‹ Les jeunes gens d'aujourd'huiChapitre 5 sur 19 · DEVANT L'ÉTRANGER · texte numérisé non relu

DEVANT L'ÉTRANGER

Par L. Dumont-Wildbn.

Votre enquête sur les « jeunes gens d'aujourd'hui », mon cher Agathon, a donné une précision parfaite à ces observations que font, même malgré eux, non seulement les Français à qui il arrive de réfléchir à l'avenir de leur race, mais aussi les étrangers qui voyagent en France autrement qu'en touristes distraits.

Depuis cinq ou six ans, il y a quelque chose de changé dans les allures, dans les mœurs, dans les façons de sentir et de penser de la jeunesse française, cela saute aux yeux. Certains mots sonnant autrement, d'autres n'ont plus le même sens, et il faudrait être complètement insensible pour ne pas se rendre compte que le climat moral de Paris, surtout, s'est profondément modifié. On voyait bien dans quelle direction soufflait le vent nouveau, mais il importait grandement de déterminer ce qu'il avait lié, ce qu'il avait vivilié. C'est

l'œuvre que vous avez menée à bien, et votre

rigoureuse analyse ne peut que donner une impulsion nouvelle à un mouvement d'esprit dont les bienfaits, au point de vue exclusivement français, se font déjà sentir. Mais c'est un des dangereux privilèges de la France que d'intéresser passionnément l'étranger. Cette renaissance de l'énergie française a produit en Europe un étonnement et une inquiétude, où les Français pourront voir peut-être quelques enseignements.

L'étranger connaît mal la France, d'autant plus mal qu'il croit la bien connaître. Même dans les pays qui ont avec la France les liens les plus étroits et qui participent à sa culture, comme la Suisse et la Belgique, il y a certaines valeurs françaises qui échappent à la pénétration des observateurs les plus bienveillants ; pour les étrangers qui ne parlent pas la même langue, il y a un monde français qui leur reste complètement fermé, et c'est l'essentiel. A côté d'une France aimable et superficielle, qui se donne aisément, qui semble s'offrir au touriste le plus vulgaire et dont n'importe quel professeur peut répandre la culture aisément assimilable au moyen d'une bonne anthologie scolaire, il y en a une autre qui se réserve, se replie sur elle-même, et que l'étranger le plus intelligent et le plus fin n'arrive que rarement, et après de longs efforts, à pénétrer. Voltaire, Rousseau, la plupart des romantiques sont d'un usage psychologique universel : hors de France, il est bien rare qu'on goûte pleinement la musique

mystérieuse d'un Racine, l'accent vif et précis, le tour parfaitement noble d'un La Rochefoucauld. Il y a là quelque chose de spécifiquement français, et tant qu'un étranger ne s'en rend pas compte, il s'expose, s'il veut juger des choses françaises, aux plus graves erreurs de psychologie.

Un notable Américain qui se pique de sociologie, venant étudier la France il y a peu, demandait qu'on lui montrât le tombeau de Napoléon, le Moulin- Rouge et un paysan français. C'était d'une psychologie un peu sommaire, mais assez juste et dont peu d'étrangers sont capables. Ne sont-ce pas là les trois choses qu'un Américain ne peut trouver qu'en France : un paysan qui soit un homme libre et civilisé, un lieu de plaisir où les plaisirs les plus élémentaires ont tout de même un certain vernis de politesse, d'élégance et de fantaisie, — vous connaissez les music-halls d'Allemagne — et le plus beau souvenir qu'ait gardé, de tant d'aventures, l'esprit guerrier de la France ! La plupart des étrangers auraient négligé la visite au paysan et au tombeau de Napoléon; mais ils auraient demandé à voir la Sorbonne, car la France qu'ils aiment et qu'ils admirent avec une nuance de dédain d'ailleurs, c'est la France ratioaali Le, humanitaire et décadente, que la jeune génération répudie si violemment. Le reste, généralement, leur échappe.

Les Français, autrefois, furent pour l'Europe un peuple aimable et dangereux, séduisant et peu sûr, follement amoureux de la gloire, et dont les enthousiasmes et les caprices étaient un perpétuel danger pour la paix du monde. A côté de cette France guerrière, cette bonne vieille Europe avait bien appris à connaître une France humanitaire et chimérique, passionnée de répandre le culte de l'esprit comme la France chrétienne avait été passionnée de répandre le culte de Dieu ; mais elle s'en défiait. Sous prétexte d'assurer le bonheur de l'humanité, la France guerrière, alliée de la France humanitaire, n'avait-elle pas fait flotter ses drapeaux sur les grandes routes du monde? Or, vers 1885, il semblait à l'Europe que la France humanitaire et pacifique avait décidément étouffé l'autre : le désir de la revanche s'éteignait, l'organisation de la démocratie devenait la préoccupation capitale, et la génération de la défaite, arrivant automatiquement à fournir les cadres du parlementarisme et de l'administration, apportait dans le gouvernement de la République, et particulièrement dans la politique étrangère, une résignation lassée, une timidité, une humilité qui tranchait violemment avec les attitudes historiques d'une nation qui a tant de fois sacrifié son intérêt à son honneur.

Vous avez très délicatement analysé l'espèce

d'orgueil maladif avec lequel les jeunes Français de 1889, ceux qui arrivèrent à l'âge d'homme aussitôt après la fièvre boulangiste, acceptaient toutes les conséquences du traité de Francfort et souriaient à la décadence acceptée de la patrie. Gomme l'Europe admira cette attitude ! Elle était généreuse, elle était raisonnable. L'acceptation du fait accompli n'était-elle pas conforme à la sagesse d'un vieux peuple civilisé, décidément dédaigneux de la force. N'était-il pas juste que chaque nation eût à son tour les bénéfices de l'hégémonie? La France, laissant délibérément aux races fortes, conquérantes et triomphantes, le premier rang qu'elle avait occupé autrefois, ne cédait-elle pas élégamment à la destinée? Et son rôle n'était-il pas le meilleur, puisqu'on lui reconnaissait la supériorité du goût, de la culture, le soin de défendre théoriquement la justice éternelle et de philosopher à l'usage de l'univers? N'était-il pas dans la logique des choses que le Français devînt le grœculus de l'Europe moderne? Le grssculus? Non pas. Car l'Europe cultivée ne demandait qu'à honorer, qu'à admirer cette France de l'Idée, cette France renonçante et souriante ; elle était pour elle pleine de tendresse et de sympathie. Souvenez-vous des effusions de Nietzsche, de son enthousiasme pour « cette France du goût, qui est aussi la France du pessimisme ». Comme il les aimait, ces hommes dent les jambes ne sont pas plus solides, en partie des fatalistes, des

mélancoliques, des malades, en partie des efféminés et des artificiels, de ceux qui ont l'amourpropre de se cacher. Toute l'élite européenne partageait ces sentiments, et encore aujourd'hui, sa très sincère et très profonde sympathie pour la France est faite de ce qu'elle croit à une élégante décadence française.

Vous avez pu vous en rendre compte, l'an dernier, au congrès des Amitiés françaises de Mons ; à quelques nuances près, presque tous les amis très nombreux et souvent très sincèrement passionnés que la France compte à l'étranger, sont dans le même état d'esprit. Les uns sont ces aristocrates de l'intelligence qui considèrent que le sacrifice du moindre des raffinements aux nécessités de la défense nationale est un crime contre la civilisation universelle, ces cosmopolites pour qui le préjugé patriotique est une entrave au rayonnement de l'esprit. Les autres sont des jacobins anticléricaux, héritiers plus ou moins attardés de l'idéal humanitaire et démocratique de 1848, qui comptent sur la France pour réaliser la révolution sociale, ou du moins pour faire triompher, par la force de la persuasion, les principes mystiques de la démocratie et de la république. Tous ont la crainte et l'horreur de l'esprit guerrier de l'ancienne France, et, dans leur amour pour la France d'aujourd'hui, la conviction que cet esprit guerrier était décidément aboli, entrait pour une bonne part.

Or, c'est cet esprit guerrier qui se réveille, car une renaissance de l'énergie nationale suppose chez un peuple naturellement belliqueux un sursaut de l'esprit guerrier, et l'Europe ne s'y trompe pas.

Comprenez son étonnement et sa crainte : certes, lors de la crise d'Agadir, toutes ses sympathies allaient d'enthousiasme à la France. Dans toutes les villes plus ou moins cosmopolites où bat le cœur de la vieille Europe, il y eut contre le procédé allemand une indignation sincère : il troublait la fête, gênait les affaires, empêchait de croire au désarmement prochain. Et les « bons Européens » maudissaient l'agression injuste. Aussi la bonne tenue de la nation devant le péril d'abord les enchanta. Mais depuis qu'ils s'aperçoivent que ce sursaut d'énergie n'est pas momentané, qu'il a été le véritable point de départ d'une renaissance non seulement du patriotisme, mais même d'une sorte d'impérialisme français, ils s'effarent et s'inquiètent : faudra-t-il de nouveau apprendre à la craindre, cette France que l'on s'était mis à aimer autant pour sa faiblesse que pour ses grâces? L'ennui d'avoir à reviser un jugement, autant que l'horreur instinctive pour l'esprit guerrier, les jettent dans une vague indignation. Ces symptômes que vous avez signalés, ils ne veulent pas les voir. L'entraînement de la jeunesse vers les sports les fait sourire ; l'enthousiasme pour l'aviation, enfantillage l La reprise de la question d'Alsace-Lor-

raine, vain sentimentalisme ; l'antiromantisme de la jeunesse littéraire, mode passagère ; Y Action française, nouvelles agitations des « trublions » d'Anatole France. Ces symptômes, ils ne veulent pas les voir, mais tout de même ils en sont irrités. Eh quoi ! disent-ils, la France d'aujourd'hui renoncerait-elle à cette élégance d'esprit, à ce culte des idées, à ces raffinements d'art et de mœurs qui en faisaient notre vraie patrie? Que nous importerait une France militariste, impérialiste, prussianisée par horreur pour la Prusse?

La France ne sera jamais prussianisée. D'instinct, elle a trop le culte des idées, elle a trop de générosité naturelle aussi pour tomber dans les excès du réalisme allemand. Mais il faut que ses amis de l'étranger, les plus éclairés du moins, s'en rendent compte : pour qu'elle continue à représenter avec éclat la culture la plus raffinée, la plus aristocratique et la plus humaine qu'il y ait en Europe, il faut qu'elle garde son rang parmi les peuples forts. Et il me semble que le mouvement que vous avez si bien décrit ne vise pas à autre chose. Nos « bons Européens » peuvent se rassurer. Mais se rassurent-ils? Qu'importe, d'ailleurs ! Parmi les nouveaux sentiments français dont vous avez signalé l'éclosion, il y a d'abord une confiance en soi-même qui accepte les sympathies, mais ne les sollicite pas.

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