CHAPITRE XIII
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« Que verrons-nous k présent? » dit Lucie, en montant en voiture. « J'aime Lien a aller voir toujours quelque chose de nouveau. Si tu avais à choisir, Henri, qu'aimerais-tu mieux voir d'abord ? »
1 — « Une montagne , » répliqua Henri, fidèle a son ancien souhait de mesurer une montagne avec son baromètre portatif.
Tant qu'il avait été préoccupé de la filature , de la vapeur et du gaz , ce désir semblait s'être assoupi; maintenant il se réveillait avec une nouvelle vivacité. A mesure qu'ils avançaient, il épiait chaque hauteur qui se dessinait a l'horizon. Mais il gardait un silence prudent sur ce sujet, et même lorsque Lucie s'écria : « Voila une montagne qui t'arrive î Henri , » il répondit posément :
* — « Je la vois bien , ma chère , mais
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elle n'est pas encore assez près ; je parlerai quand il en sera temps. »
Enfin lorsqu'ils arrivèrent clans le Derbyslnrc , et dans la partie montagneuse de ce comte , Henri parla, car il jugea que le moment était venu.
(( Papa , il y a ici tout plein de montagnes ! Seriez-vous si bon que de faire arrêter la voiture, et de me laisser descendre pour que j'aille mesurer celle qui est la plus près de nous? Je ne vous retiendrai pas plus de vingt minutes. Maman, auriez-vous la bonté de m'attendre? En dix minutes j'aurai couru tout en haut, en dix minutes, je serai de retour! Le puis-je , papa? n
— « Non, mon fils, nous ne pouvons pas nous arrêter pour toi , maintenant. Cela nous retiendrait beaucoup plus long-temps que tu te l'imagines. Ton œil te trompe sur des distances et des hauteurs qu'il n'est pas accoutumé à juger. »
— - a Je te dirai pour te consoler , Henri, » reprit sa mère, « que nous allons a Matlock , où tu te trouveras en touré de belles montagnes, sur lesquelles tu pourras a loisir exercer ton savoir en calcul , et faire l'essai de ton baromètre , car nous devons y passer deux ou trois jours. »
— u Quel bonheur ! » pensa Henri.
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a Je vous remercie , maman , » dit-il. Ils entrèrent bientôt dans une vallée étroite , mais belle. Un ruisseau courait au travers, et des montagnes la bornaient de chaque côté. Leurs flancs, jusqu'à une grande hauteur , étaient couverts d'arbres du plus tendre feuillage. Ces ombrages d'un vert varié prenaient ça et la les teintes brunes et jaunâtres de l'automne. Au-dessus , loin au-dessus des jeunes plantations feuillées , plus haut que les broussailles qui les surmontaient, s'élevaient des rochers nus et blanchâtres. Quelquefois ils s'étendaient en masses perpendiculaires et unies • quelquefois ils montraient leurs sommets brisés et hérissés de pointes aiguës : d'énormes fragmens s'en étaient jadis détachés ; ils avaient roulé dans le courant au-dessous. La rivière coulait tranquille et calme, jusqu'à ce qu'elle rencontrât ces obstacles : alors elle écumait, poussait ses flots blanchis contre les rochers immobiles. Forcées de se séparer , les ondes tourbillonnaient autour , en différentes rigoles , puis se rejoignant enfin , les eaux reprenaient leur pente , et glissaient doucement, étincelant aux rayons du soleil. La route qui bordait cette petite rivière, les conduisit au village isolé et charmant d§ Matlock.
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Le malin qui suivit leur arriver , ils sortirent pour aller à la promenade. A une petite distance de l'hôtel où ils logeaient, il y avait une allée qui montait à Masson-hill. C'était un sentier coupé en zigzag , a travers un Lois de sapins, et qui menait au sommet d'une colline appelée le Mont- Abraham.
Ils avaient parcouru une bonne partie de ce sentier, et Henri brûlait d'atteindre le haut, lorsque sa mère déclara qu'elle ne se sentait pas en état d'aller plus loin. îl fut donc décidé qu'elle , Lucie et son père se borneraient à voir une grotte située dans le voisinage: mais ce dernier dit a Henri qu'il pouvait, s'il le désirait, monter tout seul , prendre les hauteurs sur son baromètre, et comparer le résultat de sou calcul avec l'élévation communément attribuée a cette montagne, qui était d'environ *]5o pieds,
A la grande surprise de Lucie, Henri prit un air d'hésitation, et demeura immobile , son baromètre en main, au lieu de courir avec la joie et la vivacité auxquelles elle s'était attendue.
« Qu'y a-t-ildouc? Aimes-tu mieux venir a la grotte avec nous ? » lui ditelle.
— « .Xoii, ce n'est pas cela. »
— u Quoi donc? voudrais-tu que j'aille
avec toi? Je ne demanderais pas mieux T mais tu sais bien que maman dit que je ne peux pas courir partout avec toi ici , comme a la maison : il faut que je reste prèsd'elle. Vraiment tuas Tair d'avoir peur d'aller tout seul, » ajouta Lucie en riant.
— « Peur ! ma chère , je n'ai pas la moindre peur d'aller seul quelque part que ce soit au monde , » reprit Henri avec orgueil. « Je ne vais rien faire qui soit mal; de quoi donc aurais- je peur? »
— « Je n'en sais rien, et c'est précise'ment pour cela que je te le demande. Je suis sûre qu'il y a la-dedans quelque chose que tu n'aimes pas. Autrement, tu serais déjà parti. »
— - « Il y a quelque chose que je n'aime pas, » repondit Henri, « j'en conviens; ça m'ennuie de rencontrer ces gens qui sont devant nous a se promener. »
— « Quel mal te feront-ils , Henri? » demanda son père.
— « Aucun , papa; seulement, je ne me soucie pas de rencontrer des étran-
gers. )>
— c( Mais puisque, comme tu le disais toi-même tout-à-l'heure , tu ne vas rien faire de mal, tu ne dois pas avoir honte, je ne veux pas dire avoir peur , de les rencontrer, » reprit la mère de Henri.
— « C'est très-vrai, maman , je sais que
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c'est fort bote. Hé bien, je veux prendre le dessus; j'irai tout seul, » ajouta-t-il résolument.
— « Va, et bonne chance, » lui dit son père. « Je puis t'assurer que ces personnes-Fa ne penseront pas a toi, a moins que tu ne fasses quelque chose pour attirer leur attention. r>
Henri marcha aussi vite qu'il put, il ne s'arrêta que lorsqu'il eut atteint le Mont- Abraham. Alors il examina son baromètre, et prit note de la hauteur où se trouvait le mercure , a la fois dans le baromètre et dans le thermomètre. Puis il descendit la montagne, et aussitôt qu'il fut arrivé au bas , il regarda de nouveau le mercure dans les deux tuyaux de verre , et nota encore soigneusement sa hauteur. Trouvant un petit réduit écarté, hors du sentier public, il s'y établit pour travailler a ses calculs, résolu de ne pas bouger , qu'il ne les eût achevés. Une table des degrés auxquels monte le mercure à différentes élévations , calculée sur l'atmosphère au point de glace , était gravée en côté de son baromètre. Indépendamment de cela, il avait eu soin d'apporter avec lui un certain petit livre* contenant une mé-
* « Méthode expédithepour déterminer les hauteurs ava
thode expéditive de calculer les hauteurs. C'était faute de cet ouvrage , que dans sa première tentative , il n'avait pu réussir a mesurer l'église. Cette fois comprenant les instructions données dans le fidèle petit compagnon de son cher baromètre portatif, et s'y conformant avec exactitude , il parvint a rendre ses calculs assez précis pour satisfaire sa conscience. Il amena son résultat a deux pieds de la hauteur que son père lui avait dit avoir été établie par des mesures antérieures.
Il alla ensuite voir la grotte.
C'était une grande , profonde et noire caverne, a l'extrémité de laquelle il aperçut de la lumière; en avançant, il vit de loin des formes humaines , mais qui ressemblaient a des ombres, a cause du brouillard et de la distance ; c'étaient les guides : et il entendit la voix de Lucie, puis e^elle de son père et de sa mère , et bientôt il distingua leurs figures. Ils regardaient la voûte vivement éclairée par la lueur des torches que les guides tenaient. De cette voûte qui paraissait toute revêtue dé terre
te nouveau baromètre portatif , suivie d'une description de cet instrument par Sir Henri Englefield, Baronnet : petit traité qui se vend , ou doit se vendre avec chaque baromètre portatif.
jaune, pendait une multitude de pointes ou chandelles de glace , mais de la même couleur que la terre, et d'un é.iormc volume.
« Mon cher Henri, es-tu la? » cria Lucie, (( oh, que je suis contente que tu sois venu ! J'avais peur que tu n'arrivasses pas a temps pour voir cela. jN'esl-cc pas Lien beau I Sais-tu ce que c'est ? Ce sont des stalactites, n
— <( Comment sont-elles venues la?
En quoi sont -elles? Tu me dis que ce sou t des stalactites, mais cela ne m'en apprend rien que le nom. »
— « C'est déjà une bonne chose a savoir, » répondit Lucie, « car, avec le nom , on peut faire des questions a tout le monde, et les gens sauront de quoi vous leur parlez. » Elle lui répéta tout ce qu'elle venait de recueillir de la couver^ sation de son père et des guides; lui expliquant que ces stalactites étaient formées par l'eau qui filtrait au travers des voûtes de la caverne , et qui déposait, à mesure qu'elle coulait goutte a goutte, de la terre calcaire qu'elle avait dissoute dans son passage le long des rochers et a travers le sol. Ces rochers, à ce qu'elle croyait , étaient de pierre calcaire , ou pierre à, chaux. Elle avait aussi entendu dire à un des guides } que l'on avait trouvé dans le
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pays des stalactites aussi dures que des pierres, et de plusieurs couleurs, et qu'on les avait polies pour en faire des colliers et divers ornemens. Les guides avaient brisé le long des côtés de la caverne quelques stalactites dont ils avaient donné des morceaux a Lucie ; les uns, nouvellement formés , étaient mous , et se réduisaient aisément en poudre quand on les pressait entre les doigts ; d'autres, un peu plus fermes , étaient plus secs, et cassaient , plutôt qu'ils ne se pulvérisaient* d'autres enfin, étaient aussi durs, comme Henri le remarqua, que les pétrifications qu'il avait vues dans la collection de son oncle. Son père lui apprit que cela venait de ce que ces pétrifications avaient été formées de la même manière, et les guidespromirent de lui en montrer une quantité , ainsi que des cristaux, et de beaux spaths* de différentes couleurs, pour lesquels le Derby sh ire est fameux.
Tandis que tout ceci se disait, madame Wilson , mère de Lucie, qui ne se souciait pas de rester plus long-temps dans cette caverne humide , tirant tour-a-tour sa fille
* Substance mêlée, composée en partie de cristal , en partie de terre, de mine'raux, de matières terreuses ou métalliques. On la. nomme aussi en français spar? et marçassite.
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parla main, poussant doucement Henri par l'épaule, les avait amenés vers l'entrée ou la sortie de la grotte. Ce fut une jouissance pour eux que de retrouver la. lumière du jour, de sentir la douce chaleur du grand air , et de marcher sur un terrain sec.
En retournant a l'hôtel, ils furent entourés de petits garçons et de petites filles portant des corbeilles remplies de cristaux , de spaths, et de pétrifications. Dans un des paniers Lucie vit une perruque pétrifiée. Les guides lui dirent que le peuple de Matlock s'amusait a mettre des perruques et différentes autres choses dans les sources calcaires pour les voir changées en pierres. Et en effet elles ne conservaient nulle apparence de leur substance première , et ne gardaient que leur ancieune forme. Cependant, comme Henri le fit observer, ce n'est point la substance même qui se change en pierre; mais l'eau déposant un sédiment sur toute sa surface, et le temps détruisant la matière primitive, il ne reste plus que la pierre calcaire, qui s'est modelée sur ce qu'elle a rencontré. Dans une autre corbeille , Lucie vit des spaths de diverses nuances ; rayés comme des arcs -en -ciel , ou pommelés comme des nuages. Quelquesunes de ces pierres étaient taillées en
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cœurs, en colliers, en boîtes, en urnes 1 en œufs et autres colifichets variés.
La mère de Lucie lui permit de choisir ce qu'elle aimerait le mieux.
Lucie prit un œuf bien poli en spath, et d'un violet nuancé. Il semblait transparent , et on aurait cru voir au dedans à une grande profondeur; mais quand Lucie essaya de l'ouvrir, elle n'en put venir à bout.
ft Alors a quoi pcut-il donc servir ? »
Il y avait un petit anneau doré a Pu des bouts , auquel on attachait du filet pour le tenir tendu , en guise de poids , pendant qu'on travaille. Lucie avait depuis long-temps commencé une bourse pour son père, et elle était sûre que le plaisir de se servir de ce joli petit œuf l'encouragerait a se mettre a Pouvrage , dès qu'ils seraient arrivés au terme de leur voyage. Mais comment emballer l'œuf? son père ne voulait pas qu'il roulât dans la voiture; les poches étaient déjà entièrement remplies. Lucie allait être réduite a le changer pour un cœur -plat , si Henri, toujours prêt au besoin, ne se fût avancé, et ouvrant aussi large qu'elle se pouvait étendre l'entrée de la poche tfe$aveste,neluieùtditde mettre son œuf dedans. «Il y a une grande, grande place, » ajouta-t-il , en rentrant sou estomac , et
se faisant mince pour agrandir l'espace.
— a Tu es bien bon , mon cher Henri. »
— (( Pas du tout, » reprit Henri ; « je serais tout-a-fait méchant , si je ne me rappelais pas comme tu os été bonne , quand il était question de faire tenir ma chambre obscure dans la malle. Allons, allons, enfonce ton œuf là-dedans, et qu'il n'en soit plus question. »
Elle l'enfonça dans la poche.
— « Mais, Henri, on croira que tu as une grosse enllure ; les passans te regarderont. »
— « Je ne m'en soucie guère , » répondit Henri • t< hé Lien, qu'ils me regardent. »
C'était Ta, en vérité, comme Lucie le savait fort bien, une grande preuve d'affection de la part de Henri; car, en général , il ne pouvait souffrir d'être en butte à l'attention des étrangers, et évitait avec soin tout ce qui pouvait lui attirer un tel malheur.
« D'ailleurs, » ajouta-t-il, en passant sa main sur l'œuf et en l'enfonçant doucement dans sa poche, <c il ne pointe pis plus a présent que ma balle; je la mets souventlà sans que personne y fasse attention , excepté maman. Tiens , vois-tu ? maintenant , qu'il est rangé tout dans le coin; il ne paraît pas plus gros que mon
mouchoir de poche , qui est de l'autre côté; ainsi tout va bien. »
— (( Mais , si tu tombais par hasard , cet œuf qui est si dur pourrait te faire bien mal , Henri. »
— a Bah, je lui ferais plus de mal qu'il ne m'en ferait , car je le casserais , a ce que je suppose. D'ailleurs, ma chère, je ne tombe jamais, ou presque jamais, et puisque j'ai cet œuf j'y ferai encore plus d'attention : ainsi n'en parlons plus. A présent je vais t'expliquer comment j'ai pris la hauteur du Mont- Abraham. »
Il avait prudemment renoncé à parler de cette opération a Lucie, tant qu'elle avait eu la tête pleine de stalactites, de spaths, et de perruques. Aussi l'écouta-telle avec toute son attention et tout son intérêt. Elle fut ravie d'apprendre qu'à deux pieds près , le calcul avait été juste. Henri fut ensuite félicité par son père , qui se réjouissait d'autant plus de ce succès, qu'il était dû a la persévérance. Il voyait avec plaisir que ce n'était qu'en rectifiant ses erreurs que son fds avait pu se satisfaire , et qu'il avait été aussi exact que possible. Cela promettait bien pour ses progrès futurs. Tout le reste n'était que jouet d'enfans. « Très-peu d'oncles , » dit-il , « auraient donné un baromètre portatif a un garçon de ton âge. Je suis
charme crue tu puisses lui prouver que tu es eu état de jouir de ce présent, et qu'il t'a été utile. »
— « Papa , il est Lien heureux pour moi qu'il n'y ait eu personne la-haut, pendant que j'étais a l'ouvrage , et qu'au Las de la montagne , j'aie trouvé un petit réduit a l'écart du chemin , pour y faire mes calculs. Autrement, je suis sur que tout aurait été de travers. »
— « Que c'eût été dommage î après toute la peine que tu avais prise, p dit Lucie.
— ft Ce serait un grand avantage pour toi, Henri, » ajouta son père, <c si tu pouvais t'habituer a calculer , et te mettre en état de poursuivre n'importe quel travail, quand on te regarde, aussi bien que lorsque tu es seul. Tu ne peux t'attendrea être toujours seul, quand tu auras à réfléchir sur quelque chose , ni espérer de rencontrer toujours un réduit solitaire pour y faire tes calculs. Tout écolier est obligé d'étudier sa leçon et d'additionner des sommes, sans se laisser troubler par la présence des étrangers. Cela s'acquiert facilement par l'habitude. »
— u Oui , papa , par l'habitude , et par elle seulement. »
— u Je te dirai, mon ami, ce que tu peux faire par ton propre bon sens , » cou-
tinua son père : « essaie, dans chaque occa^ sion de surmonter ton dégoût pour te trouver parmi des e'trangers , et tu parviendras à. détruire cette fausse honte. »
— a Alors, si vous voulez , papa , j'irai aujourd'hui dîner avec vous a la table d'hôte , au lieu de rester avec maman et Lucie. »
— « Fort bien, mon enfant, cela est convenu. »
Quand vint le moment du dîner, Henri accompagna son père , et comme il traversait le salon public , il se disait tout bas : « Je ne fais pas de mal , pourquoi seraisje honteux? Je ne veux pas être timide, n Malgré tous les encouragera ens qu'il se donnait a lui-même , un brouillard confus s'étendit devant ses yeux , quand , assis a côté de son père , il vit en face de lui une longue rangée d'étrangers , et de tous côtés des visages inconnus. Il n'osait plus lever les yeux. Il fut complètement saisi d'un de ses plus forts accès de timidité , et s'assit , souffrant sous cette malheureuse influence • roide , empesé , rougissant, et sentant qu'il rougissait, a peine capable de répondre , « Oui ou non ; je vous remercie , » quand on lui offrait quelque chose. Il pensait que chacun le prenait pour un sot, et il en devenait encore plus gêné et plus maladroit. A peine
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s'il voyait, ou savait ce qu'il faisait. Il laissa tomber par terre une chose , puis l'autre ; d'abord sa fourche ite , puis son pain en courant après la fourchette, puis la salière, enfin il renversa un verre d'eau dans l'assiette de son père. Heureux encore que ce fût dans celle-là! Monsieur YVilsou releva le verre, renvoya l'assiette, et ne dit rien sur cette gaucherie. Le pauvre Henri se souhaitait dans la chamj Lie de sa mère, sous la table, n'importe où. Ses bévues et ses desastres l'avaient de plus en plus irrité contre lui-même : il se croyait déshonoré a jamais; les gens penseraient qu'il était mal élevé , qu'il n'était qu'un enfant qu'on ne devait pas met-* tre a table avec des hommes et des gens bien nés, mais renvoyer manger avec sa nourrice : ces idées lui rendaient la figure brûlante de honle , et son front devenait écarlate jusqu'à la racine des cheveux,
Pendant qu'il était dans cet état, une dame placée auprès de lui , lui demanda si elle lui offrirait des huîtres : il ne les aimait pas, et répondit d'un ton presque rechigné : « non , je vous remercie; » puis songeant qu'il avait eu tort de répondre d'un ton bourru, il tendit son assiette , et dit : « S'il vous plaît , madame. »
r « Mais vous n'avez pas fini vos
confitures, » reprit la clame; ft je n'y avais pas fait attention. Vous n'aimez sûrement pas les confitures et les huîtres ensemble, mon petit ami ? »
— « Cela m'est égal , madame , je vous remercie , » dit Henri.
— « Vous n'êtes pas le jeune garçon que j'ai rencontré ce matin , portant un baromètre ? » ajouta sa voisine. « Seraitce vous ? »
—— (( Je ne me rappelle pas de vous avoir rencontrée , madame ; mais j'avais un baromètre a la main. y>
— « Réellement? je n'aurais pas pensé que ce fut vous. Pourrais- je vous demander ce que vous faisiez de ce baromètre ? »
— ■ « Je ne puis pas vous l'expliquer a présent, madame, » dit Henri,
Heureusement qu'un monsieur attira dans ce moment l'attention de la dame, en buvant a sa santé; elle se tourna de l'autre côté et ne pensa plus a Henri, ni a la question qu'elle lui avait faite. Le père de ce dernier ne paraissait pas s'inquiéter Je lui , et le laissait se rassurer petit k petit, et trouver, par sa propre expérience, cette vérité : c'est que les gens s'occupaient beaucoup plus d'euxmêmes que de lui. Il reprit graduellement l'usage de ses sens, de son intelligence , et fut enfin en état d'entendre
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et de comprendre un récit fort intéressant fait par un monsieur assis en face de lui. Aussitôt qu'Henri eut écoute ce qui se disait, et que son attention fut fixée, il ne fut plus ni empesé, ni gauche ; il leva les yeux , avança sa chaise, oublia sa rougeur , ses maladresses , et toutes ses craintes de s'être perdu de réputation ; bref, il s'oublia lui-même entièrement.
L'étranger rendait compte du pillage d'un vaisseau, qui avait échoué sur les côtes, au sud du pays de Galles, dans la baie de Saint-Bride. C'était un transport venu d'Amérique , et chargé de munitions de guerre.
Henri comprit que « munitions de guerre » signifiait, dans ce cas, de la poudre à canon et des fusils. Quelques-uns des gens de la côte avaient vu les signaux de détresse que faisaient les personnes à.
bord du vaisseau • mais au lieu de mettre en mer des bateaux pour aller a leur secours, ces misérables ne pensèrent qu'à piller la cargaison et a emporter tout ce qu'ils trouveraient a leur convenance.
Assemblés sur le rivage ^ ils aUendirerA que le vaisseau poussé sur la côte, vînt échouer devant eux ; et tandis que les matelots et les passagers essayaient de sauver leur vie , ces pillards ne s'occupaient qu'a enlever tout ce qu'ils pou-
vaient voler impunément. Ils entourèrent le vaisseau aussi vite que possible , car ils savaient qu'aussitôt que les propriétaires des environs apprendraient ce naufrage, ils accourraient pour secourir les malheureux . et empêcher qu'on ne les pillât. Cette vile populace se hâta tellement , qu'elle prit en effet possession de sa proie , et amena a terre une quantité considéra- Lie des poudres du chargement du vaisseau. Plusieurs de ces voleurs s'étaient munis de plus qu'ils ne pouvaient porter; d'autres luttaient pour arracher leur part du butin que leurs camarades traînaient sur la plage. Dans cette scène de confusion, parmi ces débats et ces querelles, une grande quantité de poudre se répandit sur le rivage et sur les rochers. Un des chefs de ces coquins, querellant avec un autre qui s'était emparé d'un mousquet et voulait le garder , le lui arracha de force , et le lança loin de lui avec violence- Tout se passa avec une telle rapidité que personne ne put voir exactement ce qui arriva; mais, il est probable, que le mousquet alla frapper contre une pierre a fusil; une seule étincelle suffit pour communiquer le feu a toute la poudre qui était éparse sur le rocher; les explosions se succédèrent; une traînée conduisait à l'autre , et en quelques secondes, la plage
entière fut enveloppée de feu et de fumée. Plusieurs des pillards furent tues sur la place; plusieurs furent horriblement mutiies, et moururent dans de longues souffrances. L'homme qui avait jeté le mousquet disparut, et on n'en a jamais entendu parler depuis.
Tandis qu'Henri écoutait cette histoire terrible, mais vraie, la pitié pour les malheureux naufragés périssant faute de secours, l'indignation contre les misérables qui avaient pu seulement penser à piller le vaisseau; misérables tels, qu'il pouvait a peine croire a leur existence , l'horreur de cette catastrophe , l'effroi de la punition terrible et juste qu'ils s'étaient si immédiatement attirée, une sorte de joie qu'ils n'eussent rien gagné a leur crime , se confondaient dans son esprit et le remplissaient tellement, qu'il perdit de vue toute autre chose. Il oublia où il était et avec qui ; toutes ses craintes niaises et enfantines se dissipèrent. Qu'étaient devenues sa honte et sa timidité habituelle ? elles étaient passées, ainsi que toutes ses vaines inquiétudes sur l'opinion que l'on pouvait se former de lui.
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