‹ Les jeunes gens d'aujourd'huiChapitre 7 sur 19 · APRÈS L'ENQUÊTE · texte numérisé non relu

APRÈS L'ENQUÊTE

De la génération nouvelle, nous nous sommes efforcés de tracer un visage cohérent et net : il ne nous a pas semblé suffisant de noter des traits épars. Après avoir analysé, nous avons reconstitué, et parmi les documents que nous apporta notre enquête, — qu'ils vinssent de confidences individuelles, d'observations ou d'expériences propres — nous avons introduit un ordre. Et non pas un ordre de composition littéraire, né d'un désir systématique de cohésion, mais un ordre qui nous fut imposé par les faits. Goût de l'action, foi patriotique, netteté des mœurs, renaissance catholique, réalisme politique, ce ne sont pas des affirmations arbitraires, une classification commode : ces traits saillants se dégageaient de toutes nos observations accumulées, comme des portraits superposés d'une même famille se forme un visage générique : ils composent la ressemblance de la génération nouvelle. Tous n'étaient pas également répartis, accusés, et l'ordre des

chapitres sous lesquels notre tableau les distribua n'est pas non plus vide de sens : il diminue le risque d'erreur qu'il y aurait à mettre tous les termes sur un même plan, à leur donner à tous même degré de certitude, de généralité et semblable importance.

Mais si nous avons voulu que notre portrait fût achevé, si nous l'avons un peu simplifié, schématisé, pour que chacun pût s'y reconnaître et ne point se perdre dans les nuances, nous sommes trop respectueux de l'individu, pour n'avoir pas eu à cœur de restituer ensuite son témoignage divers.

A notre enquête, on aurait pu reprocher d'avoir fait taire les confidences, les aveux, et, à nos affirmations, d'avoir exclu ces doutes, ces inquiétudes qui font la noblesse des âmes juvéniles. Et précisément certains regrettèrent — on le verra — de ne point percevoir dans nos articles de l'Opinion « l'accent d'une confidence personnelle où se fût révélée quelque vérité plus intime, quelque aspiration moins sûre d'elle-même et cette belle angoisse de l'adolescence à laquelle une génération, si bien orientée, si fermement décidée qu'elle soit, ne saurait échapper ». C'est pourquoi nous avons fait cette manière de contre-enquête. Nous souhaitions d'abord y contrôler la vraisemblance de notre description et de réintroduire dans notre cadre un peu abstrait, la diversité d'expériences concrètes, vivantes. La génération nouvelle, sur qui la doctrine, le système n'ont guère

d'efficace, est surtout curieuse de témoignages vécus : elle mépriserait une affirmation qui ne viendrait point de la vie.

Mais tout de suite une observation s'impose : unanimement, la réalité et l'ordre de nos observations sont approuvés. Tous accordent que ce sont bien là les sentiments généraux, les préoccupations essentielles de la jeunesse d'aujourd'hui. Alors même qu'ils critiquent, nos correspondants acceptent les principes fondamentaux de l'enquête et les prennent pour commun dénominateur. On les voit bien différer sur des nuances d'opinion ou sur les moyens de réforme, mais de ces réponses, parfois antagonistes, apparemment contradictoires, une impression d'unité se dégage qui vient non seulement de la ressemblance du langage et du ton, mais de l'attitude même qu'elles révèlent. Les mêmes problèmes se posent devant ces jeunes gens et de la même façon. S'ils diffèrent sur ce qu'ils veulent, ils s'entendent sur ce qu'ils ne veulent plus.

Les réponses que nous groupons ici viennent de diverses sortes de témoins.

Les premiers sont de tout jeunes hommes, que spontanément leurs amis, leurs compagnons d'études nous désignèrent, comme les plus capables de traduire leurs sentiments et leurs idées. Nous ne nous connaissions pas avant l'enquête, et il n'y avait entre nous d'autre amitié que cette

amitié subtile qui unit les hommes d'une même génération.

Les seconds, qui ont de vingt-cinq à trente ans, sont de jeunes écrivains, de jeunes philosophes,, qui nous ont semblé les plus représentatifs, dans des milieux différents, religieux, politiques, littéraires, de la pensée nouvelle. Leur nom est attaché à celui de revues suivies par la jeunesse : quelquesuns ont publié des essais ou des livres. Ils sont mêlés à l'action elle-même et la conduisent.

Ainsi, ces témoignages, qui émanent d'esprits distingués, jeunes, actifs, libres, ont une valeur plus considérable aue celle d'un petit nombre d'unités personnelles : ils expriment ou signifient une infinité d'autres témoignages : ce ne sont pas seulement des individus dont nous avons ici les réponses, mais « des têtes de groupes, de véritables unités collectives ». Par delà leurs personnes intellectuelles et morales, nous saisissons leurs frères d'intelligence et de culture. Si nous n'avons voulu nous adresser qu'à ceux qui comptent, c'est-à-dire à ceux qui apportent quelque chose de neuf, d'actuel, nous avons tenu à ce que toutes les opinions de la jeune élite française fussent représentées. Républicains, néo-royalistes, catholiques sociaux, syndicalistes, ont eu tour à tour la parole : l'armée, comme la littérature, a été entendue.

D'autre part, nous nous sommes adressés à leurs aînés immédiats et aussi à ceux-là qui ne

sont plus dans le rang et peuvent juger leurs successeurs, à ces hommes de trente-cinq à quarante ans dont ce fut le rôle de déblayer la route, de leur apprêter la besogne, et qu'il serait injuste d'oublier dans ce réveil de la jeunesse française. On trouvera, enfin, le sentiment de quelques-uns de ceux qu'elle a élus pour maîtres.

Page 1