CHAPITRE X
(c Oh quelle joie! Quel bonheur! pour toi, Henri , pour moi, pour tous deux! » s'écria Lucie. « Oh quel plaisir ! On a descendu du grenier dans le cabinet de toilette de maman la grande vache noire , la petite malle , le sac de nuit, les coffres delà voiture. Les paquets sont commencés, et nous allons partir. »
— (( Nous, qu'en sais-tu? comment en es-tu si sûre? Vois-tu, ma chère, je n'aime pas à. être attrapé. »
— « Qui est-ce qui l'aime? mais il n'y a pas de danger ; j'ai entendu la réponse a la lettre de papa , et elle dit qu'il y a de quoi nous loger tous: que seulement un de nous sera dans un tout petit cabinet , où il n'y a place que pour un lit et une chaise. »
— « Qu'est-ce que cela fait qu'il soit petit? » s'écria Henri , ce pourvu que je puisse m'y fourrer. »
— - « Et moi donc ! que je dorme sur un
sopha, n'importa où; pourvu que nous y allions lous doux. »
— « Si nous n'y allons pas lous deux, il n'y auraplus de plaisir, ■» dit tristement Henri.
— «Mais, quand Je t'assure.que nous irons. Maman a arrangé tout cela. C'est aprèsci emâin , a six heu resd u matin, que l'on part. J'ai bien vite demandé à maman si je pouvais faire ton paquet et le mien dans la petite malle noire. Elle m'a dit de m'y mettre , si j'en étais capable , que seulement elle craignait que je ne m'y prisse pas bien; mais je crois que je m'en tirerai. Apporte-moi donc vite dans le cabinet de toilette tout ce que tu veux emporter, pendant que je vais ramasser mes affaires en un clin-d'œil. »
Au bout d'un moment deux gros tas furent amoncelés sur le plancher du cabinet.
(( Voila toutes mes richesses, » dit Henri en montrant un des tas; ce il faut que j'emporte tout cela. »
— « Et voici toutes les miennes. J'espère que tout tiendra, » reprit Lucie, en regardant avec inquiétude la petite malle noire ouverte devant eux.
Henri , appuyant sa main sur le paquet de Lucie, lui fit voir qu'eu le pressant , il devenait presque a rien, « Arrange et
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foule mes affaires comme il te plaira; pourvu qu'elles tiennent, je ne m'inquiète pas du reste. Seulement , fais vite. Je vais aller achever ma leçon de latin, et je reviendrai a temps pour te voir fermer la malle. Bourre tout ce qui me regarde , comme tu pourras , ma chère , » répétat-il en quittant la chambre.
*— « Maman regardera comment la malle est arrangée, quand elle sera finie, » dit Lucie i « et je dois la faire de mon mieux. »
Elle empaqueta , plia , serra , fourra dans les coins, bourra , enfonça , le tout eu vain; il restait plus de la moitié des paquets.
Alors elle ôta de la malle tout ce qu'elle y avait mis, et commença, d'après l'avis de sa mère , a diviser , pour son frère et pour elle , toute cette quantité d'objets en deux classes, les nécessaires et les inutiles. Par cette opération , le tas de son frère fut diminué de plus des deux tiers, et le sien presque de moitié. Quand Henri revint , il ne fut pas du tout content de cet arrangement ; et pour le satisfaire , elle mit de côté plusieurs de ses propres livres , et réduisit son paquet exactement à la même grosseur que celui de son frère. Henri la laissa faire la malle. Se conformant aux avis de sa mère , elle étendit
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chaque chose , l'une après l'autre , parfaitement a plat, pliant les vètemens, le plus possible dans la forme et la grandeur de la malle , et ne laissant ni creux , ni intervalles ; elle parvint ainsi a faire tenir tout ce qui était nécessaire. Mais il y avait une chose de luxe qu'elle avait grande envie d'emporter ; c'était un carton arrangé pour contenir des coquilles. Elle l'avait entièrement vidé, afin de pouvoir le remplir avec une nouvelle collection ramassée sur le bord de la mer. A sa grande satisfaction , il resta juste assez de place pour le loger, dans l'intervalle que laissait le couvercle bombé de la malle.
Sa mère fut appelée pour voir comme la malle fermait facilement* elle en examina l'intérieur, et prononça qu'elle était aussi bien faite qu'on pouvait l'attendre d'une main si peu exercée. Lucie courut faire part de ses succès a Henri , et le prier de venir voir comme sa boîte a coquilles était adroitement placée, pardessus tous les autres effets , dans le dos voûté de la malle. Elle le trouva qui montait les escaliers , portant sous son bras quelque chose qu'elle prit pour un gros livre ; il lui demanda vivement si la malle était remplie.
— ((Entièrement ; tout est rangé : viens vite lavoir et tu la fermeras toi-même. »
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Henri eut l'air contrarié, et dit qu'il était Lien fâcheux que la malle fût tout-a-fait remplie , car il avait encore quelq u chose a y mettre qu'il voudrait bien emporter, et son père venait a l'instant de lui dire que Ton ne pouvait pas laisser cela dans la voiture , sans courir risque de l'abîmer.
a Qu'est-ce que c'est ? apporte-le , et si ce n'est pas très-épais , peut-être que je pourrai le glisser dedans. »
— a Peux-tu", » dit Henri, presque honteux d'en faire la question , « peuxtu faire entrer dans la malle ce que j'ai là sous le bras? »
— u Cet immense in-quarto , Henri! impossible ! il tiendraitla moitié de la malle. »
— « C'est seulement un faux livre, ma chère. »
— « Faux ou vrai , cela ne le rend pas plus petit. »
— a Mais comme il s'ouvre , et qu'il y a un grand vide dedans, il y tiendrait beaucoup de choses. A peine prendrait-il de la place , seulement l'épaisseur de ses quatre côtés, qui sont d'un bois très-mince couvert de papier. C'est une chambre obscure que mon oncle vient de me donner tout-a-1'heure. »
— (< Vraiment ! lie bien , j'essaierai > je ferai de mon mieux. »
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Mais , en ouvrant le faux livre , elle trouva qu'il n'était pas vide; il y avait un appareil qui tenait beaucoup de place. Elle remarqua surtout un verre qu'elle craignait de briser en foulant d'autres choses dessus. Henri la pressa cependant d'essayer. « Si l'on y empaquetait des effets mous , comme tes fourreaux , tout serait en sûreté. Si nous pouvons l'emporter , quand nous serons dans quelque joli pays et dans la petite maison sur le bord de la mer, nous verrons, dans le miroir de la chambre obscure , de si beaux paysages , les bateaux et les vaisseaux a pleines voiles ; oh , je t'en prie , Lucie , tâche de la loger. »
— a Je laisserai ma boîte a coquilles, )> s'écria Lucie, « et peut-être qu'alors je pourrai trouver de la place pour ton livre. »
~« Tu es la meilleure fille du monde, » dit Henri.
Elle courut a la malle, il la suivit, et remarqua comme le petit carton était adroitement place : elle le prit pour le remettre dans son armoire, et il entendit le gros soupir qu'elle ne put étouffer tout-à-fait en refermant la porte, après l'avoir rangé.
« -Ma chère Lucie , » dit-il , a je ne puis consentir a ce que tu renonces à
ton carton; je suis sûr que tu désires autant remporter et y recueillir des co^ quillages, que je puis avoir envie de ma chambre obscure. »
— (( Bah, ne t*en inquiète pas. »
~ « Je m'en inquiète d'autant plus , que tu y renonces avec plus de bonté. »
•<— a Ce n'est pas la peine de t'en tourmenter; je peux, avant la fin de notre voyage, faire une autre boîte de carton, et nous aurons encore le temps de ramasser des coquilles sur le rivage ; tandis que toi , Henri , tu ne peux pas faire une chambre obscure. »
-•** « C'est vrai , je te remercie , ma chère ; mais il te faut défaire tout ce que tu avais rangé si soigneusement. »
— (c Ne t'en inquiète pas, » répéta Lucie, a pourvu que je puisse tout faire entrer dans la malle. »
— a Attends, ma chère, tu n'as pas besoin de dépaqueter jusqu'au fond : la chambre obscure n'a qu'un tiers de la profondeur de la malle. »
Elle y entra effectivement; un petit espace restait Vacant a chaque bout , et sur la largeur. Il fallait y glisser et y fouler tout ce qu'on avait ôté , cela servirait d'ailleurs a empêcher le ballotage , comme Henri le fit observer. Ce qui éprouvait le plus la patience de Lucie,
c'était de le voir la, debout, l'examinant pendant qu'elle pliait, arrangeait, pressait chaque chose ; disant à mesure qu'elle mettait un effet ou un autre : « ceci n'ira pas , » ou, (( cela irait mieux, » etc. Après qu'elle eut employé tout son savoir-faire pour emplir la malle le plus possible , une veste neuve , et une paire de pantalons a Henri restèrent sur le plancher. La veste était garnie d'innombrables boutons durs et faits en pain de sucre , qui tenaient une place énorme , et ne pouvaient être comprimés. Henri trancha la difficulté en proposant de laisser , et veste, et pantalons. Il était sur qu'il s'en passerait parfaitement. Mais , quand on en appela a sa mère, elle décida qu'il fallait absolument les emporter. Que faire donc? Henri prétendit que si cela ne donnait pas trop de peine a Lucie, il voyait un moyen de tout arranger.
« Je ne m'inquiéterais pas de la peine , » dit Lucie , « si je pouvais y parvenir a la fin. Mais je pense que c'est impossible. Il est évident qu'on ne peu»t rien faire entrer de plus dans cette malle , sans briser les gonds , lorsqu'on appuiera sur le couvercle, pour la fermer. »
Henri lui suggéra l'idée de la vider entièrement, pour mettre la chambre obscure au fond. Peut-être alors que tout pour-
rait entrer : la veste avec ses gros boutons tiendrait , comme avait tenu le carton a coquilles ? sous la courbure du dessus de la malle; au lieu qu'en plaçant une boîte plate en haut, il y avait, a ce qu'il lui semblait, un peu de place de perdue.
Il n'était pas entièrement clair pour Lucie, que son frère eût raison; mais cependant, elle commença, de la meilleure grâce du monde , a redéfaire de nouveau la malle, en disant qu'elle allait essayer de la manière de Henri.
Les gens de tout âge qui ont bonne opinion de leurs talens pour emballer, et qui est-ce qui ne Fa pas? sauront plus de gré a Lucie de cela , que de tout le reste. Elle recommença la malle, en se conformant aux avis de son frère, avec autant de zèle et de bonne humeur que si elle avait suivi ses propres idées. Nous sommes heureux de pouvoir ajouter que cette fois elle réussit parfaitement, et fit entrer tout ce qu'il fallait; chambre obscure, veste, pantalons, enfin tout, a la vive joie et a la grande admiration de Henri. — « Ma chère petite , » lui dit sa mère , « je suis enchantée de voir, non seulement ton amitié gpour ton frère, je n'en doutais pas; mais je suis ravie de ton bon et heureux naturel. Un caractère égal est nécessaire même aux gens du meilleur
cœur. J'ai souvent vu les personnes de l'âme la plus excellente, prêtes à faire de très-grands sacrifices à leurs amis ; mais ce sont les petits sacrifices qui nous sont le plus souvent demandes, et auxquels les femmes doivent se résigner presque chaque jour de leur vie. Quand elles y mettent la prévenance et la douceur que tu viens de montrer, ma Lucie, elles se font chérir autant que possible, et rendent les personnes avec lesquelles elles v. eut, parfaitement heureuses. »
— « Oui , comme vous faites, maman , n dit Lucie. « Je pensais a vous quand je défaisais la malle pour Henri • je me rappelais qu'un soir a Coventry, la bonne était sortie, vous étiez fatiguée à la mort, et vous défîtes toute une grande malle parce que ma tante Picrrepomt prétendait que quelque chose dont elle avait besoin, était au fond; et ça n'y était pas, après tout. Maman, je me suis encore rappelée du jour où vous avez renoncé à aller au château de'Warwick, quoique vous eussiez grande envie de le voir. Eli bien, maman, dans ce voyage que nous allons faire, vous verrez que s'il me vient quelque épreuve, je serai aussi bonne; du moins en proportion. »
Dans ce moment Plenri rentrait dans la I. o
chambre avec l'hygromètre et son registre en main. Il dit a Lucie qu'il croyait Inutile d'emporter le registre; qu'en voyage, ils changeaient de place chaque jour 3 et que ce n'était bon qu'a tenir note du temps qu'il avait fait dans un seul efndroit. Lucie fut enchantée qu'il eût renoncé a cet embarras ; elle était sûre qu'en voyage ils n'auraient pu tenir ce registre exactement , et elle se sentit soulagée d'une grande responsabilité quand Henri se détermina a le laisser a leur oncle , pendant leur absence. Lucie remarqua aussi qu'il était a craindre qu'il ne leur fût pas possible de poursuivre régulièrement le cours de leurs leçons de sciences, ce dont elle était très-fâchée , tout en convenant que les plaisirs du voyage la consolaient de cette interruption.
« C'est vrai , » reprit Henri ;t « nous abandonnerons nos leçons régulières jusqu'à notre retour. Mais , comme papa me le disait tout-a-Fheure , nous aurons assez a apprendre tous deux, et moi en particulier, en profitant des nouvelles choses que nous verrons. »
— « Et quel plaisir ! » dit Lucie ; fi oh grand merci , papa , merci aussi, chère maman, de ce que vous avez pensé a une si heureuse , une si agréable manière de nous instruire ! a
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