‹ Les jeunes industriels (volume 2)Chapitre 23 sur 25 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

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En quittant Matlock , la route parut peu intéressante à nos voyageurs : mais ils avaient des livres dans la voiture , et madame Wilson commença a lire, d'abord pour elle seule, tout bas, puis a mesure qu'elle trouvait quelque chose d'intéressant , et qui pouvait amuser ses compagnons de voyage , elle leur en faisait part.

« Voila , )) dit-elle , « une histoire des diverses familles d'insectes pîquans qui infestent quelques cantons de l'Amérique méridionale ; les pauvres habitants passent leur vie a se plaindre de l'insupportable tourment des moustiques. »

— « Auriez-vous la bonté de nous lire cela, maman? » reprit Lucie ; « a présent que je suis si a mon aise , bien commodément assise, avec votre nécessaire sous mes pieds. »

— - « Ceux qui n'ont pas navigué dans les

grands fleuves de l'Amérique méridionale, par exemple dans l'Oréiioque , et le fleuve de laMadelaine, peuvent a peine concevoir qu'a chaque instant, on soit tourmenté par des insectes volans qui remplissent l'air, et que la multitude de ces animaux puisse rendre de vastes régions presque inhabitables. Ils couvrent votre figure et vos mains, percent vos habits avec leur longue trompe, qui a la forme d'une aiguille , s'insinuent dans votre bouche, dans vos narines, et vous font tousser et éternuer constamment , lorsque vous essayez de parler en plein air. Dans les villages situés sur les bords de l'Orénoque , et entourés d'immenses forets, la plaie des mouches offre un sujet de conversation inépuisable. Quand deux personnes se rencontrent le matin , la première question qu'elles s'adressent , mutuellement , c'est : « Comment vous êtes-vous trouvée des zancudees cette nuit ? comment vous trouvez-vous aujourd'hui des moustiques? *

« A la nouvelle Barcelonne , les malheureux habitans s'étendent pour la plupart sur la terre , et passent la nuit enterrés dans le sable, a trois ou quatre pouces de profondeur, ne laissant dehors que leur

* Voyage du Baron de Huniboldt, vol. 5.

tête qu'ils couvrent avec des mouchoirs. Plus loin, le voyageur trouve pis encore , car il arrive a la région des affligés. C'est ainsi qu'on nomme ceux qui sont condamnés a être toujours torturés par ces insectes. Un pauvre moine qui avait eu , comme il le disait, ses vingt ans de moustiques dans ce pays , supplia monsieur de fiumboldt et ses compagnons de raconter aux Européens ce qu'ils avaient a souffrir dans les forêts de l'Amérique méridionale. Quand un moine inférieur a commis quelque faute , son supérieur l'exile dans cette contrée, et ils appellent cela, être condamné aux moustiques. »

Lucie assura qu'elle était charmée de ne pas courir le risque d'être envoyée dans un pareil lieu, et elle demanda à sa mère si le livre ne disait plus rien d'amusant sur ces vilaines bêtes. Madame VVilson lui lut des détails sur les différentes familles d'insectes piquans, qui mon-' tent la garde , a différentes heures du jour .d et de la nuit. A l'instant où un essaim s'envole et où le nouveau venu n'est pas encore établi ; ou , en terme de guerre , au moment où la garde est relevée, il y a un intervalle de repos. Les naturels comptent et connaissent toutes les heures du jour et de la nuit par les différentes familles de moustiques, et, comme ils le disent eux-

mêmes , ils peuvent, les yeux fermes , juger quelle heure il est, par la piqûre du dernier essaim, ou par le bourdonnement du nouveau tourment : qui leur arrive, m

<( Les horribles insectes! « dit Lucie," (( je suis vraiment contente que nous n'en ayons point ici. »

— « Horribles! » répéta Henri , d'un Uni distrait : il semblait enchanté de voir finir l'histoire des moustiques, et d'en être débarrassé. Elle l'avait empêché de fixer son attention sur quelque chose dont il \ oulait ^occuper.

Aussitôt que la voix de sa mère avait annoncé , en s'abaissant , qu'elle finissait sa lecture, il s'était jeté a ia portière, et le corps à moitié hors de la voiture , il examinait la roue de derrière.

« Y a-t-il quelque chose a la roue , mon frère ? » demanda Lucie.

— «. >Non , rien- seulement, je voulais voir... »

— « Prends garde, Henri, » dit sa mère , u tu pourrais te jeter dehors. »

— '« Non, maman, je vous remercie; il n'y a pas de danger, je me tiens aux poignées. »

Il n'y avait rien de plus à dire sur la sûreté de la posture qu'Henri avait choisie : on aurait pu ajouter peut-être quel- L 12

que remarque sur son insociabilité ; mais sa mère s'était remise a lire . et Lucie et son père Fécoutaient.

« Oh ! Henri , >j s'écria Lucie , « mon frère, voila les termites, les grandes fourmis ! est-ce que tu ne veux rien entendre sur elles ? »

— « Je te remercie , » dit Henri j « j'en ai déjà assez entendu. »

Elle le laissa a sa roue pendant quelque temps , puis revenant encore a la charge, elle reprit :

a Oh! Henri, n'entends-tu pas cela sur le Jaguar? comme il vint bondissant le long du rivage pour jouer avec la petite fille 5 et comme il déchira la peau de son front, et comment elle le chassa avec une branche d'arbre; pense seulement, mon cher ! un Jaguar ! »

— (( Mon Dieu ! Lucie , tu me déranges ; tu me fais toujours manquer mon compte, îl faut a présent que je recommence. »

Elle se retira, mais au bout d'un petit moment elle ne put résister a la tentation de l'interrompre encore.

a Lïenri ! Henri, écoute ceci ! un arbre à chemise! Mon cher Henri , c'est vraiment le nom d'un vrai arbre, de cinquante pieds de haut. 11 pousse dessus des chemises toutes faites et sans couture ! »

— - (c Cent cinquante-cinq... j'en suis

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enchanté. Cent cinquante-sept.:. » dit Henri , poursuivant son calcul.

— « Si L'arbre a chemise n'y peut rien, rien n'y fera, » pensa Lucie* et elle se rassit , et resta tranquille à écouter ce que sa mère lisait. Après une ou deux pages , elle se leva , et jeta ses bras autour de son frère.

(r Oh ! Henri , Henri; la plus belle histoire que tu aies jamais entendue ! Une mère qui, pour chercher ses enfans , surmonta tous les obstacles ; elle passa dans des endroits où personne n'avait jamais eu le courage d'aller auparavant: pendant quatre jours, elle ne vécut qu'en se nourrissant de fourmis noires. Et après tout cela , elle fut mise a la torture. Oh ! Henri , ne veux-tu pas écouter la fin ? »

— (( Deux cent vingt et un. Tu me la conteras une autre fois , ma chère.

Deux cent vingt-deux...

Lucie y renonça , l'abandonna a luimême, et écouta seule la fin de l'histoire, fâchée pourtant que Henri ne pût pas, ou ne voulut pas partager son plaisir.

Quand cette histoire délia Piedra ciel la Madré, ou Rocher de la .Mère, fut finie , madame VVilsou se trouvant fatiguée, cessa de lire : le père prit un livre de son côté; Lucie , qui avait l'heureuse faculté, soit au logis, soit en v y âge , de

s'amuser seule , commença à designer a sa mère chaque objet ou chaque animal qu'elle voyait sur la route, et qui, à ce qu'elle pensait , serait joli a dessiner.

a Regardez clone , maman, cette femme qui traverse ce champ la-bas , avec une hotte de foin sur son dos , et la vache qui la suit , sans qu'elle s'en aperçoive , et qui mange le foin; n'est-ce pas comme une des vignettes de Béwick ? Maman , comme vous ne faites rien maintenant , quand je verrai quelque chose sur la route qui me semblera devoir faire un joli tableau, je vous le montrerai, et vous me direz si vous êtes de mon goût.

(( Regardez ce vieux soldat fatigue , s'arrêtant a côté d'un puits , et la petite fille qui lui tend son broc de fer-blanc qu'elle vient de remplir. Le voila qui boit, pendant que la petite fille écarte avec ses mains les cheveux qui couvraient son front , et que le soleil couchant éclaire toute sa gentille petite figure. Est-ce que cela ne ferait pas un joli Béwick ? »

Son père qui finissait sa lecture , et qui était toujours de bonne humeur, et prêt a partager les plaisirs des autres , posa son livre , et regarda a la portière , prenant sa part du divertissement de Lucie cl de sa mère. Dans cet instant, il vit un vieux homme et une vieille femme ,

^'acheminant le long d'une ruelle qui conduisait à un bois , et il commença à chanter la chanson favorite de Lucie , qui joignit aussitôt sa voix a celle de son père.

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