DANS LES ÉCOLES ET LES FACULTÉS
Il importait, dès l'abord, de connaître l'opinion de ceux-là qui sont encore dans les Écoles, à la Sorbonne, dans les Facultés. Nous avions dès l'abord causé avec certains d'entre eux, et nous avons tenté de traduire leurs sentiments dans nos essais. Mais nous n'avions gardé de leurs propos que ce qui coïncidait avec l'esprit général des autres témoignages. Les nuances et l'accent des confessions particulières disparaissaient dans l'ensemble. Comment ces adolescents qui nous ont apporté quelques esquisses ardentes, variées, ont-ils, dans notre tableau, retrouvé leurs jeunes visages?
Leurs réponses nous le montrent, et elles mettent quelques détails, des lumières, des ombres sur la toile.
Pamphile est un pseudonyme qui cache un candidat à l'agrégation des lettres ; avant d'être étudiant en Sorbonne, il fit de fortes études scientifiques. Il a vingt ans et ses camarades le tiennent pour l'un des plus représentatifs de leur groupe.
Sa réponse est celle d'un intellectuel très raffiné, c'est-à-dire qu'elle nous offre des sentiments qui ne sont pas ceux de la moyenne : ils ont une qualité exceptionnelle. Mais sur un ton plus élevé, c'est un exact témoignage des préoccupations qui suscitent la jeunesse des écoles.
Je vois que les traits sont bien dessinés, nous écrit-il ; je ne trouverais que fort peu de retouches à faire ; il ne manque que cet air de famille, cette indéfinissable expression du regard que les proches seuls recherchent et reconnaissent.
Oui, une renaissance des besoins religieux, principalement de la foi catholique, une intuition rajeunie de la réalité morale qu'est l'âme française, l'amour des hommes plutôt que des idées, d'un poète plutôt que d'un hémistiche, le goût de s'imposer, sans honte, une discipline morale, — tout cela, je l'aperçois autour de moi — mais tout cela fait une génération sérieuse, ardente, riche de sensibilité, idéaliste, voire mystique, non une génération « sportive » et « apte aux luttes économiques ».
Ce n'est point le « foot-ball » qui nous fait patriotes : nous ne jouons point au foot-ball.
Pamphile a encore certains préjugés intellectuels contre le sport, et son idéalisme lui fait écrire : « Nous mépriserions fort celui qui resterait chaste pour gagner un match. Des gens qui se contenteraient de si petites raisons ne seraient point des nôtres ; la vie, pour nous, n'est point si quotidienne ; nous la mettons tout entière dans chacun de nos actes, nous nous épuisons tout entiers à chaque
instant. » Et poursuivant, dès l'abord, ses objections, il ajoute :
C'est par là que nous sommes des gens d'action ; entre un homme actif et un homme passif, la différence n'est qu'une attitude de la pensée ; aussi je m'étonne de voir opposer la « pensée pure » à l'action ; l'une est pour moi l'envers de l'autre.
Voilà par où nous nous opposons à la génération qui nous a précédés de vingt ans. Il me paraît étrange qu'on puisse écrire sérieusement cette phrase, que vous citez : « La question est de savoir si je dois préférer mon idéal à tout ». En vérité, quel doute incompréhensible, et combien le sens du mot « idéal » est différent pour nous ! Ce ne serait plus un idéal, celui qu'on hésiterait à préférer. Un idéal n'est pas une vague image que l'on a sous les yeux et qu'on peut faire évanouir à volonté ; ce n'est point une possibilité que l'on entrevoit, mais une réalité que l'on aime, que l'on porte en soi ; on le crée à chaque instant par tout son être. Il n'est pas loin de nous, de manière que nous puissions nous en détourner : il est en nous. Et nous n'avons nul mérite à lui faire des sacrifices : nous ne pourrions faire autrement ; ce n'est point même une vertu qu'il a de nous dominer, c'est sa définition même. Par là, vous le voyez, nous supprimons tout hiatus entre la pensée et l'action ; nous sommes moins idéologues, mais, au sens strict, bien plus idéalistes, c'est-à-dire que notre idéal est pour nous une réalités et la seule : non point un concept, mais un amour.
Voilà en quel sens nous sommes des jeunes gens actifs.
Il y a, vous l'avez vu à merveille, une « vie active » et une « vie pratique » ; il y a de même deux jeunesses. Je n'envisage que la première ; de là vient sans doute notre léger désaccord. De la génération précédente
vous ne retenez que les écrivains, et c'est naturel s'ils sont là, dans la lumière, et leurs livres restent, seuls témoins immuables d'années écoulées. Au contraire, parmi nous, les intellectuels sont encore dans l'ombre, ils ne masquent point encore les autres ; mais attendez quelque temps... Et quand même nous sentirions assez la vie tout autour de nous pour ne la point chercher uniquement dans les livres, cela prouve-t-il que nous ne soyons pas des intellectuels? Mettez que nous soyons, dans l'ensemble, moins cultivés : à quoi pensez-vous que nous donnions le temps que nous retirons aux études livresques? J'accorde que la plupart le consacrent à développer leurs muscles et à satisfaire leurs instincts « bourgeois », mais je n'accorde pas que ce soit l'élite. J'en sais dont la pensée personnelle et la sensibilité, souvent peu distinctes l'une de l'autre, absorbent la vie ; un mysticisme intellectuel, sentimental, ou religieux, voilà ce que j'aperçois chez beaucoup. Nous « préférons les réalités du sentiment et de l'action aux idées abstraites et aux systèmes », comme vous dites très bien ; ou plutôt les idées auxquelles nous nous prenons se présentent à nous aussitôt toutes vibrantes d'émotion ; elles cessent d'être impersonnelles ; elles sont nôtres, éprouvées plutôt qu'aperçues.
Voici donc en quel sens nous sommes moins intellectuels. Il est vrai que nous sommes moins amoureux de l'intelligence, mais, pour ne pas enlever à cette accalmie son vrai caractère, il faut montrer qu'elle n'est que la rançon d'un amour infini de la sensibilité. J'ai des amis qui n'ont pas lu un nombre considérable de volumes, et qui pourtant lisent beaucoup : c'est qu'ils aiment trop certains auteurs, parfois certaines œuvres, et y reviennent sans cesse. Aimer comme un être vivant, un Pascal, un Alfred de Vigny, voilà qui manifeste ce « goût de l'héroïsme » que vous avez si justement mis en lumière ; ainsi nous remplaçons sou-
vent le goût des idées par un élan de sympathie vers un être qui a vécu et souffert ; nous en faisons notre société, nous nous mettons en harmonie avec lui, si bien qu'à chaque instant nous nous retrouvons en lui. Moins curieux que ceux à qui vous les opposez, mes amis sont plus riches de sensibilité, d' « expérience » intime, souvent moins froids, moins satisfaits, plus facilement étonnés de tout ce qu'il y a de mystère dans le monde. Je leur vois des troubles, des anxiétés, une vie intérieure, au lieu de ce « rationalisme » et de ce positivisme borné qui envahit tant d'hommes intelligents de la génération précédente. Un réveil de la sensibilité, c'est, à mon sens, ce qu'il y a de plus important dans la jeunesse contemporaine. Non point une réaction, mais un progrès. Nous ne sommes point fermés à tout ce qu'ont créé ces vingt dernières années ; nous en avons fait notre profit. Nos aînés pourraient croire que nous ne les avons pas lus ou pas compris et que nous en sommes restés à la simplicité naïve que leur intelligence lucide avait critiquée. Il n'en est rien, et je voudrais vous dire maintenant en quel sens nous sommes patriotes et catholiques. Ce n'est pas par un vague sentimentalisme et par une inexpérience de pensée que nous sommes patriotes ; c'est par un mysticisme intellectuel. Les dilettantes prêteraient, à leur tour, à sourire s'ils méprisaient nos croyances sans examen ; car nous nous sommes donné la peine de plonger dans les leurs. Nous avons fait leur expérience, et elle ne nous a pas suffi ; nous avons été des dilettantes aussi ; mais, comme ils avaient éclairci la route, nous l'avons parcourue bien plus vite qu'eux. Nous avons cultivé notre moi, et nous avons été persuadés que la satisfaction de le posséder pleinement nous suffirait ; mais, ensuite, nous avons senti qu'il nous fallait davantage, que des besoins nouveaux se trouvaient en nous (et peut-être, en cela, n'avons-
nous fait encore que suivre Barrés). De même que leur clairvoyance avisée avait dissous les sentiments aveugles d'une bourgeoisie éloquente, et refusé de se laisser prendre à des habitudes de pensée qui n'avaient pour elles que d'être fortement établies, de même nous avons, à notre tour, senti le néant de la satisfaction nouvelle qu'ils nous proposaient ; et nous avons trouvé un point d'appui dans un mysticisme intellectuel. Notre patriotisme est fondé sur l'intuition profonde des besoins certains de notre esprit, sur la conscience de notre idéal et de sa force invincible, et non, je le répète, sur un vague sentimentalisme, qui consiste précisément à manquer d'un idéal, sans savoir même regretter d'en manquer. Notre Moi ne nous suffît plus ; nous cherchons en nous-mêmes ce qui le dépasse. Nous avons l'intuition de la réalité morale qu'est l'âme française ; c'est une intuition patriotique, non un sentiment bruyant et irraisonné. Chacun sait aujourd'hui distinguer ces deux choses.
De même, je vous ai dit que je ne serais pas religieux, si je n'avais pas fait de philosophie. En devenant religieux, nous ne sommes pas retournés vers le passé : nous avons fait un pas en avant. Nous avons trouvé, en nous-mêmes, quelque chose de plus vaste que notre Moi, et par là nous avons été introduits à Dieu. Nous ne sommes plus religieux à la manière de nos ancêtres, et pourtant nous adoptons, avec une pleine bonne foi, les mêmes formules et les mêmes dogmes. Chacun des mots que nous employons exprime une idée qui est nouvelle, ou du moins qui a vécu et s'est enrichie ; mais tandis que ces idées ont changé, leurs rapports sont restés immuables, et ce sont les mêmes dogmes qui expriment ce que nous croyons de tout notre être. Ainsi que voulait Pascal, nous parlons comme le peuple « avec une pensée de derrière ». Aussi nous ne sommes plus gênés par l'incrédulité de nos pères, <l-
nos oncles. Nous avons pu, un temps, avoir le sentiment qu'il était ridicule pour un homme d'être religieux ; nous avons pu croire que l'âge de la religion était passé, et qu'il fallait la laisser à un peuple peu averti ; nous savons aujourd'hui que les vieux dogmes immuables sont parés de couleurs fraîches et printanières, et nous les aimons davantage d'avoir triomphé de la honte que l'on avait d'eux. Par rapport aux sceptiques, nous ne sommes plus des retardataires ; nous nous sentons au contraire plus avancés qu'eux. Nous n'avons point accepté des dogmes sans autre contrôle qu'une vague sympathie pour la poésie du christianisme : nous avons mis en eux toute notre expérience intime, toute notre vie intérieure ; nous les avons créés à nouveau. Nous pouvons nous les affirmer à nousmêmes avec bien plus de certitude que des vérités démontrées par la science. La science me paraît être une étude accessoire, jeu de symboles : avant de jouer, il faut vivre, avant de vivre, il faut philosopher !
A la base de toutes nos croyances est une notion précise de la réalité ; le mot de « réalité » s'est vidé pour nous de tout son sens ancien et en a pris un nouveau. Le réel des positivistes est laissé par nous à la vieille ferraille ; nous ne nous sommes pas contentés de la réalité phénoménale qu'un sentiment irréfléchi porte à élever à la dignité la plus haute. Nous avons critiqué la notion de la réalité ; nous avons à notre tour dépouillé une vaine habitude d'esprit, et nous sommes maintenant, en vertu de notre expérience intérieure, certains d'avoir progressé. Une de vos phrases exprime bien cela : « Le sens du divin est une forme supérieure du sens du réel. » C'est Bergson qui a ouvert une nouvelle voie, où nous nous engageons à la suite de Le Roy, de Blondel, du P. Laberthonnière. Notre raison peut ainsi accorder à notre sensibilité les effusions religieuses dont elle avait besoin.
Vous voyez, Agathon, que je ne vous contredis presque jamais. Je me suis contenté, comme on faisait au temps du jansénisme, d'extraire de votre livre quatre propositions et de les commenter. La jeunesse d'aujourd'hui est active, plus sensible qu'intellectuelle, patriote, catholique. Remarquez, si vous relisez ma lettre, que ces quatre tendances ont quelque chose de commun : c'est une sorte de ferveur et, si je puis dire, un besoin d'expansion, d'élargissement. Actifs, nous élargissons chacun de nos efforts pour en faire l'expression de toute notre vie morale ; écrivains, nous élargissons nos émotions fuyantes pour que monte d'elles tout ce qu'elles peuvent évoquer ; mystiques, nous nous élargissons nous-mêmes jusqu'à entendre résonner au fond de notre cœur une voix qui n'est pas la nôtre. Je ne crois pas que soit à craindre « l'abandon de tout idéalisme ». J'ai peur un peu que vous ne nous considériez comme de petits bourgeois, voulant très bien employer leurs forces et se livrant « à de prudents calculs ». Je tenais à dire que je vois autour de moi des recherches ardentes, une vie intellectuelle et mystique de tous les instants. C'est peut-être de la conscience qu'elle a d'avoir traversé déjà bien des luttes intérieures que la génération nouvelle tire « ce sentiment si mystérieux de son audace », cette volonté « d'affirmation, de création ». C'est parce qu'elle a délaissé la réalité positive qu'elle s'étonne moins de la voir si pauvre. C'est parce qu'elle s'est éprise de son idéal qu'elle devine en lui de quoi combler ses désirs, et qu'on lui voit un « optimisme » qui n'est qu'une confiance courageuse.
C'est une attitude assez semblable que nous retrouvons dans la lettre qu'un jeune licencié de
philosophie, M. André Isambert, nous adressa spontanément après la lecture de nos articles de
YOpinion :
Je vous demande, écrit-il, de vous laisser entendre quelques idées que vos questions m'avaient amené à définir, idées que je sais partagées par plusieurs de mes amis et que je vous aurais exprimées, avant l'enquête, si j'en avais eu l'occasion.
Vous avez raison, je crois, de vous attacher à l'importance de M. Bergson et des idées que son nom symbolise, comme de lui attribuer un rôle « négatif », je dirais plutôt préparatoire de nos doctrines et de notre conduite. Aussi est-ce par lui que je débute. M. Bergson nous a expliqué ce que nous étions prêts à sentir, c'est-à-dire que nous ne recevons pas la vie du monde, que ce n'est pas un mécanisme extérieur à nous, que ce n'est pas la matière (quel que soit le sens que l'on donne à ce mot) qui nous permettait de vivre. La vie, nous la sentons à l'intérieur de chacun de nous ; son œuvre est au contraire de maîtriser, d'asservir la matière, ce que faisant, elle croît, elle grandit. Nous ne sommes pas prêts à nous répandre, contemplatifs, inactifs, dans un monde où nous ne retrouvons pas la nature de notre être et auquel nous refusons de nous abandonner. Ce monde, nous essaierons bien de nous y répandre, mais en conquérants, et de lui imprimer notre marque ; et cette action que nous sentons être la fonction essentielle de la vie, loin de l'épuiser, lui donne plus de force en même temps qu'elle l'instruit.
Nous lisons moins, dites-vous, que nos aînés ; et pourtant plus loin, vous nous félicitez de nous attacher à la « culture » latine et française. C'est justement, messieurs, que nous ne cherchons pas à lire en hâte et indistinctement le plus d'ouvrages possible. Une culture qui consisterait à emmagasiner tant d'idées
dans le but définitif de les connaître nous paraîtrait un piètre bagage. Nous refusons à l'écrivain, à tout artiste, du reste, « l'incorruptible orgueil de ne servir à rien ». Pour nous, l'art lui-même a son rôle et nous aidera à vivre. Pourtant ce ne sont pas des leçons ni des exemples que nous lui demandons. Nous ne pensons pas tant à « sentir et à vivre selon des modèles littéraires » qu'à nous servir d'eux pour voir mieux la vie. Nous considérons une œuvre d'art originale comme une mine de points de vue nouveaux. Le propre du génie est de toucher les choses par une face encore inaperçue ; et les personnages, les tableaux qu'il construit, tous les détails d'expression qu'il crée, enrichiront, exerceront notre esprit, accroîtront ses ressources qui trouveront leur emploi au moment où nous aurons à agir.
Ainsi, nous avons, nous aussi, le souci de nous instruire, et cela, autant que par l'étude des lois scientifiques, par ces connaissances directes et particulières dont on parle tant aujourd'hui sous le nom d'intuitions ; nous venons de dire que l'art nous en est une source. Nous en puisons aussi dans les études psychologiques, qui ne sont pas choses passées. Nous sommes trop persuadés que l'essentiel de la réalité est cette « vie » intérieure pour ne regarder que le dehors des choses ; et nous nous sentons trop isolés, parmi la matière, pour ne pas vouloir entrer le plus intimement possible en contact avec des âmes. Mais la connaissance directe intuitive que nous voulons en avoir n'a rien de la curiosité; nous avons, pour nous diriger besoin de connaître les hommes, puis nous avons besoin d'amitié, d'intimité, pour trouver le repos, la sécurité, la force.
Et pour ce nouveau genre de connaissances, nous nous faisons un aide de l'esprit de la femme, qui y trouve l'emploi de ses qualités. Nous ne méprisons
plus de nous enrichir de son expérience, de la connaître et de nous faire connaître d'elle. Loin de les considérer comme des jouets, nous avons pu faire naître entre certaines femmes, certaines jeunes filles et nous les liens d'une amitié nouvelle et que nous avons crue bienfaisante. Et peut-être cette attitude d'esprit a-t-elle conduit certains d'entre nous à des habitudes plus chastes, qui semblent aussi s'accorder davantage avec les bases de notre vie intérieure.
Ce qui nous importe, en effet, surtout dans l'action, c'est son influence sur celui qui agit. La matière en elle-même ne nous intéresse pas, mais nous nous préoccupons de l'action de notre âme sur la matière qui aura accru et fortifié notre vie. Car toute action n'est pas également bonne pour notre croissance ; certains actes au contraire nous affaiblissent, nous diminuent. Là, se tient donc la place d'une règle, d'une loi ; là est le domaine de notre religion. La merveilleuse finesse psychologique de la religion catholique devait lui conquérir le premier rang : elle nous indique la loi qu'il faudra suivre et nous distribue la force de lui obéir. Le dix-neuvième siècle semble avoir particulièrement considéré, parmi la religion chrétienne, l'un de ses aspects, l'une de ses forces, l'une de ses vertus, la charité. C'était là ce que même les indifférents se piquaient d'admirer ; mais, la détachant ainsi de cet élan unique que doit être la vie religieuse, ils la comprenaient mal. Nous avons vu la nécessité de la foi ; nous en avons senti le vrai caractère. Avec M. Péguy, nous avons connu la nature, le rôle, la puissance de l'espérance. Et surtout, nous avons reconnu dans la religion une vie unique, puissante, dont nous avons l'intuition immédiate et indécomposable et sans laquelle, elle nous apparaîtrait comme vide, étrangère.
Même aujourd'hui, reconnaissons - le, cette vie n'anime pas tous les Français de notre âge; vous
avez limité le groupe auquel s'étendait votre enquête ; les sentiments que j'exprime sont sans doute ceux d'un groupe encore plus restreint. Je me figure pourtant que les sentiments, les goûts, les possibilités, les forces, dont notre éducation nous a permis de prendre conscience, naissent en chacun des autres comme en chacun de nous ; et les doctrines qui, chez nous, les ont satisfaits, peuvent aider à les définir même chez ceux qu'elles n'ont pas pu atteindre. Déjà d'autres attitudes, telles que le dégoût de la politique, pratiquée pour elle-même et non comme un simple moyen, la conscience d'une énergie nationale, qui constitue, à mes yeux, notre patriotisme, se rencontrent répandues dans tous les groupes. Oui, je crois à une force, à une volonté qui s'élèvent, qui ne cherchent pas tellement à se répandre en mots et en grands gestes, qui ne sont pas une ruée vers la gloire, ni un débordement d'arrivisme. Cette volonté tend, au contraire, il me semble, à se consacrer à une vie moins bruyante sinon plus calme, comme pour se cacher, se recueillir, non dans un but égoïste, mais en vue d'une œuvre que certains n'ont pas encore su définir, mais que d'autres ont cru découvrir déjà.
M. Henri Hoppfnot nous fut désigné par ses camarades de la Sorbonne et de l'École des sciences politiques comme l'un des plus capables de traduire leurs sentiments et la pensée commune aux meilleurs d'entre eux. Esprit très critique, écrivain subtil, ce jeune homme, très respectueux des nuances individuelles, s'accorde cependant à subordonner tous les points de vue au point de vue français ; il nous prouve que les esprits les plus délicats ont un vif sentiment des réalités
actuelles. On trouvera, dans sa réponse, une marque de ce « réalisme politique » que nous avons signalé et qui se concilie avec la démocratie.
Je préfère ne porter mon examen que sur trois points : la patrie, la religion, l'esthétique, revoir avec vous la façon dont nous acceptons aujourd'hui ces idéals, la part de vie que nous leur infusons ou que nous en retirons, l'orientation que nous en recevons, l'unité d'action que nous voulons voir résulter de leurs impulsions singulières.
Il est évident, tout d'abord, que nous ressemblons assez peu à la génération qui nous précéda, celle qui lut les premiers ouvrages de Barrés dans leur édition originale, ignorante du résultat de l'expérience. Tout d'abord, vous ne voulez pas nous croire moins intelligents, mais uniquement « moins amoureux de l'intelligence ». Je crois que vous nous flattez trop. C'est un fait : oui, nous sommes moins intelligents ; nous avons des idées plus intelligentes, mais nous les acceptons de plus en plus toutes faites, et nous ne sortons pas du système, très commode, qu'elles nous offrent. Nos bibliothèques sont pleines de « critiques » : critique de l'individualisme, du romantisme, de l'idée républicaine ; c'est très bien, et, socialement parlant, elles valent mieux que celles que l'on trouvait dans les bibliothèques de nos aînés. Seulement nous ne les écrivons pas nous-mêmes, nous les lisons sans souplesse, nous en tirons des méthodes très rigides. Si nous nous avisons d'en écrire une, elle n'est que l'application de principes antérieurement posés et non la réaction naturelle d'un esprit qui se voudrait avant tout libre et sincère ; elle est œuvre de politique, non d'art ; ce n'est plus une « critique », mais une « défense ». C'est sûrement meilleur, sûrement aussi moins intelligent.
En second lieu, vous nous croyez plus héroïques... Dites que notre héroïsme porte des fruits plus sains, qu'il s'attache à des réalités plus tangibles. Mais ne niez pas celui de nos aînés, qui fut plus méritoire peutêtre, moins applaudi, plus difficile souvent, parce que plus conscient. J'entends le témoignage que Charles Péguy apporte à ceux qui furent ses compagnons d'armes aux jours de l'Affaire : « Nous avons été des héros. » Je crois que Marchand entraînait avec lui bien des jeunes vers le Nil, des adolescents qui écrivaient alors selon leur goût, n'avaient que bien rarement l'occasion de rencontrer celui du public qui achète ou des Académies qui couronnent. Ils entouraient de pauvres hères comme Verlaine ou Villiers de l'Isle- Adam. Ne recevaient-ils pas de Mallarmé, aux mardis de la rue de Rome, une certaine leçon d'un certain héroïsme que nous chercherions en vain aujourd'hui. Dans la langue des salons, dès que l'on parlait littérature, « jeune » voulait alors dire « fou » ; aujourd'hui cela signifie : « sage, mesuré, traditionaliste, digne d'éloges ». Félicitons-nous-en, mais laissons aux « fous » d'hier la palme d'une véritable grandeur, et parfois d'un véritable martyre.
Quant à être plus patriotes que nos aînés, nous le sommes certainement. C'est un fait, mais il serait intéressant d'en approfondir les causes. Ce n'est point, comme vous paraissez peut-être le croire, l'effet de plus d'intelligence, de plus de bon sens. C'est surtout parce que nous en avons davantage besoin : de 1887 à 1905, l'Allemagne nous laissa tranquilles. Nous étions redevenus en Europe une force. Hanotaux et le jeune kaiser se souriaient ; plus tard l'Affaire et les luttes qui la suivirent nous donnèrent bien d'autres sujets d'occupation ; l'Alsace et la Lorraine étouffaient leur gémissement. En même temps, nos aînés connurent, un peu pêle-mêle, Nietzsche, Gœthe, Hegel, Tolstoï,
Ibsen, Swinburne, Wagner. Ils découvraient que l'art n'avait point de frontières ; ils se grisaient de ces voix nouvelles, qui chantaient la pitié, la bonté, la vie, la fraternité, toutes choses du reste exaltées par Hugo, mais dominées chez lui par un patriotisme territorial qui n'avait plus sa raison d'être, puisqu'il se fondait uniquement sur une supériorité mystique de la France, que l'on ne pouvait plus affirmer après la découverte de ces grands frères étrangers.
Paix extérieure ; rajeunissement d'un certain idéal mystico-politique de la Révolution ; Affaire où l'idée de patrie parut à toute une moitié de la France le voile d'appétits de réaction, le déguisement de passions aveugles et sanguinaires ; enthousiasme enfin de la jeunesse intellectuelle pour la littérature étrangère, vous trouverez toutes ces causes dans l'antipatriotisme d'alors.
Aujourd'hui pourquoi suis-je patriote? Pour deux ordres de raisons : premièrement parce que, depuis sept ans, l'Allemagne, — passez-moi l'expression, mais en ce moment je suis peuple, — parce que l'Allemagne m'embête ; parce qu'elle me tient sous la menace d'une guerre, qui « m'amuserait » (elle nous « amuserait » tous), mais où je veux vaincre ; parce qu'en cherchant ce qu'elle gênait en moi, j'ai vu que c'était tout un ensemble de choses qui constituaient ma vision de la France ; alors j'ai chéri celle-ci davantage, et haï, comme on hait l'homme qui veut vous retirer la vie, l'Allemagne. C'est là un patriotisme défensif. L'autre raison, c'est que, revenu de la griserie où me plongea, moi aussi, la première lecture des Slaves et des Germains, je m'aperçus que tout cela était très beau, mais n'était pas moi. Je jouissais de ces œuvres, mais je ne pouvais en vivre ; à vrai dire même, je n'en jouissais pas entièrement, car l'on ne jouit que de ce que l'on pourrait créer, et si j'ai virtuellement en moi
la puissance d'écrire Bérénice, je n'ai point celle d'écrire Résurrection. J'ai quitté Goethe pour Racine et Mallarmé, Tolstoï pour Balzac et Stendhal. J'ai senti que je me réalisais, que je me possédais, que je vivais dans la mesure même où ceux dont je faisais ma nourriture spirituelle étaient de ma chair et de mon sang. C'est avec mon amour pour eux que se confond mon amour le meilleur de la France ; je veux les chérir sans entraves. Ceux qui s'opposent à leur influence sont les ennemis de ma patrie, de moi-même. Je lutterais avec la même énergie pour conserver un sonnet de Ronsard ou une province de l'Est, un tableau de Poussin ou un paysage de l'Ile-de-France; devant l'un comme devant l'autre, je me comprends mieux; je me libère de toute inquiétude, je m'aime davantage. De même, tel vers de Hugo m'exalte autant qu'un planisphère d'Afrique, où de larges taches rouges m'indiquent les terres où rayonne une âme qui est la mienne, où se prolonge une puissance dont je sens les racines en moi ; je combattrais pour leur défense, comme pour celle de la strophe, comme pour celle de mon pain quotidien.
Je serai bref sur la question politique. Je suis républicain : les puissances de sentiment dont parlait Barrés, des raisons d'ordre plus scientifique m'ont rendu démocrate nationaliste ; je crois peu à la force de l'idée politique, même mystique, lorsqu'elle s'émiette dans un parti ; je la crois invincible, condensée, incarnée dans un individu. Aujourd'hui la jeunesse républicaine cherche un système et un chef ; si celui-ci peut lui donner celui-là, engendrer comme fait Maurras une science et une croyance, prolonger au besoin les raisonnements par des poings, nous assisterons, avant vingt ans, à de beaux changements. Mais cela sera-t-il? En attendant, la grande majorité de la jeunesse intelligente se tourne vers V Action
française. J'admire la beauté géométrique de son théorème politique, mais il ne m'a pas convaincu. En revanche, je ne dirai jamais assez combien sur beaucoup de points vitaux elle m'a libéré. En moi Maurras a chassé les nuées du libéralisme révolutionnaire, comme Bergson les nuées du dogmatisme, tant scolastique que scientiste. L'un a redonné la clarté, l'autre la vie à l'intelligence française. Leurs deux méthodes s'inspirent également du même « empirisme organisateur ». Ils sont les pères spirituels de beaucoup d'entre nous.
Catholique croyant et pratiquant, j'applaudis à cette renaissance du catholicisme que vous signalez. Je crois que vous n'y faites pas assez considérable la part du Sillon. La réaction traditionaliste de Y Action française nous donne toute une génération de catholiques plus romains que chrétiens, qui acceptent le fait catholique plutôt comme extérieur que comme intérieur à eux-mêmes. S'ils peuvent être utiles à l'Église, ils ne la feront que se consolider, non s'étendre : ils n'engendreront ni croyance ni mysticisme. Vous nous dites vous-mêmes qu'ils ne sont que deux à l'École normale. Ne vous y trompez pas : les autres catholiques qui s'y trouvent, n'y seraient pas en tant que catholiques, sans le Sillon. Indépendamment de tous ceux auxquels il montra dans le catholicisme une force vivante et moderne, il créa une atmosphère, dont des milliers d'âmes furent effleurées, dans tous les milieux, tous les partis, et ceux qui la respirèrent en gardèrent, malgré tout, quelque chose. Son malheur fut de n'avoir pu vivre que soutenu par un élan mystique ; le jour où, conséquence de la condamnation, cette mystique déclina, il ne se trouva pas d'intelligence pour la remplacer, soutenir le mouvement. Les sillonistes furent les premiers chrétiens perdant la soif du martyre avant d'avoir une solide théologie. Un mysticisme
diminué, lassé, une doctrine trop imprécise... rien ne dirigeait plus ces militants, qui avaient souvent été des héros, et leur force périclita. Leur influence n'en avait pas moins été profonde. Quand les jours d'aujourd'hui, qui sont pour les jeunes catholiques les jours du silence, auront passé, vous vous en apercevrez.
Terminons par les tendances morales et esthétiques. Je partage dans une assez forte mesure votre avis sur la moralité plus grande des jeunes d'aujourd'hui ; elle est une conséquence de la renaissance religieuse. Sans croire peut-être énormément à une proportion beaucoup plus forte qu'hier de jeunes gens chastes, je crois au respect grandissant qu'ils inspirent autour d'eux, à l'audace croissante avec laquelle ils affirment leurs façons de vivre et leur liberté de vivre ainsi. 11 faut songer aussi à la place de plus en plus grande que la jeune fille prend dans notre vie. A mesure qu'elle s'émancipe, qu'elle se modernise, elle se rapproche de nous davantage : elle se fait plus femme, plus consciente de son pouvoir. Les conséquences de ce fait, parfois salutaires, seront le plus souvent désastreuses. Toute une force est en nous qu'elle excite sans la satisfaire, qu'elle énerve et fatigue. Le flirt ravage nos énergies. Seulement, même exerçant ce rôle néfaste, elle ne nous éloigne pas moins d'autres plaisirs, plus immédiats, plus faciles. Les jeunes filles, même ou parce que nous affaiblissant, nous préservent des filles. Reste à savoir quel mal est socialement le plus grand.
En art, vous constatez une renaissance classique. Pourquoi employer ce terme, trop étroit, propre à n'entretenir que des querelles d'écoles. Parlez plutôt d'une renaissance du goût. Nous nous éloignons des romantiques, mais dans la mesure seulement où ils manquèrent de cet ordre, de cette clarté, de cette
discrétion que nous prisons aujourd'hui au-dessus de tout. C'est beaucoup plus une question de forme que de fond. La preuve n'en est-elle point dans Moréas. Il n'est pas un thème de l'école romantique, lassitude de vivre, souffrance sans cause, divinisation de la nature, que cet Athénien n'ait chanté dans ses stances. Pourtant celles-ci sont le livre de chevet de nos néo-classiques. N'en cherchez la raison que dans son goût exquis, dans la sobriété de sa forme. De même si nous laissons de côté les messies romantiques, — car remarquez-le bien, la haine de tout messianisme, messianisme de l'amour, de l'humanité, de l'art est un de nos traits dominants, — les meilleurs des symbolistes gardent tout notre amour ; Verlaine a sa place dans nos bibliothèques à côté de Ronsard ; Mallarmé à côté de Rac ne. Nous demandons à nos écrivains du goût, aucun « m'as-tu-vu? », aucune pose de sacerdoce...
Voici, terminée, cette trop longue réponse. La jeunesse d'aujourd'hui a acquis le goût des choses utiles et vivantes. Elle a perdu celui de l'ironie, et peut-être de la pitié ; elle a découvert que Sirius était très loin, et la France très près.
Ce sont des appréciations plus critiques que nous apportent les témoignages suivants. Ils nous viennent de jeunes hommes de vingt-cinq à trente ans, plus capables de a juger» l'attitude de leurs cadets et soucieux de les connaître.
M. François Poncet, ancien élève de l'École normale supérieure, agrégé, pensionnaire de la Fondation Thiers, s'attache à vérifier, par des
exemples concrets, quelques-unes de nos observations.
Je veux croire, je crois comme vous, que la jeunesse d'aujourd'hui diffère de ce que nous étions hier, et qu'elle s'en distingue notamment par un sens impérieux de l'action, une médiocre estime de l'intellectualisme, un goût marqué des fins pratiques, une foi vivace dans l'avenir de la patrie, enfin par son culte passionné du sport.
Je n'ai pas à chercher longuement dans mes souvenirs pour y trouver des faits particuliers qui confirment ceux que vous avez rapportés. Quand nous avions dix-huit ans, l'œuvre d'Anatole France était, pour mes amis et pour moi, un sujet de délectation, une occasion de pur ravissement ; cette intelligence lucide, ce scepticisme, ce nihilisme souriant, ce style juste et mesuré nous semblaient la perfection même. Depuis lors, j'ai entendu plus d'un jeune lecteur professer qu'Anatole France lui paraissait ennuyeux, perpétuellement raisonneur, jamais ému, décevant et desséchant, inutile et déjà d'un autre âge.
Parmi mes compagnons de rhétorique, bien peu savaient à quelle carrière ils se destinaient ; ou plutôt, dans nos pensées d'avenir, nous n'envisagions pas tant le métier précis qu'il nous faudrait un jour exercer, que les études qui nous y amèneraient. Un de nos camarades attirait sur sa tête tous nos sarcasmes et tous nos mépris, parce qu'il déclarait résolument : « Moi, je veux être notaire ! » Il l'est devenu. Aujourd'hui on ne rirait plus de lui. Les élèves de première et de philosophie, que j'ai observés au cours d'une année d'enseignement dans un grand lycée du Midi, m'ont paru fort avertis de ce qu'ils voulaient faire, fort soucieux d'adapter avec exactitude et économie leurs études au résultat qu'ils en attendaient.
De leurs voyages à l'étranger, et particulièrement en Allemagne, j'ai noté aussi que les jeunes gens revenaient, non seulement fortifiés dans leur conscience nationale, mais avec une disposition belliqueuse, et je sais bien que pour ma part, quand me furent révélées pour la première fois la prodigieuse vitalité allemande et ses immenses réserves de forces, je me demandai si notre pays ne devait pas borner son ambition à garder et à accroître uniquement sa supériorité intellectuelle. A l'Ecole normale, il n'y a pas très longtemps, on pouvait entendre résonner dans les couloirs les accents de V Internationale; je veux bien que ce chant fut lancé un peu par amour du scandale et un peu pour plaisanter. Mais à ce moment nous laissions faire. Aujourd'hui la Marseillaise étouffe aussitôt les quelques voix qui reprennent encore, chez nos cadets, l'hymne révolutionnaire.
Nous avions bien aussi, au lycée, des camarades en petit nombre, qui, timidement, jouaient au foot-ball et s'intéressaient aux sports ; mais nous les prenions en pitié, comme des crétins, et, bien plus, nous les tenions pour des voyous. Aujourd'hui, mon jeune frère, de dix ans plus jeune que moi, m'entraîne, le dimanche, à des matches de rugby, au Parc des Princes, où il retrouve toute sa classe.
Je vous parle en dernier lieu du sport pour ne pas oublier que, si j'ai quelques critiques à vous adresser, la première est que vous ne me semblez pas dans cette révolution de la jeunesse attribuer au sport le rôle qui lui revient (1). Je crois ce rôle essentiel. Ce n'est pas parce que la jeunesse actuelle est anti-
(1) Dans nos articles de l'Opinion, nous avons signalé l'importance de ce rôle, mais nous avons voulu nous en remettre à quelqu'un de plus compétent que nous pour le traiter. C'est pourquoi nous avons demandé à M. G. Rozet les pages reproduites ici sur la Jeunesse et le Sport.
intellectualiste qu'elle est sportive ; c'est au contraire, et à mon avis, parce qu'elle est sportive qu'elle est anti-intellectualiste. Le sport enferme en soi une politique, une esthétique, une morale. C'est le sport qui a rendu la jeunesse plus hardie, plus combative, plus réaliste. C'est en posant la valeur du sport, qu'elle est sortie de ce nihilisme qui, d'après vous, était le propre de la génération précédente.
Et de cela, il est juste de lui faire honneur. Car elle n'a reçu de personne le goût du sport ; elle l'a apporté avec elle, et c'est elle qui l'a imposé. Je ne puis, en revanche, admettre comme un trait propre à la jeunesse ce que vous appelez « le réalisme politique » ; c'est là un phénomène beaucoup plus général, qui résulte de toute notre récente histoire intérieure. Je crois même les jeunes gens assez indifférents, dans le fond, à la politique, beaucoup plus indifférents, en tous cas, que leurs aînés, et disposés, en cette matière, à se laisser conduire par eux.
Il ne me semble pas non plus que le retour à la religion marque une originalité des jeunes ; de ce retour à la religion leurs aînés leur ont encore donné l'exemple ; succédant à une période d'anticléricalisme violent, ce fait dépasse de beaucoup les mérites propres de la génération qui vient, et je ne pense pas qu'on puisse encore en apercevoir l'exacte portée.
J'aurais souhaité aussi que vous accusiez ce qui manque à la jeunesse actuelle, et, à mon sens, c'est la bonne grâce, l'élégance, l'ironie, fort compatibles avec les qualités dont vous la louez. Voyez-la en société ; voyez comment elle se comporte avec les femmes ! En vérité, j'ai peur qu'il ne faille réagir avant peu contre une influence excessive de l'américanisme, pour garder à la manière d'être française ce charme et cette aimable politesse qui la distinguaient jadis et que le sport pourrait bien Ravoir compromis 1
Je m'associe quand même de grand cœur aux espérances que vous mettez en la génération nouvelle. Les qualités que vous remarquez chez nos jeunes gens sont de celles qui doivent grandir notre pays, de celles dont il a besoin. La jeunesse ne les eût-elles pas, d'ailleurs, telles ni si complètement que vous les lui attribuez, qu'il faudrait encore lui en faire des compliments, pour qu'elle s'attachât à les mériter.
M. Milhac, avocat à la Cour, ancien élève de l'École des sciences politiques, a trouvé dans notre enquête prétexte à certaines réflexions qui valent d'être notées :
Un des hommes qui connaît le mieux les jeunes gens — et à coup sûr une élite d'entre eux — Mgr Baudrillart, faisait à une enquête similaire cette prudente réponse : « Nous jugerons l'arbre par ses fruits. » Il serait difficile assurément d'y voir une boutade de sceptique ou de ces « esprits chagrins » qui ne peuvent pardonner au présent de leur rappeler qu'ils appartiennent au passé. En revanche, nous serions tentés de comprendre par là qu'à côté des vertus indéniables signalées par Agathon, il est des défauts qui expliqueraient pourquoi l'on peut ne pas faire trop confiance à « ceux qui viennent » et craindre que les fruits ne tiennent pas entièrement les promesses des fleurs.
Il serait pourtant injuste d'exprimer quelque défiance à l'égard de la foi patriotique qui anime les jeunes gens d'aujourd'hui. Ne doit-on pas au contraire admirer pleinement cette extraordinaire reviviscence d'un souvenir qu'on aurait pu craindre aboli, à mesure que s'éloignaient les visions douloureuses
et sanglantes d'hier. Que la mémoire fût demeurée fidèle chez les jeunes gens de l'Est, que parmi eux l'armée recrutât de nombreux officiers, il n'était à cela rien de surprenant : de Sedan comme de la ligne bleue des Vosges, leur cœur « entend toujours la plainte douloureuse des vaincus ». Mais, à l'heure actuelle, c'est partout le pays, dans les rangs de la jeunesse un désir belliqueux moins violent que profond, moins agressif que tenace. L'administrateur d'une de ces revues qui mènent le bon combat nous disait récemment : « Nous sommes soutenus par le Midi presque autant que par le Nord et l'Est. » L'unanimité même de l'élan national, qui s'affirme chaque jour en dehors et audessus des catégories confessionnelles ou politiques, nous apparaît comme le plus sûr témoignage de sa sincérité et le garant réconfortant de sa durée.
Pour ce qui concerne la renaissance catholique, et plus généralement religieuse, nous sommes heureux de nous rallier encore à l'opinion d'Agathon. Chez les jeunes gens d'aujourd'hui, la foi n'est pas sentimentale et vague, mais positive, raisonnée, capable d'avoir sur leur vie intérieure une action importante, et de renforcer leurs tendances morales, qui, pourtant, dans une large mesure, procèdent de sentiments ou d'idées bien éloignées des influences de religion.
Que sera ce mouvement catholique? Intellectuel, certes, si l'on songe aux influences littéraires qu'a soulignées Agathon, aux influences philosophiques, à celles en particulier des doctrines de Ritschl, des limites de la science, de l'expérience religieuse selon W. James et de la philosophie de l'action rattachant à un même principe la religion et la science. Sera-t-il, au même degré, un mouvement social? A considérer certaines tendances, négatrices de l'altruisme, il demeure possible, comme on l'a dit, « qu'une telle génération ne se répande pas autant que celles qui
la précèdent dans les œuvres de charité et d'humanité ». Ce qui est certain, d'ailleurs, c'est que, de l'aveu même des personnalités les plus autorisées, le recrutement des prêtres ne bénéficie pas de cette progression de l'esprit religieux. Et il y a lieu de s'en étonner d'autant plus que, par les tendances morales qu'on affirme découvrir en eux, les jeunes gens d'aujourd'hui ont, en quelque sorte, un supplément de force anti-matérialiste et une manière de prédestination que n'avaient point leurs aînés.
Cette question de vocations amène tout naturellement à se demander dans quel état d'esprit les générations nouvelles abordent le problème de la vie et comment, avec ce sens louable de l'action qui est leur caractéristique, elles entendent lui donner une solution.
Ce sens de l'action, joint aux préoccupations morales, les a guidés vers les sports par une réaction extrêmement heureuse contre l'exclusive cérébralité des générations précédentes. Mais ces manifestations d'activité ne nuiront-elles point, par l'exagération qu'il faut prévoir, à l'esprit de curiosité intellectuelle, à la vie intérieure, pour tout dire à l'idéalisme de notre race? On a, avec une injuste malice, prétendu de la femme contemporaine qu'elle était toujours sortie et que, lorsqu'elle rentrait, ce n'était jamais en ellemême. Certains craignent, non sans raison, que l'on en puisse d'ici peu affirmer autant des jeunes gens, et ils concluraient volontiers par cette appréciation que nous donnait un professeur de philosophie : « Il y a dans cette génération de quoi produire des choses excellentes : mais c'est une des moins idéalistes que l'on ait connues. » Non : des moins idéologues, surtout ; et Napoléon, qui ne prisait guère les idéologues, l'eût aimée autant qu'il est admiré d'elle (1).
(1) Une personnalité connue pour son attachement à l'idée
Tout, dans cette jeunesse, décèle une volonté ferme, une pondération précoce et un salutaire équilibre d'esprit : bref, des qualités solides, analogues à celles des bourgeois qui, sous Louis-Philippe, prenaient pour devise : « Enrichissez-vous. » Et ce conseil réaliste d'autrefois nous rappelle précisément les critiques que l'on adressait à la doctrine de W. James d'être « bien américaine... faite pour l'homme qui veut un rendement en espèces ». On ne saurait nier, par ailleurs, que les jeunes gens d'aujourd'hui soient, dans une large mesure, pragmatistes, de ceux pour qui, selon le mot de Boutroux, «la science tend à l'action et n'a d'autre objet que l'action ».
Par là même s'expliquerait cette hâte à choisir un métier et à se rendre capable de l'exercer, en négligeant, de parti pris, ce qui, dans tous les domaines, — intellectuel et moral — les pourrait distraire de ce but précis. Aussi, une École, très justement réputée pour son enseignement qui est, selon le mot de son fondateur, « le couronnement de toute éducation libérale, » a-t-elle, en 1909, développé une nouvelle section de finance privée et de banque, après avoir au contraire, en 1900, organisé une section d'Économie sociale. De même y voit-on les jeunes gens se diriger vers les concours d'État, vers ceux-là surtout qui leur permettent, après une courte carrière administrative, d'accéder très rapidement à cette féodalité financière, dont ils savent qu'elle est la grande puissance du temps présent, et dont l'influence tend à pénétrer tous les milieux, même ceux que leurs fortes
républicaine, causant pendant ces dernières vacances avec quelques amis, hommes politiques importants, disait, sans dissimuler son regret : « Cette génération dont on parle tant, sera, vous le verrez, anarchique et césarienne : anarchique, parce que son individualisme sera vite poussé à l'excès ; césarienne, parce que son orgueil et son patriotisme aimeront la force. »
traditions et leur antique organisation eussent dû rendre réfractaires.
Que, pour des professions comme l'industrie, le commerce, si nécessaires dans notre état de civilisation, il convienne de se décider sans tarder, cela ne saurait être discuté. En retour, on s'explique moins une semblable et aussi utilitaire précipitation à l'égard de ces situations que Gabriel Tarde désignait comme supérieures, parce qu'on exerçait par elles une action intermentale étendue et profonde sur les volontés, les intelligences, les sensibilités. Cette tendance a même été condamnée à l'avance par un homme d'action : M. Raymond Poincaré disait, dans un discours prononcé en 1897 : « Je n'aime pas beaucoup, pour ma part, les vocations trop précoces et trop enthousiastes : à ces déterminations hâtives, je préfère les hésitations scrupuleuses d'une conscience qui s'interroge, et, au besoin même, les révoltes instinctives d'une intelligence curieuse et fière devant le joug d'une spécialisation prématurée. »
Par bonheur, sur les plus jeunes représentants de cette génération a pu s'exercer l'influence de la campagne menée pour la renaissance des études classiques. On les voit, tel ce bachelier d'hier (que citait l'enquête de Y Opinion), préférer « les jeunes gens qui se nourrissent d'idées enthousiastes et de sentiments », réprouver au contraire ceux — et il en est beaucoup — qui doivent à « un arrivisme sans noblesse » de ne se passionner jamais « que pour un résultat immédiat et pratique ».
C'est par ces tout jeunes gens suffisamment avertis des nécessités présentes, assez énergiques pour s'y pouvoir adapter, mais aussi non oublieux des enseignements et des utiles influences du passé, que pourrait se réaliser l'harmonieuse synthèse des tendances individualistes et altruistes. S'il en est ainsi, mais
dans ce cas seulement, comme la génération qui monte est une génération forte, nous nous réjouirions autant que quiconque à voir, dans l'intérêt supérieur du pays, s'accomplir les prévisions optimistes d'Agathon.
Voici de M. Fr.-Guillaume de Maigret une lettre précise, qui vient d'un homme qui a médité sa réponse et réalise une condition de compétence véritable. Dans son livre : le Carnet d'un vieux maître, M. de Maigret nous avait présenté divers types de jeunes gens d'aujourd'hui.
Il n'y a guère à dire, après votre excellente enquête. Vous avez abordé la question tout entière et l'avez résolue. Elle est, pour l'instant, épuisée. Et même (c'est la seule objection que je trouve à faire) vous avez été, selon le mot, trop explicite, trop logique, trop philosophique. Là-dessus portera la critique que vous me demandez. Vous nous avez montré l'esprit des jeunes plus organisé, plus « intellectuel » qu'il n'est en réalité, je crois, au moins dans son ensemble. Vous avez surtout interrogé l'élite pensante de la jeune génération, étudiants de Sorbonne, élèves de l'École normale, jeunes écrivains et journalistes. Tous ceux-ci, certes, — et c'est ce qui les distingue de leurs aînés, les intellectuels de 1890 — sont en étroite communion de sentiments avec le reste de leurs contemporains ; mais ils possèdent l'esprit nouveau d'une façon très exceptionnellement consciente. Ils savent ce qu'ils sont et pourquoi ils le sont. Ils ont une philosophie. Leur attitude est, dès maintenant, et en face de tous les problèmes actuels, définie, voulue.
Ils sont, dites-vous, patriotes, moralistes et catholiques. La masse des autres n'a pas raisonné assez pour être tout cela, au moins de la même manière. Elle s'est contentée de sentir. Elle n'a pas d'opinions très déterminées ni de ligne de conduite arrêtée. Ce sont là, dites-vous, des différences sans importance. « C'est cette jeunesse intellectuelle que seule nous étudions. Elle seule est intéressante. » Est-ce bien exact? Dans un temps où, comme vous dites, l'admiration va moins aux idées qu'aux hommes, l'élite effective sera-t-elle bien l'élite pensante? Je crois plutôt qu'il se créera, pour conduire la masse de ces nouveaux venus — parmi cette masse et différente d'elle seulement par l'ardeur de sa volonté — une élite agissante, tout autre que l'élite intellectuelle, et qui aura plus de prestige qu'elle. Cette élite, il me semble la voir déjà se former et, puisque vous voulez bien me demander mon sentiment, c'est d'elle que je parlerai. Comment se compose-t-elle actuellement? De jeunes « bourgeois » et de « populaires » également ardents^ qui, ne devant pas être des intellectuels de carrière, n'ont, ni les uns, ni les autres, fait ce qu'il fallait pour le devenir d'esprit. Les plus avantagés ont reçu une bonne éducation secondaire. Quelques-uns en ont profité, quoiqu'ils se soient empressés d'oublier les leçons qu'on leur avait données. Les autres n'ont qu'une instruction sommaire, mais une expérience plus forte de la vie. Tous ne s'occupent guère de débrouiller les idées confuses qu'ils ont, ni de les rendre claires, ni d'en tirer un principe d'action. Futurs commerçants, industriels, officiers, sportsmen, etc., ils ne se soucient que d'être « calés » dans leur partie. Dans la vie courante, ce sont des « professionnels ». Leur morale ordinaire est faite, en grande partie, des habitudes de leur milieu de métier. Pour tout le reste, en art, en politique, dans le domaine
religieux, ils suivent les conseils de leur « sensibilité » ou, si vous voulez, de leur tempérament. Et c'est leur tempérament seul, non leurs idées, qui les rend différents de leurs éducateurs.
Pour dire ce qu'il est, ce tempérament, je n'ajouterai rien à votre enquête, qui, je le répète, est complète. Je me contenterai de dégager de toutes vos remarques celles qui paraissent le mieux s'accorder avec mes observations personnelles. Mais, tout d'abord, je les résumerai d'un mot. C'est celui qu'ils ont hérité de leurs aïeux par-dessus la tête de leurs pères, anémiés par la défaite. Il est tout militaire. Ce qualificatif peut sembler mal choisi. Mais, dans son acception psychologique, c'est non seulement le meilleur qu'on puisse opposer à la pusillanimité, à l'esprit compliqué, discuteur, anarchique et utopiste de l'autre génération ; mais le seul qui exprime une certaine qualité d'énergie, d'activité, de simplicité morale, de gaieté et de résistance physique. Il s'applique à merveille à ceux dont je parle. Nous allons le voir, en relevant, par sélection, dans votre enquête, leurs tendances particulières.
Leur patriotisme, d'abord. — Il est tout militaire. C'est surtout un esprit de solidarité. Pour reprendre vos propres paroles : « le caractère original de leur sentiment national, c'est qu'il est devenu moins territorial. Il s'est transformé en sentiment de race, de culture ». Très exact. Leur foi patriotique, à ce que j'ai pu remarquer en écoutant beaucoup d'entre eux, est dégagée, ou presque, de cet attachement passionné au territoire et aux choses locales, a la terre et aux morts, qui formait et qui forme encore le fond du patriotisme des Français plus âgés. Un tel sentimentalisme en eux n'est point dominant. Us se sentent moins d'un pays que d'un peuple. Non seulement « de réalités physiques, naturelles, les fron-
tières sont devenues à leurs yeux une réalité morale », mais encore cette réalité morale a plus de place dans leur cœur que le sol même de la patrie. Elle prime aussi l'amour du semblable, du compatriote. La phrase d'un aîné que vous avez citée : « Je sacrifierais la vie de cent imbéciles français à celle d'un intelligent de n'importe où, » les ferait bondir, ces jeunes. Mais, notez-le bien, non pas tant parce qu'ils en seraient affectés dans leur cœur (comme on peut l'être, par exemple, lorsque la vie d'un ami ou d'un proche est mise en jeu avec légèreté), que parce que leur fierté de race, leur esprit de solidarité à l'égard de tous les membres de la nation, disons le mot, leur loyalisme en serait blessé. Voyez comme ce sentiment est militaire. C'est celui du soldat d'autrefois, du soldat de carrière, qui mettait l'amour pour les siens, pour ses camarades, bien au-dessous de la fidélité à son corps de troupe, qui était sa suprême loi. Le patriotisme des jeunes est à base d'esprit de corps.
Remarquez aussi qu'il n'est pas chauvin. Je veux dire qu'il ne s'agrémente pas nécessairement de la haine de l'étranger. Ces jeunes ont plus voyagé que la plupart de leurs aînés. Ils ont senti, comme vous avez dit, « l'opposition des étrangers à eux-mêmes, » ils ont « pris conscience de leurs différences ».
Mais, par là même, ils ont acquis une certaine objectivité dans le jugement qu'ils portent sur les autres peuples. Ces différences ne les irritent plus. Ils se préfèrent, voilà tout. Leur sentiment, loin d'être haineux, n'est qu'une sorte de quant-à-soi calme et fort. En somme — et peut-être faut-il voir là l'influence des sports collectifs — sur quelque terrain que ce soit, économique, politique ou autre, ils se considèrent, vis-à-vis de leurs adversaires, un peu comme des joueurs de foot-ball ou de tennis. Leur souci n'est que d'être plus vigoureux, plus habiles, mieux préparés.
pour vaincre. Mais pourquoi détesteraient-ils l'ennemi? Il faudrait pour cela que celui-ci leur en eût donné des motifs particuliers, comme ce fut par exemple le cas de l'Allemagne, avec ses agaceries de ces dernières années.
Cette attitude encore est toute militaire. Seul de tous les hommes, le soldat peut ne point avoir d'antipathie pour celui dont il se garde et qu'il combat, puisque seul il n'obéit point à son sentiment personnel, mais à des nécessités ou à une cause supérieures.
Militaire encore — il n'est point besoin d'y insister — cet attrait de la guerre, non pour se défendre, « non pour conquérir une province. Non pour exterminer une nation. Non pour régler un conflit d'intérêts » mais « pour l'amour de l'art ». Quant à cette admiration du héros, de celui « qui a donné de l'homme concret, vivant, la formule la plus saisissante », ils l'éprouvent, certes, comme toutes les natures généreuses, mais d'une façon encore moins théorique, moins « en principe » que les jeunes intellectuels dont vous vous êtes fait le porte-paroles. Ils ne la satisfont pas par la lecture des livres d'histoire ou des biographies. Ils la vivent, si l'on peut dire, en ce sens qu'ils s'attachent fortement, quelle que soit leur profession, banale ou aventureuse, aux individualités les plus puissantes de leur entourage. C'est ainsi qu'ils respirent le mieux cette « contagion de vaillance », cette « conscience de la réalité et de la lutte » que vous avez dites. Mais, s'ils ne sont point curieux, comme leurs aînés, de la réalité « en amateurs », ils ne le sont pas davantage par une sorte « d'égoïsme spontané qui demander : Qu'en puis-je faire qui profite à DM vie, qui aide à mon perfectionnement? » Ils sont ardents et nithousiastes, tout simplement. Ils ont du sang jeune et des muscles. Ils se dépensent et
se dévouent sans réfléchir. En cela encore, ils sont ce que j'appelle militaires.
Leur absence d'esprit de recherche, de souci philosophique, que j'ai souvent constatée, m'oblige à n'être pas de votre avis en ce qui concerne le mouvement catholique dans la jeunesse. Ou du moins, je crois que ce mouvement n'a lieu que chez les « intellectuels ». Les autres, ou bien sont catholiques par habitude, par éducation, et le resteront, ou bien ne le sont pas du tout et ne tendent pas à le devenir. Le désir de se confirmer ou de s'engager par la réflexion métaphysique dans une foi, pour ensuite se soumettre à une discipline religieuse, suppose qu'on manque de foi, qu'on a l'esprit inquiet. Ce qui n'est pas le cas des jeunes gens dont je parle. Ils ont foi dans la vie, dans l'homme, dans leur jeunesse, et ils n'ont pas besoin même de se le dire. Leur assurance est instinctive. Ils ne doutent de rien, bien qu'ils ne lisent — et j'avoue qu'ils ont tort — ni Claudel, ni Péguy, ni Francis Jammes. Seulement, ils ne connaissent rien ou que peu de chose du « mouvement philosophique de ces vingt dernières années », y compris la philosophie de Bergson, et, comme vous le laissez entendre, le néo-catholicisme des jeunes « intellectuels » n'en est que la suite logique.
Je ne noterai que ceci : ceux que j'appelle l'élite effective de la génération nouvelle sont dénués de toute passion cléricale ou anticléricale. Les querelles de leurs pères en cette matière ne les intéressent pas.
Les tendances morales. — Je ne suis pas convaincu du « moralisme » des jeunes, ou du moins, là encore, il est nécessaire, je crois, d'établir une distinction entre les « intellectuels » de la génération nouvelle et les « agissants ». Les premiers, ditesvous, éprouvent le besoin d'un ordre sensible, d'une discipline intérieure pour soutenir et diriger leur vie
active. Ils ont horreur du dérèglement, de l'anarchie comme de la pire entrave au développement de soimême, à la véritable liberté. Mais les autres, pour la même raison qu'ils se préoccupent peu de se définir une ligne de conduite rationnelle, ne sont point animés d'un tel sentiment de self-controle Par contre, je crois avec vous qu'ils ont le sentiment d'une « concience professionnelle » et c'est, à mon sens, à une discipline extérieure, discipline nationale, politique, militaire, sociale ou syndicale, qu'ils aspirent. Ce qu'on peut appeler leur sens moral, ne me paraît être que le sentiment tout militaire de l'honneur : esprit de fidélité à son idéal, à ses amis, à ses pairs, à ses engagements, mépris et honte de la lâcheté, esprit de dévouement, franchise, etc. S'ils vivent pour la plupart sans désordre, c'est que, comme vous l'avez dit, « l'action est le critérium de la moralité ». Mais alors donnons à ce mot un sens large et dépourvu de toute contrainte voulue. La morale des jeunes ne leur est ni inspirée par une croyance ou une philosophie, ni dictée par des principes personnels, ni imposée par des préjugés quelconques. Elle résulte forcément de ce que j'ai nommé le tempérament militaire. Un cerveau dépourvu de littérature, un corps sain et aguerri ne peuvent se complaire « à l'étrange et au morbide ». Tout au plus, un soldat peut-il être enclin « au vice impétueux qui bouillonne dans le cœur d'un roi barbare ou d'un prince de la Renaissance italienne » ; mais encore faut-il pour cela qu'il soit blasé sur le reste, et ce n'est pas le cas. Ceux dont nous parlons n'ont besoin d'aucun vice pour se satisfaire. Ils sont jeunes. Les plaisirs naturels leur suffisent. Mais, Dieu merci ! leur manière d'être n'a rien de puritain. Je doute même qu'ils soient, comme vous dites, « pénétrés de la gravité de certains sentiments que leurs aînés traitaient avec ironie et légèreté ». L'amour est
pour eux un plaisir comme pour tout le monde et, s'ils se marient tôt, c'est simplement qu'ils ont plus de courage, plus d'élan que leurs aînés et qu'ils supputent moins les difficultés de la vie.
Que dirai-je, pour terminer, des tendances politiques de la jeunesse, sinon que vous les avez indiquées mieux que quiconque. Ceux qui formeront l'élite agissante de demain ne sont encore embrigadés dans aucun parti. Jusqu'ici, leurs occupations, leurs plaisirs, autant que le peu d'intérêt qu'ils portent aux discussions de leurs pères, les ont tenus éloignés des réunions publiques et des affiches électorales. Ils ne lisent ni Georges Sorel, ni Maurras — je les en blâme encore. Aussi ne sont-ils que Français, mais ils le sont de toute la force de leur tempérament militaire, c'est-à-dire sans raisonner, avec courage, avec violence, avec injustice, comme il faut l'être. Ils sont dans l'attente. Toute grande chose qu'on leur présentera les trouvera prêts à donner leur sang. Mais aucun gouvernement ne saurait les satisfaire, quelle que soit sa forme, qui ne serait pas assez national et ne contenterait pas la fierté qu'ils ont de la grandeur de leur pays.