose digne de remarque, ces écrivains s'étaient, dès l'abord, éloignés du christianisme : ce sont des hommes que l'expérience de la vie moderne a menés séparément, vers le milieu de leur âge, à une même croyance. Leur adhésion définitive ne prend tout son sens que des erreurs et de la désillusion qui la précédèrent.
(1 ) C'est par Claudel que la jeune littérature a connu les grands catholiques anglais : Chesterton, l'auteur à' Orthodoxie et Coventy Patmore. Ils sont publiés par la Nouvelle Revue française, où nous retrouvons aujourd'hui quelques-uns des écrivains qui collaborèrent jadis à la Revue Blanche et à V Ermitage.
(2) Jacques Rivière, Etudes. 1912.
(3) Louis GlLLET.
Ce sont là, nous le répétons, des sentiments, des inclinations qu'on ne discerne guère aujourd'hui que chez des hommes et des jeunes gens de grande culture. Elles sont néanmoins assez précises pour qu'il soit avéré que M. l'inspecteur Payot manquait de clairvoyance, lorsqu'il affirmait dans le Volume (1910) : « Le jour viendra bientôt où la carte de la France catholique correspondra ponctuellement à la carte de la France illettrée. » Car les tendances de l'élite valent bien qu'on s'y arrête : elles agiront lentement sur l'âme du pays tout entier. C'est à la pensée désintéressée de quelques philosophes que s'alimente l'idéologie des partis politiques : le suffrage universel se charge ensuite de les réduire en formules électorales.
Le déclin du positivisme.
De cette renaissance catholique, il faudrait, pour comprendre le sens original, montrer les voies lointaines : ce serait, du même coup, esquisser le mouvement philosophique de ces vingt dernières années. 11 y faudrait tout un volume : aussi ne pouvons-nous en donner ici qu'un résumé très bref.
Un observateur superficiel à qui les documenta de notre enquête seraient présentés, s'écrierait sans doute imment, a un*' époque d'incrédulité,
de critique souveraine, un réveil de la loi est-il
possible? Le monde n'est-il pas aujourd'hui sans mystères, selon la parole de Berthelot? Et ne nous a-t-on pas répété que la science allait se substituer au dogme? »
Toute la génération dont Renan et Taine furent les maîtres commença par être inconsciemment pénétrée de la vérité absolue de nos connaissances positives et par suite de la valeur souveraine de la science qu'elle entourait d'un culte passionné, enthousiaste. Et maints jeunes hommes, il y a vingt ans, se fussent écriés avec Renan : « Je jouerais cent fois ma vie et par conséquent mon salut éternel pour la vérité scientifique de la thèse rationaliste ! » « De cette science, conçue comme l'unique maîtresse de vérité, on attendait dans l'avenir qu'elle remplît tous les besoins de l'homme, qu'elle se substituât sans réserve aux antiques disciplines spirituelles. Dans une belle ferveur, on proscrivit toute philosophie véritable, toute métaphysique comme une sorte de rêverie imprécise sur des objets immatériels, imperceptibles à nos sens ; la religion enfin semblait « renversée de toutes parts par le système rationnel et irrécusable de la science moderne (1) ». On chercha dans ses méthodes une règle de con-
(1) Edouard Le Roy, op. cit., V Œuvre de M. Bergson et les directions générales de la pensée contemporaine. Nous nous sommes souvent reporté à ce chapitre, soit que nous le citions ou l'analysions, dans ce rapide tableau du mouvement philosophique actuel. Cf. aussi l'ouvrage de René Gillouin, la Philosophie de M. Bergson.
duite, une morale, une sociologie et jusqu'à une politique.
Mais, après avoir orgueilleusement prétendu atteindre par l'intelligence les principes mêmes de la vie, cette génération fut rudement rappelée à l'humilité. La grande affaire pour elle fut le passage de l'absolu au relatif. « De la science divinisée que son triomphe accablait en la chargeant d'un poids trop lourd, » elle dut reconnaître l'impuissance à dépasser Tordre des relations, l'incapacité radicale à nous dire l'origine et la fin et le fond des choses. Au delà, c'était donc l'inconnaissable, devant qui l'esprit humain ne pouvait que s'arrêter sans espoir. Ainsi la science n'introduisait qu'au néant : en lisant les philosophes contemporains, le Disciple de Bourget avouait avec une sombre mélancolie : « J'aperçus l'univers tel qu'il est, épanchant sans commencement et sans but le flot inépuisable des phénomènes. »
L'esprit humain ne peut vivre dans le relatif, et le relativisme devait susciter, dans toute cette génération, une profonde misère morale, un sombre pessimisme, un manque de confiance dans notre destinée, qui pratiquement la vouaient à l'impuissance. La pensée se retournait contre elle-même; sa misère naissait <l<i son ambition sans mesure »'t, pour avoir cru trop exclusivement en ses forces analytiques et logiciennes, «lie « devait au bout de son effort s'avouer vaincue en l'ace des seules
questions dont il n'est permis à aucun homme de se désintéresser ».
La génération qui suivit immédiatement celle-là, et dont il semble que M. Maurice Barrés ait exprimé les inquiétudes, sentit de façon pathétique « la difficulté de se passer d'un absolu moral » ; à tout le moins marquait-elle une répugnance profonde au matérialisme de ses aînés et à leur dialectique destructive. M. Barrés fut son maître pour lui avoir montré qu'un acte de foi est nécessaire aux opérations élevées de l'esprit. « Rœmerspacher, dit-il, dans ses Déracinés, affirme le vrai, le beau, le bien, comme les éléments qui lui sont nécessaires et vers lesquels aspirent les curiosités de sa raison et les effusions de son cœur. A cette âme de bonne volonté, il faudrait seulement qu'on proposât une formule religieuse acceptable. » Maurice Barrés s'y employa par son culte des héro^ des puissances traditionnelles, par sa religion de la terre et des morts : son œuvre fut hautement éducatrice et salutaire en ce qu'elle redonna le sens des vénérations, mais elle porte encore la marque d' « une génération établie dans le relatif » : elle ne peut satisfaire pleinement les nouveaux venus qui n'ont pas plus à vaincre le dilettantisme moral qu'à reprendre les prestiges illusoires de l'idolâtrie scientifique. Étape nécessaire, consolation qui eut de l'efficace, mais dont certains déjà beaucoup découvrent l'insuffisance.
C'est qu'un profond mouvement idéologique,
une révolution de la pensée a renouvelé tous les problèmes et du même coup notre notion de la connaissance et do Ja vie.
Alors que les systèmes qui l'ont précédée étaient positivistes et intellectualistes, la philosophie nouvelle débute par une critique subtile et puissante delà nature des vérités scientifiques et de la valeur de l'intelligence, comme faculté de connaître.
Selon Bergson, le domaine propre de l'intelligence et aussi bien de la science, œuvre de l'intelligence, ce n'est pas le vivant, c'est le matériel, l'inorganique. « Le monde de la vie et de l'âme ne relève plus, en ce qu'il a d'essentiel et de profond, de la connaissance scientifique, mais d'une connaissance spéciale, qui est proprement la connaissance philosophique ou métaphysique (1) », ou encore Y intuition. Bergson affirme donc la priorité sur l'activité réfléchie d'une activité plus obscure et plus riche qui consiste dans la faculté de saisir immédiatement la vie, de sympathiser avec elle. A cette démarcation bien nette entre les deux ordres de connaissance, nous gagnons « d'ouvrir le savoir à toute la richesse du réel, en même temps que d'y réintégrer le sens du mystère avec le frisson des inquiétudes supérieures ».
D'autre part, cette indépendance de la science et de la connaissance profonde ou intuitive, l'une se bornant à prendre contact avec les choses,
(1) René Gillouin, op, cit.
l'autre visant à les comprendre, est d'une extrême conséquence. Le champ de la science, ce n'est donc plus le vrai, mais l'utile : son rôle, c'est de renforcer notre action sur la matière, d'aider à la satisfaction de nos besoins pratiques et, dans cet ordre, mais dans cet ordre seul, elle pourra atteindre l'absolu. Pour le reste, elle demeure radicalement impuissante à résoudre le problème de la vie humaine.
Aux yeux de philosophes comme Boutroux, Henri Poincaré, Le Roy, Blondel, la science est quelque chose d'infiniment moins réel, en somme, que la philosophie, c'est une sorte de symbolisme arbitraire en son principe, suivi et lié dans son développement continu et qui, d'ailleurs, n'a pas à se préoccuper d'expliquer le fond des choses, mais seulement de constituer un système de relations cohérentes, un discours intelligible, en vue de certaines fins pratiques. La loi scientifique se présente comme une traduction commode du monde extérieur et non plus comme un décret qui, ravissant à l'homme sa liberté, prétend guider sa conduite. Ainsi affranchies de cette servitude que le déterminisme faisait peser sur elles, les âmes se retrouvent directement en face de la vie, prêtes à se diriger elles-mêmes, selon leurs propres forces.
L'apologétique religieuse moderne reçoit de cette philosophie une forme nouvelle. Pour les apologistes d'il y a vingt ans, le grand point était de
réconcilier la foi et la raison. Convaincus de l'universalité de l'explication évolutionniste, ils tentaient une interprétation darwinienne des livres sacrés. Le positivisme lui-même était utilisé par un Brunetière pour revenir sur les chemins de la croyance. Tout l'effort consistait à accorder le dogme à la science désormais infaillible.
Une telle conciliation n'a plus de sens pour les nouveaux apologistes, ni pour ces jeunes hommes que la foi catholique a ralliés : ils pensent que la religion et la science se développent sur deux plans indépendants. Et, pour la plupart, ils se déclarent bien moins soucieux d'exégèse que de ce qui fonde vraiment la vie religieuse : l'expérience intime. Un jeune docteur en médecine nous écrivait : « Cette expérience est toujours convaincante lorsqu'on la fait de plein cœur. Quand une fois on a trouvé cela, le reste de notre vie, d'abord bouleversé, se réorganise peu à peu, selon une nouvelle perspective qui doit être la vraie. C'est du point de vue de la vie, du point de vue humain, qu'on aborde le problème religieux. »
En développant ces prémisses, certains penseurs ont été plus loin. A la faveur de cette distinction du rationnel et du vivant, de ce qui est soumis à l'intelligence et de ce qui la déborde, ils ont construit toute une théorie de la vie religieuse et de la croyance. Pascal disait que la foi est un don de Dieu, et non pas un don du raisonnement. En effet, nulle théorie philosophique, si logique
soit-elle, nulle critique historique, si pénétrante qu'on la suppose, ne suffisent à déposer le moindre germe de foi dans le cœur : celui-ci doit donc en appeler à sa propre inspiration. Sur les raisons logiques doivent l'emporter les raisons personnelles, ou les « raisons du oœur ». C'est dans ce sens que W. James (1) considère le « personnalisme » comme le fond même de la pensée religieuse (2).
C'est dans ce sens encore que Newman, chez qui plusieurs de nos aînés immédiats trouvèrent des directions religieuses, définit la croyance une sorte de vie de l'esprit, étrangère à tout mécanisme logique, un travail invisible de forces latentes (3). Il y a des idées, pense-t-il, qui peuvent vivre en nous, et d'autres qui sont inertes ou purement rationnelles, comme les vérités mathématiques. Les premières ont prise sur l'être sensible, les secondes non. Y? assentiment, condition de la foi, selon Newman, est autonome. Il dépend de la conscience, de l'inspiration intime. La simple logique ne remue pas l'homme, ne touche pas le cœur, ne
(1) Il importe de remarquer l'influence qu'exerça Y Expérience religieuse de W. James, où la religion est considérée comme une certaine forme de vie de la conscience individuelle, une modification profonde du moi : c'est surtout comme livre de psychologie qu'on l'estime, car la valeur apologétique, philosophique même, en paraît bien incertaine.
(2) Cité par Dom Pastourel, Egotisme et acceptation.
(3) Cf. Bazaillas, la Crise de la croyance, et les ouvrages de l'abbé Brémond, Thureau-Dangin, Mme Félix- Faure-Goyau, Georges Grappe.
nous porte pas à agir. La croyance est de l'ordre de l'action. C'est pourquoi le goût d'agir mène spontanément au culte de ces idées vitales, vivaces, qui sont principalement les idées morales et religieuses. La foi est une puissance créatrice, non une puissance critique (1).
Toute cette construction philosophique aboutit donc à fortifier le sens de l'action. Par une opération subtile, elle intègre les deux éléments prétendus antagonistes : la pensée et l'acte. Elle restitue du même coup à notre être le sentiment de la liberté et la joie. L'univers scientifique, avec ses dures lois d'airain, incline l'âme au découragement ; la connaissance rationnelle tend à nous isoler du monde et à nous entraver. Seul le sentiment nous affranchit. Aussi le succès de ces philosophies anti-intellectualistes s'explique-t-il aisément : elles ont rendu au cœur et à ce qu'il y a de plus profond chez l'homme son indépendance.
Mais s'il est vrai de dire de la génération contemporaine qu'elle se défie de l'intellectualisme, de la tendance à vivre uniquement de logique, elle n'entend pas s'abandonner aveuglément à l'instinct, à l'imagination, ni restreindre les droits légitimes de l'intelligence. La métaphysique — chose remarquable — reprend un nouvel essor.
(1) Outre que le prestige de Pascal sur la jeunesse ne subit aucun partage, nous savons que Newman, lilondel sont beaucoup lus. Nombreux sont aussi ceux qui apprécient la haute inspiration de M. Lubertli. Minière.
Mais c'est une métaphysique qui envisage toute chose du point de vue de la vie. Et qu'est-ce là, dit M. Edouard Le Roy, en une page qu'il faut citer tout entière, qu'est-ce là, sinon réalisme? « Réalisme : je veux dire don de soi au réel, travail de réalisation concrète, effort pour convertir toute idée en action, pour régler l'idée sur l'action autant que l'action sur l'idée, pour vivre ce que Von pense et penser ce que Von vit... En toute chose, chercher l'âme et la chercher par un effort de sympathie révélatrice qui est la véritable intelligence, et la chercher dans le concret, sans dissoudre la pensée en rêves ou en discours, sans perdre le contact du corps ni le contrôle de la critique, et la chercher enfin comme le plus réel et le plus vrai de l'être : voilà partout la vive et profonde aspiration de notre temps. De là son retour vers les questions que jadis on déclarait périmées ou closes ; de là son goût pour les problèmes d'esthétique et de morale, son obsession des problèmes sociaux et des problèmes religieux ; de là sa nostalgie d'une foi où s'harmonisent les puissances d'action et les puissances de pensée ; de là son inquiet désir de retrouver le sens de la tradition et de la discipline. »
De la métaphysique à la croyance.
Que cette résurrection de la métaphysique ait ouvert à beaucoup d'esprits le chemin de la foi,
en leur donnant le goût des réalités spirituelles, cela ne paraît pas douteux. « Je crois que je un esprit profondément irréligieux, si je n'avais pas fait d<' philosophie (1), » nous disait un étudiant de Lettres en Sorbonne, disciple de Bergson. Et il nous affirmait que son expérience était celle de la plupart de ses camarades. Pour M. Lotte, c'est la lecture de YÉvolution créatrice qui fut déterminante : « Je ne sais plus quel Athénien, dans le Banquet de Platon, écrit-il, déclare qu'il ne vit vraiment que depuis qu'il a connu Socrate ; j'en dirais autant de Bergson, si, depuis que je l'ai connu, je n'étais redevenu chrétien. C'est l'étude de sa philosophie, étude que j'ai commencée dans le plus épais matérialisme, qui m'a ouvert le chemin de la délivrance. Jusqu'en 1902, j'eus l'esprit bouclé par Taine et Renan : c'étaient les dieux de ma jeunesse... »
Cette dernière phrase nous fait saisir quel est, dès l'abord, le mode d'action de la philosophie bergsonienne : le plus souvent elle est négative, et c'est à sa critique des doctrines mécanislvs qu'elle doit une partie de sa séduction et de son influence.
Mais elle offre quelque chose de plus : « Je n'oublierai jamais, dit encore M. Lotte, l'émotion dont me transporta YÉvolution créatrice : j'y sentais Dieu à chaque page. » Cette philosophie
(1) Cf. la lettre de Pamphile, contro-onquêto.
contient, en effet, la plus catégorique réfutation du monisme et du panthéisme en général. Et M. Bergson lui-même s'est exprimé là-dessus avec une grande netteté dans sa lettre au P. de Tonquédec (1) : « Les considérations exposées dans mon Essai sur les données immédiates aboutissent à mettre en lumière le fait de la liberté ; celles de Matière et Mémoire font toucher du doigt, je l'espère, la réalité de l'esprit ; celles de Y Évolution créatrice présentent la création comme un fait : de tout cela se dégage nettement l'idée d'un Dieu créateur et libre, générateur à la fois de la matière et de la vie, et dont l'effort de création se continue du côté de la vie, par l'évolution des espèces et par la constitution des personnalités humaines. »
Pour aller plus loin, pour préciser davantage, il faudrait, note M. Bergson « aborder des problèmes d'un tout autre genre, les problèmes moraux », et ces problèmes, M. Bergson les a jusqu'à présent réservés. Mais il est permis, dès maintenant, d'entrevoir qu'il n'est point de doctrine « qui se prête mieux à des prolongements extérieurs ».
Chose digne de remarque : ce sont précisément des mathématiciens, comme Edouard Le Roy, des physiciens, comme Duhem, qui se sont attachés à montrer que la science ne connaît pas le réel et qu'elle s'en éloigne d'autant plus qu'elle énonce des
(1) Publiée dans les Etudes du 20 février 1912; citée et commentée par Ed. Le Roy, op. cit., p. 202 et suiv.
lois plus parfaites, des principes plus absolus ; et ils l'ont établi en vue de prouver l'indépendance de la science et de la foi : « Je ne crois pas, écrit M. Georges Sorel, qu'il y ait de phénomène de conscience plus curieux que celui que nous observons chez les mathématiciens de notre temps ; de tous les savants, ils sont ceux qui acceptent le plus facilement le dogme catholique. Quand on interroge un algébriste, il répond généralement que le miracle n'offre rien d'étrange, parce que le miracle comporte l'introduction de données qu'on ne connaît pas. » Nous avons noté, pour notre part, qu'à l'École normale les scientifiques donnent une proportion de catholiques plus élevée que les littéraires.
Quelques intellectuels s'efforcent encore de défendre l'idéal positiviste ; mais ce n'est pas pour son mérite propre, c'est qu'ils s'effraient à l'idée d'enlever à la masse une croyance simple, utile, faute de quoi elle retournerait sans doute aux « superstitions » primitives. De cet état d'esprit témoigne ce passage d'un cours professé, en 1904, à l'École normale, par Frédéric Rauh : « Le kantisme universitaire de ces quinze dernières années, remarquait-il dès l'abord très justement, a fait des religieux sans Dieu, absorbés dans l'extase du moi pur, dédaigneux et ignorants de l'action. Puis l'usage de l'idéologie, la foi dans la valeur autonome des idées, indépendamment de tout contact avec le réel, aboutissent à de véritables
hallucinations de l'intelligence, à la pure folie. Et ainsi la fantasmagorie dialectique mène au fanatisme... » Mais, tout en reconnaissant le danger de fonder sa vie sur un faux idéalisme, Rauh n'hésitait pas plus loin à conclure : « Aujourd'hui on veut élever tout le monde à la pensée, propager l'éducation scientifique, mais il n'y a là qu'une nécessité d'un certain moment de l'histoire ; tant qu'on peut craindre une réaction religieuse contre V esprit laïque, il faut maintenir à tout prix Vidée de la valeur de la science. »
Cette déclaration est grave, en ce qu'elle semble conseiller une utilisation politique de l'idéal positiviste. Celui-ci ne serait-il donc qu'une duperie organisée par des intellectuels pour maintenir leur domination? Comment des jeunes gens fonderaientils leur vie sur un tel sophisme de partisan? On comprend que l'un d'eux se soit écrié : « Ce sera le résultat de l'enseignement universitaire d'avoir aidé par son caractère négatif à me faire connaître plus clairement les principes positifs de ma vie (1). »
L'attitude de la jeunesse religieuse.
La critique du positivisme scientifique, une délimitation plus précise de l'objet de la science, un retour à la métaphysique ont donc dès longtemps préparé ce renouveau du sentiment religieux auquel nous fait assister la jeunesse intel-
(1) Edouard Schneider, les Raisons du cœur.
lectuelle. Est-ce à dire que nous soyons en présence d'une jeunesse religieuse une et homogène?
Non, il y faut distinguer deux groupes d'esprits, sur plusieurs points secrètement opposés. Ces deux groupes se rallient à Tordre catholique et, pour l'un comme pour l'autre, c'est l'action qui est le principal. On leur voit une même préoccupation de discipline et c'est le mot de réalisme qui doit servir pour les désigner communément.
Mais que ces notions identiques recouvrent de sentiments différents 1 Les uns — les plus nombreux — pour qui l'âme du christianisme est un idéal de vie intérieure, s'efforcent de le réaliser en eux, d'y trouver l'ordre du cœur, et se préoccupent, avant toutes choses, de donner à leur foi toute sa force d'expansion, en créant des centres d'action religieuse. Les autres ont de l'action, de la discipline, une conception tout extérieure : ils procèdent d'une doctrine qui est une sorte de soumission à la constitution religieuse de leur pays et se fondent sur ce raisonnement : « Le catholicisme est la forme religieuse de la société où je suis né. Considérant, d'une part, que la religion est un élément nécessaire de toute société ; d'autre part, que la religion ne se conçoit pas pour un peuple sans une forme particulière, et que le catholicisme est cette forme, je suis amené à pouvoir me dire catholique. »
Toutefois, malgré des manières irréductibles de sentir et de penser la religion, catholiques véritables et catholiques i extérieurs » d'Action française se
rencontrent sur tous les terrains pratiques. Tous, par exemple, s'entendent à rejeter cette hypocrisie qui mène « chaque égoïsme à se justifier sur le nom de Dieu et chacun à nommer divine son idée fixe ou sa sensation favorite, la Justice ou l'Amour, la Miséricorde ou la Liberté » : ces fantômes leur inspirent une pareille défiance (1). Nous verrons qu'ils combattent les mêmes adversaires, les mêmes erreurs et que sur les vérités dogmatiques, le sens de la hiérarchie, de la tradition, il y a entre eux un constant accord de fait.
Mais, de ce pragmatisme d'Action française, élaboré, voici quinze ans, pour une génération de sceptiques et d'incrédules, peu de jeunes catholiques aujourd'hui s'accommodent : alors même que le nationalisme d'un Maurras les séduit, ils ne reconnaissent à sa doctrine politique aucune valeur proprement religieuse. De la tradition ils ont une autre idée, et pour eux « la théorie qui accepte une tradition sans exiger la vie qui l'a inspirée ne peut être qu'un traditionalisme mort (2) ».
Ce sont surtout des moralistes, et la plupart d'entre eux se formèrent, dès l'abord, dans l'atmosphère du Sillon : mais ils s'en détachèrent bien-
(1) « Soyez béni, mon Dieu, dit Paul Claudel, vous qui m'avez délivré des idoles et qui faites que je n'adore que Vous seul et non point Isis ou Osiris, ou la Justice, ou le Progrès, ou la Vérité, ou la Divinité, ou l'Humanité, ou les Lois de la nature, ou l'Art, ou la Beauté. »
(2) Dom Pastourel.
tôt et donnèrent aux Semaines sociales (1) ces forces si nombreuses et si ardentes que le Sillon ne sut ni organiser, ni faire épanouir, faute d'une doctrine précise. Au Sillon, on se montrait trop soucieux de « vivre des émotions communes » : « Soyons d'abord des vivants... Ne heurtons pas la vie, laissons-nous faire par elle. » Cet idéalisme tout d'effusions mystiques, de désirs fougueux, d'élans du cœur, a lassé cette jeunesse, soucieuse de réalisations, de points de vue définis, naturellement organisatrice, et dont l'esprit d'organisation se révèle de toutes parts : « Songez, disait naguère Mgr Baudrillart, que, jadis, nous avions purement et simplement l'œuvre de Saint- Vincent de Paul. Aujourd'hui notre jeunesse a des chefs, elle a des cadres, elle est enrégimentée elle-même dans une multitude d' œuvres qui s'augmentent chaque jour (2). »
Voilà nettement marquées les différences essentielles des deux groupes de jeunes catholiques et de leur point de départ. Le plus grand nombre, disions-nous, appartiennent à l'âme et au corps de l'Église : dans leur foi, il faut encore remarquer qu'ils apportent plus de simplicité, de franchise que leurs aînés (3). Il n'est que de voir comme
(1) Les Semaines sociales ont leur siège à Lyon et sont répandues dans toute la France. Cf. Contre-enquête.
(2) Enquête de M. Jules Bertaut ( Gaulois, 15 juin 1912). C'est également ce qui ressort des réponses faites par des membres du clergé à l'enquête de la Revue hebdomadaire. Elles si<" '^nt la multitude des œuvres d'éducation ef des | lu» ;réées ces dernières années.
(3) M. Lotte remarque très justement que la foi que 1 ou retrouve
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ils méprisent les compromis subtils, faux semblants où s'ingénièrent plusieurs générations de philosophes et d'écrivains.
Le mouvement actuel n'a rien de commun non seulement avec l'idéalisme de 1890, mais avec cette évolution souvent affirmée vers une sorte de « laïcité religieuse », de religion de l'esprit où se rassemblerait et s'épurerait l'expérience religieuse de tous les temps et de tous les lieux. Rien n'est plus étranger à la nouvelle génération que le « mysticisme sans Dieu », la « dévotion athée » d'un Maeterlinck, si ce n'est le dilettantisme esthétique d'un Renan pour qui le christianisme devait cesser d'être un dogme pour devenir une « poétique ».
La religion comme thème artistique, le christianisme comme mythologie, voilà qui inspire une profonde répugnance à l'esprit réaliste de ces jeunes gens ; ou ils restent franchement en dehors de l'Église, ou en fidèles ils la servent. Leurs aînés, par désir de conserver certaines délicatesses morales, et aussi par une sorte de sympathie historique, s'étaient, à la suite de Renan, posé cette question : « N'y aurait-il pas moyen d'être catholique, sans croire au catholicisme? » Ils rêvaient d'une religion sans dogme, décor sans drame, chaleur sans flamme. Et c'est bien à cette manière
à notre âge, chez les intellectuels, est une foi franche, une foi simple. Et il note que c'est cette simplicité qui fait la force des Mystères de Charles Péguy.
de culte pour incroyants qu'Oscar Wilde songeait lorsqu'il écrivait : « La Congrégation des infidèles l'appellerait-on, où, devant un autel sur lequel on ne brûlerait aucun cierge, un prêtre, dans le cœur de qui la paix n'aurait pas de demeure, célébrerait l'office avec du pain profane et un calice vide de vin... » Pensée qui rejoint celle du jeune Patrice : « Nous voudrions employer nos plus précieux parfums à embaumer le christianisme et déposer sur sa tombe nos lacrymatoires, s'il consentait sérieusement à se tenir pour mort. » Il y a dans cet esthétisme une complication morbide qui semble détestable aux nouveaux venus ; en outre, elle repose sur une dissociation entre le fait et Vidée qu'ils n'admettent pas et dont l'action montre la duperie.
Bref, cette jeunesse a une même défiance à l'endroit de tous les sophismes par quoi la religiosité, un déisme inorganique voudraient se substituer à la religion véritable. De la vie spirituelle, elle se fait une idée autrement riche et n'essaie point de l'escamoter.
« La réalité religieuse, nous écrit un jeune normalien, est intérieure et vitale, et le problème religieux nous apparaît d'abord comme un problème où nous sommes engagés par la vie même. Mais si nous croyons que la religion n'est rien sans la vie du cœur, nous savons que, pour nous élever au-dessus du caprice individuel, il est besoin d'une règle universelle. Aussi sommes-nous séduits
par ce qu'il y a d'absolu dans le dogme (1). Loin de penser que le christianisme est une morale sublime à prendre en faisant bon marché du dogme et que celui-ci n'est dans la religion qu'une partie très secondaire, une sorte d'algèbre insignifiante, nous le tenons pour une réalité vivante qui dirige et inspire notre conduite. Nous ne sommes pas de ceux qui disent : Non serviam. Nous ne trouvons la plénitude du christianisme que dans le catholicisme. •
Tel est le réalisme religieux des nouveaux venus. Ils ne conçoivent le sentiment religieux que sous la forme d'une société effective, d'une tradition durable. Bien que pénétrés de la dignité et de la valeur absolue des âmes individuelles, il leur semble que l'individualisme religieux est contradictoire dans les termes : ils tiennent cette transposition mystique du « vivre sa vie » pour une attitude anarchique, séditieuse ; et les jeunes philosophes qui, à la suite de certains maîtres, se laissèrent tenter par le protestantisme s'en éloignent décidément. Voilà le point — M. l'abbé Brémond l'a bien vu — où se rejoignent la renaissance du sentiment religieux et le catholicisme extérieur, le « romanisme » de Charles Maurras. C'est ici que l'union pourrait
(1) Certains jeunes gens se passionnent pour la théologie et l'étude du dogme : ils veulent savoir leur religion. Il est incontestable que la plupart ont pris, dès l'abord, les voies modernistes ; mais ce ne fut qu'un détour et déjà l'on signale un retour à l'intellectualisme thomiste, à la théologie traditionnelle. Cf. Jacques Maritain, les Deux bergsonismes, et aussi notre contre-enquête.
se faire entre les deux groupes d'esprits que nous avons, dès l'abord, opposés.
Ce qu'il nous faut retenir dans cette enquête, c'est l'élément qui leur est commun, appelle leur contact, constitue le germe de l'unité possible, c'est ce désir d'action et de discipline qui ramène lentement les meilleurs d'entre les jeunes hommes vers l'organisme puissant et séculaire du catholicisme ; c'est aussi cette harmonie que beaucoup d'entre eux trouvent entre le dogme et leur sensibilité réaliste ; c'est enfin cette sécurité que la doctrine catholique leur confère pour vivre et accomplir leur tâche.
LE RÉALISME POLITIQUE
Il y a quinze ans, la jeunesse intellectuelle, formée par l'idéalisme universitaire et une culture cosmopolite, était tout entière gagnée au socialisme international. Aujourd'hui, ce n'est plus l'humanité, l'universel, mais la nation, qui lui semble le centre où tout se discipline et prend ses vraies proportions ; c'est du point de vue français qu'elle aborde la question politique. La tendance naturelle de son esprit l'a ramenée à une plus saine notion du possible. Divisée quant aux partis, c'est-à-dire quant aux systèmes et aux conclusions qu'elle adopte, elle est unanime dans le vif sentiment qu'elle a des causes de notre diminution nationale.
La critique des mœurs politiques.
La critique des mœurs politiques, voilà le point où elle s'accorde. Le régime parlementaire actuel est en défaveur. Une grande partie de la jeunesse écoute ceux qui lui répètent passionnément : « Le gouvernement des partis n'est que le règne de l'accident et de l'incohérence, il s'oppose à tout
dessein continu dans le développement national, il abaisse la moralité individuelle en détruisant toute responsabilité. » La vigueur dialectique, apportée dans leurs attaques par les néo-monarchistes d'Action française, a donné je ne sais quelle allure de nouveauté révolutionnaire à des doctrines qui eussent semblé, il y a vingt ans, celles d'un parti arriéré, sans pensée, irrémédiablement déchu. A l'autre extrémité de l'horizon politique, une doctrine également faiseuse d'ordre, parlant au nom du prolétariat, engage un procès aussi âpre contre la démocratie ; et la jeunesse trouve dans le syndicalisme de M. Georges Sorel quelque chose de sain et de fort.
Aussi bien serait-il puéril de nier que l'idée républicaine traverse une crise dans la conscience de nombreux jeunes hommes. M. Pierre Baudin, dans la conclusion générale de la précieuse enquête menée par M. Henri Mazel dans la Revue des Français, se voit dans la nécessité de reconnaître que cette foi en la vertu propre de la République, à qui nos aînés attribuaient « l'efficace de l'idée chrétienne de bonté, de justice..., a cessé de convenir à l'activité des générations nouvelles (1) ».
(1) M. J.-Paul Boncour reconnaît que depuis quelques années « une sorte de désaffection » semble entraîner la jeunesse loin de tout ce qu'aimèrent leurs aînés.
Querelles d'intellectuels, dira-t-on T Oh ! les profonds politiques, qui croient que tout se mesure au nombre des bulletins de vote 1 Les partis au pouvoir accroissent leurs effectifs, c'est entendu. Que m'importe cet accroissement si, dans le môme temps, les idées, qui sont notre raison d'être, sont désertées, si tout ce
Les congrès des jeunesses laïques et républicaines témoignent eux-mêmes d'une déception significative (1). Elles ne cachent pas leurs mécomptes ni le prestige déclinant de l'idéal révolutionnaire.
Par une réaction emportée et excessive, c'est l'idéalisme politique lui-même qui est mis en cause par beaucoup de jeunes gens, c'est lui qu'ils accusent de la faiblesse matérielle de la patrie. Dans les polémiques passionnées que suscita parmi les jeunes revues le centenaire de Jean-Jacques Rousseau, en juin dernier, l'artiste, l'écrivain passèrent au second plan, l'influence politique devint le prétexte d'attaques violentes. Des élèves d'un lycée de la rive droite adressèrent à Maurice Barrés une lettre où ils déclarèrent « répudier, avec la grande majorité des Français, la philosophie du citoyen de Genève ». Non moins
qui pense, tout ce qui vibre, tout ce qui se passionne pour la lutte des doctrines, tout ce qui travaille à préparer la France de demain est tenté d'aller chercher aux extrêmes un idéal plus net et une doctrine plus haute
Quelques-uns vont au parti socialiste. D'autres vont demander à V Action française une systématisation monarchique. Le plus grand nombre va chercher dans l'Église un refuge pour toutes les lassitudes et le charme enveloppant de disciplines séculaires.
(1) Tels ces considérants d'un vœu adopté par un Congrès de jeunesse laïque tenu récemment dans le Midi :
« Considérant... 4° Que les mœurs politiques actuelles, trop souvent indignes d'un peuple libre, doivent être l'objet des efforts de tous ceux qui croient à la puissance de l'éducation ou de l'exemple, afin que le désintéressement, la courtoisie, la tolérance et la sage mesure s'installent définitivement chez nous au
décisive est l'enquête qui fut faite alors par une grand»1 Revue sur les sentiments de la jeunesse à l'égard de Rousseau. EUe condamne en lui l'anarchiste du sentiment, le métaphysicien des droits de l'homme (1).
Si les adversaires du régime ont gagné tant de cœurs ardents, c'est que, depuis plusieurs années, les faits leur apportaient régulièrement la démonstration de leurs thèses. Il faut songer que toute l'évolution de la jeunesse présente a été dominée par le sentiment cruel des humiliations que l'étranger a fait subir à la France ; on s'expliquera alors
lieu et place de l'égoïsme, du sectarisme sous toutes ses formes et de la surenchère hypocrite et criminelle ;
« 5° Qu'une profonde réforme politique et administrative (à base régionaliste) s'impose pour relever le rôle de nos représentants, limiter leurs pouvoirs, enrayer le favoritisme, faire cesser les exigences des agents électoraux et présider à la naissance d'une démocratie nouvelle, où l'ordre et le travail, conditions du progrès, seront garantis par une politique idéaliste et moralisatrice. »
(1) Cette enquête sur « l'Influence de Rousseau » a été faite par la Vie heureuse (15 juin 1912). Parmi les jeunes gens interrogés, rares sont ceux qui ne firent point de graves réserves sur le moraliste et le penseur. Lisez MM. Jérôme et Jean Tharaud : « Cet homme, il est dans notre sang ; et pourtant, qui ne voit aujourd'hui, chez les meilleurs écrivains de ce temps, uno aspiration à se délivrer de sa sentimentalité confuse, de son génie obscur, étouffant, plébéien, pour faire triompher en eux les pensées claires et volontaires sur les parts indomptées de l'âme? » Et M. Edmond Jaloux : « Je sens trop combien je suis attaché à cet homme que j'admire et que je juge haïssable. Son influence, exaltante pour l'individu, est détestable pour la société... » Mais il faut lire surtout la réponse faite par les élèves du Borda . « ... Ah ! Rousseau, tu n'as jaunis parlé de cela, la Patrie !... » — et celle du chef de promotion de l'École normale : « ... Son système d'éducation me répugne, sa morale me blesse, sa façon d'aimer me convient, mais j»- 1 ai reçue d'autres que lui... »
qu'elle ait écouté avec ferveur ces doctrinaires, qui tenaient la patrie pour la réalité supérieure, et concevaient, traitaient, « entendaient résoudre toutes les questions pendantes dans leur rapport avec l'intérêt national ». Ce sont les périls publics qui ont déterminé leur attitude politique. Les luttes civiles, les luttes d'idées et de croyances, avaient épuisé l'énergie du gouvernement, qui se trouva surpris par la menace étrangère. Le débarquement de l'empereur Guillaume à Tanger est un fait d'une importance capitale dans l'histoire de nos mœurs. La blessure de l'orgueil national, intime, cachée, mit dans notre sang un ferment secret, dont les effets éclatèrent tout à coup lors des incidents d'Agadir. La transformation était si complète qu'elle étonna nos gouvernants, qui ne l'avaient point pressentie.
Il serait injuste de méconnaître la part que Y Action française a prise à ce réveil de la conscience nationale et tout ce que lui doit, pour le redressement de sa culture et de son intelligence, un jeune Français de 1912. Elle l'aida à se débarrasser des troubles, des inquiétudes que l'anarchie mentale du siècle dernier avait fait lever dans son âme : elle lui apprit à se borner, à considérer les nécessités positives de l'existence d'une race, à dominer l'esprit d'insurrection et de négation ; d'un mot, elle fortifia en lui le sens réaliste. On ne peut aujourd'hui causer avec un de ces jeunes gens des écoles sur qui notre enquête a
porté, sans reconnaître dans leurs raisonnements la trace de certaines idées d'origine nationaliste. Le vocabulaire commun lui-même en a été modifié. Il serait facile, par exemple, de déterminer avec précision la date où le mot français a pris ce sens plus strict, défensif et quasi belliqueux, que la jeunesse aujourd'hui lui donne.
Tout ce qui est de « seconde zone » dans la politique nationaliste, toutes ses campagnes contre les éléments perturbateurs de l'ordre et de la santé française, contre le germanisme de l'enseignement, les excès romantiques, l'impuissance parlementaire, etc., a été utilisé spontanément par ceux-là mêmes des jeunes gens qui repoussent la conclusion monarchiste de la doctrine. Mais, du même coup, le bénéfice escompté de ces idées pour la cause royale lui échappe. Leur succès lui porte le coup le plus funeste. En dépit de la géométrie politique de Maurras, cette expérience même montre que l'idée de patrie est indépendante du principe monarchique Ainsi s'ébranle la thèse selon quoi la démocratie ne saurait servir ni même vouloir le bien de la ballon.
Bien qu'ils en aient, ni la jeunesse intellectuelle, ni même la majorité de cette jeunesse ne suit les doctrinaires tf Action française jusqu'à la monarchie. A l'École normale Supérieure, on ne compte que deux tenants du « nationalisme intégral ». Le caractère abstrait, rationnel, la logique implacable de ces démonstrations, ne parvient pas à déter-
miner son assentiment ni à dissimuler ce manque d'amour qu'aucun effort dialectique ne saurait combler. Le royalisme n'entraîne pas l'adhésion de son cœur, et les explications les mieux construites ne peuvent rien contre des puissances de sentiment, qui, elles, demeurent secrètement attachées à la démocratie. Nous avons trouvé, chez maints jeunes hommes, une opposition ferme, résolue, nullement agressive, à la thèse essentielle de Y Action française, et cela, non point pour des raisons strictement politiques, mais parce que l'attitude intellectuelle, le mode de raisonnement des disciples de Maurras, heurtent et leur intime croyance, et leur goût des réalités, étant établi que la politique est un problème, non d'idées pures, mais de faits, et que les sentiments sont les moius négligeables des faits.
Jeunes démocrates et néo-monarchistes.
S'il n'y a de jeunesse, en effet, qu'ardemment patriote, il y a une jeunesse démocrate. C'est la plus nombreuse et, sinon la plus agitée, sans doute la plus vraiment réaliste.
« Aujourd'hui, nous dit l'un des esprits les plus avertis de cette génération nouvelle, tous les jeunes gens ont le sens de l'ordre. Mais ils le conçoivent différemment, les uns dans la monarchie restaurée,
LES JEUNES GEx\S D'AUJOURD'HUI 101
les autres dans une démocratie organisée (1). Je crois que l'idée royaliste a rallié aujourd'hui tous ses fidèles, mais l'idée d'une démocratie forte et ordonnée se précise chaque jour, s'accroît du bénéfice même des campagnes nationales menées par Y Action française. »
Cette idée, en effet, nombre de jeunes gens l'exprimèrent devant nous. Ils proclamèrent leur foi en l'avenir d'une république fondée sur une autorité centrale non illusoire, un parlementarisme
(1) Démocratie organisée, nous dit-on, c'est contradiction dans les termes. « Organiser signifie différencier, c'est-à-dire créer des inégalités utiles ; démocratiser, c'est égaliser... » (Matjbras, Dilemme de Marc Sangnier, p. 150.) C'est raisonner sur la forme politique dite démocratie ainsi qu'un logicien sur une idée abstraite. On suppose une démocratie idéale, un système unitaire et parfait, un théorème avec le bel accompagnement de ses corollaires. Ainsi serait, par exemple, une démocratie qui aurait réalisé l'égalité absolue des citoyens, non pas seulement l'égalité devant la loi, mais l'égalité des fortunes, l'égalité des salaires selon le temps de travail, etc.. Et dès lors on triomphe sans peine. Encore faudrait-il savoir si un tel communisme, en théorie, ne s'accommoderait point d'une différenciation toute naturelle, celle des métiers. Mais considérons une démocratie telle que la nôtre. C'est une égalité relative ou virtuelle qu'elle édicté, égalité dans la soumission aux lois, dans l'admission à tous les emplois, etc. C'est donc que le régime démocratique n'est point contraire en fait à une organisation, une hiérarchie, une classification des citoyens, pourvu que CeUC'Ci soit fondée sur les capacités personnelles, et non pas sur l'hrrrtlii'. Car bal est le seul principe essentiel d'une démocratie. Maurras; peut donc soutenir que l'hérédité assure le maintien (\>>± phu fortes et plus immobiles, mais non pas plus actives ni plus fécondes. Les effets ruineux de la tendance égalitaire sont bien compensés par d'antres effets, qui neutralisent , parfois même utilis.-nt le renin de l'égalité. Par exemple, ne faut-il pas considérer comme salutaire ce goût< d'avancement social », dont parie Proud'hon, qui tend l'énergie des individus, et leur fait rendre le plus possible ?
réduit, de solides groupements professionnels (1), une Chambre de travail élue, une large décentralisation, et dont le principe de réforme serait d'abord dans les mœurs, non dans un pur arrangement extérieur. A leurs yeux, c'est peu qu'une réforme politique qui ne serait point précédée d'une réforme intérieure.
Or, l'ordre d'un Maurras est un ordre purement rationnel. Non pas qu'il refuse toute valeur au sentiment, puisque le point de départ de ses raisonnements, c'est l'amour de la patrie. Mais, dès ce point franchi, il n'attend plus rien que de l'agencement politique et ne fait plus appel à l'individu. Cependant, qu'est-ce que le système apparent des institutions et des lois, s'il ne reflète et ne traduit l'harmonie cachée des croyances individuelles? Une architecture bien vaine et bien précaire. Ces jeunes gens se défient d'une perfection formelle qui fait fi de la perfection intérieure.
On pourrait opposer l'ordre logique des sociétés monarchiques à l'ordre psychologique des sociétés démocratiques. L'un s'appuie sur l'utilité sociale, il est tyrannique et simple ; l'autre sur la justice sociale, il est plus subtil, plus nuancé, plus savant. Ce que le premier demande à une organisation
(1) L'idée de souveraineté nationale, telle que l'a conçue la Révolution, subit une crise. La volonté générale ou populaire, source de tous les pouvoirs selon les théoriciens révolutionnaires, n'apparaît plus à nos esprits réalistes que comme une vague entité métaphysique; elle se résout pour nous en volontés précises et particulières, qui, elles seules, ont compétence, donc sou-
juridique puissante et coordonnée, le second le demande à la cohésion morale, à l'accord intime des individus. Or, de cet accord intime, les néomonarchistes d' Action française ne se soucient guère. Us avouent les dissentiments individuels qui les séparent ; ils déclarent se contenter de la concordance pratique de leur action (1). Du moins rattachent-ils leur système à quelque dogme reconnu de tous? Pas davantage. Un complet scepticisme moral inspire leur doctrine. Ils bâtissent un ordre social autoritaire hors de toute vérité morale ou métaphysique, il fondent un régime absolu sur l'incroyance. N'est-ce pas une chimère d'intellectuel? Comte lui-même, dont Maurras se
veraineté. Or, ces volontés précises se révèlent dans les corps et syndicats, ces « sociétés intermédiaires » proscrites par la législation révolutionnaire. C'est en eux que réside la souveraineté véritable.
(1) Ce désaccord interne au sein même d'un parti, ce serait pour lui une cause de faiblesse grave à l'heure où il devrait, non plus critiquer, mais construire, car comment concevoir un système social durable sans unité morale? Ce défaut d'harmonie se fait déjà sentir dans la doctrine. « Le paradoxe de l' Action française, a-t-on écrit, c'est d'avoir défendu les doctrines réactionnaires au nom de principes qui en semblaient autrefois la négation : le monarchisme au nom de la science et de l'histoire ; le catholicisme au nom du positivisme incroyant, voire athée ; le bon ordre social, la famille et la propriété, au nom du plus parfait scepticisme intellectuel et moral. D'où il suivra peut-être quo la nouvelle philosophie politique, n'aspirant à rien tant qu'à la cohérence logique, sera pourtant travaillée de toutes sortes de contradictions internes, et s'épuisera à tirer Vharmonie d'inspirations opposer s. »
Cm «lisstMitinn'nls De sont point supprimes parce qu'une habile dialectique lei atténue. I.e p;irt i d'Action française est suivi par un cler^"'' et une noblesse qui conservent leur Idéal propre, idéal non positiviste, égoïste et périmé, qui ?ite aurait raison de l'idéal désintéressé d'un Main
d04 CHAPITRE V
dit le disciple, ne croyait point qu'aucun ordre social fût possible sans la subordination « à une puissance extérieure dont l'irrésistible suprématie ne nous laisse aucune incertitude (1) ».
C'est, en effet, l'amoralisme intellectuel de V Action française qui heurte beaucoup de nouveaux venus. « Charles Maurras, nous disait l'un d'eux, reproche à qui n'est pas royaliste de ne pas obéir aux « lois du monde » et de prétendre vainement sauver son pays à rebours de ces lois. Sa physique sociale impose la monarchie à notre raison, comme la conclusion d'un syllogisme. La royauté rétablie, tout succède. C'est une philosophie mécaniste qui veut atteindre, dans la politique, une certitude rationnelle du même ordre que celle des sciences pures. Sous le prétexte de faire de la science, elle compte sans les éléments sensibles, sans les aspirations sentimentales et morales, voire sans ce legs riche et vivant de passions qui compose notre sensibilité et prédestine notre être ; elle mutile les forces de la vie. »
Cette résistance secrète, mais catégorique, à la méthode même de V Action française, en dépit de l'accord provisoire sur les résultats, atteste, à n'en pas douter, la vitalité des sentiments démocratiques dans une grande part de la jeunesse cultivée. Elle leur sert même à se définir par contraste. Un jeune parti républicain national aspire
(1) Système, t. II p. 18.
à la vie. Que jusqu'à présent lui ait fait défaut le prestige d'un chef incontesté, c'est un accident fâcheux pour la République, mais il n'en reste pas moins que des forces attendent, dont le néoroyalisme se prive aveuglément. Le sentiment démocratique est encore vivace, quoique déçu. Ces richesses de sensibilité demeurent sans emploi, ne consentant pas à servir une discipline qui cache mal un autoritarisme brutal et sceptique. Car il y a une « mystique républicaine », pourparler comme Charles Péguy, et il n'y a pas une mystique royaliste. Cette mystique républicaine ne tient pas pour un vain mot la vie intérieure, ni les exigences de la conscience morale. Les jeunes démocrates considèrent que nul édifice de vérités contraignantes et soi-disant immuables ne saurait remplacer l'adhésion individuelle (1). Ils cherchent l'harmonie d'abord en eux-mêmes, et n'attendent point de la recevoir d'un régime politique. Fidèles à la démocratie par une sorte de bon sens conservateur, d'attachement secret à un principe entré définitivement dans les mœurs, et aussi de pru-
(1) Qui fait fi de cette adhésion, comment espérerait-il forcer l'individu à sacrifier ses intérêts aux intérêts supérieurs et permanents de l'État! tfuifira-t-il de lui prouver que l'intérêt social l'exige, qu'il ;i tort de s'insurger contre la société? Ou bien espèret-on lui faire comprendre que, l'intérêt collectif et |ee intérêts particuliers coïncidant (selon la vieille chimère des utilitaristes anglais), son intérêt est de se soumettre. Eh bien ! non,Vt? ne fa peut pus, si la source 'le ce sacrifloe n'est pat dans sa volonté, c'est-à-dirr, dans son être moral, jamais on n'obtiendra cette abdication, sur laquelle repose en définitive la société.
dence réaliste, ils s'efforcent de l'améliorer et de la refaire par l'intérieur. Aussi n'attachent-ils pas à la réforme des institutions la même vertu que les nationalistes d'Action française.
N'est-ce pas en effet le fond même de cette doctrine que la forme du gouvernement et l'édifice de la législation déterminent les mœurs d'un pays, et que son progrès moral dépend d'un changement constitutionnel? Fixez les lois de la politique, et vous aurez celles de la morale. La bonne volonté individuelle est fugitive, les actes des vivants même les plus nobles s'évanouissent en un instant. « Il faut, dit Charles Maurras, que les individus fixent et prolongent en des institutions un peu moins éphémères qu'eux le battement furlif de la minute heureuse qu'ils auront appelée sagesse, mérite ou vertu ; seule l'institution, durable à l'infini, fait durer le meilleur de nous. »
Cette vue, essentielle au positivisme nouveau, nous mènerait logiquement au « réalisme social » des juristes allemands : l'institution détachée de l'individu, placée en dehors et au-dessus de lui, lui donnant son être et ses qualités. Elle nous mènerait du même coup à la sociologie germanique d'un Durkheim : la nation être collectif, vivant d'une vie propre, dont les êtres individuels tirent substance et réalité. C'est la théorie d'un Schœfïle, d'un Wundt, d'un Wagner et aussi bien d'un Savigny, d'un List, d'un Roscher, d'un Knies... C'est toute la pensée allemande du dix-neuvième
siècle, dont l'apport vient aujourd'hui troubler le clair courant de la pensée française (1). Selon Montesquieu et les philosophes de notre dixhuitième siècle, la législation vaut ce que valent les hommes, ceux qui la font et ceux pour qui elle est faite (2). Selon les Allemands, au contraire, la législation est l'expression d'une volonté supérieure, la volonté sociale, elle a sa valeur propre indépendante, sa valeur en soi. La modération et le bon sens sont du côté de la thèse classique française ; le mysticisme, l'outrance, le dogmatisme autoritaire, du côté de la thèse allemande. Une discussion là-dessus, bien qu'elle nous introduisît au cœur du sujet, serait trop longue. Il serait aisé de montrer pourtant comment les lois et les systèmes politiques sont impuissants lorsqu'ils ne sont point soutenus par les mœurs ; comment l'institution, qui ne saurait durer que par l'adhésion continuée des esprits, sans elle n'est qu'une vaine entité, une coque vide. L'histoire nous rappellerait les déviations et les entorses que la réalité inflige aux institutions, même le plus logiquement construites, lorsqu'elles ne sont
(1) Le prestige de cette philosophie germanique ne remonte, si l'on excepte Renan, qu'à la guerre de 1870, qui a accrédité l'idée de la supériorité intellectuelle des peuples germaniques. Ainsi le traité de Francfort a joué le rôle inverse des traités de Westphalie, qui préparèrent la domination des idées françaises au dix-huitième tiècle.
(St) Cf. notamment ton! !<• livn- XIX de VBêprii des /<>/*.-« Des loin dan le rapport qu'elle* ont tree lei prinoipn qui forment l'esprit général, les mœurs et les manières d'une nation. »
point d'accord avec cette intime logique sociale, toute-puissante, bien qu'invisible, qui est l'harmonie des croyances, le faisceau des mœurs et des coutumes d'un pays. C'est qu'une institution n'est forte que de la force des valeurs morales qui l'ont créée, qui la maintiennent, qui la défont et la refont sans cesse (1). Concluons qu'il faut attendre le salut moins d'un déterminisme politique souvent illusoire que d'une réforme individuelle. Au surplus, l'histoire même de tous les partis le prouve. Que font-ils? Avant que de perfectionner leur système, ils convertissent des âmes. Ils les convertissent par le raisonnement, ditesvous? Certes, mais parce qu'ils fournissent ainsi une nouvelle force à des inclinations préalables, au mécontentement, à l'honnêteté froissée, aux énergies impatientes.
Un parti serait bien fragile qui ne se fonderait que sur les lois historiques et le raisonnement pur. Rien de plus sujet à caution que l'expérience historique, chacun l'énonce à sa façon (2) ; quant au raisonnement, il est à craindre que chacun le
(1) Pour prendre un exemple actuel, quel rapport y a-t-il entre le texte de notre Constitution de 1875 et la pratique parlementaire qui en est issue? Comparez la faiblesse réelle du pouvoir exécutif et la puissance théorique qui lui est conférée. Les mœurs, il faut le regretter, ont eu raison de la loi. Il semble qu'elles soient plus éclairées aujourd'hui.
(2) Pour Taine, c'est l'esprit classique qui a préparé la Révolution ; pour Maurras, c'est l'esprit genevois et romantique. Et la controverse est d'importance ; elle met en cause la méthode même d'Action française et sa critique des idées révolutionnaires. Qui croire, Taine ou Maurras? (Voir Trois idées politiques, note 1.)
dirige selon ses préférences secrètes. La faiblesse du jeune parti monarchiste vient de ce qu'il prétend plier le monde à la seule raison, et méconnaît des sentiments vivants et des réalités morales dont nul parti ne saurait se désintéresser. D'un tel oubli les syndicalistes ne se rendent point coupables. Ils cherchent avant tout leurs directions morales, et c'est pourquoi on les voit s'échauffer au souffle de probité passionnée d'un Proudhon.
Ils se scandaliseraient sans doute de ces paroles de Maurras : « Il n'est au pouvoir d'aucun homme de faire naître des saints, mais chacun peut connaître les lois de la vie politique et, ces lois connues, en faire l'application dans son pays. » Pour vivre en effet, serait-ce tout que de s'unir à un parti? Ne devons-nous pas considérer d'abord l'effort moral, individuel? Ce serait la démission de tout héroïsme que de n'attendre l'élévation de l'homme que du bon ordre du gouvernement. Ne serait-ce pas môme en quelque sorte anticornélien, peu conforme au meilleur idéal français ? Au contraire des traditionalistes intransigeants, les jeunes syndicalistes pensent : « C'est l'homme qui fait l'histoire, et non pas l'histoire qui l'ait l'homme. » Et telle est, au surplus, la conviction des génération! actives.
En résumé, !»• réalisme politique des jeunes gens suit deux voies divergentes : l'un, confiant dans 1rs vertus de l'agencement politique, bâtit
sur d'audacieux syllogismes une France non parlementaire, antidémocratique, logiquement ordonnée autour de la personne centrale du roi; l'autre prend son point d'appui dans les aspirations individuelles et dans le sentiment démocratique qu'il ne veut point refouler, mais redresser et élever... Deux partis qui, sur bien des points et particulièrement dans le souci qu'ils ont de la force nationale, marchent d'accord, mais dont l'un poursuit une réforme catégorique et surtout extérieure, l'autre des réformes progressives et morales, dont l'un pense que le régime républicain est désorganisateur par essence, l'autre seulement par la faute des individus (1).
(1) Signalons la concordance de notre enquête sur les idées politiques de la jeune génération avec celle de la Revue hebdomadaire. M. Emile Faguet la résume ainsi (numéro du 20 juillet 1912) :
« La majorité, la très grande majorité, est très nettement et très franchement républicaine. Un seul, si je ne me trompe, des enquêtes a nettement posé en principe la monarchie absolue. Tous les autres se sont déclarés ou montrés républicains modérés et, comme tels, ont signalé comme les deux grands abus du régime actuel l'instabilité ministérielle et le régime parlementaire. Et c'est l'effet et la cause.
t II m'a semblé que dans leur pensée une plus grande autorité présidentielle remédierait à l'omnipotence du Parlement et à l'instabilité gouvernementale qui en est la suite. Il m'a semblé encore plus que la réforme du n gime parlementaire et c'est-à-dire de tout le régime était, dans leur pensée, une affaire de mœurs politiques meilleures et, par conséquent, d'éducation politique nationale. »
Voir dans cet esprit les articles de M. François Perilhou dans la Vie française (septembre-octobre 1912).
Les lettres de M. Henry Leyret au Temps témoignent à leur tour de cette renaissance de l'idée d'autorité.
Le philosophe sceptique, l'esprit élégant d'autrefois sourit et nous dit :
« Votre enquête est curieuse, elle ne m'ébranle pas. Et même, vous l'avouerai-je, elle m'affermit dans mes conclusions. Car ce mouvement que vous décrivez, n'importe quel observateur, avec un grain de sens historique, eût pu le prévoir. L'inévitable rythme des générations appelait à la vie, après une période de pessimisme, de neurasthénie, de rêveries humanitaires, cette génération saine, confiante, avide de réalités, et si pleine d'un fol optimisme patriotique. Ne savez-vous pas que les jeunes gens s'opposent presque toujours avec violence aux directions d'esprit suivies par leurs aînés? Je ne veux donc pas m'effrayer d'une jeunesse si passionnément gouvernée par un idéal contraire au mien, et je me rassure en attendant, d'ici dix ou quinze années, le retour de forces aujourd'hui manifestement déclinantes. »
Ne dénions point à ce raisonnement sa valeur. Qu'il y ait une secrète vertu de contradiction à l'origine des grands courants d'idées et de senti-
ments, il serait puéril de le contester. A propos de notre enquête, M. Marcel Sembat citait dans V Humanité cette phrase de Taine : « Les grandes inclinations publiques sont passagères ; parce qu'elles sont grandes, elles se contentent, et parce qu'elles se contentent, elles finissent, » et il y trouvait du réconfort. Mais il faut bien voir que nous ne sommes pas en présence ici d'une simple mode intellectuelle. Le goût de l'action, de la vie pratique, d'une discipline morale et religieuse, c'est autre chose que la manifestation d'un snobisme de l'esprit. Le principe du changement est beaucoup plus profond ; il est dans l'être intime, dans la volonté.
S'il ne s'agissait que d'un entraînement d'idées, peut-être faudrait-il douter de la réalité d'une évolution qu'accuse depuis six à huit ans la jeunesse, et, plus que toute autre, la jeune élite sur qui porta notre enquête. Mais c'est son caractère qui s'est modifié plus encore que ne se sont renouvelées ses doctrines. « Oui, vraiment, disait M. Bergson à un rédacteur du Gaulois (1), je crois à une sorte de renaissance morale française, et ce qui me frappe le plus, ce qui me fait bien augurer de cette renaissance, c'est qu'elle n'est pas seulement une transformation des idées... mais une transformation, ou plutôt une vraie création de la volonté. Or la volonté, c'est l'expres-
(1) Gaulois littéraire du 15 juin 1912.
sion même de tempérament, c'est-à-dire de ce qu'il est le plus difficile de modifier. De ce point de vue, l'évolution de la jeunesse actuelle m' apparaît comme une sorte de miracle. »
Considérons, par exemple, la vogue des sports. Elle entraîne toute la jeunesse des lycées et des collèges, qui lit avec passion les feuilles sportives ; et nul ne saurait exagérer son influence sur la santé, sur le courage et la moralité de nos jeunes écoliers (1). Cependant cette vogue elle-même estelle cause ou effet? Elle ne s'expliquerait pas, croyons-nous, sans une disposition nouvelle du caractère. C'est l'amour de l'énergie, le désir d'une vie pleine et active qui ont fait le plus pour ramener chez nous le goût des jeux en plein air et de la culture physique. C'est un penchant de la volonté qui a décidé de cette culture physique. C'est un penchant de la volonté qui a décidé de cette vocation sportive. Le ressort de la vie est certainement plus fort que jamais chez les jeunes gens.
Considérons aussi leur ardent patriotisme. Certains n'y veulent voir qu'un mouvement d'humeur qui suivit les provocations de Tanger et d'Agadir ; il n'impliquerait nulle sérieuse réforme du caractère. Cependant le propre de telles secousses, c'est de provoquer une sorte d'examen de conscience, de revision interne de toutes les
(1) Voir aux annexes l'article de George» Rozet, la Jeunesse et le sport.
valeurs. Ce serait peu s'il se réduisait à un sursaut de colère ; tout démontre que ce fut mieux que cela, un retour sur soi-même, qui aboutit à l'expulsion réfléchie de certaines chimères auxquelles nous tenions trop. Dans le domaine moral, les idées se joignent par de subtiles antennes ; le dépérissement de l'une entraîne la langueur de toutes celles qui lui sont secrètement liées. Une claire vue des nécessités patriotiques nous prépare à accepter toute une série de vérités parallèles dans le domaine moral, intellectuel, littéraire, politique.
Ce qui prouverait que la mode est absente de ces inclinations nouvelles, c'est qu'au moins pour les tout nouveaux venus, elles sont à peu près inconscientes. Ils ne veulent s'opposer à personne, ils sont différents, voilà tout. Carlyle, dans un de ses Essais, développe cette pensée que « les gens bien portants ne connaissent pas leur santé, mais seulement les gens malades ». Or, ces jeunes garçons lisent moins que leurs aînés ; ils sont moins qu'eux enclins aux idéologies, ou ne vont qu'à celles qui leur peuvent fournir une règle active. Préoccupés plus tôt d'une carrière et de sécurité matérielle, l'action les prend dès le plus jeune âge. Ils se marient sans tarder et se donnent allègrement de nouvelles responsabilités. Utilitaires? Oui, sans doute, si c'est être utilitaire que de calculer et d'escompter le bénéfice réel de ses actes, mais le mot ne signifie nullement ici l'abandon de tout
idéalisme. Un professeur au lycée de Versailles, M. Bezard, exprime avec netteté cette différence : « Malgré la prédominance des soucis positifs, malgré Yauri sacra famés qui pousse de plus en plus nos jeunes lycéens vers le travail « qui paie », et partant vers les études scientifiques, on constate chez eux un idéalisme certain, un amour du courage et de l'audace, que l'aviation symbolise à leurs yeux (1). »
C'est un idéalisme actif, sans nul romantisme, sans cette vaine « nostalgie des paradis perdus, cet amour des hautes contemplations intellectuelles et des belles fêtes de l'esprit » contre quoi les ont garantis les maîtres qu'ils préfèrent ; un idéalisme qui prend l'existence à plein, qui aime à se heurter aux choses et met au-dessus de tout les qualités viriles. En un mot, cette génération n'est pas celle des vœux impossibles.
Qu'on ne s'étonne pas de voir renaître en même temps dans celle jeunesie plus volontaire et plus vivante un attrait certain pour la morale et la religion traditionnelles. Même sans les raisons théoriques que nous avons indiquées, sans les déceptions eautéefl par le positivisme et le culte de la science, un puissant amour de Faction suffirait à expliquer ce retour. Une règle morale, un dogme religieux sont de puissants auxiliaires pour la vie tetive. Le désir de stabilité est plus
(1) lievue du Français, 25 avril.
impérieux chez celui qui agit que chez celui qui pense. Beaucoup se disent ramenés au catholicisme parce que, dans l'effondrement des systèmes, ils ne voient plus que lui qui fournisse une maison acceptable, éprouvée et qui dure.
Il se peut que l'éloignement des jeunes gens pour la vie de plaisirs, leur dégoût pour le libertinage et pour « la bohème de l'amour », ne soient pas inspirés d'un autre sentiment et que ce ne soit qu'un prudent calcul d'économie de forces et de temps... Et sans doute c'est là une sagesse tout utilitaire... Mais peut-être est-ce la vraie
Eh ! dira sans doute quelque moraliste, je vois là bien des nuances qui m'inquiètent ; cette jeunesse n'est donc point si désintéressée que vous sembliez le dire d'abord. Mon Dieu ! il n'est pas de vertu qui, selon le tempérament, ne puisse dégénérer en défaut. L'amour du sport peut conduire au culte des valeurs brutales, à un injuste dédain pour les scrupules et les délicatesses du cœur. Le souci des nécessités pratiques peut mener aussi bien au reniement de certaines élégances spirituelles chères à notre race, et quelques-uns déjà déplorent la décadence d'un certain esprit curieux et raffiné, joliment nuancé d'ironie. Enfin, la
préoccupation trop exclusive d'une carrière peut entraîner quelque hâte d'arriver qui serait déplorable.
Peut-être les jeunes gens de demain entendront-ils trop bien le vœu que Barrés formait pour Philippe dans les Amitiés françaises : « Sois actif et quelque peu rude... Puisses-tu n'avoir pas trop de cœur I » Barrés souhaitait par là non pas moins de sensibilité, mais moins de désordre dans les nerfs, moins de lyrisme éperdu, moins de ces emportements passionnés qui s'accordent d'ailleurs si bien avec une âme sèche ; il souhaitait une sensibilité réglée, munie contre les suggestions du désir, et qui se fortifie dans un ordre réel... Seulement, aguerrie de la sorte contre les embûches d'une molle sentimentalité, il se peut qu'une telle génération soit moins pitoyable que son aînée.
En revanche elle s'affirme douée pour la plus grande et la plus rude tâche, qui est d'organiser. Elle organise sa vie individuelle selon une discipline morale, en attendant d'organiser le pays selon une discipline politique. En toutes matières, c'est le trait de son esprit de faire de l'ordre et de la hiérarchie, connue son aînée faisait du désordre et des ruiner Son intelligence a l'appétit du classement el l<1 goût dece qui (hue. C'est pourquoi on peut ne pas écouter ces esprits chagrins qui, prévoyant déjà les excès de cette tendance réaliste, redoutent pour l'avenir !<■ triomphe de
certain esprit bourgeois, intolérant et peu soucieux de culture. Oui, peut-être faudra-t-il redécouvrir un jour les bienfaits de l'intellectualisme... En attendant, une considération dictera notre conclusion : une seule, mais assez forte pour couvrir les regrets inutiles des mécontents.
Ce qui prime tout à nos yeux aujourd'hui, c'est la pensée du relèvement national. Nos lecteurs attentifs l'auront retrouvée, invisiblcment présente, à chaque ligne de ce livre. Il n'est rien qui doive l'emporter sur ce sentiment poignant et profond de la patrie humiliée, affaiblie, et dont les forces vives sont menacées. De toutes parts on la sent s'affirmer, cette « renaissance de l'orgueil français (1) », qu'Etienne Rey, un jeune, lui aussi, vient de saluer à son tour, dans un petit livre ardent et courageux.
(1 ) La Renaissance de V orgueil français (Grasset, édit.). M. Georges Lecomte, président de la Société des gens de lettres, fit, lui aussi, à la distribution de prix du lycée Lakanal, un vibrant éloge de cette génération nouvelle « qui a reconquis la confiance, l'espoir et la bonne humeur des forts ». Enfin, M. Alexandre Ribot s'exprimait ainsi à l'Académie française, le 21 novembre dernier : « La génération qui monte joint à la recherche inquiète des conditions de la vie une confiance que n'avaient pas ses devancières. Elle n'est pas vaincue d'avance. Elle veut être sérieuse et sincère avec elle-même. On dit aussi qu'elle est moins disposée à croire que l'intelligence suffise à la vie individuelle et à la vie des nations. Ce n'est pas assez de tout comprendre pour être apte aux grandes entreprises. Ce renouveau de faveur pour les doctrines morales ou philosophiques qui préparent à la vie intense, cette disposition à chercher la pierre de touche de la vérité de telle doctrine, dans la force qu'elle communique à l'âme pour l'action féconde, tout cela semble être l'annonce d'un temps où l'on aimera mieux agir que disserter. »
Et puisque rien ne peut être plus utile pour la rénovation du pays, qu'une génération sportive, réaliste, peu idéologique, chaste et apte aux luttes économiques, puisque rien ne peut mieux assurer la reviviscence et le salut de la race, il faut que nous fassions crédit à ses espérances, à ce sentiment si mystérieux qu'elle possède de son audace et de son triomphe, et que nous communiions en elle dans cette foi qui l'anime, toute française, et française avant tout.