‹ Les jeunes industriels (volume 2)Chapitre 24 sur 25 · AIR DE CARABI · texte numérisé non relu

AIR DE CARABI

Il était un p'tit homme.

« Il était un vieux homme, Tout laid , tout rabougri ,

Et tout gris :

Voulez-vous savoir comme A sa femme, il disait r Re'pe'tait :

* Au bois quand j'y vais, « En un jour je fais « Bien plus qu'au grand jamais; k En quatre jours {bis) , femme , tu n'en ferais, »

« Essayons , » dit la dame; «t Voyons ce qui se fait

« Quand j'y vais.

« Pendant que tu te pâmes « A souffler dans tes doigts « Toujours froids , « Je vais, par ma foi , « Brasser à la fois , En un seul jour au bois , « Plus de fagots [bis) que tu n'en fais en trois. »

Henri se retourna, et les regarda d'un air vexé et déconcerté; Lucie lui dit :

« Chante avec nous , Henri. Oh ! chante avec nous ! tu la sais. »

Mais Henri, pour toute réponse, boucha ses oreilles , et se pencha a l'autre portière encore plus qu'auparavant. La chanson se poursuivait a plein gosier, lorsqu'Henri , rentrant sa tête dans la voiture, et se frottant les mains, s'écria, comme il se rejetait dans son coin :

« Enfin , je le tiens ! je l'ai trouvé , papa ! »

Son père , sans lui demander ce qu'il avait trouvé, continua de chanter.

(c Papa, » reprit Henri, «voulez-vous m'expliquer maintenant ce que signifie un brevet d'invention, et comment on s'y prend pour en avoir un ? »

— « Je chante , ne l'entencls-tu pas ? )> dit son père. <( Allons, Lucie , en mesure. »

Quand la chanson fut terminée , Henri recommença sa question sur les brevets : mais son père ne l'écouta pas davantage. « Papa! » s'écria Henri, après avoir long-temps épié le moment , et lorsqu'il pensa qu'il pourrait enfin fixer l'attention de son père ; « papa , j'ai bien envie de vous dire a quoi je pensais pendant tout ce temps, n

INDUSTRIELS. 3';ï

— « Je n'ai que faire de rapprendre , Henri , je ne puis pas me déranger pour tout ce qui te passe par la le Le ; je suis occupe de mes propres idées. »

En parlant ainsi, il se mit dans la posture qu'Henri avait le moment d'avant , et sortit a demi son corps de la voiture.

a Hé bien, » dit-il, en se tournant vers son fils qui le regardait d'un air dolent, « tu sens a ton tour combien il est pénible de ne point trouver de sympathie ; tu comprends combien il te serait désagréable de nous voir refuser de mettre nos idées à l'unisson des tiennes, lorsque tu réclames notre attention. »

— k C'est vrai , papa , » dit alors Henri , d'un air honteux, « je vois que j'ai été toute la journée bien maussade; mais je ne le faisais pas exprès; je pensais à quelque chose que j'espérais devoir vous faire plaisir , et je ne voulais pas m'en distraire, jusqu'à ce que je l'eusse entièrement inventé , ou du moins , pousse' aussi loin que possible. »

— « Oh, papa ! >y reprit Lucie, « puisje parler ?.. Vous devez être content qu'il ait ainsi persévéré , au milieu de tout le tintamarre que nous faisions, et de toutes mes interruptions. Je suis sûre que je ne pourrais pas fixer mon attention comme cela, n

îe

272 LES JEUKES

— ce Toi et Henri , ma chère Lu vous avez justement les deux défauts opposés, et je voudrais que vous les connussiez bien , afin d'user avec soin de tout l'empire que vous avez sur vous-mêmes pour vous corriger. Ton attention , Lucie , passe trop rapidement d'un objet a l'autre : tu es ce que l'on appelle vulgairement un étourneau. Tu dois donc employer tous tes efforts pour empêcher ton esprit de courir ainsi, effleurant vingt sujets : je t'engage à le fixer avec ténacité, et aussi long-temps que tu le pourras. Ton caractère est si rempli de sympathie et de tendresse, qu'il n'y a pas a craindre que tu hésites jamais a abandonner tes propres idées pour te prêter a celles des autres y et te mêler, soit a leurs travaux, soit a leurs amusements , quand cela leur sera utile ou agréable. Pour toi, Henri, tu as acquis l'habitude de llxer ton attention avec constance sur la chose qui t'intéresse, mais tu ne peux pas aisément détourner ton esprit de tes propres pensées pour le porter sur ce qui se passe autour de toi , ou pour céder au désir de ceux qui veulent l'amener a partager leurs sensations. Maintenant, remarque que ta mère, la sœur, moi et tout le monde , nous aimons la sympathie , autant que tu l'aimes probablement toi-même 3 et si tu prends cette

humeur insociable , et cette habitude de ne jamais te joindre aux autres dans ce qu'ils fout, de ne point t'intéresser a ce qu'ils disent, ou a ce qu'ils écoutent, tu deviendras un compagnon fort ennuyeux et fort peu désirable. »

— (( J'espère que non , )> dit Henri', d'un air sérieusement alarmé.

— a Tu as de la persévérance et une louable ambition, )> continua son père; « mais le danger pour toi , c'est que ton attention ne se borne qu'a un petit cercle d'objets, et que tu n'agrandisses pas ton esprit par des observations et des connaissances générales. Tu vois que je ne te parle pas , comme a un faible enfant , mais que je te traite comme une créature raisonnable qui désire fortement se perfectionner. Ce voyage t'offre des occasions de te corriger de tes défauts. Quand tu parcours un pays nouveau , regarde autour de toi , et observe chaque chose, Quand tu es avec des gens qui parlent sur des sujets qui sont neufs pour toi, écoute ce qu'ils disent. On peut acquérir beaucoup de connaissances , goûter beaucoup de plaisir par les oreilles aussi bien que par les yeux. « Ils ont des oreilles et n'entendent pas, » est un proverbe applicable a trop de gens qui ont aussi desyeux et ne voient point, n

— (c II a bien écouté l'autre jour ?

papa , » dit Lucie , a et il a entendu tout ce que ce monsieur avait dit du naufrage et de la poudre a canon : Henri me l'a tout répété après. )>

— « Et il en a été récompensé, puisqu'il t'a amusé, et que tu te le rappelles si Lien et si a propos ; j'espère qu'il continuera a suivre la conversation. »

— a Si l'on ne disait pas généralement en compagnie , tant de choses inutiles , et vides , j'écouterais plus souvent ; papa ? et plus volontiers. »

— a Choisis , trie les choses sensées : si tu en fais l'essai , tu trouveras toujours quelques grains dorés de bon sens , même dans un océan de frivolités. Et supposons qu'il n'en fût pas ainsi, il serait encore utile pour ta propre intelligence , d'interrompre , même par des bagatelles, le cours de tes pensées : l'esprit devient engourdi, stupide , lorsqu'il a été tendu trop long-temps vers un même but. »

— « C'est vrai, » dit Henri; « je l'ai éprouvé aujourd'hui, comme je pensais a ma roue mesurante. Quand j'ai eu réfléchi bien long-temps , je suis devenu tout-afait fatigué et alourdi; je n'aurais pas pu dire a quoi je songeais ; je ne pouvais pas trouver ce dont j'avais besoin , et ça

me- faisait du bien d'écouter l'histoire des moustiques, que j'avais pourtant pris à grippe dans ce moment-là. »

— a Henri est si candide , » reprit madame YVil on , a qu'il y a réellement du plaisir a le trouver en défaut, »

Eifectivcmcut il n'était pas comme ces enfans étourdis, et vains , qui, lorsqu'on leur reproche quelque tort, ne pensent qu'au moment où la personne qui les réprimande aura fini, et où ils pourront échapper a cette peine immédiate : ni de ceux qui ne pensent qu'a chercher une excuse ; ni encore de ceux (assurément les plus sots) qui restent stupéfiés , debout ou assis , immobiles comme des statues, éprouvant pendant tout ce temps la même souffrance , que si le cauchemar les empêchait de bouger. La sensation qu'avait Henri , était presque aussi désagréable • c'était un mélange de honte et d'orgueil blessé , mais il la combattait, et s'en délivrait le plus promptement possible.

« Que faisais-tu, Lucie, avant tout cela ? » demanda Henri.

— (c Nous chantions il était un pieux homme > » dit Lucie; puis elle ajouta tout bas , « ça t'amuserait-il de le chanter aussi ? si tu veux, je vais recommencer? »

— « Je veux bien, » dit-il; a commençons. »

Elle reprit Pair, Henri suivit , leur père se joignit a eux. Ils ne chantaient pas très-juste , mais ils étaient tous joyeux et contens les uns des autres, et Lucie dit alors qu'elle était complètement heureuse.

« Ainsi , papa , » ajouta-t-elle , « il est convenu qu'il doit y avoir toujours quelques bêtises mêlées, de temps a autre 9 avec la raison, autrement on finirait par se fatiguer a mourir ; n'est-ce pas? »

fm DU PREMIER VOLUMSi'

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