CHAPITRE XI
A six heures du matin , Henri et Lucie étaient assis sur le devant d'une voiture découverte , vis-a-vis de leurs parens ; ayant les sacs, les livres, et toutes les petites choses commodes et agréables rangées autour d'eux , soigneusement empaquetées ; le baromètre portatif de Henri était pendu a côté de lui. * Maintenant , fouette , cocher! »
Les jeunes voyageurs se penchaient d'un côté, de l'autre, en se tenant aux poignées ou aux parois de la voiture , selon le conseil qui leur était toujours, et jamais assez répété. Ils disaient adieu a chaque objet bien connu , et demi-chagrins de quitter le logis , ils étaient cependant ravis d'aller voir de nouvelles choses. Le matin était beau, le soleil éclatant, l'air frais, et
« Sur les arbres , 1rs fruits , les gazons et les fleurs , On voyait briller la rosée, »
La route enfilait une ruelle, bordée de
haies couvertes des guirlandes parfumées
du chèvrefeuille • de petites clochettes
Manches mouchetées de rose, avec leurs
feuilles d'un vei\t si frais . et leur tige
souple et ondoyante , couraient au travers,
dessus et dessous. La terre au bas des haies était tapissée de fleurs des champs de toutes couleurs. Il y avait une abondance de ces petites mauvaises herbes, si on peut les appeler ainsi , qui parent de leurs corolles bleues, lesbords des chemins et desprairies, que tout le monde connaît sous un nom ou sous un autre ; que les ignorans appellent véronique, ou mort aux poules, et les savans Veronica Chamœdrjs. Il y avait aussi une grande quantité de ces plantes , qui élèvent sur leur tige élégante et droite, une pyramide de cloches cramoisies tachetées de blanc ou d'un pourpre uni, que les paysans nomment gueules de loup, et les botanistes Digitalis purpurea.
Estimée des médecins comme la seule plante qui puisse agir sur le sang pour régulariser son cours, elle est aimée des enfans parce que ses fleurs, serrées par une main adroite, et frappées vivement sur le front ou sur la paume de la main, imitent le bruit d'un pétard. Henri demanda à Lucie si elle savait pourquoi les gueules de loup sont appelées digitales.
« Non : pourquoi? n
— « Parce que digitale est le mot latin pour dire le doigt d'un gand. »
— « Et ces cloches ont la forme d'un doigt de garni, » dit Lucie; « mais pourquoi gueules de loup ? Ah ! c'est parce qu'elles ressemblent a une gueule toute sanglante. »
— (( Peut-être aussi, Lucie, » reprit son père, k est-ce parce qu'on les trouve sur les lisières des bois, et dans les lieux qui, en France, sont hantés par les loups. )>
A la Un de la ruelle , un grand pré nouvellement fauché s'étendait sur un des côtés de la route, et de l'autre on voyait d'immenses champs de blé. Lucie s'écria tout-a-coup :
(( Regarde , regarde donc , Henri î Ces fils de la Vierge * qui brillent au soleil, dans toute l'étendue de la prairie aussi loin que nous pouvons voir. Comme ils se balancent a droite et a gauche , a. chaque boudée de vent. Oh, maman! je
* Les enfans appellent ainsi les toiles tTaraigne'es que le vent disperse sur les champs, et que l'on voit quelquefois, en automne, après un beau jour, tomber lentement comme des flocons dan« les airs.
ÏO/8 LES JEUNES
vous en prie , voyez cette grande toile d'araignée tout étincelante de rosée ; n'est-ce pas joli? N'est-ce pas bien joli \ Henri? »
Le « oui » de Henri fut dit d'un ton froid qui ne satisfit point Lucie. Cependant il regardait fixement les fils étendus sur le pré. ïi était toujours plus curieux de connaître les causes de ce qu'il voyait que ravi de leur aspect. Pendant que Lucie admirait la toile qui dansait toute brillante au soleil, Henri considérait comment, et par qui, ces petits fils étaient filés et tendus. Lucie lui dit, que dans son livre favori des Insectes , et dans quelques autres ouvrages, elle avait lu quelque chose sur les fils de la Vierge. Elle essaya donc , à sa prière , de lui en rendre compte.
Elle lui raconta, du mieux qu'elle put? comment ces fils brillans étaient faits par un très-petit animal , l'araignée de jardin , qui , de même que toutes les autres araignées, tire de son corps une substance glutineuse qui se durcit a l'air. Quelques personnes pensent qu'elle laisse ses fils derrière elle , lorsqu'elle se lance dans l'espace en cherchant sa proie. D'autres disent qu'elle a le pouvoir de les darder en avant , les accrochant aux brins d'herbes 7 ou aux bords dentelés des feuilles et
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des buissons, et qu'une fois tendus, ces fils lui servent en quelque sorte de pont ou de route , pour passer d'un lieu a un autre , et courir de place en place. On appelle souvent cet insecte, araignée volante, et ses fils ,fil$ d'air: quelquefois, on les voit flotter sur sa tête ; quelquefois , entraînés par le poids d'une goutte de rosée , ils descendent lentement a terre , ou s'arrêtent aux branches épineuses des Luissons , ils s'y suspendent , et s'y entortillent.
Henri demanda si elle avait jamais vu l'araignée lancer cesjîls d'air, ou les jeter derrière elle.
Lucie n'avait pas vu tout cela , mais elle se rappelait, qu'un homme qui a écrit particulièrement sur l'araignée volante 7 affirmait qu'un jour il l'avait vue lancer cette substance en avant , et un moment après, monter dessus , et la parcourir.
L'exact Henri se préparait a demander si l'araignée volante court , ou rampe , monte , marche , ou s'élance sur ces fils déliés; si le vent la pousse et l'emporte, ou si elle se dirige de sa propre volonté. Mais Lucie , trop vive pour attendre ses questions, continua de lui raconter quelque chose qu'elle avait lu d'une autre araignée, qui file une soie, presque aussi belle 7 et quelques personnes disent plus
belle, que celle du ver à soie. Une paire de bas faite avec les fils de cette araignée fut présentée, comme Lucie l'assurait a Henri, à l'Académie des Sciences de Paris , et y fut très-admirée*. L'attention de Henri devint plus vive et plus respectueuse a cette mention de l'Académie des Sciences.
a Je pensais justement , » dit-il , « qu'on pourrait tirer un grand parti de tout ce fil ; qu'on pourrait le filer ou le tisser. »
— •> a Oli ! on y a pensé avant toi. A l'époque où les bas furent faits , des gens s'imaginèrent que les araignées travailleraient aussi bien que les vers a soie. Ils les mirent donc dans des étuis de papier arrangés pour cela; mais, après qu'on les eut gardées plusieurs mois a filer dans leurs petites cellules, on mesura leur ouvrage, et il se trouva qu'environ trois cents des plus assidues au travail , n'avaient pas produit autant de soie qu'un bon et laborieux ver a soie en fait dans le même temps. »
* M. Bon, du Languedoc, était parvenu à faire fabriquer cette paire de bas de soie et des mitaines d'une belle couleur grise naturelle. Les expériences de M. de Réaumur prouvèrent la difficulté de tirer partie de cette nouvelle branche d'industrie»
Henri prit encore le parti des araignées, et soutint que le grand nombre pouvait suppléer au peu d'ouvrage qu'elles faisaient; et que, comme nous les avions toujours a portée , il valait bien mieux les mettre a la besogne , que de les balayer, elles et leur toile , et de les écraser par terre. »
A ceci Lucie répliqua que l'araignée ordinaire que l'on balaye , et a qui l'on fait la chasse dans nos maisons , n'est pas l'araignée fileuse; que celles-ci n'étaient pas si communes qu'Henri se l'imaginait. <( D'ailleurs, » continua-t-elle , « il y a beaucoup de défauts dans leur manière de travailler: elles brisent leur fil, ou ne le filent que par petits bouts; de sorte que l'on ne peut pas le dévider , mais seulement en filer plusieurs brins ensemble , et le rouet lui ôtc son lustre. On se plaignit de ce manque de brillant dans la fameuse paire de bas présentée a l'Académie Française. Au contraire le ver file sans briser sa soie, et la tourne régulièrement autour d'un cocon qu'une personne soigneuse peut dévider aisément. Quelle longueur penses-tu qu'un ver à soie puisse filer sans briser sa soie, Henri ? *
Henri n'était pas juge très-expert dans cette science ; mais puisqu'il fallait deviner j il ne voulut pas du motus rester en
arrière, et dit: « environ la longueur du champ sur lequel les toiles d'araignée sont étendues. » Ce qui pouvait faire un quart de mille.
11 ne croyait pas la chose possible, mais il voulait rabattre l'orgueil de Lucie sur les talens des vers à. soie , en devinant beaucoup au-delà de ce qu'il supposait que ce petit insecte pouvait faire.
« Un quart de mille ! » répéta Lucie, « voila qui est largement deviné! Eh bien , tu sauras qu'un ver a soie peut , sans la casser, filer une soie qui, en la dévidant, tiendrait deux lieues de long, et cela en neuf jours, s'il n'est pas paresseux. Tu le croiras, ou tu ne le croiras pas, Henri, comme tu voudras; mais c'est vrai. Et quelle araignée en fit jamais autant? »
Henri avait l'air de chercher quelque nouvel argument en faveur des araignées; mais il ne trouva rien a dire, si ce n'est, qu'il ne doutait pas qu'on ne finît par inventer quelque manière de les rendre utiles.
« Oh ! mon cher , » s'écria Lucie , a j'oubliais ma meilleure raison; les araignées ne peuvent jamais travailler ensemble, comme les bons petits vers a soie, parce qu'elles se querellent , se battent , et se mangent Tune l'autre. Mon livre
d'Insectes raconte , qu'on en mit, je ne sais combien , plus de cinquante ou soixante dans une chambre, avec quantité de mouches, de moelle de plumes, et de toutes les friandises qu'elles aiment , et il n'y en avait plus que deux de vivantes au bout de quelques jours; et comme tu sais qu'il serait impossible de leur donner a chacune une maison séparée, cela finit la question. »
— (( Oui , en vérité ! » dit Henri , u jamais je n'aurais pensé a en rien faire, situ m'avais dit d'abord qu'elles se mangeaientlesuneslesautres. Eh bien, Lucie,»
continua-t-il , a grâce a toi et a ton livre d'Insectes, nous nous sommes joliment occupés et amusés a propos de ce champ couvert de fils d'araignées. »
— ^ et J'ai toujours bien du plaisir à voir une chose , » reprit Lucie, « quand je la connais un peu ; quelque peu que ce soit. »
— (c Quel plaisir n'aurons-nous donc pas à voir la grande chose que papa nous a promise! » dit Henri, u Papa, quand pensez-vous que nous verrons une machine a vapeur ? »
— « Bientôt, monjeher; nous sommes maintenant dans le comté de Laucastre, où il y a beaucoup de manufactures, toutes mises en activité par les machines
a vapeur. J'espère que dans la ville ou nous nous arrêterons pour déjeuner , je pourrai vous montrer la grande chose , comme tu l'appelles , Henri. »
— « Aujourd'hui? ce matin? » s'écria Lucie.
Henri , toujours grave , même dans sa joie , se leva cependant de sa place pour exprimer plus fortement ses remercîmens a son père; et, d'un ton emphatique, commença ainsi :
(c Je vous suis, en vérité , irès-ohligé, mon cher père. »
Mais tandis qu'il prononçait ces mots d'un air réfléchi , la branche d'un arbre sous lequel passait la voiture, accrocha son chapeau, et le jeta sur la route. Il fallait peu de chose pour faire rire Lucie, surtout quand elle était a jeun; aussi, long-temps après que le chapeau eut été rattrapé , et remis en place, et l'accident oublié de son père et de sa mère qui continuaient tranquillement a lire, elle se laissait aller à un rire inextinguible qui durait encore lorsqu'ils arrivèrent à la ville où ils devaient déjeûner.
Après déjeuner, ils se mirent tous quatre en marche , pour se rendre à l'endroit où ils devaient voir une machine a vapeur. Des objets variés attiraient tour-a-tour l'attention de Lucie, a mesure qu'Us cheminaient
dans les rues populeuses ; mais Henri était si préoccupe de ce qui l'attendait à la fin de sa promenade, qu'en passant, il ne regardait ni a droite, ni a gauche.
Quelque vive que fut son attente , elle ne fut point trompée par la •. éalité. La facilité et le silence avec le <* ;lsle grand balancier de la machine \ vapeur montait et descendait, le frappèrent d'admiration; et, pendant (juelques momens, il resta immobile à regarder ^on mouvement uniforme. Ensuite il jouit du plaisir de reconnaître chaque partie de cette grande mécanique qu'il avait vue dans les planches qui servaient à ses études, ou qu'il avait entendu décrire.
Lucie ne put pas comprendre d'abord tout ce qu'elle voyait : elle ne pouvait reporter ses idées de la petite échelle des gravures , a la grande dimension de la machine a vapeur. Une autre difficulté l'arrêtait : elle ne pouvait pas l'examiner en même temps , dans toutes ses parties ; elle ne savait où chercher la chaudière, et le cylindre , et l'ii nbrable quantité de petits tuyaux , embrouillaient ses idées. Cependant avec l'assistance de son père, elle parvint, par degrés, a se rendre compte des parties principales, que l'on ne pouvait voir que dans les difierens étages du bâtiment, et non toutes a la fois.
Le bon Henri attendit pour satisfaire sa propre curiosité , que chacune des choses que Lucie souhaitait comprendre lui fût devenue parfaitement claire ; alors il commença a questionner son père. Il désirait connaître quel genre d'ouvrage faisait cette machine a vapeur. Il entendait des sons comme le travail d'une mécanique , et il aurait voulu savoir a quoi elle était employée. Le guide qui les avait admis , ouvrit alors une porte , et ils virent un très-grand appartement, rempli de machines tournant avec un petit bruit continu : des rangées de fuseaux , garnis de coton, semblables aux fuseaux d'un rouet a filer, étaient debout, droits dans lesmétiers et tournaient avec rapidité , atteignant presque a la moitié de la hauteur de la pièce dont les plafonds étaient bas. Chaque fuseau était alimenté par du coton qui se défilait a mesure des bobines placées au-dessus. Entre chaque rangée , une femme, ou un enfant, veillait a l'ouvrage , et tenait tout cet attirail propre.
a Ce sont les métiers a coton d'Arkwright, » dit le guide. « Tout cela, et deux autres salles pleines de métiers, que vous pouvez voir si vous le désirez, audessus et au bas de l'escalier , est mis en œuvre par cette machine à vapeur. »
Lucie laissa échapper un cri de sur-
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prise , Henri était muet d'admiration.
Retournant vers la machine à vapeur, il cherchait a découvrir où et comment le mouvement se communiquait a ces métiers charges de fuseaux. Son père devina ce qui l'occupait, et lui montra un arbre tournant qui était le point de communication.
Henri avait vu une fois, il y avait long-temps, une manufacture de coton; mais il ne lui restait qu'un souvenir confus de fuseaux , de poussière et de bruit. Ici , comme il l'observa, il y avait a peine de la poussière , et presque point de bruit. Il était avide de tout examiner , et de tout entendre; mais, tandis qu'il n'avait pas assez d'yeux pour regarder , le vif tournoiement des fuseaux cessa tout-a-coup, et se retournant avec inquiétude vers la machine , il vit le grand balancier descendre avec un mouvement doux et comme expirant.
« Qu'arrive-t-il donc? » s'ecria-t-il.
— « R ien , mon jeune maître , » repondit le guide , souriant de son alarme , h rien : seulement, c'est le temps de notre dîner. Nous arrêtons la machine, et tous les métiers se reposent pendant une heure, jusqu'à ce que nous revenions et que nous la remettions en mouvement. »
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— « Est-il bien possible que la machine a vapeur, et toutes ces mécaniques , puissent être arrêtées sitôt, et si aisément ? » S'écria Henri.
L'ouvrier, content du vif intérêt qui brillait dans les yeux et dans les questions réfléchies de Henri, lui montra comment tout s'arrêtait, en fermant les soupapes des cylindres ; et comment la vapeur s'échappait au dehors, dès que la machine cessait de marcher.
Les femmes et les enfaus se hâtaient de quitter la grande salle pour aller dîner. En peu de minutes , il n'y eut plus personne dans l'appartement ,* et tout fut repos et silence. Henri parut découragé, abattu ; il craignait de ne plus rien entendre, ni apprendre de plus, et il se plaignit a Lucie de leur commun malheur d'être arrivés juste a l'heure du dîner des ouvriers. Mais cela devint au contraire une heureuse circonstance ; car leur père ayant demandé et obtenu la permission de rester, durant cette heure de repos, dans la filature , employa ce temps a leur expliquer , et à leur donner quelques notions sur le principe de la découverte des métiers à filer , et sur ses améliorations.
« Il est probable, » dit-il, a qu'on fila originairement partout , comme on
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file encore dans l'Orient, et dans quelques
parties du midi de l'Europe • eu tenant dans la main gauche quelque chose dans le genre d'une quenouille, autour de laquelle on tortille ce que Ton veut filer, du lin, du chanvre, ou de la soie , etc. De la main droite, la fileuse tire quelques brins, les reunit en un seul, et le fil est tordu par un fuseau qui pend au bout , et qui est d'abord vivement tourné entre le doigt et le pouce. Quand le mouvement cesse ou diminue, de manière à n'être plus suffisant pour tordre le fil, ce qui est file se dévide autour du fuseau , et le tournoiement recommence. C'est une manière simple , mais lente et ennuyeuse.
Elle se perfectionna par degrés : et le rouet, cette ingénieuse invention qui t'est familière, Lucie, fut employée en Angleterre pour filer le lin. Tu sais que pour la laine, il y a une autre sorte de machine. »
— > a Oui, » répondit Lucie, « je me rappelle la grande et large roue avec laquelle j'ai vu une femme filer de la laine. »
— ce Passons maintenant, » reprit sou père, « aux différentes manières de filer le coton et aux. machines destinées à cet usage. Pour entendre et suivre l'histoire d'une invention, la première chose néces*
saire est d'avoir une idée nette de ce qu'il fallait faire , et des difficultés qu'il y avait a surmonter. Quand le coton est ôté de la balle , ou grand ballot dans lequel on l'apporte des Indes , il est généralement agloméré en monceaux durs et quelquefois fibreux. Pour le préparer à être cardé, on le bat avec des bâtons afin de l'ouvrir, et d'empêcher qu'il ne rompe ou gâte les dents des cardes. Puis, pour séparer ses fibres les unes des autres , on le carde. Les instrumens employés a cet effet , ressemblent a ceux dont on se sert communément pour carder la laine. Quand on ôte le coton des cardes on lui donne la forme d'un rouleau ou ruban, d'un pied de long. Dans l'ancienne manière de filer r pour seconde opération, on attachait l'un des bouts de ce ruban a un fuseau de bois placé horizontalement , et qui tournait au moyen d'une grande roue. Le fileur donnait un tour au rouet, en éloignant la main dans laquelle il tenait l'autre bout du ruban : alors le coton s'allongeait, supposons d'un pied a cinq, et en même temps il se trouvait tordu. Sa main inclinait toujours un peu, de sorte que le fil glissait à chaque tour , par-dessus le bout du fuseau, jusqu'à ce que le trouvant suffis samment tordu, le fileur changeât la direction de sa main? et le mouvement conti-
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nu mit toujours, le fil lorclu se dévidait, et le fuseau faisait bobine. »
— (c J'entends cela, » dit Lucie; «je l'ai vu faire en filant delà laine commune. »
— a Précisément,» continua son père; (( cela s'appelle le grand rouet à filer > ou rouet à manivelle. Or, il arriva qu'un pauvre tisserand nomme Hargrave , trouva le moyen de perfectionner cette méthode. Comme il ne fallait que peu de force, soit pour étendre le fil de coton, soit pour faire tourner le fuseau qui le tordait et le dévidait , il songea que si une femme avait eu vingt mains et dix fuseaux, et qu'elle eût pu les faire agir à la fois, dans la direction convenable, en étendant le fil de coton, elle aurait pu faire dix fois plus d'ouvrage dans le même espace de temps. »
■ — « Papa, » interrompit Lucie, « si la femme avait eu cent fuseaux, et autant de mains que Briarée , elle aurait pu encore filer cent fois autant? »
— « Non, a moins qu'elle sut comment faire agir ses cent mains; les mains sans tète ne servent que fort peu. Mais sans aller chercher Briarée , que penses-tu qu'une tète put inventer pour suppléer a cette grande quantité de mains ? La difficulté d'IIargrave consistait à tenir plusieurs fils également tendus 3 séparés;
égaux , et a pouvoir les tirer tous eiï même temps , pendant que les fuseaux les tordraient en tournant. Pour cela, il prit deux morceaux de bois , et , afin qu'on pût les serrer également l'un contre l'autre, il unit leurs bords. »
— - « Comme les bords égaux et droits d'une règle parallèle, » dit Lucie.
•— (( Justement. Entre les deux morceaux de bois , il introduisit et tint serré les bouts des rubans de coton en laine qu'il voulait étendre , tordre et dévider] les autres bouts de rubans étant, comme nous l'avons dit, attachés aux fuseaux, chacun avait le sien ; et, comme après que les fils avaient été tordus , le mouvement des fuseaux continuait toujours , il est clair que ce qui était fait, se roulait dessus. Supposons maintenant, que tous les fuseaux tournent; si Hargrave, pendant ce temps , éloigne cette règle chargée des bouts des rouleaux de coton, tu vois que tous les rubans seront allongés et tordus, comme si chacun avait été filé a la main, et a part. »
— « Je vois, ou du moins j'entends, » répondit Lucie.
— (c Cette manière de travailler nécessite encore quelques inventions secondaires, dont je ne vous parle pas , de peur cle vous embarrasser l'esprit. p
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— (( Merci, papa; mais comment cet homme a-t-il fait pour mettre les fuseaux en mouvement ? vous nous avez dit :
a supposons qu'ils tournent, » mais vous ne nous avez pas dit comment. »
— - u II mit les fuseaux perpendiculairement, et en rang, a coté les un - des autres : je crois qu'il en essaya d'abord huit; et il les fit marcher par le moyen du rouet a manivelle , ou grand rouet , comme on le nomme, dont sa femme se servait pour filer la laine. Quatre petites cordes partant de la circonférence de la roue, traversaient alternativement chacune deux fuseaux et les faisaient tourner rapide* ment: ainsi, tout agissait à la fois , quand la femme d'Hargiuve tournait la manivelle , tandis que la rc;^!e qui retenait les bouts des rubans de coton en laine, dont l'autre extrémité était attachée aux fuseaux, s'éloignait et se rapprochait alternativement; et, comme il s'y attendait, tous les fils furent tirés, tordus et dévidés en même temps. »
— « Qu'il dut être lieureux , » s'écrii Henri , a quand • pour la première fois, il vit marcher tout cela! les huit fils tirés, et les fuseaux les tord et les dévidant! Oh î que j'aurais vouiu être à sa place, dans ce moment-là! »
— ^ Et moi, a exile de sa femme!
comme elle doit avoir été contente, et ses enfans donc, s'ils ont vu cela ! Ainsi , il réussit parfaitement ? »
— - « Pas si vite , ma chère Lucie ; il réussit jusqu'à un certain point , mais pas du tout parfaitement. Sa première machine était très-grossière, et il eut beaucoup de peine a la rendre propre au travail. Quand il y fut parvenu , il augmenta le nombre de ses fuseaux de huit à dix, vingt, quatre-vingt, et il perfectionna cette machine au point qu'elle devint de suite d'un usage général. Il la nomma une Jenny ou Jeannette. >*
— « Une Jenny 1 que c'est drôle! »
s'écria Lucie , « apparemment que sa femme s'appelait Jenny. J'espère qu'il gagna beaucoup d'argent , pauvre homme, pour élever et soutenir sa famille. »
— (c Je ne puis concevoir comment lui vint la première idée de cette invention , » dit Henri.
— - ce On prétend , mais je ne suis pas sûr que cela soit vrai , que la première idée en fut suggérée a Hargrave par le hasard. Plusieurs enfans étant un jour réunis dans sa maison, a l'heure du dîner, renversèrent , en jouant , le rouet de sa femme. Le fil resta dans la main de celleci , quoique le fuseau fût alors perpendiculaire, et la roue horizontale. Le pied
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du rouet empêchant la roue de toucher à. terre , elle continua a tourner avec le mouvement qui lui avait été imprimé; et, par conséquent ,1e fuseau continua à tourner aussi. Margrave le regardait avec attention , et on dit qu'il poussa une exclamation de joie , et qu'a plusieurs reprises il fit tourner la roue du rouet renversé sur le plancher, et resta longtemps immobile a la considérer ; ceux qui étaient la croyant qu'il le faisait par oisiveté. »
— u Oui, mais il n'était pas oisif, « reprit Henri , « il était a l'ouvrage , inventant dans ce moment-la même. Mais comment le rouet renversé l'aida-t-il a trouver sa Jenny? »
— « Cette partie de l'histoire n'est pas parfaitement claire. On dit qu'Hargrave avait fait des tentatives pour filer avec deux fuseaux , eu se servant du rouet à filer la laine, et essayant d'employer la main gauche aussi bien que la droite pour tirer le fil ; mais ces tentatives avaient toujours été infructueuses, à cause de la position horizontale des fuseaux. Quand le rouet tomba, il remarqua qu'ils tournaient de môme perpendiculairement; sa difficulté fut levée, et il pensa a disposer ainsi ses fuseaux. »
« — a En ce cas> » s'écria Lucie, a son
invention est due au hasard , a l'heureux accident qui renversa le rouet? Il y a beaucoup d'inventions faites ainsi par ac-, cident. »
• — « Non , ma fille ? jamais les inventions ne sont dues au hasard seulement.
Inventer, c'est combiner, ou réunir des choses ensemble dans une intention quelconque. Cela demande de la pensée, et ne peut être produit par une chance* quoique le hasard puisse suggérer, et ait souvent fait naître la première idée d'une invention a un esprit observateur , ou à une ame préocupée des moyens d'accomplir quelque projet particulier, comme par exemple , il en arriva dans le cas d'Hargrave. Que de gens, avant lui3 avaient vu tourner des rouets renversés , sans inventer une Jenny ! Mais laisse-moi poursuivre, et vous dire les améliorations qui se sont introduites dans la manière de filer le coton. »
— « Gomment donc ! est-ce que la Jenny ne faisait pas tout ce qu'il fallait? »
— (( Non, non, Lucie; ne sois pas si pressée, la pertection n'arrive pas si vite. La Jenny ne faisait qu'une partie de ce dont on avait besoin. Le coton filé par cette machine était grossier, mou, et foible : on ne pouvait s'en servir que pour la trame, en tissant le coton j il ne couve-
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naît point a la chaîne que l'on faisait avec du fil de lin qui était , à la fois, fort et doux, n
— « D'où venaient donc les défauts du coton filé par la Jcnny? »
— ft De ce que les fibres du coton n'étaient pas tirées doucement et parallèlement les unes aux autres pour être tordues. En filant à la main , Lucie , tu te rappelles d'avoir vu la fileuse , non seulement tirer le fil, mais, le presser doucement entre son doigt et son pouce • cela adoucit, unit les libres du coton, et les range parallèlement. (Test Ta ce qui manquait à la Jcnny. L'action de la main lorsqu'elle tire le fil , était bien imitée par la règle ou espèce de fermoir qui tenait le coton ferme, et puis le retirait et remplissait le même but : mais il fallait suppléer au mouvement du doigt etdu pouce de la fileuse, de manière à produire le même effet. »
— « Comment fit Hargrave pour y parvenir? » dit Henri.
— « Ce ne fut pas lui qui y parvint, » répondit son père, « ce perfectionnement est dû a une autre personne, M. Arkwright, qui, comme Hargrave, était un ouvrier pauvre et illettré, mais qui avait l'habitude d'observer , et qui était doué du pouvoir de l'invention. »
2ï8 LES JEUNES
— a Eh bien , comment Arkwriglit eu virit~il la? » reprit Henri avec vivacité.
— « En faisant presser le coton entre des cylindres , » dit son père : « en le faisant passer successivement entre trois paires de cylindres placés près les uns des autres; les cylindres supérieurs sont chargés de poids de différentes grosseurs, qui les forcent a peser sur ceux de dessous : le premier couple de cylindres entre lesquels le coton est pressé et .passé * tourne lentement, le second plus vite, le troisième beaucoup plus rapidement, et le mouvement de chacun est régulier. Maintenant , Henri , suppose que les deux derniers cylindres se meuvent huit fois aussi vite que les premiers, alors huit fois plus de longueur de coton passera entre la dernière paire , qu'il n'en a passé entre la première , et par conséquent la même quantité sera tirée à huit lois plus de longueur, et huit fois plus de finesse. »
— « C'est très-ingénieux; mais, je ne puis concevoir comment la pensée de faire passer le coton entre des cylindres, put venir a Arkwriglit. »
— « On dit , qu'il avait eu de fréquentes occasions de voir dans des forges, cîes barres de fer laminées , amincies , allongées , en les passant entre des cylindres;
et ensuite il appliqua cette idée au tirage du coton. »
— « Je suis surpris qu'il y ait jamais pensé, » reprit Henri , u les fibres si fines du coton en laine sont si différentes des barres de fer ! »
— « Encore y a-t-il quelque ressemblance, » dit Lucie, « avec le mouvement de tirer le lil de plus mince en plus mince , de plus lisse en plus lisse. Tu vois, Henri, qu'il est quelquefois boa de faire attention aux ressemblances. »
' — « Ce que j'ai dit, » continua leur père, « peut vous donner quelque idée de l'action des cylindres. 11 faut aussi que vous sachiez que chacun des cylindres inférieurs est sillonné de petits creux, ou rainures, qui le rendent rude, de manière a empêcher le coton de glisser. Le cylindre supérieur e&t garni en cuir. Le passage des flocons de coton, roulant ainsi entre des cylindres de pesanteur et de vélocité différentes et progressives, avait le même eifet sur le fil, que la pression du doigt et du pouce de lafileuse. Les fibres relâchées étaient adoucies , rapprochées , tenues parallèles les unes aux autres, et en même temps étirées de manière a produire un fil plus Leau. »
— « Ainsi après tout, » dit Lucie , «Àrk- -vvright ne parvint avec tous ses efforts et
tous ses cylindres , qu'a faire ce qu'une femme fait tout d'abord par le mour vement de son doigt et de son pouce. »
— « Oui , bien, » reprit Henri , <c mais vois donc qu'un cylindre en fait beaucoup plus dans le même temps ; peut-être qu'en un jour il fait plus d'ouvrage qu'une femme en filant toute sa vie. Qu'il était difficile, qu'il était ingénieux d'imiter ainsi par des machines le mouvement du doigt et du pouce î et c'est-là la grande invention de M. Arkv?right? »
— « Oui, » répondit son père.
— (( Mais que sont devenues les Jennis? est-ce qu'on les a mises de côté lorsqu'Arkwright fit ces perfectionnemens ?
et construisit ces métiers? x>
— « Les Jennis sont, je crois bien, un peu abandonnées , à cause des défauts que je viens de vous citer; mais cependant , le coton qu'elles filent est meilleur pour quelques usages, et c'est pourquoi on s'en sert encore. »
— « Depuis le temps d'Arkwriglit n'y a-t-il eu aucune grande amélioration, mon père? » demanda Henri.
— a Non , il n'y a eu aucun changement dans le principe de sa manière de filer y mais beaucoup dans la simplicité de ses moyens dont le mécanisme a été très-perfectionné. L'usage de la vapeur au lieu
d'eau, et do la roue mue par le balancier au,
lieu de roues tournées par une chute d'eau pour donner le mouvement a ces machines , est dans plusieurs endroits d'une grande importance. Je ne vous parlerai que d'un des perfectionnemens varies introduits dans les détails du mécanisme , par exemple de celui qu'inventa un M. Samuel Crompton. »
— « C'est très-Lien , » dit Henri; » je suis Lien content que papa se rappelle toujours les noms des inventeurs, et qu'il nous les dise. »
-— « M. Crompton observa, et réunit beaucoup de ce qui était essentiellement utile dans la Jenny d'Hargrave , et dans les cylindres ou doubles métiers d'Arkwright, et il fit une troisième machine qui combinait une grande partie des avantages des deux auxquelles elle était empruntée, et que l'on préfère pour la filature du très-beau coton ; mais qui est inférieure quand on l'emploie pour le coton grossier. Cette machine est appelée la Mule-Jenny. »
— « Je voudrais bien voir la Mule, »
dit Henri.
— (( Tu ne peux pas voir et apprendre tout a la fois. »
— « J'entends les ouvriers qui reviennent de dîner, » s'écria Lucie.
— (( Nous allons donc voir les métiers d'Arkwright a l'ouvrage. »
Le guide qui arrivait dans ce moment entendant les derniers mots qu'Henri venait de prononcer et le nom d'Arkwright , commença a parler de l'immense fortune que Sir Richard avait faite par ses inventions et ses perfectionnemens.
« Sir Richard ! » interrompit Henri , « comment donc est-il devenu Sir Richard ? »
— « Parce que le roi lui a confère' l'honneur de la chevalerie * , » répondit l'ouvrier; et il continua a faire l'énumération des belles maisons et des grands Liens que Sir Richard et ses descendans avaient acquis.
« Avez-vous jamais entendu parler ?
monsieur, » dit-il, « du présent de jour de naissance que le fils de Sir Richard fit a ses six enfans ? Chacun d'eux trouva sur sa table , le matin de son jour de naissance . une somme de vingt mille livres sterling » (environ quatre cent quatrevingt mille francs de notre monnaie).
— « Vingt mille livres sterling ! » dit
¥ Sir, placé devant un nom, est en Angleterre un titre que les chevaliers et les baronnets ont seuls le droit de prendre»
Lucie; « six lois v'.ngt , cela l'ait cent vingt mille livres! (pelle somme énorme ! »
— « Et toute due au génie d'un homme, » reprit Henri.
— u Et à l'industrie et a la persévérance , )) ajouta son père, a Arkwright eut de grandes difficultés à vaincre , non seulement pour perfectionner ses invention^ mais pour les réduire en pratique , et pour établir ses droits corime inventeur. »
Pendant ce temps , les ouvriers , hommes , femmes, en fans , affluaient dans la salle ; en une minute la machine fut remise en mouvement , et tout fut de nouveau en activité. Lucie et Henri avaient alors quelque idée de ce que l'on faisait. Ils connaissaient l'usage des fuseaux et des cylindres : sans s'embarrasser des petits détails des mécaniques , ils comprirent parfaitement chaque procédé auquel le coton en laine était soumis, depuis le moment où on l'ôtait de la cosse, jusqu'à celui où il était manufacturé en coton filé , le plus beau et le plus lin possible.
Comme ils sortaient d'une des chambres , le guide leur montra un monceau d'écheveaux de coton, qu'il leur dit avoir été files par la mule , d'une seule livre de beau coton en laine.
((Il y a la trois cent cinquante echevcaux ; chaque écheveau mesure huit cent quarante aunes, et si tout était tendu, cela ferait un seul fil de cent soixantesept milles de long. »
— « Cent soixante-sept milles ! » répéta Lucie ; >j que diraient a cela tes araignées, Henri ? »
— a Ou tes versa soie, Lucie? Je pense que tes bons, actifs, soigneux, laborieux vers a soie n'ont jamais filé une soie de plus de six milles de long. »
•— « « Non, » dit Lucie, « il faut convenir que les hommes et les femmes l'emportent sur toutes les araignées et vers a soie du monde. »
Son père lui fit observer que le véritable objet de comparaison entre des fîleurs rivaux était, non pas dans la longueur du fil, mais dans sa finesse. « Et je présume , )> dit-il, « que la soie du ver , ouïe fil de l'araignée, sont aussi fins qu'un des brins de coton en laine; et le plus fin coton manufacturé est toujours composé de plusieurs brins. »
Ainsi , nonobstant la joie de Lucie de la supériorité des femmes et des hommes en fait de fil sur les araignées et les vers a soie , Henri fut forcé de prononcer en faveur des animaux.
« Mais leur supériorité est duc seu-
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lemcnl a leur instinct, et la notre à l'adresse et a la raison , comme tu sais , Henri, » reprit Lucie. « Ce n'est pas grand mérite à eux que d'avoir en eux-mêmes des matériaux tout préparés et Lien meilleurs que les nôtres, »
Ici le débat sur les vers a soie et les araignées fut interrompu par l'entrée du principal propriétaire de la manufacture, et la conversation tourna sur la vente prodigieuse des marchandises de coton et des mousselines, dans différentes parties du monde, et spécialement en Angleterre.
« Tous savez , madame , » dit ce monsieur, en se tournant vers la mère de Lucie , (c que les mousselines furent d'abord toutes fabriquées dans l'Inde , qu'il n'y a que trente à quarante ans que l'on commença a essayer de les faire en Angleterre , et que ce n'eçt que depuis peu d'années qu'elles sont ai rivées a leur perfection actuelle. »
La mère de Lucie le savait ; elle se rappelait même qu'étant enfant , elle avait vu quelques-unes des premières mousselines faites en Angleterre ; elles étaient grossières et rudes , d'un vilain aspect et d'un usage désagréable. Personne n'aurait pensé alors que jamais la mousseline anglaise pût égaler celle de» Indes. Mais maintenant il était difficile
pour l'œil le plus exercé, de découvrir des différences dans l'aspect ou dans la durée , et elles étaient aussi bonnes , sinon meilleures.
Le père de Henri se tourna vers lui , et lui dit a demi-voix : « si tu me le rappelles, je te conterai une autre (ois par quelle invention ingénieuse et hardie, on vint à bout de faire disparaître , plus tard, cette rudesse que ta mère reproche aux premières mousselines anglaises. »
Le propriétaire de la manufacture continuait de causer , et quand Henri put de nouveau entendre sa voix il parlait de l'immense quantité, et de la valeur des mousselines fabriquées , tant en Ecosse qu'en Angleterre.
a Nous devons tout cela , » dit-il , « à l'usage que nous avons fait, dans ce pays , d'ingénieuses machines , au lieu d'employer sans cesse la main deshommes , comme dans l'Inde. Peut-être ne connaissez-voaspas, monsieur, » ajouta-t-il, en s'adressant au père de Henri , « toute l'importance des manufactures de coton. Ces métiers gagnent à l'Angleterre vingtquatre mille francs a chaque heure de travail; ils filent par heure mille livres pesant de coton en laine, et la longueur du fil qui se fait en trois minutes , ferait plus qu'entourer la terre entière. »
Comme il disait cela, ils traversaient une chambre ou Lucie vit une machin w pour dévider les jolies petites pelottes de coton qu'on vend dans les boutiques: elle eût Lien voulu rester a la regarder travailler.
* Oh, papa î ne puis-je pas voir ceîa? « — « iSon, mon enfant, tu en as vu et entendu tout- a-fait assez ■ si tu en voyais davantage , tu oublierais ce qui est, j'espère, maintenant, fort claii dans ta tête. Allons-nous-en. ))
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