CHAPITRE VII
J~a Xomo<u ci JbiD ; oit tTiLctcbuic y*n cu\uahawc j ; ùeà luexvcviieb cnv eue/ opète-»N
— (( C'est aujourd'hui la pompe à air , mon frère ! » s'écria Lucie. « Tu sais bien , comme tu avais coutume de dire a papa, c'est aujourd'hui le baromètre î »
— (c Mon oncle, » dit Henri, « a été assez bon , pour me prêter sa pompe a air portative, afin de te la montrer. N'étaitce pas bien de la bonté a lui ? »
— « Oh ! oui , en vérité ! et comme c'est commode d'avoir tant de choses portatives ! un baromètre portatif, un hygromètre portatif, et, encore une pompe à air portative ! »
— - « Maintenant , Lucie , rappelle-toi quelle est la principale chose que l'on fait en pompant. »
— (( N'est-ce pas un vide ? » dit Lucie en hésitant , comme si elle eût craint de faire une méprise.
— ■ « Oui, certainement, ma chère, »
reprit Henri ; « rassure-toi tout-a-fait la- dessus. »
— « Oli ! j'en étais presque sûre : seulement je n'osais te le dire d'abord , de crainte de me tromper. »
— « iNe t'effraie donc point. Quand tu sais une chose , dis-la avec assurance et avec certitude. La vérité ne peut pas changer du jour au lendemain : et d'ailleurs, tu sais que la vérité ne change jamais. »
— « C'est rassurant, Henri. ^S'est-ce pas Boyle qui a inventé la pompe a air , ou est-ce Torricclli? »
— « 2>i l'un , ni l'autre. C'est cette poésie que tuas récitée, qui t'a mis ces erreurs en tète. Quand une fois on s'est mis quelque chose de faux dans l'esprit, il n'y a plus moyen de l'en faire sortir : et pourtant , tu n'as pas tout-a-fait tort. Boyle perfectionna beaucoup la pompe a air, et on la nomme quelquefois le vide de Boyle. Mais Boyle était trop honnête homme pour réclamer l'honneur d'avoir découvert le premier le moyen d'opérer le vide : j'entends de l'avoir appliqué le premier à la pompe à air. Il savait, et il l'a toujours dit, qu'Otto de Guerike en était l'inventeur, h
— a Eli bien ! supposons que cela soit, )> reprit Lucie , « tu n'as pas besoin de m'en dire davantage la-dessus. Je ne
me soucie guère cle savoir qui , le premier, a trouvé moyen cle faire le vide, ni qui Fa appliqué le premier à la pompe a air. »
— (c Tu ne t'en soucies guère; mais, ma chère Lucie , réfléchis donc .à ce que tu dis. Supposons que j'eusse inventé la pompe a air , ou quelque chose d'aussi important, te serait-il égal, a toi , qui es ma sœur , qu'une autre personne m'enlevât l'honneur et la gloire de mon invention? n
— « Oh non ! j'en serais fort en colère. Mais tu es mon frère , et tu es vivant. Il n'y a pas de doute que je serais très-fâchée qu'on voulût te voler ta gloire. Mais ces autres messieurs, M. Boyle et M. Otto-de- Guerike ne me sont rien a moi. D'ailleurs, ils sont morts et enterrés depuis longtemps , et qui veux-tu que ça intéresse a présent ? »
<— - « Beaucoup de personnes , » dit Henri. « Supposons que ce fut mon père, ou mon grand-père , ou mon grand-grandp^re, crois-tu que cela ne m'intéresserait pas , ni toi non plus? Eh Lien, c'est la même chose pour les enfans d'Otto-de- Guerike ou de Boyle; pour leurs petits enfans, ou les enfans de leurs petits enfans, s'il en existe. Et je sais qu'il y a une nomireuse famille des Boyles , et crois-tu
que pour le monde entier, ils voulussent céder a d'autres le vide de Bojle ?
— « Je ne le pense pas, » dit Lucie ; (( mais parlons donc de la pompe a air et du vide , sans nous disputer sur les inventeurs. »
— « Volontiers. Mais avant que je commence a te rien expliquer, rappelletoi que ce que tu vas voir est une pompe a pomper de l'air, et non de l'eau. Ainsi ôtetoi tout-a-fait l'autre pompe de la tète. »
— i( Je ne pense plus du tout à la pompe a eau ; je comprends que la pompe a air est pour pomper de l'air. Mais, mon frère, avant de commencer, laisse-moi te dire une chose. »
— (( Eh Lien , dis; pourvu que ce ne soit pas de la poésie. »
— a Non ; seulement, c'est que je crois qu'un soumet est une espèce de pompe a air. Hein , Henri ? »
— « Ce n'est pas si mal trouvé , Lucie. Un soumet est, jusqu'à un certain point , une espèce de pompe a air : et cepenv dant ça ne pourrait jamais être une véritable pompe sans deux soupapes. Mais ne continue pas a penser a cela, pendant que je t'explique autre chose. Maintenant , regarde la pompe à air de mon oncle : tu vois bien ceci , » continua Henri , et il lui montra du doigt une grosse cloche de
verre, qui était sur une espèce de piédestal, (c Lucie i que crois-tu qu'il y ait ladessous ? »
— (c De l'air , a ce que je suppose , » dit Lucie.
— ((Oui -, cette cloche est remplie d'air, » reprit Henri ; « elle ne renferme rien autre chose. Ce qu'il s'agit de faire à présent , est de tirer dehors tout l'air qui est sous la cloche ; et cela se fait par le moyen de ces pompes , » ajouta- t-il, en désignant deux grands cylindres de bronze qui étaient sur le piédestal avec la cloche ; ils communiquaient par le bas a un tuyau qui ouvrait sous le verre même. Il y avait un manche avec lequel, il avertit Lucie, qu'elle pouvait faire descendre et remonter le piston de ces pompes.
(( De la même manière dont le piston montait et descendait dans la pompe a eau, hier, » dit-elle. « Je vois, je vois : c'est a peu près la même chose ; seulement celle-ci pompe l'air , et l'autre pompe l'eau. Je comprends toute cette machine à merveille. »
— (( Attends , attends un peu , madame Brouillon. Tu ne la comprends pas si bien que tu te l'imagines. Tu ne vois que les ressemblances, mais il y a des différences que tu ne vois pas encore, et que tu ne peux pas voir , ma chère madame
Brouillon , parce qu'il faut beaucoup plus de temps pour distinguer les différences , que pour saisir ça et Ta quelques points de rapprochement, madame Broui... » Elle lui mit la main sur la Louche, afin de l'empêcher de répeler son sobriquet.
a Mon frère , ne m'appelle pas madame Brouillon; je serai aussi attentive que tu voudras, et je ne te dirai plus aucune des ressemblances que je vois ; je me tairai , et je te ferai seulement signe de la tête , quand même je comprendrais parfaitement, »
— « Eh bien, regarde la machine qui est devant toi , » reprit Henri , « et observe ce que je fais. Je vais mouvoir la poignée que tu vois en haut ; elle élèvera un des pistons. Qu'est-ce qui est dessous le piston ? »
— «Rien, » dit alors Lucie; mais ensuite elle ajouta , a je crois qu'il y a un vide. »
— K C'est vrai. Et qu'arrive -t-il a présent ? ))
— « L'air y entre tout de suite pour le remplir, a ce que je suppose, » ditelle.
— a D'où vient-il? )) demanda Henri/
— « Il faut qu'il vienne de la cloche , a travers ce tuyau , qui conduit de la cloche au bas des pompes. »
— « Alors , quand cela arrive , il y a moins d'air dans la cloche qu'auparavant, n'est-ce pas? » dit Henri. « Si je fais redescendre le piston , qu'en résulterat-il?»
— « Tu refouleras l'air qui est sous îe piston jusque dans le tuyau, et de lk dans la cloche , » répondit Lucie , « a moins qu'il n'y ait une soupape au bas de la pompe qui se ferme contre l'air, et l'empêche de retourner d'où il vient.
Quoique je ne la voie pas , je suppose qu'il y a cette même soupape , parce que tu m'as dit qu'elle était nécessaire dans toutes les pompes. »
— (( Tu supposes fort bien , et tu as très-bonne mémoire. 11 y a effectivement une soupape qui empêche l'air de retourner dans la cloche , quand je pousse le piston en bas. Mais , que devient cet air? ))
— « Il sort en dehors par la soupape du piston, a ce que je suppose , et se mêle à l'air extérieur. »
— « Très-vrai. Maintenant , je vais faire encore aller le manche , et répéter l'opération. J'aurais dû te dire que la force expansive de l'air nous aide a pomper. »
— t (c Je ne comprends pas cela, » dit Lucie.
— (( Si , ma chère ; tu le comprendras si tu veux seulement te rappeler les expériences que papa nous a montrées avec une vessie. »
— — « Oh , il y a si long-temps ! »
— « Oui, mais tu dois te souvenir d'avoir vu la vessie s'enfler par la force expansive de l'air ; et tu te rappelles peut-être, qu'après avoir soufflé dedans pendant quelque temps, nous ne pûmes pas y faire entrer plus d'air; la vessie devint si grosse , si grosse , que nous pouvions a peine tenir l'ouverture pour l'attacher. »
— « Je me le rappelle, » dit Lucie.
— <( Si nous avions lâché le cordon, et que la vessie se fût ouverte toute grande , que serait-il arrivé? »
— « Tout l'air en serait sorti. »
— « Oui; tu sais que l'air se dilate et remplit tout espace vide. Maintenant que j'ai tiré tout l'air que j'ai pu de la cloche, et qu'il n'y a plus rien dedans, c'est ce que nous appelons un vide ; quoique les gens très-précis te diraient, Lucie, qu'il n'y a point de vide parfait. »
— k Oh! je me contente bien de ton explication , » dit Lucie , « et je crois qu'à présent je comprends réellement la pompe a air. 3N'y a-t-il point d'autre différence entre elle et la pompe à eau, mon frère?
Tu as dit qu'il y en avait une grande. »
— « Je l'ai dit, et je t'expliquerai ce que c'est , si tu veux, repondre a mes questions, patiemment. Dans la pompe en verre que tu as vue hier, qu'est-ce qui pressait l'eau et la faisait entrer dans le vide au-dessous du piston? »
— « C'était l'air extérieur ; le poids de l'air pesant sur la surface de l'eau qui était dans la cuve , la forçait à entrer dans le tuyau. >)
— ce Exactement. Il en est de même dans toutes les pompes à eau. Mais ici il n'y a point d'eau sur laquelle l'air puisse peser : comment donc ce vide se remplitil ? )j
— « Par le poids ou la force de l'air , seulement^ a ce que je crois, » dit-elle.
« — ce De quel air? » demanda Henri.
— « Il faut que ce soit l'air dans la cloche, car je n'en vois point d'autre ; mais il y en a si peu , si peu, que ça ne peut pas être assez pesant. »
— « Non, )) dit-il, « ce n'est pas par le poids que cette pompe agit , mais par Y élasticité de l'air même : c'est la la différence que je voulais te faire observer , entre la pompe a air et la pompe a eau. )>
— (c Par l'élasticité de Pair ? »
*— ce Oui, tu as senti la force de cette
élasticité clans la vessie, quanti elle était pleine d'air. »
Lucie dit qu'elle aimerait a la sentir encore; elle Pavait presque oubliée. Henri souilla dan s une vessie, et la remplit de vent: et lorsqu'elle fut gonflée , il la pria d'essayer de la presser: et elle sentit l'espèce de résistance que l'air lui opposait. Après qu'elle eut pressé la vessie , elle la vit revenir à sa première forme.
— « L'élasticité de l'air dans la cloche, » reprit Henri, « est ce qui remplit le vide au-dessous du piston, chaque fois qu'on le remonte. Maintenant, en voilà la description, avec une planche, dans les Dialogues Scientifiques ; et c'est tout ce que tu as besoin d'en savoir pour le moment. Attends, je vais chercher la gravure de la pompe à air dans l'Encyclopédie de Rees, pour voir si je n'ai rien oublié de ce que je devais l'expliquer. »
Comme il ouvrait le livre , Lucie vit les gravures , et fit une mine un peu effrayée.
« Ah mon Dieu! il semble qu'il y ait autant de différentes pompes a air , qu'il y a d'hygromètres ! v dit-elle en soupirant.
— a N'aie pas peur, je ne veux pas te les montrer toutes,» reprit Henri; r< mais, maintenant que tu connais le principe général,
tu trouverais aussi facile de les comprendre que moi. »
— « Oh non ! » dit Lucie, « il y a un si grand nombre de tuyaux , de soupapes , et de petits a, b, p , q , s / »
— a Ils n'ont rapport qu'aux difFérens perfectionnemens faits pour empêcher l'air extérieur de rentrer, tandis qu'on pompe l'air hors du verre qui doit se vider : c'est ce qu'on s'applique constamment a faire le mieux possible. Une pompe est meilleure qu'une autre, selon qu'elle opère le vide plus complètement et plus facilement, et selon qu'elle épuise ou vide parfaitement le vase. A propos, j'aurais dû te dire que ce vase s'appelle un récipient y et lorsqu'il est vide, on le nomme un récipient épuisé. Je me suis bien tourmenté pour savoir la signification de ces mots. »
— « Merci , Henri , de t'en être souvenu pour me le dire. »
— « A présent , ma chère Lucie , tu vas faire aller un peu la pompe a air toi-même, comme tu as fait aller la pompe a eau , hier. »
— (c Oh ! merci, merci, » s'écria-telle avec joie, « II n'y a rien de tel que de travailler soi-même ; ça fixe si bien les choses dans la tête! Je me rappelle beaucoup mieux leur forme , et leur usage, quand je les ai touchées. »
Tandis qu'Henri plaçait sa machine , tle manière a ce qu'elle fût plus commode pour Lucie , elle se tourna pour regarder le livre de gravures qui était ouvert sur la table, a Comme cette pompe a air est Lieu faite , » dit-elle. « Elle est toute pareille a celle de mon oncle ; pas tout-à-fait pareille, peut-être. J'aurai soin de faire bien attention aux différences. »
— (( Elle est en effet très-semblable, » dit Henri- « il n'y a point de différences importantes. »
— « Si nous n'avions pas eu celle de mon oncle, » reprit Lucie, « je crois que tu aurais pu me faire connaître la pompe a air tout aussi bien d'après cette gravure; c'est-à-dire, après avoir vu la pompe de verre hier et sa soupape , et son piston; car sans cela je ne l'aurais pas compris d'après cette planche , parce que je ne vois ici que l'extérieur d'une pompe. Quand bien même tu m'aurais décrit les soupapes , et que tu me les aurais expliquées clairement, je ne les aurais jamais si bien comprises qu'en les voyant, en les touchant et en les faisant mouvoir moi-même. »
— « Certainement , » dit Henri ; « mais quand on ne peut avoir la chose même, ces gravures ou ces dessins aident beaucoup. Regarde, quoique tu ne voie*
l3o LES JEUNES
que l'extérieur de la pompe, dans cette gravure-la; dans celle-ci, voila l'intérieur d'une pompe a air, ouverte tout exprès pour que tu puisses l'étudier. Tu sais ce qu'on entend par une section? »
— (c Oh oui ! » dit Lucie. « Supposons quelque chose coupé en deux ; ce qu'on voit dans l'intérieur de chaque partie, quand elles sont séparées , est une section. Papa m'a expliqué cela, et me l'a montré en partageant un citron en deux pour moi. Je me rappelle aussi bien que si je l'avais encore devant les yeux , l'intérieur du citron , avec les pépins coupés à moitié , chacun dans leurs petites cellules, qui étaient ouvertes aussi , et je me rappelle »
— « Fort bien, ma chère, » interrompit Henri, « tu te rappelles très-bien ce qu'on entend par une section, ainsi tu comprendras cette planche et cette figure. Mais, Lucie, ne crains donc jamais de. me dire que tu ne comprends pas; tu sais que je n'ai appris ces choses que tout dernièrement, moi-même, et je me souviens des drôles de méprises que j'avais coutume de faire , et de la peine que j'avais souvent a trouver ce que papa me demandait. ))
Lucie regarda les gravures sans alarme.
Comme elle savait ce qu'elles représen-
INDUSTRIELS. l3l
taient, elle ne se mit point l'esprit a l'envers , et elle ne craignit pas de se trop fatiguer.
Après avoir examiné la section , elle dit que tout lui paraissait aussi clair que si elle Peut vu a travers une glace. Un moment après elle marmotta à demi-voix, quelque chose sur un homme qui avait une fenêtre au cœur ; mais, soit qu'elle ne parlât pas assez haut pour qu'Henri l'entendit, soit qu'il ne jugeât pas à propos de relever la chose, il ferma le livre en disant : « maintenant, nous avons assez des gravures. Je croyais , il n'y a qu'un moment, que tu étais fort impatiente de faire aller la pompe a air toi-même , Lucie. »
— Je le suis encore , Henri; seulement ce n'était pas tout-a-fait prêt, et je regardais les gravures , en attendant. A présent, laisse-moi pomper. »
— « Pompe, comme cela, » dit-il , en lui montrant comment il fallait tenir le manche, et le mouvoir en arrière et en avant, de manière à ce qu'il fît travailler les deux pistons à la fois.
Elle le lit aller , mais non sans peine. Après qu'elle eut pompé pendant quelques minutes , elle trouva que la difficulté' augmentait, et demanda d'où cela venait.
Henri lui dit que c'était causé par la ré-
l32 LES JEUNES
sistance qu'occasionnait la pression de l'air extérieur , qui devient plus grande à mesure que le récipient est de plus en plus épuisé d'air. Il ôta la cloche , posa la main de Lucie sur l'ouverture du tuyau qui communique avecles pompes, et lui dit de faire aller doucement les pistons avec son autre main. Elle le fit, et sentit la partie de la paume de sa main qui était au-dessus du tuyau, attirée en dedans. Son frère lui répétait : « doucement 3 doucement I » comme elle faisait aller la manivelle. Il n'y eut bientôt plus besoin de le lui dire , car elle sentit «a peau attirée assez fortement pour lui causer une douleur vive, et elle devint toute rouge de peur.
— « Oh, mon frère, ça me fait bien mal, bien mal! Je ne puis pas ôter ma main, que faut-il que je fasse? »
— « Cesse de pomper, » dit-il , « et ne t'effraie pas; il n'y a point de danger. »
Elle cessa, et son frère tourna une vis de manière a laisser rentrer l'air dans ie récipient: elle fut soulagée, et montra a Henri un cercle violet autour de la paume de sa main.
Il la plaignit un peu, très-peu. Lucie trouva que ce n'était pas tout-a-fait assez.
« Je sais , » dit - il , « exactement combien ça fait de mal, parce que j'ai
fait la moine chose cent fois ; mais je voulais t'en faire faire l'essai. Tu as dit toimême qu'il n'y avait rien de tel pour se rappeler les choses, comme d'y toucher et de les sentir. Que crois-tu qui t'ait causé cette douleur? »
Lucie répondit d'abord qu'elle n'eu savait rien.
« Parce que tu penses a la douleur que lu as à h. main, )> dit-il.
— a C'est vrai, mais elle commence à diminuer. Que me demandais-tu? »
— « Je te demandais ce qui t'avait fait enfler la main, comme si le tuyau qui donne dans le récipient l'eut attiré a lui, ou sucé? »
Elle réfléchit un moment, et répondit:
« Je crois que c'était la pression de l'air extérieur qui essayait d'entrer dans ce trou pour remplir le vide, et qui, en étant empêché par la paume de ma main , la poussait eu dedans aussi fort qu'il pouvait. A présent je suis Lien sûre d'avoir sentila. pression de l'air invisible ; laissemoi te réciter ce vers :
« L'élastique pression d'un invisible agent. »
Henri le répéta après elle , déclarant qu'il le trouvait fort joli , d'autant mieux qu'il avait au moins le sens commun. Lucie l'avait dit juste au bon moment, sans l'iu-
l34 LES JEUNES
tciTompre 7 et sans le déranger de ce qui l'occupait. 11 en fut si charmé qu'il lui demanda de réciter de nouveau tous ces vers pour lui; et lorsqu'ils allèrent visiter leur jardin , au lieu de commencer a labourer, il la pria de lui redire encore une fois les vers , parce qu*il voulait les apprendre par cœur. Lucie fit naître ainsi en lui un peu de*son goût pour la poésie , tandis que de son côté il lui faisait partager son amour pour la science.
En récitant les vers , Lucie remarqua que les uns faisaient allusion au baromètre , et les autres a la pompe a air. Lorsqu'elle les avait d'abord appris , tout cela s'était si bien embrouillé dans sa tête , qu'elle n'y comprenait presque rien.
« Le tube épuise' d'air , reçoit l'argent liquide ; De la boule brillante il monte dans le vide : Là, balance de l'air, il a pesé les Cieux; Ou, suivant des autans le cours capricieux, Selon le froid , le chaud , et le sec , et l'humide , Il varie , et prédit leur changement rapide. »
Elle savait maintenant que c'était la description du baromètre , et les vers suivans celle de la pompe a air :
« Vois comment, dans la pompe où le piston
s'agite , La soupape s'entrouvre , et l'air se précipite ;
INDUSTRIELS. l35
Puis, pressé de nouveau dans sa prison d'airain, Vois comment il s'enfuit par un nouveau chemin A chaque coup, plus froid, plus rare est le fluide : Le cristal s'obscurcit d'une vapeur humide ; Sa voûte, que partout l'air presse avec effort, Est l'empire du vide où le silence dort ! »
Tandis qu'Henri apprenait ces vers par cœur, Lucie qui les lui souillait, s'arrêta au sixième.
u Je ne comprends pas ce passage sur le « cristal qu'obscurcit une vapeur humide. » Je n'ai pas aperçu de vapeur sur la cloche de verre. »
Son frère lui dit que ce passage avait rapport a un fait dont il ne lui avait pas encore parlé , que son père ne lui avait fait observer que tout dernièrement , et qu'il ne comprenait pas encore d'une manière assez nette , pour essayer de le lui expliquer.
Lucie l'assura qu'elle se contenterait d'attendre, qu'il valait mieux ne pas tout savoir a la fois , et qu'il était agre'able d'avoir toujours quelque chose de nouveau devant soi. Mais elle avoua que , quoique la pompe a air lui parut une machine curieuse et ingénieuse , en ce qu'elle se servait de l'air pour chasser l'air en dehors , cependant, elle regardait la pompe a eau comme une invention beaucoup plus importante, et surtout beaucoup plus utile. Elle
croyait que la pompe a air ne servait a rien. Henri sourit, et répondit :« Je le croyais aussi d'abord, mais c'était par ignorance. Quand tu en sauras davantage , tu verras que la pompe a air est d'une grande utilité. H y a beaucoup d'expériences dans l'histoire naturelle que papa m'a montrées, qui n'auraient jamais pu être faites sans elle, ainsi que beaucoup de découvertes. Par exemple , pour t'en donner un peu l'idée , figure-toi que, sans la pompe a air, on n'aurait jamais pu découvrir qu'une pièce d'or, comme un louis ou une guinée, et une plume, tomberaient à terre en même temps , s'il n'y avait point d'air pour les soutenir, et résister a leur chute. »
— « Un louis et une plume ! de l'or qui est si lourd et une plume qui est si légère ! Oh , mon frère ! »
— <( C'est très-vrai, je t'assure ; tu le verras toi-même un de ces jours. »
- — « Henri, je crois que je me rappelle a présent d'avoir entendu dire cela sur un louis et une plume , ou de l'avoir lu quelque part ; et il y avait aussi quelque chose sur ce que le louis ne faisait pas plus de bruit que la plume en tombant. Tu me montreras cela aussi , n'est-ce pas ? »
— « Je ne suis pas trop sûr de le pouvoir, Lucie, » reprit Henri. « J'ai déjà
INDUSTRIELS. l3^
essayé dans cette pompe a air, et je n'ai pas réussi. La pièce d'or tombait sur la plaque de métal qui est ici eu bas, et cette plaque touchant a l'air extérieur, elle retentissait et faisait du bruit. »
— « Je ne comprends pas bien pourquoi ça doit faire du bruit, et pourquoi ça n'en fait pas? » dit Lucie.
— « Je ne peux pas te l'expliquer encore ; il faut que je recommence cette expérience - la , pour m'assurer si j'ai tort ou raison. Quant a ce que le louis et la plume tombent a terre en même temps, j'en suis tout-a-fait sûr, car je l'ai essayé plusieurs fois, et ça n'a jamais manqué. »
— (c Montre-le-moi donc , tout de suite. »
— (( Non, pas a présent. Tu verras tout cela, et beaucoup d'autres choses avec le temps. Mais, Lucie , comment pouvais-tu dire que la pompe a air ne servait a rien? Quand tu sauras tout ce qu'elle fait, tu verras que tu t'es joliment trompée. Tu verras que tout ce que nous savons sur les gravités spécifiques, sur les dilïerens poids des corps , et beaucoup d'autres faits très-curieux sur le son, et je ne puis te dire combien de charmantes expériences , combien de belles découvertes sur l'air qui sort des végétaux, sur la croissance des semences et
l38 LES JEUNES
des plantes, et encore d'autres expériences sur les différentes sortes de gaz, comme on les nomme... Je te dis, ma chère Lucie , qu'aucune de ces choses n'aurait pu être connue sans la pompe a air. Et quant aux gaz... Oh ! ma chère , je ne peux pas t'expliquer encore de quelle étonnante importance sont les gaz. »
Lucie ouvrit de grands yeux , et resta immobile regardant son frère, comme si elle croyait ne pouvoir jamais admirer assez tant de merveilles; après une pause respectueuse, elle répéta le mot ((gaz/ »
(( — Oh ! ma chère Lucie , ne me demande encore rien la-dessus. Tu es encore Lien, bien loin des gaz. Mais puisque tu as si bonne envie d'apprendre, je te mettrai a l'eau bouillante ce soir , pendant le thé, et je te ferai arriver à la vapeur , et a la machine a vapeur. »
— ce Merci , » dit Lucie , sans savoir clairement ce qui allait lui arriver.
(c A présent , finissons la nouvelle route qui mène a mon jardin, » reprit Henri, « Mais, avant de nous mettre au travail , j'espère que tu avoueras que la pompe a air, outre qu'elle est fort ingénieuse, est au moins aussi utile que la pompe a eau. Hein, mademoiselle Lucie , vous n'avez pas l'air bien convaincue. »
~ * Il faut que j'attende jusqu'à ce
que j'aie vu et compris toutes ces choses, avant de pouvoir décider. »
— a C'est très-sage et très-prudent, en vérité , » murmura Henri, en frappant les pierres qui pavaient sa nouvelle route avec sa demoiselle, ou Jiie.
— a Eh mon Dieu, mon frère , que puis-jc dire autre chose, puisque tu m'aïj dit toi-même , que j'étais si, si loin des gaz : et assurément je ne comprends pas un mot des gravités spécifiques dont tu as parlé ; quant à l'expérience sur la plume et le louis, je désire de tout mon cœur la voir,* et je parierais que j'aimerai aussi beaucoup les autres sur le son , les semences , et surtout les plantes. Mais toutes les expériences de ta pompe a air sont curieuses pour de grands philosophes : elles peuvent être utiles a des savans , mon frère ; et ce que je dis, moi, c'est que la pompe ordinaire est plus utile à tout le monde , et sert tous les jours. Et tout ce que je sais, c'est que je préfère les machines qui sont les plus utiles. »
Henri avait écouté patiemment et sans rien dire tout ce beau discours , continuant a paver sa route ; mais quand elle en vint aux derniers mots : « et tout ce que je sais, c'est que je préfère les machines qui sont les plus utiles, » il jeta par terre sa hie , en s'écriant : <k Tu es
l4o LES JEUNES
bien ingrate , Lucie ! » et il s'essuya le front, car il suait a grosses gouttes. Puis, se reprenant, il ajouta: « je veux dire, ingrate envers la pompe a air. »
— «■ <i Mon cher, je n'ai pas voulu être ingrate envers la pompe a air , » dit Lucie , surprise qu'il prît feu si vite. « En ve'rité, je n'avais pas l'intention d'offenser la pompe à air , ni toi non plus. Je croyais que tu ne te souciais pas que j'en préférasse une plutôt que l'autre. Qu'est-ce qui peut te faire prendre uu si grand intérêt a ces pompes? »
— a Je n'en sais rien. Mais j'étais vexé de ce que tu ne voulais pas rendre justice à la pompe a air , et de ce que tu donnais ton opinion contre elle sans la connaître. Je trouvais que tu ressemblais a cette sotte femme qui disait a un grand cliimiste : « A quoi sert toute votre chimie, si elle ne peut vous apprendre a me dire ce qu'il faut faire pour enlever les taches de rouille de ma robe ! » J'espère , Lucie, que tu ne seras jamais si sotte et si ignorante. ))
— a Jamais, j'espère , » dit Lucie, « et j'espère aussi que tu ne penses pas que jamais je ressemble a cette femme ? »
— a Non , )> reprit Henri; a mais revenons a la pompe a air. On peut s'en servir tous les jours , par un temps chaud,
INDUSTRIELS. \{[l
pour faire quelque chose d'extrêmement agréable. »
— « Quoi donc? » demanda Lucie.
— a Des sorbets, des crèmes, » continua Henri; « quelque chose en forme de pommes de pin, de pêches , de framboises : on en fait aussi au thé ; et maman m'a dit que ce n'était pas mauvais, même avec de l'eau simple. »
— « Est-ce que ce serait des glaces? » dit Lucie.
— « Oui ; la pompe a air peut faire des glaces. »
— » « Oh! Henri, je ne puis croire cela. Comment ça se peut-il? »
— « Cherche dans les Conversations sur la Chimie, ma chère, et tu le sauras. r>
— (( Vraiment! eh bien, j'y chercherai, » dit Lucie ; « mais avant , il faut que j'aie labouré cette plate-bande de mon jardin, rattaché tous mes œillets, donné à manger à mon lapin blanc , fini de dessiner le dernier serpent de ma tête de Méduse , rangé les soufres dans leurs cases , et étudié sur mon piano « le lever de l'alouette. »
— u II n'est guère probable , qu'avec tant de choses a faire , tu te souviennes des Conversations sur la Chimie , et de la pompe a air. »
— « Tuverrras, tu verras, » dît Lucie; « j'ai toujours bonne mémoire pour tout ce que je désire faire. »
l42 LES JEUNES
lliVV»'VVVVVVV^iVV^'»^^'VlV^Vll»/VV»,VV».^il/V\n'V\/Vl^VVVW»/V»*V»,»rvVV\IVVV»ll/l/VllVI»Vl