‹ Les jeunes industriels (volume 2)Chapitre 9 sur 25 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

J a (jc)iécuôHci>ii îcc, yiilb& eux Qwc&ci».

— (( Oh î combien je voudrais que nous eussions une montagne a mesurer avec mon baromètre portatif! » s'écria Henri.

« — « Mais, » dit Lucie, « nous aurons beau souhaiter une montagne, eilene viendra pas plus au-devant de nous , que de Mahomet. »

— « Mahomet ! » répéta Henri, « que veux-tu dire ?

— << Ne sais-tu pas , Henri , qu'on a coutume de dire: puisque la montagne ne veut nas venir à Mahomet, il faut bien que Mahomet aille trouver la montagne?

Tu étais la, quand je l'ai lu tout haut a maman , dans notre Histoire Universelle ; ne t'en souviens-tu pas? »

— (( Non , je l'ai oublié. Il y a une foule de choses que tu te rappelles mieux que moi , Lucie. »

— « Oh ! mais aussi, il y a une foule de choses que je ne comprends pas moitié si bien que toi. De sorte que , comme l'a

dit maman, nous pouvons mous aider l'un l'autre; et avec le temps, nous eu saurons chacun le double. Comme ce sera commode , mou cher Henri, et comme nous serons heureux ! »

— « Très-heureux 5 mais nous ne pouvons pa^ être toujours ensemble. Ainsi il faut que nous tâchions de nous rappeler ce que nous avons besoin de savoir ; ou sans cela ce serait très-incommode, quand nous serions sépares. »

— (( Oh ! nous ne serons pas sé'parés de bien long-temps, » reprit Lucie, « papa disait hier a maman, et je l'ai entendu, (pae tu n'irais pas en pension de si tôt. »

— a J'en suis bien aise, » dit Henri , (( car je suis si heureux d'étudier ici avec papa, et avec loi, Lucie ! Mais, ma chère , revenons-en dune a Mahomet; car je n'aime pas a laisser passer une chose, sans comprendre le moins du monde ce qu'elle signifie, »

— ft Oh bah ! ça n'en vaut pas la peine, >> dit Lucie, « ce n'est qu'un peu d'esprit. »

— c< Mais , ne peux-tu pas me l'expliquer ? »

— u jNon ; c'est si ficile , que si tu ne le comprends pas tout de suite , je ne peux pas le rendre plus clair. >i

— '( Essaie, » reprit Henri.

— k Ça veut dire seulement que Ma-

homet fut assez fou pour commander a une montagne, par manière de bravade, de venir à lui ; et comme tout le monde attendait pour voir si la montagne lui obéirait, et viendrait a son ordre, et qu'elle ne bougeait pas , il s'en tira par une gasconnade , en disant que puisque la montagne ne venait pas , il fallait bien qu'il allât la trouver. »

— (c Est-ce la tout? » demanda Henri ; « mais tu m'avais dit que c'était un proverbe. »

— « Oui y ça passa ensuite en proverbe. Quand une personne fait de grandes promesses , ou propose d'accomplir quelque chose qui semble beau et difficile , et qu'elle ne peut pas véritablement exécuter, et qu'elle s'en tire en faisant une chose toute simple et toute ordinaire , on dit que c'est comme Mahomet et la montagne. »

— (( Merci , » dit Henri d'un ton insouciant , comme s'il eût dit : « merci pour pas grand' chose. Mais je ne comprends pas bien encore ce que cette histoire a de commun avec le souhait que je faisais de pouvoir mesurer une montagne avec mon baromètre portatif. »

— - « Oh ! mon cher Henri, ne prends pas un air si grave pour cela. »

— c< J'ai l'air grave seulement, parce

que je cherche a comprendre en quoi cette histoire s'applique a ce que je disais. »

— « Eh ! bien , supposons qu'elle ne s'y applique pas, comme tu dis, » reprit Lucie, après avoir réfléchi quelques instans, « et n'en parlons plus du tout, n

— a Dis -moi seulement comment ça t'est venu dans l'esprit? m

— a Je ne peux pas te l'expliquer.

Quand tu as dit que tu voudrais que la montagae vînt te trouver... »

— (( Non, non, » interrompit Henri, « ce n'est pas la exactement ce que j'ai dit. »

— « Exactement , ou non , qu'est-ce que ça fait pour une pareille chose, mon cher Henri ? Tout ce que je sais , c'est que dans ce que tu disais , tu as parlé d'une montagne , et le son du mot m'a re • mis en tète Mahomet et sa montagne. »

— « Le son du mot! » s'ëcria Henri; « ainsi, après tout , voila ce qui t'a rappelé cette histoire qui n'avait rien de commun avec mon souhait; et j'ai passé tout ce temps a essayer de trouver du bon sens où il n'y en avait point ! »

— (( Je t'ai averti tout d'abord que c'était une bêtise. »

— « Tu m'as dit, au contraire, que c'était de l'esprit. »

— « Eh ! Lieu, mon cher, quand on essaie d'expliquer l'esprit , vois-tu , il arrive souvent que ça n'a plus de bon sens. )>

— (( Alors a quoi sert l'esprit? à quoi est-il bon ? »

— « Si on le comprend de suite , c'est très-amusant , » dit Lucie.

— « Mais si, moi, je ne peux pas le comprendre de suite ? »

— « Eh bien î je ne peux rien y faire. »

— « C'est bien impatientant ? )> dit Henri.

— « Oui, surtout pour moi. Voila une heure que je suis Fa a essayer de te l'expliquer; mais en expliquant comme cela, l'esprit s'en va, et il n'y a plus de plaisir. »

— a Ce n'est toujours pas ma faute, Lucie. »

— u Si , Henri : c'est ta faute , voistu ; c'est parce que tu ne comprends pas d'abord. »

— ce Tu répètes toujours la même chose , ma chère Lucie. »

— ce Parce que c'est la vérité, mon cher, et que je n'ai rien autre chose a te dire. »

— (( Et moi, je te ferai toujours la même réponse. Si je ne le comprends pas, c'est que je ne le peux pas. »

— « Et moi, j'en reviens, Henri, a te dire que je n'y peux rien faire. »

— « C'est ce qui s'appelle argumenter dans un cercle, comme dit papa, » remarqua Henri.

— k Je ne sais pas ce que veut dire argumenter dans uu cercle , » répliqua Lucie; « mais je suppose que c'est quelque chose pris clans Euclide. »

— « Non , ma chère ; Euclide ne raisonne jamais dans un cercle, mais sur les cercles. »

— « Dedans, ou dessus, ça m'est égal, » dit Lucie, « n'en parlons plus: je déteste de parler si long-temps clc la même chose. »

— « Et moi, j'aime a m'en tenir à une chose , jusqu'à ce que je la comprenne Lien, » reprit Henri.

— — « Mais quand tu ne peux pas en venir a bout ! Tu es si lent, Henri, pour deviner les choses d'esprit. »

— <( Je suis peut-être un peu lent • mais rappelle-toi, Lucie, que tu es convenue toi-même a la fin , que cette histoire ne s'appliquait a rien de ce que j'avais dit; ainsi , commeut aurais-je pu la comprendre ? »

« — « Eh bien ! je l'avoue; mais cette excuse n'est bonne que pour cette foisci. ))

— — <( Je parie bien que j'en trouverai une autre la prochaine fois7 » reprit Henri,

« Mais regarde donc , Lucie , ces deux hommes qui portent cette longue échelle a travers de la prairie. Je voudrais bien savoir ce qu'ils vont en faire. »

Ils allaient la porter a l'église du village , dont le clocher avait besoin de réparations. Son père suivit les ouvriers , et Henri lui demanda s'il pouvait l'accompagner avec Lucie. Dès qu'il en eut obtenu la permission , il courut chercher son baromètre portatif , qu'il espérait pouvoir essayer au haut du clocher.

Il y avait dans l'église un escalier tournant qui conduisait a la galerie, mais une fois la, on ne pouvait arriver au sommet de la tour que par une échelle. Les ouvriers l'attachèrent et la fixèrent du mieux qu'ils purent, et le père de Henri monta. Henri voulait le suivre , mais il lui dit d'attendre , parce qu'il n'aurait le temps de s'occuper de lui, qu'après que l'affaire pour laquelle il venait , serait terminée.

« Mon cher Henri » , reprit Lucie , « je crois que c'est très-dangereux. Tu ne pourras jamais aller si haut; j'ai presque peur en regardant monter papa : ça me fait tourner la tête. »

Et quand son père l'appela , elle le retint par le pan de son habit , en disant : « En vérité , Henri , tu ferais mieux d'y renoncer. »

a Y renoncer! oli non : » c'est ce qu'il n'eût pas fait pour un empire. Il commença donc a monter a l'échelle avec son baromètre a la main; mais son père lui cria de s'arrêter, et lui commanda de donner le baromètre a un des maçons qui était derrière lui. Il pria alors cet homme de se charger de l'instrument , et de suivre son fils jusqu'en haut.

(( Oh mon Dieu ! papa, vous savez bien que je suis habitue a monter a l'échelle sans que personne prenne soin de moi. »

i Faites ce que je vous ordonne , ou vous ne monterez pas du tout,» dit le père. Henri obéit; et lorsqu'il fut aux derniers échelons , il sentit que son père avait eu raison; car, quoique accoutumé de bonne heure a monter a l'échelle , il n'avait jamais essayé sur une a beaucoup près aussi haute. 11 éprouvait une sensation d'étourdissement extraordinaire. Il était bien aise que l'ouvrier le suivît de près, il se tenait ferme aux deux côtés de l'échelle, plaçait son pied avec précaution , et saisit enfin )a main de son père qui l'attendait en haut. Parvenu , sain et sauf, sur la plate-forme de la tour, il regarda autour de lui, et quand il baissa les yeux a terre , sa tète recommença a tourner, et il se passa quelques momeus avant qu'il fût assez remis pour

pouvoir penser même a son baromètre portatif. Alors, il se rappela que dans sa hâte il avait oublié de marquer a quelle hauteur était le mercure pendant qu'il était a terre. Il ne se souciait pas de redescendre tout de suite pour remonter après. ïl lui vint donc a l'esprit que s'il marquait la hauteur à laquelle était le vif-argent sur le sommet de la tour, et qu'il examinât ensuite de combien de degrés il monterait quand lui , Henri , serait redescendu, cela reviendrait absolument au même. Mais, il y avait encore un obstacle : il avait laissé son papier et son crayon entre les mains de Lucie, ïl écrivit les chiffres sur un morceau d'ardoise que tenait un des ouvriers. Après être resté un peu de temps sur la plate-forme, il se trouva tout-à-fait à l'aise et put penser tout aussi bien que sur la terre ferme. Comme il allait commencer a descendre , il fut un peu effrayé et tressaillit, en entendant Lucie lui crier : * Henri! oh Henri! prends bien garde! » Son père l'arrêta , dit a Lucie qu'elle était une sotte d'appeler ainsi, et la pria d'entrer clans l'église et d'y attendre qu'ils fussent descendus; ce qu'elle fit, jusqu'à ce que , a sa grande satisfaction , elle vit son père et Henri mettre pied à terre sans accident.

Eu examinant le morceau d'ardoise sur lequel il avait fait ses chiffres, et qu'il avait mis clans sa veste en descendant de l'échelle , Henri s'aperçut qu'ils étaient si complètement effacés, qu'il était impossible d'y rien comprendre.

Lucie , craignant surtout qu'il ne fût tenté de remonter, était tour-a-tour certaine qu'un des numéros était un huit ; un neuf, un six, ou rien du tout.

Cela ne faisait pas l'affaire de Henri : il fallait absolument remonter. Son père lui dit qu'il avait raison ; cette fois il écrivit soigneusement le degré auquel était le baromètre avant de se mettre en route, et il emporta son crayon et son papier. Son père eut la complaisance de l'accompagner • tout se fit en règle , et Lucie ne dit pas un mot jusqu'au moment où il mit le pied sur le dernier échelon.

Maintenant, il savait avec précision de combien le vif-argent avait baissé , sur le haut de la tour, et a quel degré il était sur la terre. Henri dit qu'il voulait comparer les distances avec une table de mesures qu'il avait au logis, et avec laquelle il diviserait la hauteur, en pieds et en pouces.

Il est à remarquer que dans cette occasion et dans plusieurs autres, le savoir de Lucie en arithmétique et la facilité avec laquelle elle comptait, étaient d'un

grand secours a son frère , quand il fallait eu venir aux calculs. L'habitude d'écrire ses chiffres exactement au-dessous les uns des autres, chacun dans leurs colonnes, de tirer des lignes droites, et de faire de petits chiffres bien nettement, facilitait beaucoup le travail quand Henri dictait à la hâte plusieurs sommes a la fois, ou lorsqu'il priait sa sœur de lui copier clairement ses griffonnages , et de les classer par addition , multiplication, soustraction , et division.

Dans la circonstance dont il s'agit, les difficultés se multipliaient, et Lucie passa un quart d'heure assise près de Henri , a écrire , et a effacer des chiffres sur une ardoise , se conformant tour-a-tour aux ordres les plus opposés.

« Lucie , ma chère , écris /\5i... bien. A présent, soustrais cette somme de 980.. . as tu fini ?...

— a Attends un moment... tout-al'heure.... oui. »

— (c Ah mon Dieu, je voulais dire d'additionner cela ensemble , et je me suis trompé : je t'ai dit de faire une soustraction. Non, additionne-le. »

~ (( Bien, c'est fait. »

— « Maintenant multiplie cela par...

non, attends... d'abord il faut que ce soit divisé... arrête donc... je ne comprends

rien a cette table. Il y a ici quelque chose sur la hauteur au-dessus du niveau de la mer, que je ne peux pas expliquer. Puis, qu'est ce que c'est que ceci sur l'expansion , » co:itinua-t-il , en lisant. « Oh, ma chère Lucie, nous allons tout de travers. Je ne sais pas ce qu'il faut compter pour le thermomètre; et voici un calcul sur Tex| ausion et la proportion, et Dieu sait encore quoi ! Oh ! nous nous sommes trompes... je ne sais plus 011 j'en suis. »

Lucie s'en était doutée dès le commencement, mais elle avait un trop bon caractère pour le dire : et comme elle s'était Lien acquittée de tout ce qu'elle avait fait, elle trouva facile d'avoir de la patience. Henri courut chercher dans une Encyclopédie savante l'article du baromètre portatif : mais il se déroula devant lui , une si grande quantité de tables, de fractions , de signes algébriques, couvrant les pages in-quarto, qu'il en fut tout-afait confondu et découragé. Lucie se tenait immobile a ses cotés dans un silence de stupéfaction. Enfin , il fit la remarque qu'il y avait une grande différence entre avoir une notion générale d'une chose , et la connaître a fond. « Je croyais comprendre parfaitement l'usage de ce baromètre ; mais quand j'en viens a. l'essai, je vois que je ne peux pas bien l'expliquer ! »

— « C'est trop difficile , » dit Lucie j « tu ne feras que t'em brouiller davantage. )> Et elle voulut fermer le livre.

— « Non , non , je veux essayer de le débrouiller, et quand papa viendra, il m'aidera, et me montrera ma méprise. »

En effet , quand son père arriva, il lui donna quelques avis , et avec son aide , et un pende patience, les obstacles furent bientôt levés.

ce Mais après tout , )> reprit Lucie , « quoique tu aies trouvé a la lin la hauteur juste de l'église , il était fort difficile d'en venir là avec tous ces calculs. N'aurait-il pas été bien plus aisé de mesurer le clocher eu; jetant du haut une ficelle avec un poids, un a plomb, comme je crois qu'on l'appelle : ensuite tu aurais mesuré la ficelle, et cane t'aurait donné aucune peine. »

— « C'est très-vrai ! » dit Henri , (( c'eût été le moyen le plus facile dans ce cas-ci, parce que nous pouvions monter de suite sur la plate-forme , et laisser filer la corde jusqu'en bas : mais pense donc, Lucie, quand il faut mesurer de hautes montagnes toutes crochues, qui ont plusieurs lieues de hauteur, et qui ont des inégalités en dedans , en dehors ', des hauts , des bas, comme ce serait difficile ! d'ailleurs ? le baromètre portatif ne me

1NDLSTR1ELS. ^5

donnera plus tant de peine a présent : citait parce que je m'en servais pour la première fois, et je suis bien content que nous ayons vaincu la difficulté. »

~ a Tu es trop bon en vérité de dire nous } car je n'ai rien fait qu'écrire les chiffres, et faire les additions, » répliqua Lucie.

— <( Mais cela m'a beaucoup aidé, et je te remercie de l'avoir fait si patiemment. Tu n'as pas bâillé plus de six fois. Et a présent , ma chère Lucie , si nous avions seulement une petite montagne a

mesurer ! »

— « Combien nous serions heureux de pouvoir grimper ensemble jusqu'au haut! » dit Lucie.

Cfc

Page 1