CHAPITRE XII
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Le soir , Lucie avoua qu'elle était fatiguée et qu'elle désirait se reposer et rester avec sa mère , qui ne voulait pas sortir de nouveau. Mais Henri se vantant d'être aussi dispos que jamais, fut tout orgueilleux d'obtenir la permission d'accompagner son père qui allait se promener. Après avoir traversé plusieurs rues , ils arrivèrent à une promenade publique, large, ombragée d'arbres, et située sur une terrasse élevée d'où l'on découvrait toute la ville éclairée par la lumière rougeâtre du soleil couchant, qui illuminait richement plusieurs fenêtres, et surtout celles d'une vieille église gothique. Henri regretta a plusieurs reprises que Lucie ne fut pas venue avec eux. Comme ils reprenaient le chemin de l'auberge , il demanda a son père s'ils partiraient de bonne heure le lendemain matin, ou s'ils resteraient un autre jour: son père ; qui pensait peut-être a autre
chose, lui répondit d'un air distrait : « je
ne sais pas , mon cher ; cela dépendra des circonstances. »
Henri, tout en cheminant, considérait en lui-même, « comment cela devait dépendre des circonstances , » lorsqu'eu tournant le coin d'une rue, k cours de ses pensées fut interrompu, et ses yeux furent tout-a-coup frappes du vif éclat des lumières.
C'était l'éclairage du gaz. L'admiration de Henri ne s'exhala que lorsqu'ils eurent parcouru la rue entière, et en arrivant dans une autre encore plus brillante , il s'écria... « C'est presque aussi clair que le jour ! Papa, quelle sorte de lumières est-ce donc , et de quoi sont-elles faites? »
Son père lui dit qu'on les appelait lumières du gaz, cl qu'elles étaient produites par le gaz extrait du charbon.
« En quoi la flamme du gaz diiFèrc-tclle de celle de la chandelle ou du feu? » demanda Henri.
Alors son père lui apprit que toute flamme est du gaz allumé. « Dans un feu ordinaire , dans une chandelle ou dans une lampe, ce que lu vois , et ce que tu appelles flamme, est du gaz, qui, une fois allume, continue de flamber à l'air. *
%3o LES JEUNES
Henri s'informa comment Ton tirait le gaz du charbon.
« En le chauffant fortement dans des machines de fer, appelées retortes. Ces machines n'ont qu'une ouverture par laquelle le gaz s'échappe, et va dans le réservoir où il est conservé. »
Henri voulut ensuite savoir comment le gaz passait du réservoir dans de petits conduits , de manière à éclairer toutes les maisons de la rue , où il le voyait briller enflammé au travers des fenêtres.
a Suppose qu'une timballe soit renversée dans un bassin d'eau , » lui dit son père; a tu sais que l'air qui est dans l'intérieur de la timballe l'empêchera de s'enfoncer dans l'eau. )>
— — « Certainement. »
— « Mais tu peux mettre un poids sur la timballe, jusqu'à ce que tu comprimes l'air dans l'intérieur ; alors l'eau s'élèvera pour remplir la place qu'abandonnera l'air comprimé. Qu'arrivera- t-il ensuite , Henri? »
— a Je pense, mon père, qu'il n'arrivera rien , si ce n'est que l'eau du bassin continuera de comprimer l'air jusqu'à ce qu'elle l'ait réduit a ne tenir que le moins de place possible. )>
— - « C'est très-juste* l'air se trouvera
refoule par la force de l'eau clans le plus petit espace possible. Mais quand l'air est comprime , sou élasticité s'accroît continuellement, jusqu'à ce que,nonseulement, il résiste à la pression de l'eau, mais chasse même l'eau de la timballe et l'élève dans le bassin environnant.
Maintenant, supposons que le bout d'un petit tuyau fût introduit sous l'ouverture de la timballe , qu'en résulterait-il? »
— « L'air comprimé serait bien sûrement forcé d'entrer dans le tuyau, » dit Henri.
— a Et si le tuyau était ouvert à l'autre bout? »
— « L'air sortirait par ce bout-là, »
répondit Henri.
— ft Qu'arriverait-il alors à la timballe ? »
— « Elle continuerait à descendre jusqu'à ce que tout l'air fût parti à travers le tuyau. »
— « Justement. À présent , au lieu d'air commun , suppose que ta timballe soit remplie de gaz;, les ellets seront exactement les mêmes. Cette espèce de cuve renversée se nomme un gazomètre ; et c'est de cette manière qu'on force le gaz à passer du réservoir à travers les canaux qui le distribuent. »
— (( J'entends, mon papa, et j'espère
qu'un jour , ou l'autre, vous montrerez cette expérience a Lucie. Gela se peut faire aisément avec un verre et une cuvette. »
— <( Tu peux la lui montrer toimême , » dit son père.
• — « Le gazs'allume-t-il tout seul, dès qu'il vient a l'air ? »
— « Non , il faut qu'on lui présente une chandelle allumée , ou toute autre flamme ; alors il brûle, comme tu le vois , au grand air. »
— « Mais quand il pleut , ou que le vent souffle fort, » reprit Henri , « que deviennent ces lumières ? Voyez , papa , celles-ci qui éblouissent au travers des grilles de cette .boutique de bouclier , et celles qui sont en dehors de ce café; il n'y a point de verre autour. Ne seraient-elles pas éteintes? »
— « Non pas par une petite pluie , ou par un vent léger. Un des grands avantages de la lumière du gaz, c'est qu'elle résiste plus que les autres. Le vent ou la pluie ne l'éteignent même pas facilement. »
Plus Henri entendait vanter les avantages du gaz, plus il admirait sa belle clarté , et la commodité qu'il y avait a s'en servir, et plus il s'étonnait que l'on n'eût pas pensé plus tôt à l'employer. Il
demanda si l'existence de ce gaz n'avait été découverte que dernièrement.
Son père lui dit que Ton savait depuis long-temps que ce que nous voyons dans la ilainnie du feu et de la chandelle , était du gaz; mais, que ce n'était que depuis peu que Ton avait pensé a le réunir en masse , et a l'utiliser pour l'usage ordinaire , comme il le voyait maintenant.
(( Je pourrai quelque jour, Henri, te raconter a ce sujet deux anecdotes curieuses que j'ai apprises d'un ami. »
•— k Vraiment, papa? Alors je vous en prie soyez assez bon pour me les conter de suite. »
— « A la bonne heure , si tu veux faire attention ou tu vas, et ne pas te mettre dans le ruisseau.
« Il y a environ quarante ans, qu'un certain lord Dundonald obtint un brevet pour faire;avcc du charbon, ce que l'on appelle du Cohe. Le coke est du charbon a demi-brûlé , ici que tu eu as vu employé dans 1rs forges : pour l'obtenir, il brûlait a demi le charbon, et par ce procédé le goudron et le gaz qui s'y trouvaient, en était sépares. Le coke étant le seul objet qu'il eût en vue, le gaz était conduit sous l'eau pendant plusieurs centaines de pieds dans de larges tuyaux ^
a3£ LES JEÛNES
afin de condenser le goudron , et le gaz s'échappait ensuite par une haute cheminée. Mon ami ne sait pas comment il arriva qu'un jour ce gaz prit feu , mais une fois allumé il continua de brûler, et sa flamme illuminait le pays a vingt milles à la ronde. »
— « Que j'aurais voulu voir cela , >) dit Henri, « comme cette flamme devait être grande et belle ! mais quand tout le monde s'aperçut de cette illumination , je ne conçois pas que personne n'ait pensé de suite a faire usage du gaz , et a l'obtenir de la même manière pour les lampes. ))
— « C'est d'autant plus surprenant, »
reprit son père, a que c'était au fait un appareil de gaz tel que celui dont on se sert aujourd'hui, seulement on le laissait s'échapper et se perdre. »
— « Papa, et l'autre anecdote? » demanda Henri.
— « Long-temps avant ce lord Dundonald, il y avait un chimiste, dont je ne me rappelle pas le nom, qui tirait le gaz du charbon, et en faisait provision dans des vessies • il amusait souvent ses amis eu faisant un trou dans la vessie , et y présentant une lumière. C'était du gaz portatif tel que nous commençons a l'employer, (3) mais dans un cas différent. »
— « Eh bien , cela est encore plus
extraordinaire , parce que ce gaz dans les vessies était juste dans la forme convenable pour le transporter. Qu'il est donc singulier que ni le chimiste, ni aucun des amis qui voyaient ces expériences, n'aient eu l'idée d'en tirer parti pour les lampes. J'aurais bien voulu être la quand il montrait la vessie, quand il la piquait, et quand il allumait le gaz î tout enfant que je suis, papa, j'y aurais pensé ; ne le croyez-vous pas ? »
— « Peut-être bien , Henri ; mais combien peu d'hommes, sans parler des enfans . observent ce qu'ils voient un jour h ou même tous les jours de leur vie , et pensent a l'usage que l'on en peut faire, »
— ce Mais une chose si frappante ! »
dit Henri, « d'un usage si évident, qui semble si facile et si naturelle a présent qu'elle est faite ! »
— u Oui vraiment, Henri, la chose était devant leurs yeux, mais inutile, parce qu'ils ne songeaient point a s'en servir. »
— a Et pendant quarante ans et plus » ajouta Fleuri.
Après un long silence durant lequel Henri fit nombre de faux pas, il s'écria: (c Papa , je pensais... »
— « Non pas a ce que tu faisais tou-
jours, » dit son père, « tu as failli tomber vingt fois. »
— - (( Je pensais, papa, qu'il y a beaucoup de petites choses qu'on n'a pas encore observées, et qui pourraient conduire a de grandes découvertes, si l'on pensait a les mettre en usage. »
— (( Sans doute, ton observation est très-juste. »
— « Et , papa , croyez-vous que si j'essayais d'observer et de réfléchir au genre d'utilité qu'on peut tirer de chaque chose , je ne parviendrais pas a découvrir ou a inventer aussi quelque chose de nouveau? »
La , Henri fut interrompu en se frappant contre un bâton qu'il n'avait pas vu ? et avec lequel Un homme qui venait devant eux sondait son chemin.
« Je voudrais bien que cet homme n'avançât pas ainsi son bâton, » reprit Henri, a il m'a presque jeté par terre. »
L'homme demanda pardon ; il dit qu'il était aveugle et forcé d'avoir recours à sa canne, pour se conduire. Henri alors s'excusa aussi de s'être jeté dessus, et, lui prenant la main, il le guida doucement jusqu'à la rue voisine* là, le vieillard lui souhaita le bonsoir, en disant :
a Puissiez -vous n'être jamais aveugle comme moi, et quand vous serez vieux,
trouver le même secours que vous m'avez donné. »
Aussitôt que l'aveugle les eut laissas, Henri chercha a se rappeler ce qu'il était en train de dire quand il l'avait rencontre', et il aurait bien voulu reprendre la conversation ; mais son père l'avertit qu'il ne pouvait pas causer davantage et qu'il fallait marcher vite , parce qu'il était tard. Henri se mit donc a presser le pas de son mieux. Son père jugeait bien qu'il devait être fatigue, et il l'était en efïét, mais il ne voulait pas se plaindre.
Il était tard quand ils atteignirent l'auberge. Le thé attendait depuis quelque temps, et Lucie, après avoir lutté contre le sommeil , avait fini par lui céder; la tête appuyée sur ses bras croisés sur la table, elle était si complètement endormie , qu'a peine put-elle s'éveiller assez pour demander a Henri s'il avait fait une bonne promenade. Les yeux a demi fermés elle avala sa tasse de thé , et obéissant machinalement au signal de la femme de chambre qui venait la chercher , le bougeoir a la main, elle se retira pour jouir du repos dont elle avait besoin.
Henri désirait rester pour entendre une conversation entre son père et le postillon : il espérait en apprendre ce qu'ils feraient le lendemain matin , et y trouver
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l'explication de cette réponse douteuse : a cela dépendra des circonstances. » Mais avant qu'il eût pu recueillir le moindre renseignement, il s'endormit, couché en travers de la grande malle sans que personne prît garde a lui , jusqu'à ce que le garçon d'auberge, bronchant contre ses jambes, laissa tomber une cuillère sur sa tête. Henri se leva en tressaillant. Il avait rêvé , dit-il , qu'il était frappé par le balancier d'une machine à vapeur. Sa mère l'exhorta a aller rêver dans son lit. Elle prit une chandelle pour l'éclairer ; mais lui, se retournant, resta à regarder le postillon, tout étonné qu'il fût encore la.
— « Mamav ! quel énorme temps cet homme est-il donc resté a parler apapa?»
— (( Pas plus de cinq minutes, mon cher , » répondit sa mère.
mmm h Cinq minutes seulement! » s'écria Henri, <( Pendant ce temps, j'ai fait tout le chemin d'ici en Allemagne , et je suis revenu. J'ai été dans un palais magnifiquement éclairé par du gaz flamboyant d'une belle couleur de safran. J'ai demandé a qui était la maison? « Ne le savez-vous pas ! m'a répondu un homme , c'est celle de votre ami le grand Otto de Guericke. » Je n'ai pas été dutout surpris qu'il fût encor vivant: j'ai seulement dit que je voulais aller le voir. Mais l'inté-
INDUSTRIELS. s3g
rieur du palais était comme une filature de coton, et il y avait une grande machine a vapeur allant grand train et travaillant de toutes ses forces. Je passais a travers de tous les ouvriers , hommes , femmes , enfans , demandant Otto de Guericke , jusqu'à ce qu'enfin un guide me dit qu'il allait me conduire au laboratoire d'Otto ; qu'il y était toujours ; que je le trouverais en robe de chambre de soie , faisant de belles expériences; et le même homme ajouta que le laboratoire était tout au haut de la maison, et il me demanda si je pourrais le suivre et monter a de grandes échelles. <( Oh oui , » lui dis-je , « partout où il vous plaira. » Je grimpai donc après lui, et si mon pied avait glissé, je serais tombé tout en bas, en bas, je ne sais où. Mais j'arrivai enfin au sommet, presque sur le toit ; une porte s'ouvrit , et j'entendis le frottement de la robe de chambre de soie d'Otto de Guericke. J'allais entrer , quand cette maudite cuillère, que j'ai prise pour le balancier de la machine a vapeur , est tombée sur ma tête. Oh, maman, je voudrais bien que cela ne fût pas arrivé ! c'est si contrariant d'être réveillé , tout juste lorsque j'allais voir Otto de Guericke. (.{) Au moins si je pouvais me rendormir et rêver encore la même chose ! »
— (( Tu feras mieux d'aller te coucher, mon enfant. Va, )> dit sa mère, en lui montrant le chemin de sa chambre , et elle lui mit dans les mains son bonnet de nuit que Lucie , quoiqu'elle fût accablée de sommeil, avait songé a préparer pour lui.
Henri dormit neuf heures sans interruption , mais il ne vit plus ni Otto de Guericke , ni sa maison illuminée de gaz. Il était encore profondément assoupi quand sa mère l'appela. Pendant le déjeuner, il fut question des bruits divers qui s'étaient fait entendre toute la nuit, dans l'auberge , et qui n'avaient pas laissé à ses parens un moment de repos. Sa mère dit que toutes les demi - heures , une diligence arrivait ou partait- qu'elle avait entendu crier , sonner ; que l'hôtesse , les filles et les garçons d'auberge couraient continuellement ça et la dans les corridors, et que les gens demandaient à tout moment leurs malles , leurs portemanteaux , leurs paquets , et la carte. Le père de Henri dit a. son tour, que la cloison qui séparait sa chambre de la pièce voisine , était si mince , qu'il entendait tout ce qui s'y faisait, et qu'il semblait que l'homme qui y logeait n'avait fait autre chose, toute la nuit, que d'ôter ses bottes ? de les jeter par la chambre 3
et de lancer après des jambes de Lois.
A ce récit, Henri et Lucie se regarliaient avec etonnement; ils avaient si Lien dormi, que tout ce tapage ne les avait pas trouLles un seul instant.
Pendant le déjeuner , Henri dit a Lucie que leur séjour dans la ville, ou la continuation de leur voyage ce même jour , a dependoit des circonstances. » Lucie lui lit oLserver qu'elle n'en était pas plus instruite pour cela, puisqu'elle ne savait pas de quelles circonstances il voulait parler. Leur mère leur apprit alors que cela dépendait d'une lettre qu'attendait leur père, et qui devait lui annoncer si son ami retournerait ou non, chez lui, ce jour-là. même. La seule raison de Henri pour désirer de rester c'était l'envie qu'il avait de montrer a Lucie la jolie promenade où il avait été la veille, mais il pleuvait; la lettre arriva, et il fut enchanté de ne pas passer cette journée a l'auLerge où il n'avait plus rien a faire.
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