CHAPITRE VIII
3e/ ïcv VapeuD.
(( Henri, j'ai fait tout ce que j'avais dit que je ferais : j'aibéché une plate-bande de mon jardin, attaché mes œillets, donné k manger à mon lapin blanc, fini de dessiner les serpens de ma tête de Méduse , rangé les soufres dans leurs cases, étudié Sur le piano « le lever de l'alouette , » et lu, et compris tout ce que tu avais marqué pour moi dans les Conversations sur la Chimie.* »
— - « Réellement ! Tu as fait bien des choses, « dit Henri , « beaucoup plus que je n'espérais. Je croyais que le lapin blanc t'aurait fait oublier tout le reste. Et as-tu entièrement compris ce que tu as lu ? »
— {( Oui , car c'était très- clair. A mesure que je lisais , il me semblait voir chacune des choses qui étaient décrites; et quand j'ai eu fini , j'avais encore bien
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* Huitième édition, vol. i, pages i5l et 160. Une traduction de cet intéressant ouvrage paraîtra bientôt à Paris.
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plu^ d'envie qu'avant de voir L'expérience
gué tu as promis de me montrer. Veuxtu t'ymettre toutde suite, avant que j'aie oublie ce que je comprends, ou, comme tu dis , tandis que ma tète y est encore? » — « Je te la montrerai, aussitôt que je pourrai : mais il me faut l'assistance de papa. Il m'a défendu de faire cette expérience-là nous-mêmes , parce que l'acide sulphurique, dont il faut se servir, est trèsdangereux à employer. Si nous en laissions tomber sur nos habits , il emporterait la place, et s'il en tombait une goutte sur notre peau, il nousbrûlerait cruellement. Ainsi, prends garde, Lucie, ne va pas t'y frotter. »
— « J'y ferai bien attention, je regarderai, mais je ne toucherai pas. »
Tandis qu'Henri passait dans la chambre de son père qui préparait l'expérience, Lucie parlait a sa mère du récit intéressant qu'elle venait de lire, sur la méthode de faire de la glace dans l'Inde, pendant les nuits les plus chaudes.
« Comme ils doivent être contcns , maman , quand , le matin , ils trouvent de la glace dans la terrine plate qu'ils ont laissée a leur porte ^ toute la nuit.
Maman, » continua Lucie, « je pense que l'Emilie et la Caroline de ce livre étaient bien heureuses de voir toutes les jolies expériences qui y sont racontées ,
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d'en causer avec leur maman, et d'être instruites par elle. Cette madame B*** a l'air d'une bien bonne et bien tendre mère. J'aimerais a la connaître, si c'était réellement une personne vivante. Est-ce qu'il y aune madame B***, maman? »
— « Oui, elle existe, Lucie. »
— (c Elle existe! et la connaissez-vous, maman? » demanda vivement Lucie.
— - « Oui, ma chère. »
— - « Vraiment ! et quelle personne est-ce? l'aimez-vous ? Oh ! oui, maman : je le vois dans vos yeux , avant que vous ne parliez. Vous l'aimez donc beaucoup ? »
— a Oui , en venté , Lucie.
— - « Que je suis contente qu'elle soit de votre connaissance , maman ! J'espère que je la verrai quelquefois. »
- — « Elle est plus qu'une connaissance pour moi , c'est mon amie ; et si tu le mérites, ma chère fille, j'espère qu'elle sera quelque jour la tienne. »
— - Oh! mon frère , que penses-tu que maman me disait? » s'écria Lucie, courant au-devant de Henri , qui ouvrait dans ce moment la porte, et entrait suivi de son père. « Oh! papa*, savez-vous ?... »
Mais remarquant que son père avait les mains pleines , et que lui et Henri portaient avec attention tout ce qui concernait la pompe a air , elle cessa sage*
ment ses exclamations , et s'arrêta tout court.
« Tu as raison de te taire, ma fille, » dit son père ; comme elle restait immobile et sans proférer un mot, tout le temps qu'il préparait l'expérience qu'il voulait lui faire voir. « Il est très-ennuyeux et fort incommode d'entendre babiller des petites filles , ou même de grandes personnes, pendant que l'on est occupé a faire les préparatifs d'une expérience. »
— h Occupé et inquiet aussi, comme vous savez , papa , car quelques expériences sont dangereuses, » dit Henri.
Lucie avait appris , dans sa dernière lecture , qu'une évaporation soudaine produit un froid suffisant pour glacer, dans un vide , même quand l'air extérieur est de beaucoup au dessus du point de glace. Un thermomètre était près de la pompe a air , et suivant le désir de Henri, Lucie le regarda et vit qu'il était à 65 degrés (i) , et elle sentait d'ailleurs qu'il faisait chaud dans la chambre.
Son père plaça sous le récipient une grande soucoupe creuse , pleine d'acide sulphurique, et il mit dedans une petite coupe pleine d'eau, qu'il éleva sur un peVit piédestal et dans laquelle il plaça un baromètre, comme cela est expliqué dans les Conversations sur la Chimie.
Il demanda a Lucie si elle savait dans quel Lut on mettait la de l'acide sulphur rique.
Elle répondit que le livre lui avait dit que l'usage de l'acide sulphurique était d'attirer et d'absorber les vapeurs qui se dégagent de l'eau , avant qu'elle soit glacée.
(( Et pourquoi faut-il qu'elles soient absorbées ? » lui demanda son père.
•tt « Parce que nous voulons faire geler l'eau. »
— « Oui , certes. Mais tu ne m'expliques pas , Lucie, pour quelle raison nous voulons que l'acide sulphurique absorbe cette vapeur ? »
— (( Mais , papa, parce qu'elle remplit une partie du vide , et qu'il faut qu'elle en soit ôtée , et c'est ce que fait l'acide sulphurique. »
— « Elle comprend , » dit Henri.
« Maintenant nous pouvons aller en avant. Regarde ce qui arrive, Lucie ! tiens tes yeux fixés sur l'eau. »
Elle le fit , et vit bientôt de petits bouillons paraître a sa surface. « Elle commence a faire quelque chose , » ditelle. « Mais elle a plus l'air de bouillir que de se glacer. »
— (( Mais tu sais bien qu'avant de se glacer, l'eau doit paraître bouillonner, p
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— t< Oui, paraître. J'entends ce que tu veux dire, le livre me Ta explique. »
— « Voila l'eau qui commence a se geler, » reprit Henri, « vois toutes ces petites pointes de glace, »
Lucie les regarda, et dit, que cela était fort curieux ; mais elle n'avait pas , a beaucoup près, L*air aussi surprise et aussi enchantée qu'Henri s'y était attendu* parce que, comme elle le disait, elle voyait seulement quelques minces et délicates pointes de glace , et elle avait cru que ce qu'il restait d'eau dans la petite coupe , se changerait tout a la fois en un morceau solide.
Henri lui avait parlé de glaces aux pommes de pins, et de différentes autres espèces de crèmes glacées, qui sont si agréables a prendre dans les grandes chaleurs , et pour lesquelles il vantait l'usage de la pompe a air. Mais Lucie pouvait à peine concevoir qu'elle fît une quantité suffisante de glace pour une si bonne et si utile chose. Henri demanda à sa mère , si elle voulait leur donner un peu de crème et de confitures, pour en faire des glaces ; il avait grande envie de démontrer a Lucie les avantages de la pompe a air. Leur bonne mère leur donna tout ce que désirait Henri- mais,
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comme il avait été difficile même de glacer l'eau , elle doutait de leur succès. Henri était déterminé a essayer, car il avait entendu dire que c'était une chose ordinaire a Londres , que d'employer la pompe a air, ou machine pneumatique, dans la fabrication des glaces. î:on père l'avertit qu'il se méprenait , mais qu'il n'avait qu'a en faire l'essai , et qu'alors peut-être il découvrirait en quoi consistait son erreur.
Henri mit la crème dans une petite tasse a thé , etLucie la mêla avec de h gelée de framboises. Cette tasse fut placée dans une plus grande remplie d'eau ; et cette dernière sur le petit piédestal qui reposait sur la soucoupe, pleine d'acide sulphurique , le tout sous la cloche de verre de la pompe a air. 11 arriva ce qui advient souvent aux apprentis , et même quelquefois aux physiciens déjà instruits : l'expérience ne réussit pas, et ils ne purent glacer la crème.
Ils essayèrent de se consoler en la mangeant ainsi que les confitures: mais, pour Henri, la consolation était très-imparfaite. L'honneur de la pompe a air et le sien propre étaient engagés, et il revint immédiatement a la question.
a Je suppose que c'est en mettant la crème et la confiture sous la cloche que je
me suis trompe. Ou m'a seulement dit quo la pompe a air était utile pour faire de la glace. Mais comment s'y prend-on pour les crèmes? C'est ce que je ne puis deviner. »
— a Oh ça , je puis te le dire! » reprit Lucie , ce j'ai vu une fois la femme de charge faire des glaces aux framboises. »
— « Tu l'as vue ! et comment faisait-elle? ))
— « Elle mit la crème et les confitures dans un cylindre * de ferblanc : je crois qu'il était en ferblanc ou enétain , et elle l'entoura d'une grande quantité de glace pilée et de sel. Puis elle se mit a tourner, tourner, et toujours tourner le cylindre , jusqu'à ce qu'enfin la crème qui était dedans, fut toute glacée. »
— « Oh! oh! » dit Henri, « j'y suis maintenant. La pompe a air produit assez de glace pour entourer le cylindre où on met la crème, c'est en cela qu'elle est utile. »
— « Mais comment peut- elle en faire assez? de la façon dont elle s'y est prise pour geler la petite tasse d'eau, elle y mettrait un an. »
Henri reconnut que cela était vrai, et il en appela à son père.
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* C'est ce qu'on appelle en France une sabotière.
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Il leur dit qu'on employait pour cet usage , des pompes à. air bien plus grandes que celles qu'ils connaissaient, et que comme elles opéraient un beaucoup plus grand vide ? beaucoup plus d'eau était congelée.
« Ainsi , c'est vrai , comme tu vois , Lucie. La pompe a air peut faire la glace , qui sert a faire ces glaces que tu aimes tant, et on l'emploie pour cela a Londres. N'est-ce pas, papa? »
— « Non , pas à Londres. Ce procédé serait trop coûteux, pour être de quelque utilité dans notre pays , mais je crois qu'il a été employé avec avantage dans l'Inde. )>
— - (( Dans, l'Inde ! La, Lucie , tu vois comme la pompe a air est utile , et comme sa renommée va loin î » dit Henri.
— a A-t-on réellement envoyé aux Indes pour cela une pompe a air faite en Angleterre? » demanda Lucie.
— « Oui, » répondit son père,* « et quand nous irons a Londres , je te montrerai l'appareil de M. Carey pour faire de la glace. »
— « Oh ! merci , papa ; je verrai donc réellement faire de la glace , non pas en pointes petites comme des aiguilles, mais en quantité. »
— (( Maintenant, Lucie, tu reconnaîtras , j'espère , que la pompe a air est
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bonne a quelque chose , » dit Henri.
— « Oui certes, je le reconnais, j'en conviens, je l'avoue. »
— u Et lorsque, en temps et lieu, tu auras acquis plus de connaissances sur ce sujet, tu apprendras, » ajouta son père, « qu'il y a d'autres choses dans les usages ordinaires de la vie auxquelles elle peut être utile. »
' — A quoi donc, papa? » s'écria Henri.
— a C'est ce que je ne te dirai pas à présent, mon fils. »
Le soir, avant l'heure du thé, Henri et Lucie jouèrent aux dames, ensuite aux échecs , et Henri fut battu, car il pensait à quelque chose qu'il se proposait de dire à Lucie pour lui expliquer la machine à vapeur, et il ne vit pas un coquin de cavalier qui avait si bien surpris son roi, qu'il ne pouvait plus bouger, sans être échec et mat,
« Maintenant, à la machine a vapeur, que tu as promis de m'expliquer, » dit Lucie.
Henri craignait de ne pouvoir y parvenir, et il se tourna vers son père pour le prier de se charger de cette explication; mais celui-ci désira voir d'abord , comment Henri s'en tirerait.
u Cela te sera utile , mon fils ; c'est le seul moyen de t'assurer si tu la com-
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prends parfaitement toi-même. On n'est jamais sûr d'entendre une chose jusqu'à ce qu'on l'ait expliquée a un autre. Si tes idées se brouillent , et que Lucie s'effarouche , je viendrai à ton secours. »
Henri dit qu'il allait essayer 3 et il commença ainsi :
« D'abord une machine à vapeur est une machine.... » La, il resta court; puis il reprit :
« D'abord , Lucie , il faut que tu saches que la machine, appelée machine à vapeur, fut inventée.... » Il s'arrêta de nouveau. Une troisième tentative ne fut pas plus heureuse ; il hésitait, rougissait, et se tournant vers son père : « Je ne peux pas l'expliquer devant vous, papa* je suis trop en peine. C'est drôle! je n'ai pas du tout peur de vous, papa, vous le savez bien; et pourtant je suis tout intimidé, tout mal à mon aise. Je suis sûr que j'en viendrais bien mieux a bout si vous n'étiez pas là. »
— « En vérité ? » dit son père , en riant ; ((je vois donc qu'il faut que toi ou moi quittions la place. Heureusement que j'allais dans la pièce voisine. Est-ce assez loin pour toi ? Quoique la porte soit ouverte , je t'assure que je ne t'entendrai pas. »
— - (c Ce sera a merveille , » reprit Henri.
— « Mais que feras-tu de maman? »
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demanda Lucie , « il faut qu'elle reste pour faire le thé : voilà qu'on apporte Pur ne. Ne vaudrait-il pas mieux aller tous deux dans la salle ? »
— « Non , non, maman ne me gène pas ; et maintenant que j'y pense , l'urne me servira. Regarde , Lucie , la vapeur qui en sort. Te rappelles-tu , qu'il y a Lien longtemps, mou papa tint une assiette froide au-<lessus delà vapeur qui sortait de cette même urne ? »
Lucie se le rappelait parfaitement quoiqu'il y eût Lien des années, des mois et des jours de cela. Elle se souvenait que le froid de l'assiette avait tout de suite fait revenir la vapeur en eau, et qu'on appelait cela la condenser. Elle se souvenait aussi qu'en penchant l'assiette , les goûtes couraient l'une après l'autre, et se mêlaient en formant de tout petits filets.
« Bien, » dit Henri, tu te rappelles tout ce qu'il faut savoir : tu vois clairement que le froid peut condenser la vapeur, c'est-à-dire, la changer en eau. »
— « C'est très-clair. »
-— « Maintenant, rappelle-toi une autre chose; qu'est-ce qui prenait le plus de place, de la vapeur , quand elle était en vapeur, ou quand elle était redevenue de l'eau? »
— w C'est quand elle était en vapeur
qu'elle tenait le plus de place, a reprit Lucie. « Je suis sûre que tout ce gros nuage qui s'élève de l'urne a thé, et qui obscurcit l'air, se condenserait, a la minute , si tu mettais au-dessus une assiette froide , en quelques gouttes d'eau qui ne rempliraient pas la moitié d'une petite cuillère. »
— — « Très-juste , » dit Henri. « A présent, ne pense plus a cela ; mais rappelle-toi notre conversation , il y a bien long-temps, sur l'eau de la bouilloire qui s'agitait si fort en bouillonnant; te souviens-tu que je disais que si le couvercle était vissé et fermé hermétiquement , et que le bec fût aussi bouché, de manière a ce que la vapeur ne pût pas sortir , je pensais que la bouilloire éclaterait? »
— « Je me rappelle tout cela, et papa dit que tu avais raison. Je me souviens aussi de la peur que me firent mes marrons en sautant du feu ; et de l'histoire que papa nous raconta sur ce plomb tout chaud qu'il avait coulé dans une petite branche humide de sureau, pour en faire un crayon; et aussi de ce que j'ai lu* sur l'explosion d'une petite boule de cuivre, dans laquelle il y avait de Feau , qui , se
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tournant en vapeur, la fit éclater , et fit sauter toute une fonderie. »
— « Alors, tu as quelque idée de la force de la vapeur dans son expansion. »
— « Oui, certainement. Je sais comme elle est terrible, faisant sauter, tuant, déchirant les gens ! Quelle peur j'aurais eue , à la place de papa , quand il était petit garçon, si j'avais vu le plomb dans le sureau , s'élancer tout-a-coup jusqu'au plafond î J'ai bien été assez effrayée, seulement par mes marrons d'inde ! »
— a Mais , lorsque cette force , si terrible et si prodigieuse , » reprit Henri , (( est employée avec science et précaution, elle produit, comme je vais te le faire voir, les eifets les plus surprenans et les plus utiles. Elle élève les eaux aussi haut et plus haut que la maison , et cela du fond des mines les plus profondes; elle peut soulever le poids de cette chambre , et de tout ce qui est dedans, aussi haut et plus haut , que le sommet des plus grands arbres. »
— <( Oh mon frère ! mon frère ! » interrompit Lucie.
— « C'est exactement vrai. Elle peut faire plus en une heure , que deux cents chevaux et quatorze cents hommes. Elle peut traîner de lourdes charrettes chargées de charbon ? comme tu en as sou-
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vent vues, avançant pas a pas, tandis que les chevaux tiraient avec peine ; eh bien , elle peut faire marcher ces pesans chariots avec autant de facilité que j'en ai a tirer ta petite voiture. »
« Mais , cher frère , comment puis-
je croire cela ? »
— « Elle peut pousser a travers la mer, et contre le pouvoir de la marée et des vents, les plus grands vaisseaux, avec tout l'équipage , les passagers , leurs chevaux , leurs voitures et tout ce qu'ils possèdent au monde. »
— « Est-ce réellement possible? » dit Lucie. (( J'ai entendu bien des gens parler des bateaux et des machines a vapeur , et je me rappelle que papa demandait a un monsieur qui était ici l'autre jour , si sa machine a vapeur avait une force de cent chevaux. Mais je ne me doutais pas de ce que c'était, et je n'aurais jamais imaginé que la vapeur pût faire tout cela par ellemême. Seulement de la vapeur comme ça? » ajouta-t-elle , en fixant ses yeux sur le léger nuage qui sortait encore de l'urne a. thé.
— « Oui , seulement de la vapeur comme ça, » répéta Henri. « Pense a tout ce que nous autres hommes pouvons lui faire faire a notre commandement. »
— a En vérité , Henri , elle fait
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plus au commandement des hommes, qu'aucun des génies des Contes arahes:
plus qu'aucun des esclaves de la lampe d'Aladin, car enfin leur ouvrage le plus fort était seulement de transporter une maison. »
— (( C'est très-vrai, » dit Henri , et pour cette fois , il fut content d'une allusion.
— « Mais, » continua Lucie, « j'aurais grand' peur que quelque jour, elle ne s'émancipât , et ne fît quelques grands malheurs , comme le magicien africain ; te rappelles-tu ? »
— « Ma chère , je t'en prie , ne me dis pas un seul mot de plus sur le magicien africain. »
— « Seulement une chose , Henri , une seule. Situ me la laisses sortir de la tète, je t'écouterai Lien mieux. »
— « Non, ma chère Lucie. N'est-il pas très-désagréable pour moi que tu veuilles me dire tout ce qui te passe par l'esprit, quand ça me fait oublier tout ce que j'ai besoin de me rappeler pour t'cxpliquer la machine à vapeur ? »
— « Ne te fâche pas , mon frère ; je ne dirai plus un mot du magicien. Continue. y>
Mais le pauvre Henri ne put pas reprendre de suite le cours de ses idées.
« Où en étais-je ? » se demanda-t-il a luimême. « Qu'est-ce que j'étais en train de dire? » En parlant, il se grattait le front : puis il promena ses doigts dans ses cheveux à rebours, les faisant relever sur leurs racines , jusqu'à, ce qu'ils fussent tout roides et droits, comme les piquans d'un porcépic en colère.
« A présent, je me rappelle ce que je voulais dire , » s'écria Henri; « regarde l'urne à thé , Lucie. Ah ! il est trop tard , il n'y a pas assez de vapeur. Elle n'est plus assez forte pour faire ce que je voulais te montrer. Mais d'abord , quand l'eau était bouillante , et que la vapeur s'élançait en haut, tu aurais pu voir qu'elle soulevait le couvercle de l'urne jusqu'à ce qu'elle se fût échappée ; alors le couvercle retombait et ne bougeait plus, jusqu'à ce qu'une nouvelle bouffée de vapeur se fût formée, et le soulevât encore. Je voudrais que tu l'eusses vu monter et descendre. )>
— « Je l'ai vu bien souvent, » dit Lucre, « et je surveillais le couvercle, parce que j'avais peur quelquefois qu'il ne fût entièrement enlevé et jeté dans la chambre. »
— « Et ça serait arrivé , Lucie , s'il n'y avait pas eu ces petits trous; tiens, regarde Ta, a travers lesquels la vapeur s'échappe, et qui ont été faits exprès, pour
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lui laisser passage , sans qu'elle fasse sau-ter le couvercle , ou qu'elle occasionne quelqu'autre malheur. »
— « C'est très-prudent, et je suis Lien aise qu'il y ait des trous. »
— « Mais supposons qu'ils n'y fussent pas, » reprit Henri, (( et que le couvercle fût lâche , comme il l'est maintenant. Si l'eau bouillait bien fort, comme Tondit, si une grande quantité de vapeur s'élançait en haut contre le couvercle , et le poussait , tu sais qu'il serait enlevé. Et supposons que je mette ce poids dessus , » continua-t-il , en prenant sur la table un petit poids qui servait a retenir des papiers. (( Et supposons que j'aie une lampe allumée sous l'urne, de manière a ce que l'eau bouillant sans cesse , envoie continuellement de nouvelles bouffées de vapeur, que penses-tu qu'il arrivera ? »
— a Je ne suis pas bien sûre, » dit Lucie, u si ce sera l'urne qui sautera, ou le couvercle avec le poids qui est dessus. Oli ! mais sûrement , ce sera le couvercle et le poids, parce que c'est encore la manière la plus facile que trouvera la vapeur pour s'échapper. ))
— « Certainement. Il faut bien moins de force pour lever ce petit poids , que pour briser l'urne. La force expansive de la vapeur, tu le sais, je te l'ai dit, en-
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lèverait la maison. Maintenant , supposons qu'au lieu de cette urne , avec une petite lampe dessous , il y ait un grand feu, aussi grand, et plus grand que celui de la cuisine , et une énorme bouilloire de fer , aussi grande et plus grande que celle qui est en bas , toute pleine d'eau bouillante : et sur l'ouverture de la bouilloire, suppose que nous mettions un cylindre, comme un corps de pompe, aussi grand que celui qui est dans la cour, et qu'il soit si bien adapté , que la vapeur qui sort de la bouilloire ne puisse trouver d'autre chemin que le cylindre. »
— (( Alors , » dit Lucie , « comme la vapeur courra au travers de la soupape qui est dans le piston ! Quel beau nuage il y aura en haut ! »
~~ « Un moment, un moment, Lucie ; j'allais te dire que dans ce piston , il n'y aura pas de soupape , ce sera une espèce de bouchon plein. A présent , suppose qu'avant que je laisse entrer la vapeur dans la pompe , j'abaisse le piston jusqu'au fond. »
— (( Mais, comment donc? Alors, il faudra qu'avant de laisser entrer la vapeur , tu mettes un bien grand poids sur ton piston, pour le tenir en bas, car sans oela , il sera lancé au plafond, comme le fut le plomb du crayon de papa. »
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— a Et je présume , » dit Henri , « que
ton grand poids serait aussi lancé a travers le plafond qu'il mettrait eu pièces. Considère donc, ma chère, que si la petite quantité d'eau qui était dans l'étui du crayon de sureau de mon père, suffit, lorsqu'elle fut devenue vapeur, pour lancer le plomb au plafond, et que si la petite quantité d'eau laissée dans une petite boule de cuivre , put la briser et faire sauter une fonderie tout entière , un volume de vapeur , comme celui que j'ai supposé, enlèverait et ferait sauter en l'air cette chambre et tout ce qui est dedans. »
— u Mais, si c'est Ta ta seule manière d'enlever de grands poids, et de transporter des maisons, je ne vois pas à quoi elle est bonne. »
— « Patience , Lucie. Suppose que nous connaissions d'avance la pesanteur de ce que nous voulons soulever, nous pourrons calculer, amoindrir le feu, diminuer la vapeur, jusqu'à ce qu'il n'y en ait que juste assez, et pas plus, pour enlever doucement le poids jusqu'à la hauteur qu'il nous plaira. Supposons jusqu'au haut de la pompe. Tu vois qu'alors il n'y aura pas d'accident. »
— (( Fort bien , » dit Lucie, « si tu peux calculer exactement, et ne pas faire de
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méprise, car c'est un point très-délicat. »
— a Maintenant , supposons qu'il te faille faire cela plusieurs fois , et que tu aies besoin de lever plusieurs fardeaux l'un après l'autre. Comment feras-tu? Tu as le piston et le poids qui pèse dessus en haut , et la vapeur dans le cylindre de la pompe. »
•** (( Je ne sais pas ; car je n'oserais pas ôter le poids de dessus le piston : j'aurais trop peur d'y toucher. »
— i a Je ne te le conseillerais pas non plus, w dit Henri.
— ce Alors, que puis-je faire ? »
— ce Pense encore. »
— « Mais l'idée de cette vapeur qui va et vient a travers la pompe m'effraie. Je m'en vais te dire ce que je ferais. J'ôterais le feu bien vite, et je jetterais de l'eau dessus. »
-— ce Très-bien pensé. Mais il y a encore de la vapeur dans la chaudière , # dit- Henri.
— a Je jetterais de l'eau froide dedans, si je pouvais, mais je ne pourrais pas y atteindre : hé bien, je jetterais de l'eau partout, en dehors, et cela refroidirait la vapeur. »
— (( Mais , il y en aurait toujours dans le corps de la pompe , » dit Henri.
-— <( Je ne puis pas jeter de l'eau
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dedans a cause du piston qui le Louche, » reprit Lucie. « Hé Lien, je jetterais de
l'eau froide autour, dessus, de tous les cotés, et tout en haut sur le piston, et je le refroidirais ; je le rendrais aussi froid que l'assiette que mou papa tenait sur l'urne, et plus froid encore, de sorte qu'il condenserait la vapeur qui est dedans, et la changerait en une très-petite quantité d'eau. »
— «Qu'arrivcra-t-il alors? » dit Henri.
— « Le piston retomhera , puisqu'il n'y aura plus rien pour le tenir en haut, toute la vapeur étant partie, s
— ce Et qu'y aura-t-il dans le cylindre ? y aura-t-il quelque chose a la place de la vapeur? » demanda Henri.
— « Il n'y aura rien qu'un peu d'eau • ce serait un vide sans ces petites gouttes d'eau , » répondit Lucie.
— «A merveille , en vérité. Maintenant tu as le piston tout en Las , comment le remonteras-tu ? j'ai Lesoin d'élever encore un autre poids. »
— « Alors, tu sais Lien, Rallumerai le feu, et je ferai encore Louillir l'eau, » dit Lucie.
— « Oui da , et tu attendras donc jusqu'à ce que le cylindre se soit réchauffé ; car , tant qu'il sera froid , il condensera la vapeur, »
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— a Certainement ; j'attendrai qu'il soit chaud. »
— « Mais c'est un grand inconvénient d'attendre jusqu'à ce que tu aies rallumé ton feu , fait bouillir ton eau , et ainsi de suite. Ne peux-tu pas trouver quelque meilleur moyen de condenser la vapeur sans éteindre le feu chaque fois? »
— Lucie réfléchit un petit moment, et répondit : « Peut-être, sans ôter le feu, serait-ce aussi Lien , si je pouvais faire entrer de l'eau froide dans la chaudière et dans le cylindre de la pompe, »
— - a Pourquoi dans la chaudière?» demanda Henri. »
— <e Parce qu'il en viendrait continuellement de nouvelle vapeur, si je ne l'empêchais pas. »
— (c Mais , suppose que tu as condensé la vapeur dans le cylindre, et que tu n'as besoin du vide que pour un moment ou deux, juste ce qu'il faut pour que le piston retombe ; et suppose encore que pendant ce peu de temps tu peux empêcher la vapeur de monter dans le cylindre; je n'ai pas besoin de te dire comment , mais cela se peut. »
— « Alors, je n'ai que faire d'éteindre le feu. Je condenserai la vapeur dans le cylindre , ce qui sera beaucoup plus commode j parce qu'après cela la vapeur sera
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prête a entrer dedans de nouveau, et a remonter le piston, si tu as un autre poids a élever. Mais je ne sais pas comment je ferai entrer de l'eau froide dans le corps de la pompe, je veux dire dans le cylindre. »
— (r La vapeur, » dit Henri, « s'échappe dans une cuve séparée , appelée a cause de son usage , un condensateur; cette cuve est entourée d'eau froide, et ainsi la vapeur s'y condense a mesure qu'elle y arrive. »
— « Est-ce que c'est la toute la machine a vapeur ? » demanda Lucie,
— « ]Non, ma chère Lucie, c'est seulement le principe général de toute machine a vapeur. Je ne peux pas l'expliquer tout à la fois, je t'embrouillerais trop. Il y en a plusieurs sortes. Dans, celles qui sont inventées par M. Watt, la force expansive de la vapeur est employée de plusieurs manières, pour élever le piston , etpourle faire retomber. V
— h Je ne croyais pas qu'on pût jamais mettre la vapeur au-dessus du piston. »
— « On le fait : mais je ne te le disais pas d'abord , de peur de l'embarrasser de trop de choses, et je ne te décrirai pas exactement comment on y parvient.
Il y aurait bien d'autres choses a l'expliquer sur la manière de faire enlever des
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poids , ou de Peau , et de faire marcher des mécaniques de différentes façons. Notre machine n'était qu'une manière maladroite de soulever des poids en les mettant au-dessus du piston. Suppose que tu veuilles élever l'eau d'un marais, tu mettras une poutre attachée par un bout au haut du piston, comme le fléau d'une balance , et avec cela tu pourras faire travailler le piston d'une pompe ? attachée à l'autre bout de la poutre. »
— « Ce serait très-commode ! » dit Lucie, « et bien simple. »
— « Il y a beaucoup d'autres inventions , » continua Henri , « et beaucoup d'autres manières d'employer la machine à vapeur, a faire tourner des roues, à tirer et pousser de côté , et dans toutes les directions où l'on a besoin d'appliquer la force ou l'action ; mais je te tuerais de lassitude, et tu n'en sortirais jamais, si je te disais tout a la fois. Papa a pris plusieurs jours pour m'expliquer le parallélogramme, la mouche, le volant, et l'excentrique , et... »
. — « Oh , cher frère ! » s'écria Lucie en se bouchant les oreilles, « cela m'embrouillerait la tête a en mourir , en vérité. »
— a Par conséquent, je te dirai que tu n'entendras pas un mot de plus là-
dessus aujourd'hui : je veux te laisser les idées entièrement nettes , comme j'espère qu'elles le sont, sur le principe gênerai, ainsi que l'appelle papa ; mais le voilà qui vient avec une lettre à la main. »
— <( Maman commence a verser le thé , allons la trouver , » dit Lucie.
— a Encore une minute, ma sœur; je t'en prie , quand papa te demandera d'expliquer ce que tu viens d'apprendre, ne t'intimide pas : sois courageuse, et ne te mets point dans la tête que tu ne sais pas; ne va pas trop vile non plus, etjoar-dessus tout, je t'en supplie , ne te lance pas audelà de ce que tu as réellement compris. Ne te jette pas dans un de tes c'est comme ceci 3 ou, c'est comme cela. Quand tu n'auras rien de plus adiré , arrête-toi. »
— a Je te le promets , Henri : je ne dirai pas un mot de plus qu'il ne sera nécessaire; je ne ferai ni allusion, ni citation ; je serai comme ton cher Mendias : je ne dirai que juste ce qu'il faudra dire. »
l68 LES JEUNES